CHAPITRE XXXI.

Ainsi que madame Jennings l'avait prévu, le colonel Brandon entra

pendant qu'Elinor préparait le thé, et par sa manière de regarder autour

de la chambre, elle comprit à l'instant qu'il s'attendait à n'y pas

trouver Maria, qu'il le désirait et qu'il savait déja ce qui

occasionnait son absence. Madame Jennings n'eut pas la même idée, car

dès qu'il fut entré, elle traversa la chambre, vint près de la table à

thé où Elinor présidait, et lui dit à l'oreille: le colonel a l'air bien

sérieux, ma chère, sûrement il ne sait rien de l'affaire. Dites-lui bien

vîte que Maria est libre; vous verrez comme il changera de physionomie.

Elinor sourit sans répondre. Quelques momens après le colonel s'approcha

d'elle, et avec un regard qui lui confirma qu'elle n'avait rien à lui

apprendre, il s'assit à côté d'elle et lui demanda des nouvelles de sa

soeur.

--Maria n'est pas bien, dit-elle, elle a été indisposée tout le jour, et

nous lui avons persuadé de se mettre au lit.

--Peut-être, dit-il en hésitant beaucoup, ce que j'ai entendu dire ce

matin.... peut-être est-ce plus vrai que je n'ai d'abord voulu le

croire?

--Qu'avez-vous entendu dire?

--Qu'un gentilhomme que j'avais de fortes raisons de penser..... de

croire..... d'être sûr même qu'il était engagé..... avec votre soeur.

Mais pourquoi me le demander? vous le savez, j'en suis certain. Je l'ai

vu en entrant à l'altération de vos traits, à l'absence de votre soeur;

épargnez-moi la peine de le dire.

--Eh bien donc! dit Elinor, je suppose que vous entendez le mariage de

M. Willoughby avec mademoiselle Grey; il paraît que c'est aujourd'hui

que ce bruit a éclaté, où l'avez vous appris?

--Dans un magasin à Pall-Mall où j'avais affaire. Deux dames en

parlaient ensemble si haut qu'il m'était impossible de ne pas les

entendre. Le nom de James Willoughby fréquemment répété attira mon

attention; celui de mademoiselle Grey s'y joignit, et fut suivi d'une

assertion positive de leur mariage, qui doit avoir lieu dans quelques

semaines. Aussitôt que la cérémonie sera faite, a ajouté l'une d'elles,

ils partiront pour Haute-Combe, la terre que M. James Willoughby possède

en Sommerset-Shire.... Ah! miss Elinor, mon étonnement à cette

nouvelle.... Mais il me serait impossible d'exprimer ce que j'ai senti.

Cette dame, à ce que j'ai appris, se nomme Elison, son mari est tuteur

de mademoiselle Grey; ainsi elle doit être bien informée, et l'on ne

peut en douter.

--Nous n'en doutons nullement, dit Elinor; mais vous a-t-on dit aussi

qu'elle a cinquante mille livres? Il me semble que ce mot explique tout.

--Peut-être, mais n'excuse rien, dit le colonel, et Willoughby..... Il

s'arrêta un moment, et sans achever sa phrase commencée, il ajouta en

changeant de ton: Et votre soeur, comment est elle?

--Elle a beaucoup souffert, mais j'ai l'espoir que plus son chagrin a

été violent, plus il sera court; elle a été, et elle est encore dans une

cruelle affliction. Jusqu'à hier elle n'avait eu je crois aucun doute

sur ses sentimens et même actuellement elle voudrait encore pouvoir le

justifier. Quant à moi je suis presque convaincue qu'il ne lui a jamais

été réellement attaché. Mais combien il a été trompeur, artificieux, et

même en dernier lieu il a montré une dureté de coeur qui m'a

excessivement surprise.--L'habitude d'avoir, ou de feindre de l'amour

pour toutes les jolies femmes qu'on rencontre doit produire cet effet,

reprit le colonel, et Willoughby..... Mais ne disiez-vous pas que votre

soeur ne voit pas sa conduite sous le même jour que vous.--Vous

connaissez l'extrême sensibilité de Maria, colonel; il lui en coûte

trop de condamner sévèrement quelqu'un qu'elle a autant aimé.

Il ne répondit rien. Le thé était fini, on arrangea les parties de jeu,

et l'entretien fut interrompu. Madame Jennings tout en jouant regardait

le colonel avec surprise. Elle s'était attendue que la nouvelle du

mariage de son rival le transporterait de joie, et qu'elle aurait le

plaisir de le voir aussi gai, aussi animé que s'il n'avait que vingt

ans, et il lui paraissait au contraire plus sérieux encore qu'à

l'ordinaire. Il se dispensa de jouer et sortit bientôt. On ne comprend

plus rien aux hommes, dit-elle le soir à Elinor, j'aurais juré aussi

qu'il aimait Maria.

La nuit fut meilleure pour cette dernière qu'Elinor ne l'avait espéré;

son abattement lui procura un peu de sommeil; mais en s'éveillant le

lendemain elle retrouva le même poids sur son coeur. Elinor pour la

soulager l'engagea à parler du triste sujet qui l'oppressait, et avant

qu'on les appelât pour le déjeûner, elles avaient traité à fond ce

sujet, avec la même conviction du côté d'Elinor, et avec ses tendres et

raisonnables conseils, et du côté de Maria avec les mêmes sentimens

impétueux et les mêmes variations. Quelquefois elle croyait Willoughby

aussi malheureux et aussi innocent qu'elle même; dans d'autres momens

elle repoussait toute consolation et toute excuse, et le voyait le plus

coupable des hommes: quelquefois elle était absolument indifférente au

jugement du public et voulait se montrer avec toute sa douleur;

l'instant d'après elle voulait se séquestrer pour toujours: tantôt

abattue à ne pouvoir presque pas parler ni faire un mouvement, tantôt se

relevant avec énergie. Dans un seul point elle ne changeait jamais,

c'était d'éviter autant que possible la présence de madame Jennings, et

quand elle ne le pouvait, de garder un opiniâtre silence. Il fut

impossible à sa soeur de lui persuader que madame Jennings entrait dans

ses peines avec une vraie compassion. Non, non, répondait elle, c'est

impossible; la sensibilité n'est pas dans sa nature. Vous le voyez, elle

connaît et sent si peu mon chagrin, qu'elle croit pouvoir l'adoucir par

des boissons ou par des mets plus recherchés. Elle me plaint comme elle

plaindrait son chat, si on lui avait marché sur la patte, et rien de

plus. Tout ce qu'elle aime c'est de causer, de raconter, et elle n'est

pas fâchée dans le fond d'en avoir un nouveau sujet.

Quoiqu'il y eût bien là-dedans quelque vérité, Elinor connaissait trop

bien l'excellent coeur de madame Jennings pour ne pas repousser ce

qu'elle appelait une injustice; mais elle ne put convaincre Maria, qui

était presque toujours influencée dans ses jugemens par la grande

importance qu'elle mettait à une sorte de délicatesse raffinée et de

sensibilité romanesque, au bon goût, au bon ton, aux grâces. Maria de

même que bien des personnes, avec un caractère bon, généreux, un esprit

élevé, une sincérité parfaite, n'était ni juste ni raisonnable, et

paraissait quelquefois exactement le contraire de ce qu'elle était

réellement lorsqu'elle se laissait aller à ses impressions exagérées.

Elle exigeait des autres les mêmes sentimens, les mêmes opinions qu'elle

avait, et jugeait de leurs motifs par l'effet immédiat de leurs actions

sur son esprit. Sa mère à-peu-près dans le même genre, et fière de

trouver dans une fille aussi jeune, cet esprit vif et pénétrant, ce

sentiment du beau, cet enthousiasme qui la rendait si éloquente et qui

animait si bien sa charmante physionomie, avait plutôt augmenté cette

disposition qu'elle n'avait cherché à l'affaiblir ou à la régler.

Lorsque Maria alla trop loin, sa mère riait et disait: mon Elinor est

raisonnable pour deux et cela se calmera avec les années; oubliant que

les années ne changent point le caractère, et peuvent tout au plus le

modifier: et madame Dashwood elle-même en était la preuve.

Une légère circonstance vint encore mettre madame Jennings plus bas dans

l'estime de Maria, en lui causant une nouvelle source de peines, et

cependant cette bonne femme n'était guidée que par l'impulsion de son

excellent coeur et de sa bonne volonté.

Les deux soeurs étaient remontées dans leur chambre après déjeûner;

elles discutaient encore sur madame Jennings, lorsque celle-ci entra

avec une lettre sortant à demi de ses mains, et la figure aussi gaie,

aussi contente, aussi riante, que si elle rapportait à Maria tout son

bonheur. Que me donnerez-vous, lui dit elle, en entrant, pour ce que je

vous apporte? Voilà le meilleur des remèdes, (en montrant un bout de la

lettre.) Le coeur de Maria lui battait au point de lui ôter la force

d'aller arracher des mains de madame Jennings cette précieuse lettre;

son imagination la lisait déjà en entier. Elle était de Willoughby, cela

n'était pas douteux, pleine de tendresse, de repentir, expliquant tout

ce qui s'était passé, satisfaisante, convaincante, et bientôt suivie de

Willoughby lui-même, se précipitant dans la chambre, tombant à ses

pieds, et confirmant par l'éloquence de son regard les assurances de sa

lettre. D'après l'expression des yeux de madame Jennings et de ses

signes à Elinor, elle crut que lui-même était le porteur de cette lettre

et qu'il attendait en bas la permission d'entrer; comment sans cela

madame Jennings aurait-elle su ce que renfermait cette lettre.--Hélas!

ce tableau si rapide et si charmant fut bientôt effacé. La lettre est

posée devant elle d'un air triomphant, et déja Maria a reconnu sur

l'adresse l'écriture de sa mère, qui, pour la première fois de sa vie,

serra douloureusement son coeur. Son espérance avait été si complète et

si vive, que l'instant qui la détruisit fut un des plus cruels qu'elle

eût encore passés! Il lui semblait n'avoir souffert que dans ce moment.

La cruauté de madame Jennings en la trompant ainsi, (car elle lui

supposa une intention qu'elle n'avait jamais eue) lui parut au-dessus du

reproche; elle n'eut d'autre expression qu'un déluge de larmes, qui ne

furent pas interprétées de cette manière par celle qui les faisait

couler. Elle crut au contraire que c'était un excès d'attendrissement

causé par la vue d'une lettre de sa mère, et après avoir répété: Pauvre

enfant, pauvre enfant! Elle est si nerveuse que le plaisir même la fait

pleurer; elle sortit sans avoir le moindre sentiment de sa maladresse;

car c'était un manque de tact d'annoncer ainsi une lettre qui devait

arriver tout naturellement. Toute autre qu'elle aurait prévu l'erreur de

Maria et la lui aurait épargnée.

Passé le premier moment, Maria éprouva un sentiment de remords d'avoir

aussi mal reçu une lettre de sa mère. Elle la reprit, la pressa contre

ses lèvres, essuya ses yeux et la lettre même mouillée de ses larmes,

et l'ouvrit avec un tendre respect; hélas! elle n'y trouva aucune

consolation. Le nom de Willoughby remplissait chaque page; madame

Dashwood se confiant encore en son amour, en son honneur, ne croyant pas

possible qu'on pût se lasser d'aimer sa Maria, mais réveillée par les

craintes et les soupçons d'Elinor, cherchait à relever l'espérance de sa

fille chérie, sollicitait seulement son entière confiance, lui

témoignait une affection sincère pour Willoughby, qui ne pouvait,

disait-elle, les avoir trompées, et une telle conviction de leur bonheur

lorsqu'ils seraient unis, que le désespoir de Maria en lisant cette

lettre devint une espèce d'agonie. Heureusement ses larmes avaient

commencé avant de la lire; elles continuèrent et furent un soulagement.

Elle cessa enfin de pleurer, et témoigna alors la plus vive impatience

de retourner auprès de sa mère; elle seule entrerait dans ses sentimens,

comprendrait sa douleur; elle seule avait senti combien Willoughby

méritait d'être aimé; elle seule lui pardonnerait de l'aimer encore

malgré sa perfidie. Elle voulait partir ce matin même, et pria Elinor de

sonner pour demander une voiture.

Ce départ si prompt, si soudain n'était pas du tout de l'avis d'Elinor;

outre l'émotion affreuse que ce retour inattendu donnerait à leur mère,

qu'il fallait au moins en prévenir, et ses doutes sur le bien qu'il

ferait à Maria, elle craignait avec raison qu'une absence si brusque

dans un tel moment ne nuisît à sa réputation, et redoutait même les

soupçons et les propos de madame Jennings, excitée par la colère où ce

départ la mettrait sûrement: elle tâcha donc sans lui dire les motifs

qui l'auraient encore plus exaspérée, de faire entendre raison à sa

soeur. Elle lui dit qu'il fallait au moins avoir le consentement de leur

mère; que leur frère étant attendu tous les jours à Londres, trouverait

fort mauvais qu'elles partissent au moment de son arrivée; et la raison

se fit enfin entendre à Maria.

Madame Jennings sortit ce matin là plutôt que de coutume, et ne demanda

point à Elinor de la suivre; il lui tardait que les Middleton et les

Palmer sussent tout ce qui se passait, et pussent aussi s'affliger sur

Maria et s'indigner contre Willoughby. Dès qu'elle fut partie, Maria

conjura sa soeur d'écrire à leur mère, de lui dire toute sa douleur, et

de lui demander la permission de retourner auprès d'elle. Elinor s'assit

pour cette pénible tâche; Maria placée vis-à-vis d'elle, dans le salon

de madame Jennings, appuyée sur la même table où sa soeur écrivait,

tantôt suivait le mouvement de sa plume, tantôt rêvait, sa main sur ses

yeux, et s'affligeait aussi du chagrin que cette lettre causerait à sa

bonne mère: il y avait une heure qu'elles étaient ainsi, quand un coup

de marteau à la porte fit tressaillir Maria.

Qui peut venir, dit Elinor, de si bonne heure? J'espérais que nous

étions à l'abri d'une visite. Maria était déja à côté de la fenêtre.

Qui serait-ce que le colonel Brandon, dit-elle avec humeur? est-on

jamais à l'abri de le voir entrer? je ne veux pas le voir, et je

m'échappe. Un homme qui ne sait que faire de son temps envahit toujours

celui des autres; elle sortit par la salle à manger pour éviter de le

rencontrer.

Elinor qui voulait achever sa lettre, hésitait si elle le recevrait dans

l'absence de madame Jennings, mais il ne se fit point annoncer; il

entra, et son regard mélancolique, le son de voix altéré avec lequel il

demanda des nouvelles de Maria, convainquit Elinor que c'était le seul

but de sa visite; elle pouvait à peine pardonner à sa soeur l'espèce

d'aversion qu'elle témoignait à ce digne homme.

J'ai rencontré madame Jennings à Bonds-street, dit-il ensuite à Elinor;

elle m'a engagé à venir auprès de vous, et j'étais charmé, je vous

l'avoue, mademoiselle, de cette occasion de vous parler sans témoins; je

le désirais d'autant plus, que je vous jure que mon seul motif, mon seul

voeu, mon seul espoir est de donner peut-être quelques _consolations_.

Mais, non; ce n'est pas le mot, bien au contraire, et je ne sais de

quelle expression me servir... de donner à votre soeur une conviction

déchirante peut-être au premier moment, mais qui puisse contribuer à

guérir son coeur. Mon attachement pour elle et mon estime pour vous, et

pour votre excellente mère m'ont décidé à vous confier quelques

circonstances.... Mais je vous en conjure, bonne Elinor, ne voyez dans

cette confiance que mon ardent désir de vous être utile et aucun intérêt

personnel. Je sais bien que quelque chose qu'il arrive, je n'ai aucun

espoir; mais quoique j'aie passé bien des heures à me convaincre

moi-même qu'il était de mon devoir de vous parler, j'ai besoin encore de

votre aveu pour m'y décider.

Je vous entends, dit Elinor, vous avez quelque chose à me dire sur M.

Willoughby qui dévoilera son caractère. Vous dites que c'est la plus

forte preuve d'amitié que vous puissiez donner à ma soeur: ma

reconnaissance vous est donc bien assurée. Si ce que vous avez à me

confier tend à la guérir plutôt de sa malheureuse inclination, parlez,

je vous en conjure, je suis prête à vous entendre.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 2) · 第 27 / 31 题