Vous me trouverez, dit le bon colonel à Elinor, un très-maussade
narrateur; je sais à peine par où commencer le récit que j'ai à vous
faire. Quand je quittai Barton le dernier octobre.... mais il faut que
je prenne mon récit de plus loin, il faut que je vous parle de ma propre
histoire. Je vous promets d'être bref, et vous pouvez vous fier à moi;
c'est un sujet sur lequel je crains de demeurer long-temps, (et ces mots
furent accompagnés d'un profond soupir). Il s'arrêta un moment comme
cherchant à rassembler ses idées; ensuite il poursuivit.
--Vous avez probablement miss Dashwood, oublié une conversation que
j'eus avec vous un soir à Barton-Park pendant qu'on dansait; je vous
parlais d'une dame que j'avais connue autrefois, qui ressemblait à
beaucoup d'égards à votre soeur Maria.
--Je ne l'ai point oubliée, s'écria Elinor; je pourrais, je crois, vous
dire vos mêmes paroles; mais qui pourrait rendre l'expression de
sentiment avec lequel vous parliez de cette femme?
--Je l'avoue, dit le colonel, c'était avec une bien vive émotion que je
remarquai dans votre soeur une ressemblance frappante à plusieurs égards
avec cette femme qui n'existe plus depuis long-temps. Ce n'est pas
peut-être dans le détail des traits que ce rapport existe, quoi qu'il y
en ait aussi; la figure de Maria est plus belle, mais c'est la même
expression de physionomie, le même regard, la même chaleur de coeur, la
même vivacité d'imagination, le même caractère. Elisa était ma proche
parente. Orpheline dès son enfance, elle fut mise sous la tutelle de mon
père. Je n'avais qu'une année de plus qu'elle, et nous étions élevés
ensemble. Elle était la compagne de mes jeux et mon intime amie; je ne
puis me rappeler le temps où je n'aimais pas Elisa, et mon affection
croissant avec les années devint enfin un sentiment passionné. En me
jugeant sur ma gravité actuelle, vous m'avez cru peut-être incapable
d'un sentiment exalté; il l'était au point que ni le temps ni sa mort
n'ont pu l'éteindre, et qu'au moment où je vis votre soeur, qui me la
rappelait si parfaitement, il se réveilla avec une nouvelle force.
Elisa m'aimait aussi; son attachement pour moi était aussi vif, aussi
passionné que celui de votre soeur pour Willoughby; jugez donc si je
l'excuse, si je le comprends. Vous, sage Elinor, vous qui savez placer
vos sentimens, sous l'égide de la raison, vous ne devez pas comprendre
le moment où l'on n'entend plus sa voix, où celle de l'amour est seule
écoutée; (ici des larmes remplirent les yeux d'Elinor) mais votre
sensibilité vous rend indulgente pour les faiblesses du coeur, et j'en
abuse peut-être. Un sourire d'Elinor et même ses larmes lui dirent de
continuer.
La fortune d'Elisa était considérable; nous n'y avions jamais pensé.
Elle était destinée à mon frère aîné; nous l'ignorions tous les deux. Il
voyageait avec un gouverneur et connaissait à peine sa jeune cousine,
qu'il avait jusqu'alors regardée comme un enfant. Lorsqu'il revint dans
la maison paternelle il avait vingt-quatre ans, Elisa dix-sept, et moi
dix-huit. Mon père alors nous dévoilant ses desseins, ordonna à sa nièce
de se préparer à donner sa main à mon frère; il aimait passionnément ce
fils, qui pendant six ans avait été son fils unique, et ne pouvant lui
laisser assez de fortune à son gré, il voulait lui assurer celle de sa
pupille. Voilà je crois la seule excuse que je puisse alléguer pour
celui qui était à la fois l'oncle et le tuteur de cette jeune victime.
Prosternée à ses pieds, Elisa en avouant notre amour implora en vain sa
pitié; en vain offrîmes-nous d'un commun accord de céder à mon frère
cette fortune qui nous rendait si malheureux. Mon père traita et notre
attachement et cette proposition de folies enfantines, qu'il ne lui
était pas même permis d'écouter, et persista durement dans ses projets,
en disant qu'il saurait bien se faire obéir d'elle ainsi que de mon
frère, qui sans aimer du tout sa cousine, consentait cependant à
l'épouser. Au désespoir, et décidés à tout plutôt qu'à renoncer l'un à
l'autre, nous formâmes un projet d'évasion. Le jour était fixé; nous
devions fuir en Ecosse: nous fûmes trahis par la femme-de-chambre de ma
cousine. Mon père en fureur me bannit de sa maison; il m'envoya chez un
parent dont les terres étaient très-éloignées, avec l'injonction de me
surveiller, ce dont il s'acquitta avec dureté. Elisa renfermée dans sa
chambre, privée de toute société, de tout plaisir, fut traitée plus
rigoureusement encore. Elle me promit en nous séparant que rien au monde
ne pourrait ébranler sa constance, et avant que l'année fût écoulée, on
m'apprit en me rendant ma liberté que j'avais trop compté sur le courage
d'une fille de dix-sept ans, que celui d'Elisa avait cédé à l'ennui de
sa situation, (peut-être aux mauvais traitemens,) et que celle qui
devait être ma femme, ma compagne, était actuellement ma belle-soeur.
Ce coup qui nous séparait à jamais fut terrible! Cependant j'étais bien
jeune, et si j'avais pu croire qu'elle fût heureuse avec mon frère,
peut-être aurais-je fini par prendre mon parti. Mais pouvait-elle l'être
avec un homme qui sans l'aimer, et seulement pour sa fortune,
consentait à l'épouser malgré elle, lui connaissant un autre
attachement, et condamnant son frère au désespoir et à l'exil; car mon
père sans même me revoir, me plaça dans un régiment qui passait aux
Grandes-Indes, ce qui me fit plaisir. Je n'aurais pas pu revoir Elisa
dans notre nouvelle situation, et je n'aurais pas voulu l'exposer aux
soupçons de son mari ni renouveler par ma présence le souvenir d'un
sentiment que je désirais alors qu'elle pût oublier.
Je vous ai dit qu'elle ressemblait à votre soeur; vous savez donc déjà
qu'elle était belle, séduisante, que son coeur et son imagination
étaient toujours en mouvement. En un seul point elle différait de Maria;
elle n'avait pas comme votre soeur la sauve-garde d'un système arrêté,
celui de n'aimer qu'une fois en sa vie (ici il soupira profondément).
Elinor qui ne croyait pas aux systèmes arrêtés d'une fille de dix-huit
ans ne put s'empêcher de sourire à demi. Le colonel continua, mais avec
une peine visible. Combien ce qu'il me reste à vous apprendre me coûte à
prononcer, dit-il avec un accent étouffé; il ne faut pas moins que le
motif qui me conduit ici pour m'y décider.
Elinor l'encouragea par un regard plein d'amitié.
Mon père mourut peu de mois après ce mariage. Elisa si jeune encore,
sans expérience, livrée à elle-même avec une vivacité de caractère qui
aurait demandé d'être guidée, se trouvait unie à un mari qui n'avait
pour elle ni attachement ni aucune de ces attentions qui gagnent par
degré un coeur aimant; il la traitait même avec dureté. Oh! qui
pourrait ne pas la plaindre; si elle avait eu seulement un ami pour
l'avertir des dangers de sa situation! mais la malheureuse Elisa ne
trouva qu'un séducteur qui la conduisit à sa perte.... Si j'étais resté
en Angleterre peut-être... mais je croyais assurer son bonheur par mon
absence bien plus que par ma présence, et dans le seul motif de rendre
la paix à son coeur, je la prolongeai plus que je n'aurais dû. Ce que
j'avais ressenti en apprenant son mariage n'était rien auprès de ce que
j'éprouvai lorsque deux ans après j'appris son divorce, demandé par un
époux justement outragé. C'est là ce qui m'a jeté dans cette tristesse
que je n'ai pu vaincre.... même actuellement le souvenir de ce que j'ai
souffert....
Il ne put continuer, et se levant il se promena vivement dans le salon
pendant quelques minutes. Elinor affectée par ce récit, et plus encore
par l'émotion qu'il lui avait causée, ne pouvait lui parler; après
quelques instans elle fut à lui, et le conjura de cesser une narration
qui lui faisait autant de peine. Non, lui dit-il, après avoir baisé sa
main avec un tendre respect, il faut que vous sachiez tout; je n'ai pas
touché encore ce qui peut vous intéresser; daignez m'écouter quelques
instans de plus: ils se rassirent à côté l'un de l'autre, et il reprit
ainsi.
Je fus encore trois années depuis ce malheureux événement sans retourner
en Angleterre. Mon premier soin quand j'arrivai fut de la chercher, mais
mes recherches furent vaines. Je ne pus arriver qu'à son premier
séducteur, qu'elle avait abandonné, et tout donnait lieu de penser que
dès lors elle s'était toujours plus enfoncée dans le mal. Mon frère en
se séparant d'elle pour raison d'inconduite, n'avait pas été obligé de
lui rendre toute sa fortune, et ce qu'il lui donnait annuellement ne
pouvait lui suffire. J'appris de lui qu'une autre personne s'était
présentée pour toucher cette rente; il imaginait donc, et avec un calme
dont je fus révolté, que ses _extravagances_ l'avaient obligée de
disposer dans un moment de pressant besoin de la seule chose qui lui
restât pour vivre. Je ne pus supporter cette idée; ma cousine, l'amie de
mon enfance, l'amante de ma jeunesse, ma soeur, mon Elisa réduite à la
misère, me poursuivait sans relâche. Je recommençai de nouveau mes
recherches dans tous les lieux où le malheur et le désespoir pouvait
l'avoir conduite, sûr qu'elle n'était pas morte, puisque son annuité se
payait encore. L'individu qui la touchait ne put me donner que des
renseignemens obscurs. Enfin après six mois de courses inutiles, je la
trouvai par hasard. J'appris qu'un ancien domestique de mon père avait
eu du malheur et venait d'être enfermé pour dettes; j'allai le délivrer,
et dans la même maison d'arrêt, et pour la même cause, était aussi mon
infortunée soeur, si changée, si flétrie par des peines de toute espèce,
qu'à peine pus-je la reconnaître. Ce fut elle qui me reconnut à
l'instant, et qui me nommant avec un cri déchirant et en se cachant le
visage entre les mains, m'apprit que j'avais devant moi l'objet de tant
de recherches: cette figure si maigre, si triste, où l'on voyait à peine
quelque trace de beauté, c'était mon Elisa, c'était celle que j'avais
adorée, et quittée dans la fleur de la jeunesse, de la santé, d'une
surabondance de vie et de sentimens. Ce que je souffris en la retrouvant
ainsi!.... Mais non, je n'ai pas le droit d'exciter votre sensibilité
pour une étrangère, quand vous avez assez de vos peines; je me suis même
trop étendu sur un sujet si douloureux. Suivant les apparences, Elisa
était au dernier degré de la consomption, et son malheur et le mien
étaient au point, que ce fut une consolation. La vie ne pouvait plus
avoir d'autre prix pour elle, que celui de lui donner le temps de se
préparer à la mort, et ce temps lui fut accordé. Ce jour même elle fut
placée dans un bel appartement, entourée de tous les soins nécessaires:
je la visitai chaque jour pendant le reste de sa courte vie, et je reçus
son dernier soupir.
Il s'arrêta encore. Elinor lui témoigna avec l'expression la plus
sincère, la part qu'elle prenait au triste sort de son amie.
Votre soeur, j'espère, dit-il, ne peut-être offensée par la ressemblance
qui m'a frappé entre elle et ma pauvre infortunée parente. Leur destin
ne peut jamais avoir le moindre rapport, et si les dispositions
naturelles de mon Elisa avaient été soutenues par une soeur comme
Elinor, ou par un heureux mariage, elle aurait été sûrement tout ce que
Maria sera un jour, quand cet orage de son coeur aura dissipé les
illusions, trop romanesques peut-être, mais bien séduisantes, auxquelles
son imagination s'est livrée. Mais à quoi mène cette déplorable
histoire? Allez-vous penser. Peut-être à avancer le moment où votre
soeur bannira de sa pensée celui qui ne la méritait pas; pardonnez donc,
si dans ce but j'ai risqué de vous faire partager la pénible émotion que
ce récit m'a donné. Depuis quinze ans que j'ai fermé les yeux d'Elisa,
c'est la première fois que ce nom toujours présent à ma pensée est sorti
de ma bouche; je n'ai pas même voulu que sa fille le portât.
--Sa fille! interrompit Elinor, serait-ce?....
--Madame Jennings vous a peut-être parlé de miss Williams? J'ai vu par
quelques mots qu'elle connaissait son existence et le tendre intérêt
que je prends à cette jeune personne, qui ne sera pas hélas! plus
heureuse que celle qui lui fit le triste présent de la vie sous de si
fâcheux auspices. Cette enfant fruit de sa coupable liaison, âgée de
trois ans, était avec elle; elle la chérissait et ne l'avait point
quittée, ce qui m'a prouvé qu'elle était vraie lorsqu'elle m'a juré
qu'elle n'avait pas d'autre faute à se reprocher, et que le repentir
seul lui avait fait quitter le père de cet enfant. Elle me le dit encore
en expirant et en me recommandant sa fille, que je promis de regarder
comme si elle était la mienne. Je sentis tout le prix de sa confiance,
et je lui aurais bien volontiers servi de père dans le sens le plus
strict, en veillant moi-même sur son éducation, si ma situation me
l'avait permis, mais je n'avais ni famille, ni demeure qui
m'appartinssent; ainsi je fus forcé de placer ma petite pupille dans une
pension, sous le nom de Caroline Williams; ce dernier est mon nom de
baptême que je me plus à lui donner. Je la vis aussi souvent qu'il me
fut possible, et depuis la mort de mon frère, arrivée il y a cinq ans,
qui me laissa la propriété de tous les biens de la famille, elle m'a
souvent visité à Delafort. Je la présentais comme une parente dont
j'avais été nommé le tuteur, mais je me doute qu'on a soupçonné dans le
monde qu'elle me tenait de plus près. Résolu de la traiter comme ma
fille, je n'ai pas démenti ce bruit, puisqu'également sa naissance
n'était ni légitime ni avouée. Il y a trois ans que la trouvant grande
et formée pour son âge, (elle avait alors quatorze ans), je l'ôtai de
la pension où elle était depuis la mort de sa mère, pour la placer sous
les soins d'une femme très-respectable qui réside en Dorsetshire, et
s'est chargée de surveiller l'éducation de cinq ou six jeunes personnes.
Pendant deux ans je fus parfaitement content de ma fille adoptive. Aussi
jolie que sa mère, elle paraissait plus posée, plus calme: sa maîtresse
qui l'aimait beaucoup avait en elle tant de confiance, qu'elle me
sollicita de lui permettre de passer quelques semaines à Bath, avec les
parens de l'une de ses jeunes amies qui désiraient sa société pour leur
fille. Je connaissais cette famille sous un jour avantageux. La santé de
Caroline avait toujours été délicate; je pensais que cette course et les
bains la fortifieraient, et j'eus l'imprudence d'y consentir: c'est là
sans doute où elle fit la connaissance qui lui a été si fatale! J'ai su
depuis que le père de son amie ayant été retenu par la goutte à la
maison, était soigné par sa femme, et que les deux jeunes amies allaient
seules dans les promenades ou à leurs emplètes du matin. Quoique l'amie
de Caroline n'ait jamais voulu convenir de rien, j'ai lieu de croire
qu'elle était confidente de son inclination et la favorisait. De retour
à leur pension, Caroline ne fut plus la même; rêveuse, inégale
inattentive, elle s'échappait souvent pour se promener seule dans les
environs: la maîtresse la menaça de m'avertir. Enfin au mois de février,
il y a à présent une année, elle sortit un jour comme à l'ordinaire, et
ne revint pas. Après un jour ou deux passés en recherches inutiles, je
fus averti de sa disparition. J'accourus, et tout ce que je pus
apprendre c'est qu'elle s'en était allée. Pendant huit mois je fus livré
à des conjectures dont l'une détruisait l'autre et me replongeait dans
une incertitude cruelle! Tout ce que je pus découvrir, c'est qu'un jeune
homme d'une figure, d'une beauté remarquable, avait souvent été vu dans
les environs, se promenant avec elle; mais je ne pus avoir aucune
lumière sur son nom.
Oh ciel! s'écria Elinor, serait-ce?.... Est-il possible que ce soit
Willoughby! Sans lui répondre le colonel continua.
Toutes les recherches pour découvrir quelques traces de sa demeure ayant
été inutiles, je tombai dans un sombre abattement, dont mon ami sir
Georges Middleton eut la bonté de s'inquiéter; il m'invita de passer
quelque temps à Barton-Park pour me distraire. Je ne lui avais point
confié la cause de mon chagrin, espérant d'un jour à l'autre retrouver
ma brebis égarée, et sauver au moins sa réputation. J'avais besoin de
fuir les lieux où je l'avais vue, où je ne la voyais plus, et j'acceptai
la proposition de mon ami. C'est alors que je fis la connaissance des
intéressantes parentes de sir Georges; c'est là que je vis avec un
trouble que je ne pus cacher l'image vivante de ma pauvre Elisa, image
qui me fit une impression d'autant plus vive, d'autant plus douloureuse,
qu'elle me retraça en même-temps et la perte de la mère et celle du
dépôt qu'elle avait confié à mes soins. Vous fûtes souvent témoin de ma
mélancolie; elle vous intéressa et rebuta peut-être la vive et brillante
Maria. Bientôt un autre objet vint l'occuper en entier, et m'enlever
même la faible espérance de pouvoir jamais lui plaire. Je combattais
entre la nécessité de partir et le désir de rester, lorsque je reçus
inopinément une lettre de Caroline elle-même, dans les premiers jours
d'octobre; elle me fut renvoyée de ma terre de Delafort où elle était
adressée. Je la reçus le matin du jour où nous devions tous aller à
Withwell; vous vîtes l'émotion qu'elle me donna et qui fut d'autant plus
vive que l'écriture, les expressions de ma pauvre repentante pupille me
firent présumer qu'elle était très-malade et qu'elle avait un pressant
besoin de mon secours. Elle me disait où je la trouverais, c'était dans
un hameau tellement retiré, que je ne fus pas surpris qu'elle eût
échappé à toutes mes recherches: je n'avais donc pas un instant à
perdre, et je résolus de partir tout de suite pour aller la chercher. Je
parus fort étrange, fort entêté; vous seule ne fîtes aucun effort pour
me retenir, et pardonnez si j'ose croire que vous étiez celle qui me
regrettait le plus. Je partis très-inquiet de l'état où je trouverais ma
fille adoptive, et le coeur serré du regard courroucé de Maria, qui ne
me pardonnait pas de faire manquer cette partie. Oh! combien j'étais
alors loin de me douter que cet heureux Willoughby, dont les regards me
reprochaient l'impolitesse de mon départ, fut celui qui en était la
cause, et lui-même s'il avait su que j'allais au secours de celle qu'il
avait perdue, abandonnée! mais en aurait-il été moins gai, moins
satisfait? Un sourire de Maria ne lui faisait-il pas oublier les larmes
de ma pauvre Caroline. Non, non, l'homme capable de laisser la jeune
fille dont il a séduit l'innocence, de la laisser dans la misère et dans
l'abandon, sans asile, sans amis, sans secours, ignorant sa retraite, et
qui pendant que sa victime meurt de sa douleur, médite peut-être la
perte d'une autre, non un tel être n'est pas susceptible de remords! Il
avait quitté Caroline en lui promettant de revenir bientôt; il n'était
pas revenu, il ne lui avait pas écrit, il ne pensait plus à elle.
Un mouvement involontaire avait fait baisser les yeux à Elinor, comme si
elle avait eu honte pour sa soeur d'avoir été même sans le savoir
complice d'une telle perfidie; elle les releva pleins d'indignation:
c'est au-dessus, dit-elle, de tout ce que je pouvais imaginer! Mais mon
cher colonel, pourquoi... Elle s'arrêta tremblant elle-même du reproche
qu'elle se croyait en droit de lui faire.
Je vous entends, dit-il, pourquoi ne vous ai-je pas avertie plutôt? Non,
je ne puis vous exprimer ce que j'ai souffert depuis mon retour!
Combattant chaque jour, chaque instant avec moi-même, pour vous cacher
ou vous découvrir cette histoire. Lorsque je vis que Willoughby ne
retournait point à Barton, j'espérai que quelque incident vous avait
dévoilé son caractère, ou que sa légèreté l'avait entraîné loin de
Maria, et qu'il n'était plus dangereux pour elle; mais quand je vis,
quand j'appris de vous-même qu'elle l'aimait plus tendrement, plus
passionnément que jamais; quand le bruit de leur mariage se répandit
généralement; quand je sus qu'ils étaient en correspondance, alors
qu'aurais-je pu dire? Mon intérêt personnel dans toute cette affaire
était si grand, si.... compliqué, qu'il m'était peut-être interdit de
m'en mêler, lorsque tout était conclu. Je n'aurais peut-être persuadé
personne, et Maria blessée, désespérée, et par moi! m'offrait un tableau
affreux à soutenir. Willoughby sans doute avait été rendu à la vertu par
l'empire irrésistible d'une famille telle que la vôtre, et des charmes
de Maria; il avait continué à l'adorer, et j'osais espérer que revenu de
ses erreurs de jeunesse, il la rendrait heureuse. Jamais je n'avais eu
l'espoir que ma pauvre Caroline pût devenir sa compagne, vu la tache de
sa naissance, celle même de sa séduction. Sans doute il fut bien
coupable avec elle; mais dans ce siècle, si l'on comptait trop
sévèrement les torts de cette espèce, quel jeune homme serait digne
d'obtenir la main d'une femme honnête? et celle qui allait appartenir à
Willoughby réunissait tant de perfections, qu'elle devait sans doute
fixer son inconstance. Voilà, chère Elinor, les motifs de mon silence;
j'allais jusqu'à me persuader que dans ma situation, c'était un devoir
de me taire; cependant un sentiment intérieur m'a souvent engagé à
m'ouvrir entièrement à vous, et si je vous avais trouvée seule la
semaine passée, quelques rapports sur Willoughby, sur la cour qu'il
faisait publiquement à miss Grey et la tristesse de Maria, m'auraient
enfin décidé à vous parler. Je vins ici déterminé à vous faire connaître
la vérité, je commençai une explication; vous m'interrompîtes en
m'assurant que vous ne croyiez point que le mariage de votre soeur eût
lieu; alors je me retins. Pourquoi nuire sans nécessité à un homme qui
me regarde déja comme son ennemi, que j'ai déja puni de sa perfidie?
Mais actuellement qu'il en agit aussi indignement avec Maria, je n'ai
plus de ménagement à garder, et je dois faire connaître à votre soeur le
danger qu'elle a couru en s'attachant à un homme sans principes, sans
moeurs, sans délicatesse, qui lui destinait sans doute le même sort qu'à
ma pauvre Caroline, s'il avait pu triompher aussi facilement. Ah!
quelque soit son chagrin actuel, il doit se changer en reconnaissance
pour l'Être-Suprême qui a veillé sur elle, et l'a garantie des pièges
dont elle était environnée. Qu'elle compare son sort avec celui de ma
pauvre enfant trompée aussi dans le premier choix de son coeur, et
n'ayant plus la consolation de sa propre innocence; qu'elle se
représente cette jeune fille avec une passion dans le coeur aussi forte,
aussi vive que la sienne, et peut-être augmentée par ses sacrifices,
tourmentée de l'abandon de celui qu'elle aime, et pour qui elle a
renoncé à sa propre estime, et des reproches cruels de sa conscience,
qui ne cesseront jamais. Il est impossible que Maria ne trouve pas alors
ses souffrances bien légères; elles ne procèdent pas d'elle-même, elle a
conservé dans son entier sa propre estime et celle de tous ses amis.
Une tendre compassion de son malheur, le respect pour la dignité avec
laquelle elle le supportera sans doute, ne peuvent qu'augmenter leur
amitié; et peut-être que celui qu'elle regrette, parce qu'elle le voit
encore sous le bandeau des illusions de l'amour, cessera de l'intéresser
quand il lui sera mieux connu. Usez, chère Elinor, de votre prudence, de
votre discernement pour lui communiquer ce que je viens de vous dire.
Vous pouvez bien mieux que moi juger de son effet et de ce que vous
devez lui apprendre ou lui cacher; mais si je n'avais pas cru de bonne
foi et dans ma conscience que cette histoire pût vous être utile pour
adoucir ses regrets, je ne me serais jamais permis de vous troubler par
le détail de mes propres afflictions et par un récit d'où l'on peut
présumer que je cherchais à me relever aux dépens des autres.
Elinor le remercia avec l'expression de la plus tendre reconnaissance,
et lui dit qu'elle pensait comme lui que cette communication serait
avantageuse à sa soeur. J'ai été plus peinée, dit-elle, de la voir
essayer de le justifier que de tout le reste. Elle ne peut supporter
qu'on l'accuse ni qu'on le soupçonne; mais ici il y a plus que des
soupçons, c'est une certitude de son indignité qui doit faire effet sur
un caractère tel que celui de Maria. Quoique d'abord elle en souffrira
beaucoup, je suis presque sûre de l'efficacité de ce remède.... Après un
court silence elle ajouta: Avez-vous revu M. Willoughby depuis que vous
l'avez quitté à Barton?
--Oui, répondit gravement le colonel, je l'ai vu une fois.... notre
rencontre était inévitable.
--Elinor frappée de son accent le regarda avec étonnement, en lui
disant, expliquez-vous! comment? où l'avez-vous rencontré?
--Il n'y avait qu'une seule manière..... Caroline m'avoua enfin,
quoiqu'avec beaucoup de peine le nom de son séducteur; je ne pouvais pas
laisser passer son indigne action sans lui dire mon opinion sur sa
conduite avec la jeune fille confiée à mes soins. Je lui écrivis à
Altenham dans des termes qui l'obligèrent à se rendre directement à
Londres, où je lui donnais rendez-vous. Il y fut exact, car l'homme qui
manque aux lois de l'honneur avec un sexe faible et sans défense, n'a
garde d'y manquer avec son propre sexe. Nous nous rencontrâmes donc, lui
pour défendre et moi pour punir sa conduite. Il fut blessé au bras; je
n'en voulais pas à sa vie, et lors même que le désir de la conserver
l'aurait engagé à m'offrir de réparer ses torts en épousant Caroline, je
n'y aurais pas consenti. L'exemple de sa mère m'a trop fait sentir les
dangers d'une union qui n'est pas fondée sur un attachement et une
estime réciproques. J'aime mieux consoler mon enfant d'une faiblesse
excusable, peut-être, dans un âge aussi tendre, que de l'exposer à
devenir bien plus coupable, en l'unissant à un homme dont les principes
sont aussi relâchés. Désolé de n'avoir pas su prévenir le malheur de la
fille de mon Elisa, d'avoir si mal répondu à sa confiance, je consacre
le reste de ma vie à adoucir ses peines, à la réconcilier avec
elle-même, à la consoler d'une faute qu'elle peut encore réparer à force
de vertus, et en remplissant tous les devoirs qui lui sont imposés.
--Est-elle à Londres?
--Non, sa santé avait besoin d'un air plus pur. Je la trouvai près de
devenir mère. Son fils qui sera le mien, l'occupe uniquement. Je l'ai
placée à la campagne chez des gens dont je suis sûr, comme une jeune
veuve; et si l'on peut croire à l'efficacité d'un profond et sincère
repentir, le ciel lui a pardonné une faute aussi chèrement payée.
Se rappelant tout-à-coup que Maria avait peut-être besoin de sa soeur,
que madame Jennings allait rentrer, il termina sa visite, recevant
encore tous les remercîmens d'Elinor, et la laissant pleine d'estime
pour lui, de compassion pour sa fille adoptive et d'indignation contre
Willoughby.