CHAPITRE XXXII.

Vous me trouverez, dit le bon colonel à Elinor, un très-maussade

narrateur; je sais à peine par où commencer le récit que j'ai à vous

faire. Quand je quittai Barton le dernier octobre.... mais il faut que

je prenne mon récit de plus loin, il faut que je vous parle de ma propre

histoire. Je vous promets d'être bref, et vous pouvez vous fier à moi;

c'est un sujet sur lequel je crains de demeurer long-temps, (et ces mots

furent accompagnés d'un profond soupir). Il s'arrêta un moment comme

cherchant à rassembler ses idées; ensuite il poursuivit.

--Vous avez probablement miss Dashwood, oublié une conversation que

j'eus avec vous un soir à Barton-Park pendant qu'on dansait; je vous

parlais d'une dame que j'avais connue autrefois, qui ressemblait à

beaucoup d'égards à votre soeur Maria.

--Je ne l'ai point oubliée, s'écria Elinor; je pourrais, je crois, vous

dire vos mêmes paroles; mais qui pourrait rendre l'expression de

sentiment avec lequel vous parliez de cette femme?

--Je l'avoue, dit le colonel, c'était avec une bien vive émotion que je

remarquai dans votre soeur une ressemblance frappante à plusieurs égards

avec cette femme qui n'existe plus depuis long-temps. Ce n'est pas

peut-être dans le détail des traits que ce rapport existe, quoi qu'il y

en ait aussi; la figure de Maria est plus belle, mais c'est la même

expression de physionomie, le même regard, la même chaleur de coeur, la

même vivacité d'imagination, le même caractère. Elisa était ma proche

parente. Orpheline dès son enfance, elle fut mise sous la tutelle de mon

père. Je n'avais qu'une année de plus qu'elle, et nous étions élevés

ensemble. Elle était la compagne de mes jeux et mon intime amie; je ne

puis me rappeler le temps où je n'aimais pas Elisa, et mon affection

croissant avec les années devint enfin un sentiment passionné. En me

jugeant sur ma gravité actuelle, vous m'avez cru peut-être incapable

d'un sentiment exalté; il l'était au point que ni le temps ni sa mort

n'ont pu l'éteindre, et qu'au moment où je vis votre soeur, qui me la

rappelait si parfaitement, il se réveilla avec une nouvelle force.

Elisa m'aimait aussi; son attachement pour moi était aussi vif, aussi

passionné que celui de votre soeur pour Willoughby; jugez donc si je

l'excuse, si je le comprends. Vous, sage Elinor, vous qui savez placer

vos sentimens, sous l'égide de la raison, vous ne devez pas comprendre

le moment où l'on n'entend plus sa voix, où celle de l'amour est seule

écoutée; (ici des larmes remplirent les yeux d'Elinor) mais votre

sensibilité vous rend indulgente pour les faiblesses du coeur, et j'en

abuse peut-être. Un sourire d'Elinor et même ses larmes lui dirent de

continuer.

La fortune d'Elisa était considérable; nous n'y avions jamais pensé.

Elle était destinée à mon frère aîné; nous l'ignorions tous les deux. Il

voyageait avec un gouverneur et connaissait à peine sa jeune cousine,

qu'il avait jusqu'alors regardée comme un enfant. Lorsqu'il revint dans

la maison paternelle il avait vingt-quatre ans, Elisa dix-sept, et moi

dix-huit. Mon père alors nous dévoilant ses desseins, ordonna à sa nièce

de se préparer à donner sa main à mon frère; il aimait passionnément ce

fils, qui pendant six ans avait été son fils unique, et ne pouvant lui

laisser assez de fortune à son gré, il voulait lui assurer celle de sa

pupille. Voilà je crois la seule excuse que je puisse alléguer pour

celui qui était à la fois l'oncle et le tuteur de cette jeune victime.

Prosternée à ses pieds, Elisa en avouant notre amour implora en vain sa

pitié; en vain offrîmes-nous d'un commun accord de céder à mon frère

cette fortune qui nous rendait si malheureux. Mon père traita et notre

attachement et cette proposition de folies enfantines, qu'il ne lui

était pas même permis d'écouter, et persista durement dans ses projets,

en disant qu'il saurait bien se faire obéir d'elle ainsi que de mon

frère, qui sans aimer du tout sa cousine, consentait cependant à

l'épouser. Au désespoir, et décidés à tout plutôt qu'à renoncer l'un à

l'autre, nous formâmes un projet d'évasion. Le jour était fixé; nous

devions fuir en Ecosse: nous fûmes trahis par la femme-de-chambre de ma

cousine. Mon père en fureur me bannit de sa maison; il m'envoya chez un

parent dont les terres étaient très-éloignées, avec l'injonction de me

surveiller, ce dont il s'acquitta avec dureté. Elisa renfermée dans sa

chambre, privée de toute société, de tout plaisir, fut traitée plus

rigoureusement encore. Elle me promit en nous séparant que rien au monde

ne pourrait ébranler sa constance, et avant que l'année fût écoulée, on

m'apprit en me rendant ma liberté que j'avais trop compté sur le courage

d'une fille de dix-sept ans, que celui d'Elisa avait cédé à l'ennui de

sa situation, (peut-être aux mauvais traitemens,) et que celle qui

devait être ma femme, ma compagne, était actuellement ma belle-soeur.

Ce coup qui nous séparait à jamais fut terrible! Cependant j'étais bien

jeune, et si j'avais pu croire qu'elle fût heureuse avec mon frère,

peut-être aurais-je fini par prendre mon parti. Mais pouvait-elle l'être

avec un homme qui sans l'aimer, et seulement pour sa fortune,

consentait à l'épouser malgré elle, lui connaissant un autre

attachement, et condamnant son frère au désespoir et à l'exil; car mon

père sans même me revoir, me plaça dans un régiment qui passait aux

Grandes-Indes, ce qui me fit plaisir. Je n'aurais pas pu revoir Elisa

dans notre nouvelle situation, et je n'aurais pas voulu l'exposer aux

soupçons de son mari ni renouveler par ma présence le souvenir d'un

sentiment que je désirais alors qu'elle pût oublier.

Je vous ai dit qu'elle ressemblait à votre soeur; vous savez donc déjà

qu'elle était belle, séduisante, que son coeur et son imagination

étaient toujours en mouvement. En un seul point elle différait de Maria;

elle n'avait pas comme votre soeur la sauve-garde d'un système arrêté,

celui de n'aimer qu'une fois en sa vie (ici il soupira profondément).

Elinor qui ne croyait pas aux systèmes arrêtés d'une fille de dix-huit

ans ne put s'empêcher de sourire à demi. Le colonel continua, mais avec

une peine visible. Combien ce qu'il me reste à vous apprendre me coûte à

prononcer, dit-il avec un accent étouffé; il ne faut pas moins que le

motif qui me conduit ici pour m'y décider.

Elinor l'encouragea par un regard plein d'amitié.

Mon père mourut peu de mois après ce mariage. Elisa si jeune encore,

sans expérience, livrée à elle-même avec une vivacité de caractère qui

aurait demandé d'être guidée, se trouvait unie à un mari qui n'avait

pour elle ni attachement ni aucune de ces attentions qui gagnent par

degré un coeur aimant; il la traitait même avec dureté. Oh! qui

pourrait ne pas la plaindre; si elle avait eu seulement un ami pour

l'avertir des dangers de sa situation! mais la malheureuse Elisa ne

trouva qu'un séducteur qui la conduisit à sa perte.... Si j'étais resté

en Angleterre peut-être... mais je croyais assurer son bonheur par mon

absence bien plus que par ma présence, et dans le seul motif de rendre

la paix à son coeur, je la prolongeai plus que je n'aurais dû. Ce que

j'avais ressenti en apprenant son mariage n'était rien auprès de ce que

j'éprouvai lorsque deux ans après j'appris son divorce, demandé par un

époux justement outragé. C'est là ce qui m'a jeté dans cette tristesse

que je n'ai pu vaincre.... même actuellement le souvenir de ce que j'ai

souffert....

Il ne put continuer, et se levant il se promena vivement dans le salon

pendant quelques minutes. Elinor affectée par ce récit, et plus encore

par l'émotion qu'il lui avait causée, ne pouvait lui parler; après

quelques instans elle fut à lui, et le conjura de cesser une narration

qui lui faisait autant de peine. Non, lui dit-il, après avoir baisé sa

main avec un tendre respect, il faut que vous sachiez tout; je n'ai pas

touché encore ce qui peut vous intéresser; daignez m'écouter quelques

instans de plus: ils se rassirent à côté l'un de l'autre, et il reprit

ainsi.

Je fus encore trois années depuis ce malheureux événement sans retourner

en Angleterre. Mon premier soin quand j'arrivai fut de la chercher, mais

mes recherches furent vaines. Je ne pus arriver qu'à son premier

séducteur, qu'elle avait abandonné, et tout donnait lieu de penser que

dès lors elle s'était toujours plus enfoncée dans le mal. Mon frère en

se séparant d'elle pour raison d'inconduite, n'avait pas été obligé de

lui rendre toute sa fortune, et ce qu'il lui donnait annuellement ne

pouvait lui suffire. J'appris de lui qu'une autre personne s'était

présentée pour toucher cette rente; il imaginait donc, et avec un calme

dont je fus révolté, que ses _extravagances_ l'avaient obligée de

disposer dans un moment de pressant besoin de la seule chose qui lui

restât pour vivre. Je ne pus supporter cette idée; ma cousine, l'amie de

mon enfance, l'amante de ma jeunesse, ma soeur, mon Elisa réduite à la

misère, me poursuivait sans relâche. Je recommençai de nouveau mes

recherches dans tous les lieux où le malheur et le désespoir pouvait

l'avoir conduite, sûr qu'elle n'était pas morte, puisque son annuité se

payait encore. L'individu qui la touchait ne put me donner que des

renseignemens obscurs. Enfin après six mois de courses inutiles, je la

trouvai par hasard. J'appris qu'un ancien domestique de mon père avait

eu du malheur et venait d'être enfermé pour dettes; j'allai le délivrer,

et dans la même maison d'arrêt, et pour la même cause, était aussi mon

infortunée soeur, si changée, si flétrie par des peines de toute espèce,

qu'à peine pus-je la reconnaître. Ce fut elle qui me reconnut à

l'instant, et qui me nommant avec un cri déchirant et en se cachant le

visage entre les mains, m'apprit que j'avais devant moi l'objet de tant

de recherches: cette figure si maigre, si triste, où l'on voyait à peine

quelque trace de beauté, c'était mon Elisa, c'était celle que j'avais

adorée, et quittée dans la fleur de la jeunesse, de la santé, d'une

surabondance de vie et de sentimens. Ce que je souffris en la retrouvant

ainsi!.... Mais non, je n'ai pas le droit d'exciter votre sensibilité

pour une étrangère, quand vous avez assez de vos peines; je me suis même

trop étendu sur un sujet si douloureux. Suivant les apparences, Elisa

était au dernier degré de la consomption, et son malheur et le mien

étaient au point, que ce fut une consolation. La vie ne pouvait plus

avoir d'autre prix pour elle, que celui de lui donner le temps de se

préparer à la mort, et ce temps lui fut accordé. Ce jour même elle fut

placée dans un bel appartement, entourée de tous les soins nécessaires:

je la visitai chaque jour pendant le reste de sa courte vie, et je reçus

son dernier soupir.

Il s'arrêta encore. Elinor lui témoigna avec l'expression la plus

sincère, la part qu'elle prenait au triste sort de son amie.

Votre soeur, j'espère, dit-il, ne peut-être offensée par la ressemblance

qui m'a frappé entre elle et ma pauvre infortunée parente. Leur destin

ne peut jamais avoir le moindre rapport, et si les dispositions

naturelles de mon Elisa avaient été soutenues par une soeur comme

Elinor, ou par un heureux mariage, elle aurait été sûrement tout ce que

Maria sera un jour, quand cet orage de son coeur aura dissipé les

illusions, trop romanesques peut-être, mais bien séduisantes, auxquelles

son imagination s'est livrée. Mais à quoi mène cette déplorable

histoire? Allez-vous penser. Peut-être à avancer le moment où votre

soeur bannira de sa pensée celui qui ne la méritait pas; pardonnez donc,

si dans ce but j'ai risqué de vous faire partager la pénible émotion que

ce récit m'a donné. Depuis quinze ans que j'ai fermé les yeux d'Elisa,

c'est la première fois que ce nom toujours présent à ma pensée est sorti

de ma bouche; je n'ai pas même voulu que sa fille le portât.

--Sa fille! interrompit Elinor, serait-ce?....

--Madame Jennings vous a peut-être parlé de miss Williams? J'ai vu par

quelques mots qu'elle connaissait son existence et le tendre intérêt

que je prends à cette jeune personne, qui ne sera pas hélas! plus

heureuse que celle qui lui fit le triste présent de la vie sous de si

fâcheux auspices. Cette enfant fruit de sa coupable liaison, âgée de

trois ans, était avec elle; elle la chérissait et ne l'avait point

quittée, ce qui m'a prouvé qu'elle était vraie lorsqu'elle m'a juré

qu'elle n'avait pas d'autre faute à se reprocher, et que le repentir

seul lui avait fait quitter le père de cet enfant. Elle me le dit encore

en expirant et en me recommandant sa fille, que je promis de regarder

comme si elle était la mienne. Je sentis tout le prix de sa confiance,

et je lui aurais bien volontiers servi de père dans le sens le plus

strict, en veillant moi-même sur son éducation, si ma situation me

l'avait permis, mais je n'avais ni famille, ni demeure qui

m'appartinssent; ainsi je fus forcé de placer ma petite pupille dans une

pension, sous le nom de Caroline Williams; ce dernier est mon nom de

baptême que je me plus à lui donner. Je la vis aussi souvent qu'il me

fut possible, et depuis la mort de mon frère, arrivée il y a cinq ans,

qui me laissa la propriété de tous les biens de la famille, elle m'a

souvent visité à Delafort. Je la présentais comme une parente dont

j'avais été nommé le tuteur, mais je me doute qu'on a soupçonné dans le

monde qu'elle me tenait de plus près. Résolu de la traiter comme ma

fille, je n'ai pas démenti ce bruit, puisqu'également sa naissance

n'était ni légitime ni avouée. Il y a trois ans que la trouvant grande

et formée pour son âge, (elle avait alors quatorze ans), je l'ôtai de

la pension où elle était depuis la mort de sa mère, pour la placer sous

les soins d'une femme très-respectable qui réside en Dorsetshire, et

s'est chargée de surveiller l'éducation de cinq ou six jeunes personnes.

Pendant deux ans je fus parfaitement content de ma fille adoptive. Aussi

jolie que sa mère, elle paraissait plus posée, plus calme: sa maîtresse

qui l'aimait beaucoup avait en elle tant de confiance, qu'elle me

sollicita de lui permettre de passer quelques semaines à Bath, avec les

parens de l'une de ses jeunes amies qui désiraient sa société pour leur

fille. Je connaissais cette famille sous un jour avantageux. La santé de

Caroline avait toujours été délicate; je pensais que cette course et les

bains la fortifieraient, et j'eus l'imprudence d'y consentir: c'est là

sans doute où elle fit la connaissance qui lui a été si fatale! J'ai su

depuis que le père de son amie ayant été retenu par la goutte à la

maison, était soigné par sa femme, et que les deux jeunes amies allaient

seules dans les promenades ou à leurs emplètes du matin. Quoique l'amie

de Caroline n'ait jamais voulu convenir de rien, j'ai lieu de croire

qu'elle était confidente de son inclination et la favorisait. De retour

à leur pension, Caroline ne fut plus la même; rêveuse, inégale

inattentive, elle s'échappait souvent pour se promener seule dans les

environs: la maîtresse la menaça de m'avertir. Enfin au mois de février,

il y a à présent une année, elle sortit un jour comme à l'ordinaire, et

ne revint pas. Après un jour ou deux passés en recherches inutiles, je

fus averti de sa disparition. J'accourus, et tout ce que je pus

apprendre c'est qu'elle s'en était allée. Pendant huit mois je fus livré

à des conjectures dont l'une détruisait l'autre et me replongeait dans

une incertitude cruelle! Tout ce que je pus découvrir, c'est qu'un jeune

homme d'une figure, d'une beauté remarquable, avait souvent été vu dans

les environs, se promenant avec elle; mais je ne pus avoir aucune

lumière sur son nom.

Oh ciel! s'écria Elinor, serait-ce?.... Est-il possible que ce soit

Willoughby! Sans lui répondre le colonel continua.

Toutes les recherches pour découvrir quelques traces de sa demeure ayant

été inutiles, je tombai dans un sombre abattement, dont mon ami sir

Georges Middleton eut la bonté de s'inquiéter; il m'invita de passer

quelque temps à Barton-Park pour me distraire. Je ne lui avais point

confié la cause de mon chagrin, espérant d'un jour à l'autre retrouver

ma brebis égarée, et sauver au moins sa réputation. J'avais besoin de

fuir les lieux où je l'avais vue, où je ne la voyais plus, et j'acceptai

la proposition de mon ami. C'est alors que je fis la connaissance des

intéressantes parentes de sir Georges; c'est là que je vis avec un

trouble que je ne pus cacher l'image vivante de ma pauvre Elisa, image

qui me fit une impression d'autant plus vive, d'autant plus douloureuse,

qu'elle me retraça en même-temps et la perte de la mère et celle du

dépôt qu'elle avait confié à mes soins. Vous fûtes souvent témoin de ma

mélancolie; elle vous intéressa et rebuta peut-être la vive et brillante

Maria. Bientôt un autre objet vint l'occuper en entier, et m'enlever

même la faible espérance de pouvoir jamais lui plaire. Je combattais

entre la nécessité de partir et le désir de rester, lorsque je reçus

inopinément une lettre de Caroline elle-même, dans les premiers jours

d'octobre; elle me fut renvoyée de ma terre de Delafort où elle était

adressée. Je la reçus le matin du jour où nous devions tous aller à

Withwell; vous vîtes l'émotion qu'elle me donna et qui fut d'autant plus

vive que l'écriture, les expressions de ma pauvre repentante pupille me

firent présumer qu'elle était très-malade et qu'elle avait un pressant

besoin de mon secours. Elle me disait où je la trouverais, c'était dans

un hameau tellement retiré, que je ne fus pas surpris qu'elle eût

échappé à toutes mes recherches: je n'avais donc pas un instant à

perdre, et je résolus de partir tout de suite pour aller la chercher. Je

parus fort étrange, fort entêté; vous seule ne fîtes aucun effort pour

me retenir, et pardonnez si j'ose croire que vous étiez celle qui me

regrettait le plus. Je partis très-inquiet de l'état où je trouverais ma

fille adoptive, et le coeur serré du regard courroucé de Maria, qui ne

me pardonnait pas de faire manquer cette partie. Oh! combien j'étais

alors loin de me douter que cet heureux Willoughby, dont les regards me

reprochaient l'impolitesse de mon départ, fut celui qui en était la

cause, et lui-même s'il avait su que j'allais au secours de celle qu'il

avait perdue, abandonnée! mais en aurait-il été moins gai, moins

satisfait? Un sourire de Maria ne lui faisait-il pas oublier les larmes

de ma pauvre Caroline. Non, non, l'homme capable de laisser la jeune

fille dont il a séduit l'innocence, de la laisser dans la misère et dans

l'abandon, sans asile, sans amis, sans secours, ignorant sa retraite, et

qui pendant que sa victime meurt de sa douleur, médite peut-être la

perte d'une autre, non un tel être n'est pas susceptible de remords! Il

avait quitté Caroline en lui promettant de revenir bientôt; il n'était

pas revenu, il ne lui avait pas écrit, il ne pensait plus à elle.

Un mouvement involontaire avait fait baisser les yeux à Elinor, comme si

elle avait eu honte pour sa soeur d'avoir été même sans le savoir

complice d'une telle perfidie; elle les releva pleins d'indignation:

c'est au-dessus, dit-elle, de tout ce que je pouvais imaginer! Mais mon

cher colonel, pourquoi... Elle s'arrêta tremblant elle-même du reproche

qu'elle se croyait en droit de lui faire.

Je vous entends, dit-il, pourquoi ne vous ai-je pas avertie plutôt? Non,

je ne puis vous exprimer ce que j'ai souffert depuis mon retour!

Combattant chaque jour, chaque instant avec moi-même, pour vous cacher

ou vous découvrir cette histoire. Lorsque je vis que Willoughby ne

retournait point à Barton, j'espérai que quelque incident vous avait

dévoilé son caractère, ou que sa légèreté l'avait entraîné loin de

Maria, et qu'il n'était plus dangereux pour elle; mais quand je vis,

quand j'appris de vous-même qu'elle l'aimait plus tendrement, plus

passionnément que jamais; quand le bruit de leur mariage se répandit

généralement; quand je sus qu'ils étaient en correspondance, alors

qu'aurais-je pu dire? Mon intérêt personnel dans toute cette affaire

était si grand, si.... compliqué, qu'il m'était peut-être interdit de

m'en mêler, lorsque tout était conclu. Je n'aurais peut-être persuadé

personne, et Maria blessée, désespérée, et par moi! m'offrait un tableau

affreux à soutenir. Willoughby sans doute avait été rendu à la vertu par

l'empire irrésistible d'une famille telle que la vôtre, et des charmes

de Maria; il avait continué à l'adorer, et j'osais espérer que revenu de

ses erreurs de jeunesse, il la rendrait heureuse. Jamais je n'avais eu

l'espoir que ma pauvre Caroline pût devenir sa compagne, vu la tache de

sa naissance, celle même de sa séduction. Sans doute il fut bien

coupable avec elle; mais dans ce siècle, si l'on comptait trop

sévèrement les torts de cette espèce, quel jeune homme serait digne

d'obtenir la main d'une femme honnête? et celle qui allait appartenir à

Willoughby réunissait tant de perfections, qu'elle devait sans doute

fixer son inconstance. Voilà, chère Elinor, les motifs de mon silence;

j'allais jusqu'à me persuader que dans ma situation, c'était un devoir

de me taire; cependant un sentiment intérieur m'a souvent engagé à

m'ouvrir entièrement à vous, et si je vous avais trouvée seule la

semaine passée, quelques rapports sur Willoughby, sur la cour qu'il

faisait publiquement à miss Grey et la tristesse de Maria, m'auraient

enfin décidé à vous parler. Je vins ici déterminé à vous faire connaître

la vérité, je commençai une explication; vous m'interrompîtes en

m'assurant que vous ne croyiez point que le mariage de votre soeur eût

lieu; alors je me retins. Pourquoi nuire sans nécessité à un homme qui

me regarde déja comme son ennemi, que j'ai déja puni de sa perfidie?

Mais actuellement qu'il en agit aussi indignement avec Maria, je n'ai

plus de ménagement à garder, et je dois faire connaître à votre soeur le

danger qu'elle a couru en s'attachant à un homme sans principes, sans

moeurs, sans délicatesse, qui lui destinait sans doute le même sort qu'à

ma pauvre Caroline, s'il avait pu triompher aussi facilement. Ah!

quelque soit son chagrin actuel, il doit se changer en reconnaissance

pour l'Être-Suprême qui a veillé sur elle, et l'a garantie des pièges

dont elle était environnée. Qu'elle compare son sort avec celui de ma

pauvre enfant trompée aussi dans le premier choix de son coeur, et

n'ayant plus la consolation de sa propre innocence; qu'elle se

représente cette jeune fille avec une passion dans le coeur aussi forte,

aussi vive que la sienne, et peut-être augmentée par ses sacrifices,

tourmentée de l'abandon de celui qu'elle aime, et pour qui elle a

renoncé à sa propre estime, et des reproches cruels de sa conscience,

qui ne cesseront jamais. Il est impossible que Maria ne trouve pas alors

ses souffrances bien légères; elles ne procèdent pas d'elle-même, elle a

conservé dans son entier sa propre estime et celle de tous ses amis.

Une tendre compassion de son malheur, le respect pour la dignité avec

laquelle elle le supportera sans doute, ne peuvent qu'augmenter leur

amitié; et peut-être que celui qu'elle regrette, parce qu'elle le voit

encore sous le bandeau des illusions de l'amour, cessera de l'intéresser

quand il lui sera mieux connu. Usez, chère Elinor, de votre prudence, de

votre discernement pour lui communiquer ce que je viens de vous dire.

Vous pouvez bien mieux que moi juger de son effet et de ce que vous

devez lui apprendre ou lui cacher; mais si je n'avais pas cru de bonne

foi et dans ma conscience que cette histoire pût vous être utile pour

adoucir ses regrets, je ne me serais jamais permis de vous troubler par

le détail de mes propres afflictions et par un récit d'où l'on peut

présumer que je cherchais à me relever aux dépens des autres.

Elinor le remercia avec l'expression de la plus tendre reconnaissance,

et lui dit qu'elle pensait comme lui que cette communication serait

avantageuse à sa soeur. J'ai été plus peinée, dit-elle, de la voir

essayer de le justifier que de tout le reste. Elle ne peut supporter

qu'on l'accuse ni qu'on le soupçonne; mais ici il y a plus que des

soupçons, c'est une certitude de son indignité qui doit faire effet sur

un caractère tel que celui de Maria. Quoique d'abord elle en souffrira

beaucoup, je suis presque sûre de l'efficacité de ce remède.... Après un

court silence elle ajouta: Avez-vous revu M. Willoughby depuis que vous

l'avez quitté à Barton?

--Oui, répondit gravement le colonel, je l'ai vu une fois.... notre

rencontre était inévitable.

--Elinor frappée de son accent le regarda avec étonnement, en lui

disant, expliquez-vous! comment? où l'avez-vous rencontré?

--Il n'y avait qu'une seule manière..... Caroline m'avoua enfin,

quoiqu'avec beaucoup de peine le nom de son séducteur; je ne pouvais pas

laisser passer son indigne action sans lui dire mon opinion sur sa

conduite avec la jeune fille confiée à mes soins. Je lui écrivis à

Altenham dans des termes qui l'obligèrent à se rendre directement à

Londres, où je lui donnais rendez-vous. Il y fut exact, car l'homme qui

manque aux lois de l'honneur avec un sexe faible et sans défense, n'a

garde d'y manquer avec son propre sexe. Nous nous rencontrâmes donc, lui

pour défendre et moi pour punir sa conduite. Il fut blessé au bras; je

n'en voulais pas à sa vie, et lors même que le désir de la conserver

l'aurait engagé à m'offrir de réparer ses torts en épousant Caroline, je

n'y aurais pas consenti. L'exemple de sa mère m'a trop fait sentir les

dangers d'une union qui n'est pas fondée sur un attachement et une

estime réciproques. J'aime mieux consoler mon enfant d'une faiblesse

excusable, peut-être, dans un âge aussi tendre, que de l'exposer à

devenir bien plus coupable, en l'unissant à un homme dont les principes

sont aussi relâchés. Désolé de n'avoir pas su prévenir le malheur de la

fille de mon Elisa, d'avoir si mal répondu à sa confiance, je consacre

le reste de ma vie à adoucir ses peines, à la réconcilier avec

elle-même, à la consoler d'une faute qu'elle peut encore réparer à force

de vertus, et en remplissant tous les devoirs qui lui sont imposés.

--Est-elle à Londres?

--Non, sa santé avait besoin d'un air plus pur. Je la trouvai près de

devenir mère. Son fils qui sera le mien, l'occupe uniquement. Je l'ai

placée à la campagne chez des gens dont je suis sûr, comme une jeune

veuve; et si l'on peut croire à l'efficacité d'un profond et sincère

repentir, le ciel lui a pardonné une faute aussi chèrement payée.

Se rappelant tout-à-coup que Maria avait peut-être besoin de sa soeur,

que madame Jennings allait rentrer, il termina sa visite, recevant

encore tous les remercîmens d'Elinor, et la laissant pleine d'estime

pour lui, de compassion pour sa fille adoptive et d'indignation contre

Willoughby.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 2) · 第 28 / 31 题