CHAPITRE XXIX.

Elle descendit donc appuyée sur le bras de sa soeur, s'assit à la table

du déjeûner, mais n'essaya pas même de boire ni de manger la moindre

chose; toute l'attention d'Elinor était employée, non à la plaindre ou à

la presser, mais à détourner entièrement sur elle-même celle de madame

Jennings. Comme le déjeûner était le repas favori de la maîtresse de la

maison, il durait long-temps; quand il fut fini elles s'assirent autour

d'une table d'ouvrage. Elinor montrait le sien à madame Jennings et lui

expliquait quelque chose; Maria travaillait pour avoir un prétexte de

baisser les yeux et de se taire, lorsque le domestique entra et lui

remit une lettre. Elle s'en saisit vivement, regarda l'adresse, devint

pâle comme la mort, et se hâta de sortir de la chambre. Elinor comprit

de qui elle était, comme si elle avait vu la signature, et fut si émue

qu'elle craignit de ne pouvoir le cacher à madame Jennings. La bonne

dame vit seulement que Maria avait reçu une lettre de Willoughby, et

l'en plaisanta, mais comme elle était très-occupée à mesurer des

aiguillées de laine pour le morceau de tapisserie qu'elle brodait, elle

ne s'aperçut pas du trouble d'Elinor. Aussitôt que Maria fut sortie,

elle dit en riant: En vérité, chère Elinor, je n'ai encore vu de ma vie

une tête de jeune fille aussi complètement tournée que celle de Maria;

la pauvre enfant se meurt d'amour! Si elle n'en devient pas folle

tout-à-fait, elle sera bienheureuse. J'espère qu'on ne la fera pas

attendre trop long-temps, car il est vraiment triste de la voir ainsi

rêveuse, mélancolique, et ayant l'air si abattu. Dites-moi, je vous en

prie, quand le mariage aura lieu, et pourquoi Willoughby ne vient pas

ici tous les jours pour l'égayer? A-t-il peur de moi? Il a tort, j'aime

beaucoup les jeunes gens bien amoureux, quand le mariage doit suivre, et

il serait le bien venu.

Jamais Elinor n'avait été moins en train de causer que dans ce moment,

mais la question était trop directe pour n'y pas répondre; elle essaya

donc de sourire. Avez-vous donc réellement, madame, lui dit-elle, une

sérieuse persuasion que ma soeur est engagée avec M. Willoughby? J'ai

toujours cru que vous plaisantiez, mais une question si positive n'est

plus, un badinage, et il faut aussi que j'y réponde sérieusement, et que

je vous assure que rien au monde ne me surprendrait plus que ce mariage,

et qu'il n'en est pas question.

--Fi donc! Miss Dashwood, dit toujours en riant madame Jennings, comment

pouvez-vous parler ainsi! Est-ce que nous n'avons pas tous vus que leur

mariage était arrêté? N'avons-nous pas été témoins de la naissance de

leur passion au premier moment où ils se sont rencontrés et de ses

progrès? Ne les ai-je pas vus à Barton, chaque jour et tous les jours

ensemble, du consentement de madame Dashwood, qui traitait déja

Willoughby comme un fils. Allons, allons, vous ne me ferez pas croire

qu'elle se fût conduite ainsi, si elle n'avait pas été sûre de son fait.

J'aime l'amour moi, dans le coeur des jeunes gens, c'est de leur âge;

mais j'aurais bien voulu voir que sir Georges et M. Palmer eussent

affiché ainsi mes filles, avant d'avoir dit en toutes lettres: Nous

voulons les épouser. Non, non cela n'est pas possible! Et quand je

demandai à votre maman de vous emmener avec moi, c'est précisément, me

dit-elle, ce que je désirais le plus au monde que mes filles apprissent

à connaître le genre de vie de Londres avant leur mariage, qui ne peut

tarder. Et le jour du départ elle me dit: Je vous recommande ma chère

Maria. Elinor est assez prudente pour que je n'en sois pas en peine;

mais je vous prie, madame Jennings, d'aider à Maria dans ses emplètes;

je veux bien qu'elle s'achète tout ce qui sera nécessaire, et j'y

pourvoirai, mais non pas tout ce qui lui passera par la tête. N'est-il

pas positif qu'elle entendait les emplètes de noce? Et à présent vous

allez me nier qu'il soit question de mariage; parce que vous êtes

mystérieuse pour vous-même, vous croyez que personne n'a ni d'yeux ni

d'oreilles; mais quant à moi j'en suis si sûre que je l'ai dit à tout le

monde, et Charlotte en a fait de même.

--En vérité, madame, dit Elinor très-sérieusement, vous êtes dans

l'erreur. Vous avez mal fait de répandre une chose dont vous n'aviez pas

une assurance positive; vous en conviendrez vous-même, quoique vous ne

vouliez pas me croire à présent.

Madame Jennings rit encore, appela Elinor, une petite mystérieuse, etc.

Mais Elinor n'était pas d'humeur de plaisanter, et très-impatiente

d'ailleurs de savoir ce que Willoughby avait écrit, elle se tut et

sortit. En ouvrant la porte de la chambre de Maria, elle la vit couchée

à demi sur son lit dans l'agonie de la douleur, tenant une lettre

ouverte et deux ou trois autres autour d'elle. Elinor s'approcha sans

parler, s'assit sur le lit, prit la main de sa soeur, la baisa plusieurs

fois avec la plus tendre affection, et en versant elle-même des larmes

presque aussi abondantes que celles de Maria.

Cette dernière quoiqu'incapable de parler semblait sentir parfaitement

la tendresse de cette conduite. Elle pressait la main d'Elinor contre ce

pauvre coeur déchiré, comme pour en adoucir la blessure. Après quelque

temps ainsi passé dans une affliction mutuelle, elle mit la lettre

qu'elle tenait entre les mains d'Elinor, et couvrant son visage de son

mouchoir, jeta presque des cris de désespoir. Elinor qui pensait qu'un

chagrin aussi violent devait avoir son explosion, et que sa soeur

souffrirait bien davantage en tâchant de le réprimer, si même cela lui

était possible, la laissa s'y livrer, et ouvrant vivement la lettre de

Willoughby, lut ce qui suit.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 2) · 第 23 / 31 题