Elle descendit donc appuyée sur le bras de sa soeur, s'assit à la table
du déjeûner, mais n'essaya pas même de boire ni de manger la moindre
chose; toute l'attention d'Elinor était employée, non à la plaindre ou à
la presser, mais à détourner entièrement sur elle-même celle de madame
Jennings. Comme le déjeûner était le repas favori de la maîtresse de la
maison, il durait long-temps; quand il fut fini elles s'assirent autour
d'une table d'ouvrage. Elinor montrait le sien à madame Jennings et lui
expliquait quelque chose; Maria travaillait pour avoir un prétexte de
baisser les yeux et de se taire, lorsque le domestique entra et lui
remit une lettre. Elle s'en saisit vivement, regarda l'adresse, devint
pâle comme la mort, et se hâta de sortir de la chambre. Elinor comprit
de qui elle était, comme si elle avait vu la signature, et fut si émue
qu'elle craignit de ne pouvoir le cacher à madame Jennings. La bonne
dame vit seulement que Maria avait reçu une lettre de Willoughby, et
l'en plaisanta, mais comme elle était très-occupée à mesurer des
aiguillées de laine pour le morceau de tapisserie qu'elle brodait, elle
ne s'aperçut pas du trouble d'Elinor. Aussitôt que Maria fut sortie,
elle dit en riant: En vérité, chère Elinor, je n'ai encore vu de ma vie
une tête de jeune fille aussi complètement tournée que celle de Maria;
la pauvre enfant se meurt d'amour! Si elle n'en devient pas folle
tout-à-fait, elle sera bienheureuse. J'espère qu'on ne la fera pas
attendre trop long-temps, car il est vraiment triste de la voir ainsi
rêveuse, mélancolique, et ayant l'air si abattu. Dites-moi, je vous en
prie, quand le mariage aura lieu, et pourquoi Willoughby ne vient pas
ici tous les jours pour l'égayer? A-t-il peur de moi? Il a tort, j'aime
beaucoup les jeunes gens bien amoureux, quand le mariage doit suivre, et
il serait le bien venu.
Jamais Elinor n'avait été moins en train de causer que dans ce moment,
mais la question était trop directe pour n'y pas répondre; elle essaya
donc de sourire. Avez-vous donc réellement, madame, lui dit-elle, une
sérieuse persuasion que ma soeur est engagée avec M. Willoughby? J'ai
toujours cru que vous plaisantiez, mais une question si positive n'est
plus, un badinage, et il faut aussi que j'y réponde sérieusement, et que
je vous assure que rien au monde ne me surprendrait plus que ce mariage,
et qu'il n'en est pas question.
--Fi donc! Miss Dashwood, dit toujours en riant madame Jennings, comment
pouvez-vous parler ainsi! Est-ce que nous n'avons pas tous vus que leur
mariage était arrêté? N'avons-nous pas été témoins de la naissance de
leur passion au premier moment où ils se sont rencontrés et de ses
progrès? Ne les ai-je pas vus à Barton, chaque jour et tous les jours
ensemble, du consentement de madame Dashwood, qui traitait déja
Willoughby comme un fils. Allons, allons, vous ne me ferez pas croire
qu'elle se fût conduite ainsi, si elle n'avait pas été sûre de son fait.
J'aime l'amour moi, dans le coeur des jeunes gens, c'est de leur âge;
mais j'aurais bien voulu voir que sir Georges et M. Palmer eussent
affiché ainsi mes filles, avant d'avoir dit en toutes lettres: Nous
voulons les épouser. Non, non cela n'est pas possible! Et quand je
demandai à votre maman de vous emmener avec moi, c'est précisément, me
dit-elle, ce que je désirais le plus au monde que mes filles apprissent
à connaître le genre de vie de Londres avant leur mariage, qui ne peut
tarder. Et le jour du départ elle me dit: Je vous recommande ma chère
Maria. Elinor est assez prudente pour que je n'en sois pas en peine;
mais je vous prie, madame Jennings, d'aider à Maria dans ses emplètes;
je veux bien qu'elle s'achète tout ce qui sera nécessaire, et j'y
pourvoirai, mais non pas tout ce qui lui passera par la tête. N'est-il
pas positif qu'elle entendait les emplètes de noce? Et à présent vous
allez me nier qu'il soit question de mariage; parce que vous êtes
mystérieuse pour vous-même, vous croyez que personne n'a ni d'yeux ni
d'oreilles; mais quant à moi j'en suis si sûre que je l'ai dit à tout le
monde, et Charlotte en a fait de même.
--En vérité, madame, dit Elinor très-sérieusement, vous êtes dans
l'erreur. Vous avez mal fait de répandre une chose dont vous n'aviez pas
une assurance positive; vous en conviendrez vous-même, quoique vous ne
vouliez pas me croire à présent.
Madame Jennings rit encore, appela Elinor, une petite mystérieuse, etc.
Mais Elinor n'était pas d'humeur de plaisanter, et très-impatiente
d'ailleurs de savoir ce que Willoughby avait écrit, elle se tut et
sortit. En ouvrant la porte de la chambre de Maria, elle la vit couchée
à demi sur son lit dans l'agonie de la douleur, tenant une lettre
ouverte et deux ou trois autres autour d'elle. Elinor s'approcha sans
parler, s'assit sur le lit, prit la main de sa soeur, la baisa plusieurs
fois avec la plus tendre affection, et en versant elle-même des larmes
presque aussi abondantes que celles de Maria.
Cette dernière quoiqu'incapable de parler semblait sentir parfaitement
la tendresse de cette conduite. Elle pressait la main d'Elinor contre ce
pauvre coeur déchiré, comme pour en adoucir la blessure. Après quelque
temps ainsi passé dans une affliction mutuelle, elle mit la lettre
qu'elle tenait entre les mains d'Elinor, et couvrant son visage de son
mouchoir, jeta presque des cris de désespoir. Elinor qui pensait qu'un
chagrin aussi violent devait avoir son explosion, et que sa soeur
souffrirait bien davantage en tâchant de le réprimer, si même cela lui
était possible, la laissa s'y livrer, et ouvrant vivement la lettre de
Willoughby, lut ce qui suit.