Elinor avait tremblé de lire ces lettres, elle s'attendait qu'elles
étaient écrites avec tout le feu de la passion qui dévorait sa pauvre
soeur, et qu'elle trouverait peut-être dans l'excès de cette passion la
cause si ce n'est l'excuse de la conduite de Willoughby. Les hommes trop
souvent incapables de ressentir la passion qu'ils inspirent en sont
ennuyés lorsque le goût léger qui les a entraînés n'existe plus. Mais
ces lettres si simples, si tendres, si pleines d'affection et d'une
confiance illimitée et celle de Willoughby si dure, si glacée, si
insultante, redoublèrent sa tendre pitié pour sa soeur; mais cependant
elle n'en blâmait pas moins son imprudence d'avoir donné de telles
preuves de tendresse à un homme qui ne les demandait pas, qui lui avait
à peine prononcé le mot d'amour, et qui leur était connu depuis si peu
de temps. Sir Georges leur avait fait l'éloge de ses talens pour la
chasse, pour la danse, mais n'avait pas dit un mot de son caractère.
Lui-même il est vrai s'était annoncé d'une manière aimable; mais tout
jeune homme qui veut plaire, et qui en a les moyens, s'annonce de même;
et bien certainement du moins, il avait voulu plaire à Maria, et n'avait
pu se faire illusion sur la nature du sentiment qu'il lui inspirait, et
qu'il avait si bien l'air de partager que la prudente Elinor même y
avait été trompée, et que la crédulité de la vive et sensible Maria
était bien excusable. Son seul tort était de s'être trop livrée à son
sentiment et à ses espérances; et certes elle en était trop punie pour
pouvoir le lui reprocher.
Lorsque Maria vit que sa soeur avait fini sa lecture et réfléchissait en
silence, elle lui fit observer que ses lettres ne contenaient rien que
toute autre qu'elle n'eût écrit dans la même situation: je me regardais,
dit-elle, comme étant aussi solennellement engagée avec lui, que si un
contrat légal nous eût liés. Cette sympathie qui nous avait entraînés
l'un vers l'autre au premier instant, ce rapport de nos goûts, de nos
caractères: tout enfin me paraissait la voix du ciel qui nous avait
destinés l'un à l'autre.
--Malheureusement, dit Elinor, il ne voyait ni ne sentait de même.
--Oui, Elinor, pendant tout le temps qu'il a passé près de nous il
voyait, il sentait comme moi, j'en suis aussi sûre que de mon propre
coeur. Sans doute le sien a changé, mais ce n'est pas sa faute; l'art le
plus diabolique a été employé pour le détacher de moi. Quand il me
quitta je lui étais aussi chère que mon coeur pouvait le désirer, et
qu'il m'était cher à moi-même! Cette boucle de cheveux qu'il m'a
renvoyée si vîte à ma première demande, par combien d'instances
réitérées ne l'avait-il pas obtenue? Si vous aviez vu son regard, si
vous aviez entendu le son de sa voix lorsqu'il me suppliait de la lui
laisser couper; et la dernière soirée de la Chaumière, l'avez-vous
oubliée, Elinor? et le matin quand il vint prendre congé de moi, son
désespoir, ses larmes! Les hommes peuvent-ils pleurer à volonté? Les
larmes, cette espèce de soulagement que la nature accorde aux femmes, ne
sont-elles pas chez eux la preuve d'un coeur vraiment touché? Oh! si
vous aviez vu son affliction à la seule pensée de se séparer de moi pour
quelques semaines! Non jamais, jamais je ne puis l'oublier!
Elle fut quelques instans sans pouvoir parler; mais quand son émotion
fut un peu calmée, elle ajouta avec fermeté: Elinor, on m'a traitée
cruellement; mais ce n'est pas Willoughby.
--Chère Maria, quel autre que lui faut il en accuser? Par qui peut-il
avoir été influencé?
--Par tout le monde, plutôt que par son propre coeur. Je croirais
plutôt que tous ceux que je connais se sont ligués contre moi, que de le
croire coupable d'une telle cruauté. Cette femme de qui il parle peut
être.... ou tout autre, je n'excepte que vous, maman, Emma et Edward,
tous, tous les autres peuvent m'avoir calomniée. Excepté vous quatre, il
n'existe personne que je ne puisse soupçonner, plutôt que Willoughby
dont le coeur m'est si bien connu. On s'est vengé sans doute de ce que
je préférais la société de l'homme du monde le plus aimable, à la
sottise, à l'insipidité, au manque total de goût et d'esprit. Je me suis
fait des ennemis par la franchise de mon caractère qui ne peut se plier
ni à dissimuler, ni à flatter.
Elinor ne voulut pas dans ce moment disputer avec elle; elle lui dit
seulement: Chère Maria, si vous croyez avoir des ennemis assez méchans,
assez détestables pour vous nuire par des calomnies, laissez leurs torts
retomber sur eux-mêmes, et que le sentiment de votre innocence et de vos
bonnes intentions relève votre âme; ne leur donnez pas l'indigne
triomphe de vous avoir rendue aussi malheureuse. C'est un louable et
raisonnable orgueil que celui qui nous donne le sentiment de notre
propre dignité et qui nous élève au-dessus de la méchanceté et de la
malveillance.
--Non, non, s'écria Maria, un malheur tel que le mien ne laisse aucun
orgueil; il m'est égal que tout le monde sache combien je souffre. Que
m'importe leur triomphe? il ne peut rien ajouter à ma misère. Elinor,
Elinor, il est bien faible le chagrin qui peut s'adoucir par la fierté,
qui peut s'élever au-dessus de l'insulte et de la mortification; il peut
alors s'effacer entièrement, tandis que le mien ne s'effacera jamais; je
ne puis le surmonter. On peut jouir du mal qu'on m'a fait tant qu'on
voudra, sans l'augmenter ni l'affaiblir. Je n'ai plus aucun sentiment de
fierté; je n'ai, je ne puis avoir que celui de mon malheur.
--Mais pour l'amour de ma mère, pour le mien, Maria, ne pouvez-vous rien
sur vous-même?
--Ah! pour vous deux je voudrais faire tout ce qui dépendrait de moi;
mais paraître heureuse quand je suis au désespoir, ah! qui pourrait
l'exiger.
Elles restèrent quelque temps en silence. Elinor, se promenait du feu à
la fenêtre et de la fenêtre au feu, les bras croisés, les yeux baissés,
absorbée dans ses pensées, sans sentir la chaleur du feu et sans rien
voir au travers des vitres. Maria assise sur le pied de son lit, sa tête
appuyée contre une des colonnes, tenant dans ses mains la lettre de
Willoughby, la relisant phrase par phrase, s'écria enfin tout-à-coup:
Ah! c'est trop, c'est trop cruel! Ah! Willoughby, Willoughby, est-ce
bien vous qui m'écrivez ainsi? Ne fais-je pas un songe affreux? Non
rien, rien ne peut vous justifier; non rien, Elinor, quoiqu'on ait pu
lui dire contre moi. Ne devait-il pas suspendre son jugement?
Envoie-t-on un criminel au supplice sans l'entendre? Ne devait-il pas me
le dire quand je le lui demandais instamment, et me donner le pouvoir de
me justifier. (Elle reprit la lettre.) _Cette boucle de cheveux que
vous m'aviez donnée avec tant de complaisance._ Ah! cela seul est
impardonnable, Willoughby. Est-ce votre coeur, est-ce votre conscience
qui vous a dicté cette insolente phrase? Non, Elinor, rien ne peut
l'excuser.
--Non, Maria, je le pense aussi.
--Mais cette femme, cette femme, à qui il va dit-il donner son coeur et
sa main, cette heureuse femme! qui sait avec quel art, quelle séduction,
elle l'aura enchaîné. Il l'aimait déjà, dit-il, et depuis long-temps.
Ah! sans doute quand elle a vu qu'il allait lui échapper et combien il
m'était attaché, elle aura tout fait pour le retenir, pour me bannir de
son coeur; mais qui peut-elle être? Jamais je ne l'ai entendu parler
d'une seule femme jeune, belle, séduisante: L'est-elle, Elinor? Vous
l'avez vue; moi, je n'ai vu que Willoughby. Est-elle mieux, beaucoup
mieux que la pauvre Maria? Ah! sans doute puisqu'il m'abandonne pour
elle; mais peut-elle l'aimer comme moi. Ah! Willoughby, pourquoi ne
m'avoir jamais parlé d'elle? Alors j'aurais respecté ses droits sur
vous: mais jamais jamais il ne m'a parlé que de moi-même.
Il y eut une autre pause. Maria était très-agitée; elle se leva et
s'approchant d'Elinor, elle saisit sa main: Chère Elinor, lui dit-elle,
je veux retourner à Barton auprès de maman; ne pouvons-nous partir
demain?
--Demain, Maria!
--Oui demain. Pourquoi resterai-je ici? J'y suis venue seulement pour
Willoughby; qui ferai-je? Qui m'intéresse à Londres? Ah personne,
personne! J'y suis comme dans un désert.
--Il serait je crois impossible de partir demain, dit Elinor; nous
devons à madame Jennings plus que de la politesse; et la quitter aussi
brusquement après les bontés qu'elle a pour vous, ce serait
très-malhonnête.
--Eh bien donc! dans deux jours; mais en vérité, je ne puis rester plus
long-temps, je ne puis m'exposer aux remarques, aux questions de tous
ces gens, des Middleton, des Palmer; comment supporter leur pitié? La
pitié de lady Middleton!.... Ah! que dirait-il lui-même s'il le savait?
--Je crois, chère Maria, qu'un si prompt départ ferait beaucoup plus
causer encore. Mais dans ce moment, chère amie, tâchez de trouver un peu
de repos; couchez-vous; soyez physiquement tranquille; et vos esprits
se calmeront insensiblement. Maria suivit un instant ce conseil, mais
reprit bientôt toute son agitation. Aucune place, aucune attitude ne lui
convenait. Sa soeur ne put obtenir d'elle qu'elle restât couchée. Il lui
reprit une attaque de nerfs assez violente. Elinor craignait d'être
obligée d'appeler quelqu'un à son secours; mais elle craignait encore
plus de la laisser voir dans cet état. Une forte dose d'éther la remit
peu à peu; elle resta assez faible pour être tranquille, et sans bouger
sur un sopha jusqu'au retour de madame Jennings, qui entra immédiatement
dans leur chambre sans se faire annoncer. Elle entr'ouvrit la porte et
regarda avec l'air très-affligé. Elinor alla au-devant d'elle; elle
entra. Comment allez-vous, ma chère? dit-elle à Maria, avec le ton de
la compassion. (Celle-ci détourna la tête sans répondre.) Comment
est-elle, mademoiselle Elinor? Pauvre petite! Elle a l'air bien malade,
et cela n'est pas étonnant. Hélas! il n'est que trop vrai, il se marie
bientôt ce grand vaurien. Je viens de l'apprendre; madame Taylor me l'a
dit il n'y a pas une demi-heure; elle le tenait d'une intime amie de
miss Grey elle-même, sans quoi je n'aurais pu le croire: j'étais près de
tomber d'étonnement. «Eh bien! lui ai-je dit, tout ce que je sais, et ce
qui est la vérité même, c'est qu'il s'est conduit abominablement avec
une jeune dame de ma connaissance, à qui il a fait croire qu'il l'aimait
à la passion, tandis qu'il en courtisait une autre. Je désire de tout
mon coeur, pour le bien que je lui veux, que sa femme le rende bien
malheureux: ainsi j'ai dit, ainsi je dirai, vous pouvez y compter, mes
chères amies. Je n'ai aucune idée qu'un homme se conduise de cette
manière. Et qu'il ne dise pas que non; car je l'ai vu de mes propres
yeux, et comme miss Maria l'aimait, et comme j'aurais parié ma tête
qu'il l'aimait aussi et qu'il n'épouserait qu'elle. Ah! si jamais je le
rencontre, fût-ce à côté de sa femme, je lui reprocherai bien sa
conduite, je vous en réponds. Mais consolez-vous, chère Maria, ce n'est
pas le seul jeune homme dans le monde, et avec votre jolie mine vous ne
manquerez pas d'admirateurs. Allons, courage, ma pauvre petite! je ne
veux pas vous troubler plus long-temps; vous vous retenez de pleurer
pour moi je parie; il vaut mieux pleurer tout à-la-fois, et que cela
soit fait. J'ai invité pour ce soir mesdames Parcy et les Sawnderson;
elles sont gaies comme vous savez, elles vous distrairont. Elle s'en
alla doucement sur la pointe des pieds, comme si le bruit avait pu
augmenter l'affliction de sa jeune amie.
Le reste de la matinée s'écoula assez tranquillement. Maria était
sombre, parlait peu, soupirait beaucoup, mais fut plus calme, et à la
grande surprise de sa soeur, elle voulut descendre pour le dîner. Elinor
s'y opposait, mais elle le voulut; elle le supporterait très-bien,
dit-elle, et donnerait moins de peine que de la servir en haut. Elinor
approuva ce motif, l'habilla en malade aussi bien qu'elle pût, et se
tint prête pour la conduire à la salle à manger quand on les
appellerait.
Elles descendirent; Maria appuyée sur sa soeur, pâle, abattue et les
yeux bien rouges, se mit à table et plus calme que sa soeur ne l'avait
espéré. Si elle avait essayé de parler ou qu'elle eût entendu la moitié
de tout ce que madame Jennings disait, son calme ne se serait pas aussi
bien soutenu, mais pas un mot n'échappa de ses lèvres, et la
concentration de ses pensées l'empêcha de faire attention à ce qui se
passait autour d'elle. La bonne madame Jennings ne pensait pas que ses
attentions poussées jusqu'au ridicule, la tourmentaient plutôt que de
lui faire du bien: Elinor qui rendait justice à ses bonnes intentions,
lui en témoignait sa reconnaissance et faisait son possible pour
qu'elle laissât Maria tranquille, mais elle ne pouvait pas lui persuader
que les peines de l'âme ne doivent pas être traitées comme une migraine
ou des maux purement physiques. Madame Jennings voyait Maria
malheureuse, et la traitait avec l'indulgente tendresse d'une mère pour
un enfant malade. Maria devait avoir la meilleure place vers le feu, le
meilleur mets, le meilleur vin, le meilleur fauteuil; elle cherchait
tout ce qu'elle pouvait imaginer pour l'amuser, ou la tenter de manger
en lui présentant une variété d'entremets, de dessert, de confitures de
toute espèce. Si Elinor n'avait pas vu par la contenance de sa soeur que
toute plaisanterie lui serait insupportable, elle n'aurait pu s'empêcher
de rire avec elle des recettes de la bonne dame contre un chagrin
d'amour. A la fin cependant elle fut si pressante et lui répéta si
souvent que tout ce qu'elle lui présentait lui ferait sûrement du bien,
que Maria ne pouvant ni l'accepter, ni s'en défendre, prit le parti de
retourner dans sa chambre; elle se leva avec une expression douloureuse,
et fit signe à sa soeur de ne pas la suivre.
--Pauvre enfant! s'écria madame Jennings aussitôt qu'elle fut loin,
combien je suis peinée de la voir ainsi! Voyez, elle s'est en allée sans
finir ses cerises à l'eau-de-vie; rien ne l'aurait mieux fortifiée; mais
plus rien ne lui fait plaisir. Si je pouvais découvrir quelque chose
qu'elle aimât, j'irai le lui chercher au bout de la ville. N'est-ce pas
odieux qu'un homme abandonne ainsi une si jolie personne! Mais voilà ce
que c'est; quand il y a tant d'argent d'un côté et presque point de
l'autre, la balance l'emporte.
--Cette dame donc, dit Elinor, cette miss Grey (n'est-ce pas ainsi que
vous l'appelez), vous dites qu'elle est très-riche!
Cinquante mille pièces, ma chère; on est toujours belle avec une telle
dot. L'avez-vous vue à l'assemblée? elle est élégante, bien faite, mais
point jolie. J'ai connu son oncle dont elle a hérité; toute cette
famille est riche à millions, et cela tente un jeune homme qui aime la
dépense, et les chiens, et les chevaux, et les caricles, et les
équipages de toute espèce, et la bonne table. Je veux bien cela, mais il
ne faut pas tourner la tête à une pauvre jeune fille qui n'a rien, lui
faire espérer le mariage, et puis la planter là quand il en trouve une
qui veut payer sa belle figure et toutes ses fantaisies.
--Savez-vous, madame, si miss Grey est aimable?
--Je n'ai jamais entendu faire d'elle d'autre éloge que d'être riche et
élégante; elle a toujours les premières modes; seulement madame Taylor
m'a dit aujourd'hui que monsieur et madame Elison ne seraient pas fâchés
du tout qu'elle se mariât, parce qu'ils n'allaient point ensemble.
--Et qui sont ces Elison?
--Son tuteur, ma chère, chez qui elle vit; mais dès qu'elle a pu
choisir, elle a préféré le beau Willoughby. Le joli choix qu'elle a fait
là! elle le payera sur ma parole.--Elle s'arrêta un moment. «Elle est
allée dans sa chambre la pauvre petite je suppose; il faut retourner
auprès d'elle, ce serait cruel de la laisser seule, la pauvre enfant!
J'ai quelques amis ce soir, il faut qu'elle vienne; on jouera à tout ce
qu'elle voudra; elle n'aime pas le wisk, c'est trop sérieux, je
comprends cela; nous ferons un vingt et un, un trente et quarante, une
macédoine, enfin tout ce qui pourra l'amuser. Chère dame, dit Elinor,
votre bonté est tout-à-fait inutile; ma soeur n'est pas en état de
quitter sa chambre ce soir. Je vais lui persuader de se mettre au lit de
bonne heure; un parfait repos est ce qui convient le mieux à ses nerfs.
--Oui, oui, je crois que c'est le mieux; il faut qu'elle ordonne
elle-même son souper, et qu'elle dorme. C'est donc cela qui la rendait
si triste ces dernières semaines? Je suppose qu'elle s'en doutait la
pauvre enfant, quand elle ne voyait point venir son amoureux; moi je n'y
comprenais rien, et lorsqu'il ne vint pas au bal chez ma fille, j'aurais
bien pu alors me douter de quelque chose. Mais ce sont des querelles
d'amans, pensai-je en moi-même; ils se raccommoderont et ne s'en
aimeront que mieux. C'est donc cette lettre qu'elle a reçue ce matin qui
a tout fini? Pauvre petite! Si j'avais pu deviner ce que c'était, je me
serais bien gardée de la railler, mais qui pouvait penser une telle
chose? Ah! combien sir Georges et Mary vont être étonnés quand ils
l'apprendront! Je suis fâchée de n'être pas allée chez eux en revenant
pour le leur dire, mais j'irai demain sûrement.
Il est inutile j'en suis sûre, chère dame, de vous recommander de prier
vos filles et vos gendres de ne pas nommer M. Willoughby devant ma
soeur, de ne pas faire la moindre allusion à ce qui s'est passé; leur
bon coeur et le vôtre suffiront pour prévenir ce qui serait vraiment une
cruauté. Et à moi-même moins on m'en parlera plus on m'épargnera de
peine, et certainement vous devez le comprendre, vous qui êtes la bonté
même.
Mon Dieu cela va sans dire, il serait terrible pour vous et pour votre
pauvre soeur d'en entendre parler; on la ferait tomber en faiblesse,
j'en suis sûre; je ne lui en dirai pas un mot. Vous avez bien vu à dîner
que j'ai parlé de tout autre chose. J'en avertirai sir Georges et sa
femme, et ils se tairont aussi; à quoi sert-il de parler?
--Souvent à faire beaucoup de mal, dit Elinor, à dire plus qu'on ne
sait, plus qu'il n'y a. Le public juge sur l'événement, ignore les
circonstances et parle de ce qu'il ne sait qu'imparfaitement. Dans ce
cas par exemple, tous nos amis, je suppose, blâmeront beaucoup M.
Willoughby; et sans doute il a eu des torts, mais non pas celui dont on
l'accusera sûrement. Je dois lui rendre la justice que s'il a manqué aux
procédés il n'a pas manqué à ses sermens, et qu'il n'avait nul
engagement positif avec ma soeur.
--Bon Dieu, ma chère, vous n'allez pas à présent le défendre! Point
d'engagement positif, dites-vous! Après l'avoir menée au château
d'Altenham, et lui avoir montré l'appartement qu'ils devaient habiter un
jour.
Pour l'amour de sa soeur, Elinor ne voulut pas presser cette discussion.
Maria pouvait y perdre, et Willoughby y gagnait très-peu. Après un court
silence madame Jennings reprit la parole avec son hilarité ordinaire.
--Eh bien! ma chère, il n'y a pas grand perte dans le fond, et le
colonel Brandon n'en sera pas fâché. Voulez-vous parier qu'il épousera
Maria vers le milieu de l'été. Mon Dieu, quelle joie va lui donner cette
nouvelle! j'espère qu'il viendra ce soir, j'aime à voir des gens
heureux. C'est un bien meilleur parti pour votre soeur; deux mille
pièces de revenu valent mieux que six cents: c'est je crois tout ce que
rapporte Haute-Combe, et madame Smith n'est pas encore morte. Delafort,
la terre du colonel, est bien autre chose que Haute-Combe, et même que
Barton. Il y vient les meilleurs fruits possibles; il y a un canal
délicieux, une grande route, une jolie église, qui n'est pas à un quart
de mille, et le presbytère à côté, qui peut faire un bon voisinage. Je
vous assure que c'est une charmante terre; je me réjouis d'y aller voir
Maria quand elle y sera établie, et cela ne peut manquer. Il y a bien
l'obstacle de sa fille, de cet enfant de l'amour, miss Williams, comme
on l'appelle; mais il la mariera; une bonne petite dot en fera
l'affaire, et il n'en sera pas moins un excellent parti, si nous pouvons
mettre Willoughby hors de la tête de votre soeur.
--J'espère bien que nous y parviendrons, madame, et même sans le
colonel, dit Elinor; alors elle se leva et alla joindre Maria, qu'elle
trouva comme elle s'y attendait rêvant à ses chagrins, à côté d'un feu à
demi-éteint, et sans autre lumière.
--Pourquoi revenir, Elinor? vous feriez mieux de me laisser, ce fut tout
ce qu'elle lui dit.
--Je vous laisserai, lui répondit-elle, si vous voulez vous coucher.
Elle s'y refusa d'abord; mais Elinor ne se rebuta pas, la pressa
doucement, lui aida à se déshabiller, et moitié par persuasion, moitié
par complaisance Maria y consentit. Sa soeur eut la consolation de voir
sa pauvre tête fatiguée de pleurs sur son oreiller, et de la laisser sur
le point de trouver un peu de repos et d'oubli de ses peines dans un
doux sommeil. Elle alla rejoindre madame Jennings, et la rencontra
tenant un gobelet à moitié plein. Ma chère, lui dit-elle, je me suis
rappelé que j'avais encore une bouteille de vieux vin de Constance, et
je suis allée la chercher pour votre soeur. Mon pauvre mari en faisait
un grand usage quand il avait une goutte remontée: il assurait que rien
ne lui faisait plus de bien. Faites en prendre à votre soeur; j'allais
lui en porter. Chère dame, dit Elinor en souriant de l'efficacité d'un
remède contre la goutte dans cette circonstance, vous êtes trop bonne,
en vérité. Je viens de faire mettre Maria au lit, elle dort j'espère à
ce moment, et rien ne peut lui faire plus de bien que le repos. Si vous
voulez me le permettre, dit-elle en prenant le gobelet, c'est moi qui
boirai cet excellent vin à la santé de la meilleure des femmes et des
amies.
--Et à celle de la pauvre petite malade d'amour, dit la bonne dame.
N'est-il pas bon? Je vous le dis, il la guérira et fortifiera son coeur;
nous lui en donnerons demain, et tout ira à merveille.
Quelques momens après la société attendue arriva. Madame Jennings les
reçut, et Elinor alla présider à la table à thé.