Elinor trouva bientôt l'occasion de répéter cette conversation à sa
soeur; mais l'effet fut très-différent de ce qu'elle avait imaginé.
Maria n'eut pas l'air d'avoir un seul doute; elle écouta le récit avec
la plus ferme et la plus soumise attention, sans faire aucune remarque,
aucune objection, sans interrompre cette narration par la moindre
exclamation douloureuse. Elle n'essaya point de justifier Willoughby;
elle versait des larmes, et semblait convenir par son silence qu'elle
sentait que c'était impossible. Toute sa conduite prouva à Elinor que la
conviction de cette perfidie avait frappé son esprit, mais sans guérir
son coeur. Elle vit aussi avec satisfaction, mais avec une grande
surprise, qu'elle ne cherchait plus à éviter le colonel Brandon. Quand
il entrait dans le salon elle ne sortait plus; elle ne lui parlait pas
la première, mais elle lui répondait avec beaucoup de politesse et même
avec une sorte de respect, et ne se permettait plus un seul mot contre
lui. Ce pauvre colonel, disait-elle à Elinor, comme je l'ai mal jugé! Il
a aimé passionnément, et il a été trahi; ah! combien je le plains. En
tout elle était plus calme, plus résignée en apparence; mais elle n'en
paraissait pas moins malheureuse. Son esprit avait pris une assiette
plus tranquille, mais aussi plus mélancolique; et toujours elle était
plongée dans un profond abattement. Elle sentit plus pesamment la perte
des vertus et du caractère qu'elle avait supposés à Willoughby, qu'elle
n'avait senti celle de son coeur. La séduction de mademoiselle Williams;
l'abandon qui en avait été la suite; la misère de cette pauvre jeune
fille, qui contrastait si fort avec la gaîté brillante de son séducteur;
un doute sur les desseins qu'il pouvait avoir eus sur elle-même,
lorsqu'il feignait si bien un amour qu'il n'avait peut-être pas: tout
cela réuni l'oppressait au point de ne pouvoir plus même en parler avec
Elinor; et nourrissant en silence le chagrin qui la dévorait, elle
causait plus de peine à sa soeur que si elle le lui avait confié du
matin au soir.
Elles recevaient de leur mère de fréquentes lettres qui n'étaient qu'une
répétition de tout ce que Maria avait dit et senti. Sa douleur égalait
presque celle de cette dernière, et son indignation surpassait celle
d'Elinor. Des pages entières arrivaient tous les jours, pour dire et
redire toutes ses pensées, tous ses sentimens, pour exprimer sa
sollicitude sur sa chère Maria, pour la supplier d'avoir un courage dont
elle ne lui donnait pas l'exemple, et pour la recommander à Elinor.
Malgré son désir de les revoir toutes les deux, elle insistait
positivement pour qu'elles ne revinssent pas encore à Barton; ce lieu
plus que tout autre retracerait à sa pauvre Maria son bonheur passé, et
nourrirait son amour et son affliction: à chaque place, disait-elle,
elle verrait en imagination Willoughby comme elle l'avait vu, tendre,
empressé, uniquement occupé d'elle et des moyens de lui plaire.... et
l'imprudente mère ne songeait pas qu'en présentant elle-même ce tableau
à Maria, elle lui faisait tout le mal qu'elle voulait éviter. Elinor vit
avec chagrin que chaque lettre de la Chaumière redoublait la tristesse
de sa soeur; elle en vint à croire qu'en effet madame Dashwood faisait
mieux de ne pas la rappeler auprès d'elle, et qu'elles ne feraient que
s'exciter ensemble aux regrets et à la douleur. Madame Dashwood les
engageait à profiter de l'invitation et de la générosité de madame
Jennings, et à rester au moins pendant les six semaines qu'elle avait
fixées pour leur séjour à Londres: une variété d'objets, d'occupations,
de société, pourraient peut-être, disait-elle, distraire sa chère Maria
de ses tristes pensées et lui procurer quelqu'autre objet d'intérêt. La
rencontre fortuite de Willoughby ne l'inquiétait point; elle n'était pas
à craindre; tous leurs amis, toutes leurs connaissances partageaient
sans doute son indignation et n'auraient garde de l'inviter. Maria avait
même moins de chance de le rencontrer qu'à Barton; il pouvait être
obligé d'un jour à l'autre de faire une visite à madame Smith à
Altenham, à l'occasion de son mariage, et même d'y amener sa femme, ce
qui serait absolument insupportable, et ne manquerait pas d'arriver. Un
autre motif se joignait encore à ceux-là pour engager ses filles à
rester à Londres. Une lettre de M. John Dashwood lui avait annoncé que
dans le milieu de février ils y seraient établis en famille. Elle
désirait beaucoup que ses filles fussent à même de voir leur frère; sans
le dire elle pensait aussi que son Elinor gagnerait sûrement le coeur de
madame Ferrars, et qu'elle verrait au moins une de ses filles heureuse
et bien établie. Maria avait promis de se laisser guider par l'opinion
de sa mère; elle s'y soumit donc sans opposition, quoique la sienne fût
absolument contraire. Maman se trompe sur tous les points, pensait-elle;
en me faisant rester à Londres, elle me prive des consolations que je
trouverais dans sa tendre sympathie pour l'excès de mon malheur, et je
ne serais pas forcée de voir une société dont le manque total de goût et
de sentimens me repousse et me blesse, et avec laquelle je ne puis
espérer un seul instant de repos. La seule chose qui lui fît prendre
son parti sur cette décision, fut l'avantage d'Elinor, qui pourrait voir
Edward journellement chez sa soeur. Elinor de son côté, pensant qu'avec
des relations de famille aussi intimes, elle ne pourrait pas toujours
éviter Edward, fortifiait son âme pour s'accoutumer à le voir, non plus
comme son futur époux, mais comme celui de Lucy Stéeles, et croyait
ainsi que sa mère, que dans les dispositions mélancoliques de Maria, un
peu des distractions de la ville lui valait mieux qu'une solitude,
remplie de si dangereux souvenirs.
Ses soins pour que sa soeur n'entendît jamais le nom de Willoughby
prononcé devant elle, ne furent pas sans succès. Ni madame Jennings, ni
aucun de ses enfans, sans en excepter la babillarde petite dame Palmer,
ne parlaient jamais de lui devant elle; mais ils s'en dédommageaient
amplement lorsqu'elle n'était pas avec eux, ce qui arrivait souvent; et
la pauvre Elinor était obligée de supporter seule leur curiosité, leur
indignation, et, ce qui était pire encore, leur pitié pour sa soeur. Sir
Georges pouvait à peine croire que cela fût possible; un homme dont il
avait toujours eu bonne opinion, un si bon garçon, le meilleur écuyer et
le plus habile chasseur de l'Angleterre! et quel danseur infatigable!
C'était une chose incroyable; il le donnait à tous les diables du plus
profond de son coeur; il ne lui dirait plus une seule parole pour tous
les biens du monde, à ce scélérat, à ce trompeur! pas même, disait-il,
s'il m'offrait une de ses charmantes petites chiennes; non, non, tout
est fini avec lui.
Madame Palmer exprimait aussi sa colère à sa manière, sans savoir ce
qu'elle disait; elle était décidée aussi à rompre avec lui, et
remerciait le ciel de ne pas le connaître. Elle le haïssait au point de
ne pouvoir parler de lui, et contait à tout le monde ce qu'elle en
savait: ce fut par elle qu'Elinor apprit toutes les particularités du
mariage, chez quel sellier les voitures se faisaient, et quel peintre
peignait les miniatures de l'époux et de l'épouse, et dans quel magasin
on pouvait voir les parures étalées, etc. etc. Lady Middleton dit le
premier jour: en vérité un homme de la bonne société ne devait pas se
conduire ainsi. N'avoir pas l'air de connaître une personne chez qui il
a été reçu si poliment, une parente de sir Georges, c'est très-mal.
Ensuite elle n'en parla plus du tout; mais ayant appris que madame
Willoughby était une élégante qui donnait le ton et se mettait à
merveille, elle pensa qu'elle embellirait ses assemblées, et se promit
de lui envoyer des cartes de visites et de l'inviter au premier _rout_
qu'elle donnerait. En attendant sa polie indifférence plaisait mieux à
Elinor que le bruyant et humiliant intérêt des autres personnes de leur
société, que celui même de madame Jennings, qui disait à tout le monde,
comme cette pauvre Maria était malade de chagrin; comme c'était une
pitié de la voir à table sans manger, quoiqu'elle lui donnât les
meilleures choses du monde. Mais qu'y faire? tout cela n'est pas le
traître Willoughby; c'est lui qu'elle voudrait, et je ne puis pas le lui
rendre, etc. etc. M. Palmer qui n'avait pas l'air de se douter qu'il y
eût au monde une Maria Dashwood et un James Willoughby, était dans ce
moment celui de leur société qui convenait le mieux à Elinor, excepté
cependant le bon colonel qui ne parlait de Maria que sur le ton de la
plus extrême délicatesse, et, avec qui Elinor pouvait causer avec une
confiance entière. Il trouvait dans l'amitié que cette aimable fille lui
témoignait et dans la manière beaucoup plus affable de Maria, la
récompense du zèle amical qu'il avait montré, en découvrant et ses
chagrins et ses humiliations. Depuis qu'elle savait qu'il était
très-sensible, et qu'il avait été malheureux en amour, elle le voyait
sous un tout autre point de vue: il l'intéressait, et Elinor se flattait
que cet intérêt s'augmenterait peu-à-peu. Mais madame Jennings qui avait
mis dans sa tête que ce mariage se ferait au milieu de l'été, trouvait
que les choses ne s'avançaient point assez. Le colonel lui paraissait
tout aussi grave et silencieux qu'à l'ordinaire, malgré les petits
encouragemens qu'elle lui donnait en lui disant tous les soirs: Colonel,
vous reviendrez demain, n'est-ce pas? et en jetant un coup-d'oeil fin
sur la pensive Maria. Malgré tout cela, il ne s'était pas encore adressé
à elle pour parler en sa faveur, et n'osa pas s'offrir lui-même. Au bout
de quelques jours elle commença à penser que ce mariage n'aurait lieu
qu'en automne, et à la fin de la semaine elle décida qu'il ne se ferait
jamais. La bonne intelligence qui régnait entre Elinor et le colonel, et
leurs _aparté_, lui persuadèrent qu'il s'était tourné du côté de
l'aînée, et que la belle terre de Delafort, le canal, les bosquets et le
maître seraient bientôt en sa possession. Edward Ferrars ne paraissait
point; Elinor n'en parlait jamais, et madame Jennings l'oublia
complètement.
Au commencement de février, quinze jours après la réception de la lettre
de Willoughby, Elinor eut la pénible tâche d'apprendre à sa soeur qu'il
était marié. Elle avait prié madame Jennings, qui savait tout par madame
Palmer, de l'informer dès que la cérémonie aurait eu lieu, pour que
Maria ne l'apprît pas par les papiers qu'elle lisait tous les matins
avec empressement.
Elle reçut cette nouvelle avec un calme affecté, auquel on voyait
qu'elle s'était préparée. Elle ne fit nulle observation, elle ne versa
point de larmes; mais elle s'enferma dans sa chambre toute la matinée,
et quand elle en sortit, elle était presque dans le même état que le
jour qu'elle reçut la fatale nouvelle.
Les nouveaux époux quittèrent la ville dès qu'ils furent mariés. Elinor
fut soulagée de sentir qu'il n'y avait plus de danger de les rencontrer,
et que sa soeur, qui n'était pas sortie une seule fois de la maison
depuis son chagrin, pourrait au moins prendre l'air, se promener, et
reprendre par degrés sa vie accoutumée.
Peu de jours après, les deux demoiselles Stéeles arrivèrent chez un de
leurs modestes parens à Holborn; mais elles n'eurent rien de plus pressé
que de se présenter chez leurs connaissances du bon ton, chez leur
cousine milady Middleton, et à Berkeley-Street chez leur tante madame
Jennings. Elles y furent reçues avec cordialité, quoique la politesse de
lady Middleton eût une nuance de protection de plus qu'elle n'avait à
Barton. Elinor fut la seule qui dans le fond de son coeur fût fâchée de
les voir; la présence de Lucy lui faisait éprouver une véritable peine;
elle ne savait comment répondre à ses exagérations de fausse amitié qui
la rendaient toujours plus méprisable.--J'aurais été désespérée, ma
chère miss Dashwood, de ne pas vous trouver _encore_ ici, lui
disait-elle, en pesant sur ce mot avec emphase; mais j'avais toujours
espéré que vous y _seriez_. J'étais sûre que vous _resteriez_ à Londres,
au moins tout le mois _de février_, quoique vous m'eussiez _dit_ et
assuré à Barton que vous repartiriez _avant_; mais déja alors j'étais
convaincue que vous changeriez d'idée. Il aurait été cruel, il est vrai,
de partir avant l'arrivée de votre frère, de votre belle-soeur..... et
de _la famille_. Actuellement je suis sûre que vous n'êtes pas du tout
pressée de vous en aller. Je suis au comble de la joie que vous n'ayez
pas tenu _votre parole_.
Elinor la comprit parfaitement, et mit en usage toute la force de son
esprit pour qu'elle ne s'en aperçût pas.--Je suppose que vous irez
demeurer avec monsieur et madame John Dashwood dès qu'ils seront à la
ville, reprit Lucy avec affectation.
--Non, je ne le crois pas, répondit Elinor.
--Oh! oui, oui, j'en suis sûre, il en sera tout de même que de votre
retour à la Chaumière au bout d'un mois. Elinor lui laissa croire ce
qu'elle voulait et ne répondit rien.
--Comme c'est délicieux pour vous, chère Elinor, que votre maman vous
permette une si _longue_ absence et puisse se passer de vous aussi
long-temps.
--Aussi long-temps! s'écria madame Jennings; ne dites donc pas cela,
Lucy; leur visite ne fait que de commencer.
Lucy se tut avec l'air mécontent.
--Je suis fâchée que nous ne puissions pas voir votre soeur, dit
mademoiselle Anna, est-ce qu'elle est malade? On prétend qu'elle a ses
raisons, et je les comprends bien. On ne trouve pas facilement un homme
tel que M. Willoughby, et c'est vraiment une grande perte. Elle est donc
bien désolée, la pauvre Maria?
--Elle le sera certainement, mesdames, de n'avoir pas le plaisir de vous
voir, dit Elinor avec une noble simplicité; elle a aujourd'hui un
très-grand mal de tête qui la force à garder sa chambre.
--Un mal de tête! quel malheur! je la plains beaucoup je vous assure;
mais ne pourrait-elle pas également voir d'anciennes amies de campagne
comme nous, avec qui elle peut ouvrir son coeur en entier? Rien ne
soulage mieux: nous allons monter chez elle.
--Je crois, dit Elinor un peu sèchement, que pour la migraine le silence
et le repos valent mieux. Elle commençait à les trouver impertinentes au
point qu'elle ne pouvait presque plus se modérer. Lucy lui épargna la
peine d'une réprimande; elle en fit une très-sèche à sa soeur aînée sur
son manque d'usage et de politesse. Elinor trouva que celle qui grondait
aurait mieux encore mérité la gronderie, et la vit partir avec plaisir.