MADEMOISELLE,

«Je viens de recevoir dans ce moment la lettre dont vous avez bien voulu

m'honorer, et dont je vous témoigne toute ma reconnaissance. Je suis

consterné d'apprendre qu'il y ait eu quelque chose hier au soir dans ma

conduite avec vous qui n'ait pas mérité votre approbation, quoiqu'il me

soit impossible de découvrir en quoi j'ai eu le malheur de vous

déplaire; je vous en demande mille pardons, et je vous assure que

c'était absolument sans intention. Je n'ai jamais pensé à mon séjour en

Devonshire, et à ma connaissance avec votre famille sans le plus grand

plaisir, et j'ose me flatter que ce léger malentendu n'y portera nulle

atteinte. Mon estime pour toutes les dames Dashwood est très-sincère,

mais si j'ai été assez malheureux pour avoir donné lieu de croire à

quelques sentimens plus vifs ou particuliers, je me reprocherais

beaucoup d'avoir peut-être témoigné trop vivement cette estime. Vous

serez bien convaincue, mademoiselle, qu'il m'était impossible d'aller

au-delà quand vous apprendrez que depuis long-temps mes affections

étaient engagées ailleurs, et que dans quelques semaines ma main suivra

le don de mon coeur.

«C'est avec grand regret que j'obéis à vos ordres en vous rendant toutes

les lettres dont vous m'avez honoré, et la boucle de vos beaux cheveux

que vous aviez bien voulu me donner avec tant de complaisance.

«Je suis, mademoiselle, avec une parfaite estime, votre très-humble et

très-obéissant serviteur,

James WILLOUGHBY».

Il est facile de comprendre avec quelle profonde indignation, Elinor lut

cette étrange lettre, écrite avec cette froideur, cette dureté à celle

dont il connaissait si bien les qualités distinguées et l'excessive

sensibilité, que cependant il blessait si cruellement. Oh! combien son

intérêt, sa tendre pitié redoubla pour son innocente Maria, qui n'avait

à se reprocher que des imprudences presque autorisées par sa mère et la

noble confiance d'un coeur trop tendre et trop crédule, dont elle était

si punie. En commençant à lire cette lettre, Elinor était déja bien

convaincue qu'elle contenait l'aveu de l'inconstance de Willoughby; mais

jamais jamais elle ne l'aurait soupçonné capable d'un tel manque de

délicatesse, et de toute espèce de procédés et de sensibilité en

écrivant une lettre aussi cruelle, une lettre qui non-seulement

n'exprimait aucun regret, aucun aveu d'inconstance ou d'obstacles

insurmontables, mais par laquelle il niait même d'avoir eu pour sa

victime aucune espèce d'affection, une lettre enfin dont chaque ligne

était une insulte, et prouvait combien celui qui l'avait écrite était

méprisable. Elle resta quelque temps dans un muet étonnement et ne

pouvant à peine en croire ses yeux. Elle la relut encore, et encore, et

chaque lecture ne servait qu'à augmenter sa haine contre cet homme.

L'amertume de ce sentiment était telle qu'elle n'osait essayer de parler

de peur d'enfoncer encore plus avant le poignard dans le coeur de la

pauvre Maria. Elle regardait cependant comme un bonheur qu'elle eût

échappé à l'horreur d'être liée pour la vie à un homme sans principes,

sans honneur, sans délicatesse, enfin tel qu'il lui paraissait, le plus

faux et le plus dur des hommes; mais ce n'était pas le moment de le

faire sentir à Maria. Ses méditations sur le contenu de cette lettre, et

sur l'insensibilité et la fausseté de celui qui l'avait écrite, la

conduisirent naturellement à réfléchir sur le caractère d'autres

personnes qui sans être peut-être aussi dépravées que Willoughby, ne

pouvaient non plus que rendre malheureux ceux à qui elles seraient liées

pour la vie. Lady Stéeles vint se placer dans son imagination pas

très-loin de Willoughby; elle oublia quelques instans les peines de sa

soeur pour s'occuper des siennes, ou plutôt elles se confondirent et

formèrent une masse de pensées douloureuses qui l'absorbèrent tellement

qu'elle ne songea pas à lire les trois autres lettres que Maria avait

posées sur ses genoux, et qui sans doute étaient celles que Willoughby

lui avait renvoyées. Les sanglots de Maria avaient cessé, mais elle

avait encore la tête dans les coussins, elle était encore incapable de

parler et d'entendre. Elinor perdue dans ses réflexions ne savait pas

elle-même combien il y avait de temps qu'elle était là, quand elle

entendit rouler un carosse devant la porte. Elle regarda à la fenêtre

pour savoir qui pouvait venir de si bonne heure; c'était la voiture de

madame Jennings, avec qui elle devait sortir. Décidée à ne pas quitter

Maria, quoique sans espoir de la soulager, elle courut s'excuser auprès

de leur bonne hôtesse, en lui disant que sa soeur était indisposée.

Madame Jennings l'approuva, sortit seule; et bien vîte Elinor retourna

près de Maria. Elle la trouva essayant de se lever, mais ses jambes

tremblantes ne pouvaient la soutenir, et sa soeur vint fort à propos

pour l'empêcher de tomber sur le plancher, ce qui n'aurait pas été

étonnant depuis plusieurs jours, elle ne mangeait presque rien, et ses

nuits se passaient sans sommeil. Beaucoup de faiblesse et de vertige en

étaient la suite inévitable. Jusqu'alors elle avait été soutenue par la

fièvre de l'attente et de l'espérance; tout était fini pour elle, plus

d'attente, plus d'espoir, même de revoir celui qui remplissait encore en

entier son coeur; elle succombait sous le poids du chagrin. Un mal de

tête violent, des crispations d'estomac, et plusieurs faiblesses

alarmèrent Elinor. Elle eut recours à tout ce qu'elle put imaginer pour

la remettre et la ranimer, elle y parvint avec peine. Maria reprit ses

sens, et put lui témoigner combien elle était touchée de sa bonté.

Pauvre Elinor, lui dit-elle, combien je vous rends malheureuse, combien

de peine je vous donne!

--Je voudrais seulement, lui répondit Elinor, savoir comment je pourrais

vous donner quelques consolations.

Ce mot était trop pour Maria; mais quelle que chose qu'Elinor eût pu lui

dire il en eût été de même. Ah! non, non, dit-elle, plus de consolation

pour moi! je suis trop malheureuse! et sa voix s'éteignit de nouveau

dans les sanglots et les larmes. Elinor ne pouvait presque plus

supporter de la voir dans cet état.

--Tâchez de vous calmer, chère Maria, lui dit-elle, si vous ne voulez

pas vous tuer vous-même et tous ceux qui vous aiment. Pensez à votre

mère, pensez combien vos souffrances l'affligeraient. Pour elle vous

trouverez des forces dans votre coeur.

--Je ne le puis, je ne le puis, s'écria Maria; laissez-moi, si je vous

tourmente, laissez-moi, haïssez-moi, abandonnez-moi, mais ne me torturez

pas en exigeant l'impossible. Oh! combien il est facile à ceux qui n'ont

aucune peine personnelle de parler de force et de courage. Heureuse!

mille fois heureuse Elinor! vous ne pouvez avoir aucune idée de ce que

je souffre.

--Vous me nommez heureuse, Maria, ah! si vous saviez.....

Maria la regarda avec un tel effroi, qu'elle se hâta d'ajouter.--Si

vous saviez combien je sens votre douleur! Pouvez-vous me croire

heureuse quand je vous vois aussi souffrante!

--Pardonnez-moi, oh! pardonnez-moi, lui dit Maria en jetant ses bras

autour du cou de sa soeur; je connais votre coeur, je sais qu'il souffre

pour moi, mais je voulais dire que vous seriez sûrement heureuse une

fois. Edward vous aime, il n'a jamais aimé que vous seule au monde. Ah!

qu'est-ce qu'un tel bonheur ne peut pas compenser, et rien ne peut vous

l'ôter.

--Rien, Maria! Mille, mille circonstances peuvent le détruire à jamais.

--Non, non, non, s'écria Maria avec véhémence, il vous aime, vous serez

à lui pour la vie; le malheur ne peut vous atteindre.

--Le malheur, chère Maria, va presque toujours à la suite de la vie; et

je ne puis avoir aucun plaisir tant que je vous verrai dans cet état.

--Et jamais vous ne me verrez autrement; mon malheur durera autant que

moi. Oh! puissions-nous bientôt finir ensemble!

--Vous ne devez pas parler ainsi, Maria. N'avez-vous donc point d'amis?

L'amour est-il tout pour vous? Est-ce que vous ne voyez autour de vous

nulle consolation? Pensez, Maria, que vous auriez souffert mille fois

plus encore si vous aviez quelque chose à vous reprocher de vraiment

répréhensible, si seulement cet homme faux et cruel s'était amusé à

prolonger votre erreur, à ne dévoiler son odieux caractère qu'après vous

avoir entraînée dans une suite d'imprudences. Chaque jour de confiance

en sa foi, en son honneur, augmentait le danger, et aurait rendu le coup

plus cruel, lorsqu'il aurait enfin, comme aujourd'hui, rompu ses

engagemens, et trahi ses sermens et sa foi.

--Ses sermens, ses engagemens, dit Maria, que voulez-vous dire, Elinor?

il ne m'a point fait de serment, il n'y avait entre nous nul engagement.

--Bon Dieu! nul engagement s'écria Elinor.

--Non, non, s'écria aussi Maria, il n'est pas aussi indigne, aussi

méprisable que vous paraissez le croire; il n'a du moins trahi nul

serment; il n'a pas manqué de foi. Et au milieu de sa douleur une

expression de joie brilla dans ses yeux, en pouvant justifier celui

qu'elle adorait encore.

--Mais du moins il vous a dit qu'il vous aimait.

--Oui.... non.... jamais entièrement. Vous l'avez vu, vous l'avez

entendu. Jamais il ne m'a parlé plus clairement, plus positivement en

particulier que devant vous et ma mère. Tout dans sa conduite me le

prouvait; mais sa bouche ne me l'a pas prononcé. C'est moi, moi seule

qui me suis trompée; et jamais il ne m'a aimée! Un nouveau déluge de

larmes suivit cette déchirante pensée.

--Cependant vous lui aviez écrit; vous saviez par lui sans doute que

vous le trouveriez à Londres?

--Il me dit en me quittant qu'il y serait, _s'il vivait encore_, dans

les premiers jours de janvier. Ah! pouvais-je croire, pouvais-je penser

que celui qui supposait que la douleur de se séparer de moi pouvait le

faire mourir, ne m'avait jamais aimée! Il me dit qu'il ne m'écrirait

pas de peur que sir Georges ne vît ses lettres, mais il me donna son

adresse. Je n'ai pas osé lui écrire de la Chaumière, puisque nos lettres

partaient du Parc, mais je lui écrivis d'ici à l'instant de mon arrivée.

Oh! Elinor, pouvais-je faire autrement? Les voilà mes lettres,

méprisées, ah Dieu, Dieu! elle cacha encore son visage sur le coussin.

Elinor prit les trois lettres, et lut ce qui suit.

Berkeley-Street, janvier.

«Comme vous allez être surpris, mon cher Willoughby! et laissez-moi me

flatter que ce n'est pas seulement de la surprise que vous éprouverez,

en apprenant que je suis à Londres. Une invitation de la bonne madame

Jennings était un bonheur auquel je n'ai pas pu résister, non plus qu'à

vous l'apprendre à l'instant même de mon arrivée. Je suis bien sûre que

si mon billet vous parvient à temps, vous viendrez dès ce soir et que

vous partagerez mon impatience; du moins je vous verrai bien sûrement

demain; et croyez qu'à Londres comme à la Chaumière vous trouverez

toujours une fidèle et tendre amie.»

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 2) · 第 24 / 31 题