Son second billet avait été écrit le lendemain du petit bal des
Middleton, et contenait ce qui suit:
«Je ne puis vous exprimer mon chagrin de vous avoir manqué avant hier,
lorsque j'ai trouvé votre carte au retour d'une promenade; mais enfin
vous êtes à la ville et vous savez où je suis. Mais pourquoi n'ai-je pas
reçu un seul mot de vous en réponse au billet que je vous ai écrit il y
a huit jours, au moment de mon arrivée? D'une heure à l'autre, d'un
instant à l'autre, j'espérais vous voir entrer ou du moins avoir une
lettre. Je vous en conjure Willoughby, ne prolongez pas ce supplice;
revenez le plutôt qu'il vous sera possible; venez m'expliquer ce que je
ne puis comprendre. Venez plus matin; madame Jennings sort toujours à
une heure, et je n'ose lui refuser de l'accompagner, quoique je l'aie
déjà fait dans un vain espoir. Ce même espoir toujours trompé, m'avait
engagée d'aller hier chez lady Middleton, où nous eûmes un petit bal.
On m'assure que vous y étiez invité; mais je ne puis le croire, puisque
vous n'y êtes pas venu. Il faudrait que vous fussiez étrangement changé
depuis notre séparation, si vous refusiez volontairement l'occasion de
revoir vos amies de la Chaumière; mais je ne veux pas même le supposer,
et j'espère que je recevrai bientôt de votre bouche l'assurance que vous
êtes toujours le même pour votre M. D.»
La troisième datée de ce matin même était ainsi conçue:
«Que dois-je penser Willoughby? A quoi dois-je attribuer votre étrange
conduite d'hier au soir? Je vous en demande encore l'explication.
J'étais préparée à vous revoir avec tant de plaisir après une absence
qui m'avait paru si longue, à vous retrouver tel que vous étiez au
moment de notre séparation, aimable, tendre, affectionné, enfin ce que
vous étiez à Barton du matin au soir, et ce que vous n'êtes plus à
Londres. Quelques semaines peuvent-elles avoir changé à ce point vos
sentimens? Qu'est-il arrivé? Que vous ai-je fait, moi qui n'ai cessé de
penser à vous, de hâter par mes voeux le moment de vous revoir, ce
moment qui devait être si doux, et que vous avez su rendre si cruel!
J'ai passé une nuit entière sans sommeil, tâchant en vain de comprendre
ou d'excuser une conduite aussi barbare, aussi contraire à ce que
j'attendais de vous; je n'ai pu découvrir aucun motif, rien qui pût me
l'expliquer; mais je n'en suis pas moins prête à entendre votre
justification, à croire encore qu'elle dépend de vous. Peut-être qu'on
m'a calomniée auprès de vous; je ne croyais pas avoir d'ennemis, ni que
Willoughby pût ajouter foi à des rapports contre moi; mais comment
puis-je expliquer autrement votre inconcevable froideur? Dites-moi ce
que c'est avec cette franchise dont vous faites profession et que
j'aimais tant à trouver en vous; dites-le moi, et j'aurai la
satisfaction inexprimable de vous rassurer sur tous les points. Je
serais bien malheureuse en vérité, si j'étais forcée de penser mal de
vous, d'apprendre que vous n'êtes pas ce que j'ai cru, que vous n'avez
pas été sincère dans vos expressions d'attachement pour ma famille, et
pour moi particulièrement; mais s'il en était ainsi, je veux aussi le
savoir. Je suis actuellement dans un état d'indécision et de trouble
plus affreux mille fois que la certitude du malheur. Je désire bien
vivement que vous puissiez vous justifier; mais ce que je demande,
_c'est la vérité_. Si elle vous coûte trop à dire, renvoyez-moi
seulement mes billets et la boucle de cheveux que vous avez emportée; je
vous comprendrai et..... Ah! Willoughby, il est impossible que vous ne
vouliez plus être l'ami de M. D.»