Ainsi que madame Jennings l'avait prévu, le colonel Brandon entra
pendant qu'Elinor préparait le thé, et par sa manière de regarder autour
de la chambre, elle comprit à l'instant qu'il s'attendait à n'y pas
trouver Maria, qu'il le désirait et qu'il savait déja ce qui
occasionnait son absence. Madame Jennings n'eut pas la même idée, car
dès qu'il fut entré, elle traversa la chambre, vint près de la table à
thé où Elinor présidait, et lui dit à l'oreille: le colonel a l'air bien
sérieux, ma chère, sûrement il ne sait rien de l'affaire. Dites-lui bien
vîte que Maria est libre; vous verrez comme il changera de physionomie.
Elinor sourit sans répondre. Quelques momens après le colonel s'approcha
d'elle, et avec un regard qui lui confirma qu'elle n'avait rien à lui
apprendre, il s'assit à côté d'elle et lui demanda des nouvelles de sa
soeur.
--Maria n'est pas bien, dit-elle, elle a été indisposée tout le jour, et
nous lui avons persuadé de se mettre au lit.
--Peut-être, dit-il en hésitant beaucoup, ce que j'ai entendu dire ce
matin.... peut-être est-ce plus vrai que je n'ai d'abord voulu le
croire?
--Qu'avez-vous entendu dire?
--Qu'un gentilhomme que j'avais de fortes raisons de penser..... de
croire..... d'être sûr même qu'il était engagé..... avec votre soeur.
Mais pourquoi me le demander? vous le savez, j'en suis certain. Je l'ai
vu en entrant à l'altération de vos traits, à l'absence de votre soeur;
épargnez-moi la peine de le dire.
--Eh bien donc! dit Elinor, je suppose que vous entendez le mariage de
M. Willoughby avec mademoiselle Grey; il paraît que c'est aujourd'hui
que ce bruit a éclaté, où l'avez vous appris?
--Dans un magasin à Pall-Mall où j'avais affaire. Deux dames en
parlaient ensemble si haut qu'il m'était impossible de ne pas les
entendre. Le nom de James Willoughby fréquemment répété attira mon
attention; celui de mademoiselle Grey s'y joignit, et fut suivi d'une
assertion positive de leur mariage, qui doit avoir lieu dans quelques
semaines. Aussitôt que la cérémonie sera faite, a ajouté l'une d'elles,
ils partiront pour Haute-Combe, la terre que M. James Willoughby possède
en Sommerset-Shire.... Ah! miss Elinor, mon étonnement à cette
nouvelle.... Mais il me serait impossible d'exprimer ce que j'ai senti.
Cette dame, à ce que j'ai appris, se nomme Elison, son mari est tuteur
de mademoiselle Grey; ainsi elle doit être bien informée, et l'on ne
peut en douter.
--Nous n'en doutons nullement, dit Elinor; mais vous a-t-on dit aussi
qu'elle a cinquante mille livres? Il me semble que ce mot explique tout.
--Peut-être, mais n'excuse rien, dit le colonel, et Willoughby..... Il
s'arrêta un moment, et sans achever sa phrase commencée, il ajouta en
changeant de ton: Et votre soeur, comment est elle?
--Elle a beaucoup souffert, mais j'ai l'espoir que plus son chagrin a
été violent, plus il sera court; elle a été, et elle est encore dans une
cruelle affliction. Jusqu'à hier elle n'avait eu je crois aucun doute
sur ses sentimens et même actuellement elle voudrait encore pouvoir le
justifier. Quant à moi je suis presque convaincue qu'il ne lui a jamais
été réellement attaché. Mais combien il a été trompeur, artificieux, et
même en dernier lieu il a montré une dureté de coeur qui m'a
excessivement surprise.--L'habitude d'avoir, ou de feindre de l'amour
pour toutes les jolies femmes qu'on rencontre doit produire cet effet,
reprit le colonel, et Willoughby..... Mais ne disiez-vous pas que votre
soeur ne voit pas sa conduite sous le même jour que vous.--Vous
connaissez l'extrême sensibilité de Maria, colonel; il lui en coûte
trop de condamner sévèrement quelqu'un qu'elle a autant aimé.
Il ne répondit rien. Le thé était fini, on arrangea les parties de jeu,
et l'entretien fut interrompu. Madame Jennings tout en jouant regardait
le colonel avec surprise. Elle s'était attendue que la nouvelle du
mariage de son rival le transporterait de joie, et qu'elle aurait le
plaisir de le voir aussi gai, aussi animé que s'il n'avait que vingt
ans, et il lui paraissait au contraire plus sérieux encore qu'à
l'ordinaire. Il se dispensa de jouer et sortit bientôt. On ne comprend
plus rien aux hommes, dit-elle le soir à Elinor, j'aurais juré aussi
qu'il aimait Maria.
La nuit fut meilleure pour cette dernière qu'Elinor ne l'avait espéré;
son abattement lui procura un peu de sommeil; mais en s'éveillant le
lendemain elle retrouva le même poids sur son coeur. Elinor pour la
soulager l'engagea à parler du triste sujet qui l'oppressait, et avant
qu'on les appelât pour le déjeûner, elles avaient traité à fond ce
sujet, avec la même conviction du côté d'Elinor, et avec ses tendres et
raisonnables conseils, et du côté de Maria avec les mêmes sentimens
impétueux et les mêmes variations. Quelquefois elle croyait Willoughby
aussi malheureux et aussi innocent qu'elle même; dans d'autres momens
elle repoussait toute consolation et toute excuse, et le voyait le plus
coupable des hommes: quelquefois elle était absolument indifférente au
jugement du public et voulait se montrer avec toute sa douleur;
l'instant d'après elle voulait se séquestrer pour toujours: tantôt
abattue à ne pouvoir presque pas parler ni faire un mouvement, tantôt se
relevant avec énergie. Dans un seul point elle ne changeait jamais,
c'était d'éviter autant que possible la présence de madame Jennings, et
quand elle ne le pouvait, de garder un opiniâtre silence. Il fut
impossible à sa soeur de lui persuader que madame Jennings entrait dans
ses peines avec une vraie compassion. Non, non, répondait elle, c'est
impossible; la sensibilité n'est pas dans sa nature. Vous le voyez, elle
connaît et sent si peu mon chagrin, qu'elle croit pouvoir l'adoucir par
des boissons ou par des mets plus recherchés. Elle me plaint comme elle
plaindrait son chat, si on lui avait marché sur la patte, et rien de
plus. Tout ce qu'elle aime c'est de causer, de raconter, et elle n'est
pas fâchée dans le fond d'en avoir un nouveau sujet.
Quoiqu'il y eût bien là-dedans quelque vérité, Elinor connaissait trop
bien l'excellent coeur de madame Jennings pour ne pas repousser ce
qu'elle appelait une injustice; mais elle ne put convaincre Maria, qui
était presque toujours influencée dans ses jugemens par la grande
importance qu'elle mettait à une sorte de délicatesse raffinée et de
sensibilité romanesque, au bon goût, au bon ton, aux grâces. Maria de
même que bien des personnes, avec un caractère bon, généreux, un esprit
élevé, une sincérité parfaite, n'était ni juste ni raisonnable, et
paraissait quelquefois exactement le contraire de ce qu'elle était
réellement lorsqu'elle se laissait aller à ses impressions exagérées.
Elle exigeait des autres les mêmes sentimens, les mêmes opinions qu'elle
avait, et jugeait de leurs motifs par l'effet immédiat de leurs actions
sur son esprit. Sa mère à-peu-près dans le même genre, et fière de
trouver dans une fille aussi jeune, cet esprit vif et pénétrant, ce
sentiment du beau, cet enthousiasme qui la rendait si éloquente et qui
animait si bien sa charmante physionomie, avait plutôt augmenté cette
disposition qu'elle n'avait cherché à l'affaiblir ou à la régler.
Lorsque Maria alla trop loin, sa mère riait et disait: mon Elinor est
raisonnable pour deux et cela se calmera avec les années; oubliant que
les années ne changent point le caractère, et peuvent tout au plus le
modifier: et madame Dashwood elle-même en était la preuve.
Une légère circonstance vint encore mettre madame Jennings plus bas dans
l'estime de Maria, en lui causant une nouvelle source de peines, et
cependant cette bonne femme n'était guidée que par l'impulsion de son
excellent coeur et de sa bonne volonté.
Les deux soeurs étaient remontées dans leur chambre après déjeûner;
elles discutaient encore sur madame Jennings, lorsque celle-ci entra
avec une lettre sortant à demi de ses mains, et la figure aussi gaie,
aussi contente, aussi riante, que si elle rapportait à Maria tout son
bonheur. Que me donnerez-vous, lui dit elle, en entrant, pour ce que je
vous apporte? Voilà le meilleur des remèdes, (en montrant un bout de la
lettre.) Le coeur de Maria lui battait au point de lui ôter la force
d'aller arracher des mains de madame Jennings cette précieuse lettre;
son imagination la lisait déjà en entier. Elle était de Willoughby, cela
n'était pas douteux, pleine de tendresse, de repentir, expliquant tout
ce qui s'était passé, satisfaisante, convaincante, et bientôt suivie de
Willoughby lui-même, se précipitant dans la chambre, tombant à ses
pieds, et confirmant par l'éloquence de son regard les assurances de sa
lettre. D'après l'expression des yeux de madame Jennings et de ses
signes à Elinor, elle crut que lui-même était le porteur de cette lettre
et qu'il attendait en bas la permission d'entrer; comment sans cela
madame Jennings aurait-elle su ce que renfermait cette lettre.--Hélas!
ce tableau si rapide et si charmant fut bientôt effacé. La lettre est
posée devant elle d'un air triomphant, et déja Maria a reconnu sur
l'adresse l'écriture de sa mère, qui, pour la première fois de sa vie,
serra douloureusement son coeur. Son espérance avait été si complète et
si vive, que l'instant qui la détruisit fut un des plus cruels qu'elle
eût encore passés! Il lui semblait n'avoir souffert que dans ce moment.
La cruauté de madame Jennings en la trompant ainsi, (car elle lui
supposa une intention qu'elle n'avait jamais eue) lui parut au-dessus du
reproche; elle n'eut d'autre expression qu'un déluge de larmes, qui ne
furent pas interprétées de cette manière par celle qui les faisait
couler. Elle crut au contraire que c'était un excès d'attendrissement
causé par la vue d'une lettre de sa mère, et après avoir répété: Pauvre
enfant, pauvre enfant! Elle est si nerveuse que le plaisir même la fait
pleurer; elle sortit sans avoir le moindre sentiment de sa maladresse;
car c'était un manque de tact d'annoncer ainsi une lettre qui devait
arriver tout naturellement. Toute autre qu'elle aurait prévu l'erreur de
Maria et la lui aurait épargnée.
Passé le premier moment, Maria éprouva un sentiment de remords d'avoir
aussi mal reçu une lettre de sa mère. Elle la reprit, la pressa contre
ses lèvres, essuya ses yeux et la lettre même mouillée de ses larmes,
et l'ouvrit avec un tendre respect; hélas! elle n'y trouva aucune
consolation. Le nom de Willoughby remplissait chaque page; madame
Dashwood se confiant encore en son amour, en son honneur, ne croyant pas
possible qu'on pût se lasser d'aimer sa Maria, mais réveillée par les
craintes et les soupçons d'Elinor, cherchait à relever l'espérance de sa
fille chérie, sollicitait seulement son entière confiance, lui
témoignait une affection sincère pour Willoughby, qui ne pouvait,
disait-elle, les avoir trompées, et une telle conviction de leur bonheur
lorsqu'ils seraient unis, que le désespoir de Maria en lisant cette
lettre devint une espèce d'agonie. Heureusement ses larmes avaient
commencé avant de la lire; elles continuèrent et furent un soulagement.
Elle cessa enfin de pleurer, et témoigna alors la plus vive impatience
de retourner auprès de sa mère; elle seule entrerait dans ses sentimens,
comprendrait sa douleur; elle seule avait senti combien Willoughby
méritait d'être aimé; elle seule lui pardonnerait de l'aimer encore
malgré sa perfidie. Elle voulait partir ce matin même, et pria Elinor de
sonner pour demander une voiture.
Ce départ si prompt, si soudain n'était pas du tout de l'avis d'Elinor;
outre l'émotion affreuse que ce retour inattendu donnerait à leur mère,
qu'il fallait au moins en prévenir, et ses doutes sur le bien qu'il
ferait à Maria, elle craignait avec raison qu'une absence si brusque
dans un tel moment ne nuisît à sa réputation, et redoutait même les
soupçons et les propos de madame Jennings, excitée par la colère où ce
départ la mettrait sûrement: elle tâcha donc sans lui dire les motifs
qui l'auraient encore plus exaspérée, de faire entendre raison à sa
soeur. Elle lui dit qu'il fallait au moins avoir le consentement de leur
mère; que leur frère étant attendu tous les jours à Londres, trouverait
fort mauvais qu'elles partissent au moment de son arrivée; et la raison
se fit enfin entendre à Maria.
Madame Jennings sortit ce matin là plutôt que de coutume, et ne demanda
point à Elinor de la suivre; il lui tardait que les Middleton et les
Palmer sussent tout ce qui se passait, et pussent aussi s'affliger sur
Maria et s'indigner contre Willoughby. Dès qu'elle fut partie, Maria
conjura sa soeur d'écrire à leur mère, de lui dire toute sa douleur, et
de lui demander la permission de retourner auprès d'elle. Elinor s'assit
pour cette pénible tâche; Maria placée vis-à-vis d'elle, dans le salon
de madame Jennings, appuyée sur la même table où sa soeur écrivait,
tantôt suivait le mouvement de sa plume, tantôt rêvait, sa main sur ses
yeux, et s'affligeait aussi du chagrin que cette lettre causerait à sa
bonne mère: il y avait une heure qu'elles étaient ainsi, quand un coup
de marteau à la porte fit tressaillir Maria.
Qui peut venir, dit Elinor, de si bonne heure? J'espérais que nous
étions à l'abri d'une visite. Maria était déja à côté de la fenêtre.
Qui serait-ce que le colonel Brandon, dit-elle avec humeur? est-on
jamais à l'abri de le voir entrer? je ne veux pas le voir, et je
m'échappe. Un homme qui ne sait que faire de son temps envahit toujours
celui des autres; elle sortit par la salle à manger pour éviter de le
rencontrer.
Elinor qui voulait achever sa lettre, hésitait si elle le recevrait dans
l'absence de madame Jennings, mais il ne se fit point annoncer; il
entra, et son regard mélancolique, le son de voix altéré avec lequel il
demanda des nouvelles de Maria, convainquit Elinor que c'était le seul
but de sa visite; elle pouvait à peine pardonner à sa soeur l'espèce
d'aversion qu'elle témoignait à ce digne homme.
J'ai rencontré madame Jennings à Bonds-street, dit-il ensuite à Elinor;
elle m'a engagé à venir auprès de vous, et j'étais charmé, je vous
l'avoue, mademoiselle, de cette occasion de vous parler sans témoins; je
le désirais d'autant plus, que je vous jure que mon seul motif, mon seul
voeu, mon seul espoir est de donner peut-être quelques _consolations_.
Mais, non; ce n'est pas le mot, bien au contraire, et je ne sais de
quelle expression me servir... de donner à votre soeur une conviction
déchirante peut-être au premier moment, mais qui puisse contribuer à
guérir son coeur. Mon attachement pour elle et mon estime pour vous, et
pour votre excellente mère m'ont décidé à vous confier quelques
circonstances.... Mais je vous en conjure, bonne Elinor, ne voyez dans
cette confiance que mon ardent désir de vous être utile et aucun intérêt
personnel. Je sais bien que quelque chose qu'il arrive, je n'ai aucun
espoir; mais quoique j'aie passé bien des heures à me convaincre
moi-même qu'il était de mon devoir de vous parler, j'ai besoin encore de
votre aveu pour m'y décider.
Je vous entends, dit Elinor, vous avez quelque chose à me dire sur M.
Willoughby qui dévoilera son caractère. Vous dites que c'est la plus
forte preuve d'amitié que vous puissiez donner à ma soeur: ma
reconnaissance vous est donc bien assurée. Si ce que vous avez à me
confier tend à la guérir plutôt de sa malheureuse inclination, parlez,
je vous en conjure, je suis prête à vous entendre.