CHAPITRE XXVIII.

Trois ou quatre jours s'écoulèrent sans qu'Elinor eût à regretter

d'avoir averti sa mère. Willoughby ne vint, ni n'écrivit. L'inquiétude

de Maria se calma peu-à-peu, et fut remplacée par un abattement, un

découragement complets. Elle restait, des heures entières assise à la

même place, presque sans mouvement, ne faisant plus nulle attention aux

coups de marteau ni à ceux qui entraient, ni à ce qu'on disait autour

d'elle; elle aurait oublié de manger, de s'habiller, de se coucher, de

se lever, si Elinor n'y avait pas pensé pour elle, et ne l'eût pas

avertie absolument de tout ce qu'il fallait faire; alors sans dire oui

ou non, elle faisait machinalement ce que lui disait sa soeur; elle

sortait ou restait avec une égale indifférence, et sans avoir jamais une

expression de plaisir ou d'espoir. Sur la fin de la semaine, elles

étaient engagées dans une grande assemblée où lady Middleton devait les

conduire. Madame Palmer très-avancée dans sa grossesse était indisposée;

et sa mère restait auprès d'elle; elle avait prié ses jeunes amies de ne

pas manquer à cet engagement. Elinor désirait aussi faire sortir Maria

de son apathie; et cette réunion chez une femme très-riche et très à la

mode, devait être fort belle. Comme à l'ordinaire la triste Maria ne se

mit en peine de rien, se laissa parer par sa soeur, sans même se

regarder au miroir, s'assit dans le salon jusqu'au moment de l'arrivée

de lady Middleton, penchée sur sa main sans ouvrir la bouche, perdue

dans ses pensées, et sans paraître s'apercevoir de la présence d'Elinor;

quand on l'avertit que lady Middleton les attendait dans sa voiture,

elle tressaillit, comme si elle n'eût attendu personne.

Après avoir eu assez de peine à s'approcher de la maison où se tenait

l'assemblée, à cause de la foule des équipages qui obstruaient la rue,

elles firent leur introduction dans un salon splendide, très-illuminé,

et si rempli de monde, qu'on pouvait à peine respirer, et que la chaleur

était insupportable. Lady Middleton les amena auprès de la dame qui les

avait invitées. Elles la saluèrent, et il leur fut permis de se mêler

dans la foule et de prendre leur part de la presse et de la chaleur,

que leur arrivée augmentait encore. Après quelques momens employés à se

promener avec grand peine d'un coin du salon à l'autre, lady Middleton

arrangea une partie de cassino qui était son jeu favori. Mesdemoiselles

Dashwood préférèrent ne pas jouer, et s'assirent à peu de distance de la

table de jeu. Maria retomba dans ses sombres rêveries; Elinor s'amusait

à regarder cette quantité d'individus qui se rassemblaient avec l'espoir

du plaisir, et qui plus ou moins avaient tous l'air ennuyé et fatigué.

En promenant ses regards de côté et d'autre, ils tombèrent sur un objet

qui lui donna une forte émotion.... C'était Willoughby debout devant une

jeune personne mise dans toute la recherche de la mode, et avec qui il

tenait une conversation très-animée. Dans un mouvement ses yeux

rencontrèrent ceux d'Elinor; il la salua, mais sans faire un pas pour se

rapprocher d'elle et de Maria, qu'il voyait aussi très-bien; il continua

à parler à la jeune dame. Involontairement Elinor se tourna vers sa

soeur pour la prévenir, si elle ne l'avait pas encore vu, de peur

qu'elle ne se donnât en spectacle; mais c'était trop tard, elle venait

de l'apercevoir. Toute sa physionomie exprimait un bonheur qui tenait

presque du délire.--C'est lui! s'écria-t-elle en se levant pour courir à

lui, si sa soeur ne l'avait pas retenue. Bon Dieu! il est là, dit-elle à

Elinor, il est là; oh! s'il pouvait me voir! Pourquoi ne me regarde-t-il

pas? Pourquoi m'empêchez-vous d'aller lui parler? Oh! laissez moi

aller.

--Je vous en prie, dit Elinor à voix basse, soyez plus calme; ne

trahissez pas ainsi vos sentimens devant tout le monde; est-ce à vous,

Maria, à faire un seul pas? Laissez-le venir. Peut-être il ne vous a pas

vue encore.

Etre calme et dans un tel moment, ah! c'était bien plus qu'elle ne

pouvait l'espérer de Maria. Aussi voyant qu'elle l'écoutait à peine,

elle lui serra tendrement la main: Pour l'amour de moi, Maria, lui

dit-elle, rasseyez-vous; si vous m'aimez je vous en demande cette

preuve. Maria se rassit à l'instant même, en lui rendant son serrement

de main, mais avec un mouvement convulsif; elle avait un tremblement

général; ses joues et ses lèvres étaient pâles comme la mort et tous ses

traits étaient altérés.

Enfin Willoughby après les avoir regardées encore toutes deux,

s'approcha lentement. Alors Maria prononça son nom; ses yeux se

ranimèrent; et un faible sourire parut sur ses lèvres. Il s'avança, et

s'adressa plutôt à Elinor qu'à Maria sans regarder cette dernière; il

cherchait visiblement à éviter son regard; il s'informa de madame

Dashwood, de mademoiselle Emma, demanda s'il y avait long-temps qu'elles

étaient à la ville. Toute la présence d'esprit d'Elinor l'avait

abandonnée. Elle était incapable de prononcer une parole, et s'attendait

que Maria allait tomber sans connaissance. Celle-ci reprit au contraire

toute sa vivacité; un rouge vif colora ses joues; et d'une voix

très-altérée, elle dit: Bon Dieu! Willoughby, est-ce bien vous? Que vous

ai-je fait? N'avez-vous pas reçu ma lettre? Ne voulez-vous pas me

regarder, me parler? n'avez-vous rien à me dire? Elinor examinait avec

soin la physionomie et la contenance de Willoughby pendant que Maria lui

parlait. Il changea plusieurs fois de couleur et paraissait évidemment

très-mal à son aise; il faisait des efforts inouïs pour paraître

tranquille; il y parvint et répondit avec politesse: J'ai eu l'honneur,

mesdames, de me présenter chez vous jeudi passé; j'ai beaucoup regretté

de n'avoir pas eu le bonheur de vous rencontrer à la maison, non plus

que madame Jennings. Vous avez trouvé ma carte, j'espère.

--Mais avez-vous reçu mes billets? s'écria Maria dans la plus grande

anxiété. Il y a entre nous quelque erreur, j'en suis sûre, quelque

terrible erreur! Quelle peut être la cause de cette inconcevable

froideur? Willoughby, pour l'amour du ciel, dites-le moi, expliquez

vous.

--Pour l'amour du ciel, parlez plus bas, dit Elinor qui était sur les

épines qu'on ne l'entendît, ou plutôt taisez-vous, ce n'est pas le

moment.

Ce conseil ne pouvait regarder Willoughby, qui ne répondait pas un mot.

Il pâlit et reprit sa contenance embarrassée. Elinor jeta les yeux sur

la jeune dame à qui il avait parlé précédemment; elle rencontra un

regard inquiet, curieux, impératif. Willoughby le vit aussi; alors se

retournant vers Maria, il lui dit à demi-voix: Oui, mademoiselle, j'ai

eu le plaisir de recevoir la nouvelle de votre arrivée à Londres, avec

bien de la reconnaissance; et les saluant toutes deux assez légèrement,

il alla rejoindre sa société.

Maria qui s'était levée pour lui parler, fut obligée de se rasseoir, si

pâle, si tremblante, qu'Elinor s'attendait à chaque instant à la voir

s'évanouir. Elle avait dans son sac un flacon de sel qu'elle lui donna,

en se penchant vers elle pour empêcher qu'elle ne fût remarquée. Allez

auprès de lui, chère Elinor, dit Maria dès qu'elle put articuler un mot;

je ne puis me soutenir; mais vous, vous qui êtes si bonne, allez, exigez

de lui de venir me parler, me dire un seul mot, un seul. Je ne puis

rester ainsi, je ne puis avoir un instant de paix jusqu'à ce qu'il m'ait

expliqué.... Quelque affreux malentendu, quelque calomnie.... Oh! qu'il

vienne, qu'il parle, ou je meurs.

--C'est impossible, chère Maria, dit Elinor, tout-à-fait impossible! Il

n'est pas seul; nous ne pouvons nous expliquer ici. Quelques heures de

patience; attendez seulement à demain.

Si l'émotion de Maria ne l'avait pas retenue forcément sur son siége,

jamais sa soeur n'aurait pu l'obtenir; mais heureusement après quelques

minutes elle vit Willoughby sortir par la porte d'entrée; elle le dit à

Maria. Jusqu'alors l'excès de son agitation, et le désir et l'espoir de

lui parler avaient retenu ses larmes; mais lorsqu'elle sut qu'il avait

quitté la salle, elle sentit qu'elle allait ou se trouver mal ou fondre

en larmes; elle supplia sa soeur d'aller prier lady Middleton de la

ramener en Berkeley-street; elle ne pouvait pas, lui dit-elle, rester

une seule heure de plus.

Quoique lady Middleton fût au milieu d'un robers, elle était trop polie

pour ne pas quitter sa partie au moment où elle apprit que Maria n'était

pas bien; elle remit son jeu à une amie, et partit dès qu'on put avoir

le carosse. Elinor prit pour prétexte que la chaleur avait incommodé

Maria. Celle-ci ne dit pas un mot; ce ne fut qu'à des soupirs qu'on

s'apercevait qu'elle était là. A leur arrivée à la maison, Elinor apprit

avec plaisir que madame Jennings n'était pas encore rentrée; elle se

hâta de conduire Maria dans leur chambre; elle la déshabilla, la mit au

lit, lui donna quelques calmans pour ses nerfs qui étaient

très-attaqués, ne lui fit ni question, ni reproche, et à sa prière la

laissa seule. Elle alla au salon attendre le retour de madame Jennings,

et eut tout le loisir de méditer sur ce qui venait de se passer.

Elle ne pouvait plus douter qu'il n'y eût quelque espèce d'engagement

entre sa soeur et Willoughby, et il lui paraissait tout aussi positif

que ce dernier avait changé, et voulait rompre. Sa conduite ne pouvait

avoir pour excuse aucune erreur, aucun malentendu, puisqu'il avouait

avoir reçu ses lettres. Rien autre chose qu'un changement total dans ses

sentimens ou dans ses intentions ne pouvait l'expliquer. L'indignation

d'Elinor contre lui aurait été à son comble, si elle n'avait pas été

témoin de son extrême embarras, de sa rougeur, de sa pâleur: ce qui

prouvait au moins qu'il reconnaissait ses torts, et empêchait qu'on le

crût un homme sans principes de morale et d'humanité, qui aurait cherché

à gagner l'affection d'une pauvre jeune fille, sans amour et sans une

intention honorable. Bonne Elinor! elle ignorait encore combien un tel

caractère est commun dans le grand monde! combien d'hommes vraiment

cruels se font un jeu d'inspirer un sentiment qu'ils ne partagent pas,

de blesser à mort un coeur innocent et sensible, et d'assimiler ainsi,

dans leurs plaisirs criminels, l'imprudente jeune fille qui les écoute,

au gibier qu'ils poursuivent, et qu'ils blessent ou tuent sans remords.

Elinor n'avait pas cette idée de Willoughby; elle se rappelait cet air

de franchise et de bonté qui dès le premier moment les avait toutes

captivées; elle voyait encore ses regards pleins d'amour sur Maria, et

ses paroles si tendres, si pleines d'un sentiment honnête, vrai,

délicat, lorsqu'il conjurait madame Dashwood de ne rien changer à la

Chaumière. Non, non, Willoughby, ne peut les avoir trompées; il aimait

passionnément Maria; elle n'a là-dessus aucun doute. Mais l'absence peut

avoir affaibli cet amour; un autre objet peut l'avoir entraîné.

Peut-être aussi est-il forcé d'agir comme il le fait par quelque

circonstance impérieuse. Il lui en coûte au moins beaucoup; elle l'a vu

dans chacun de ses traits; et l'excellente Elinor dans son désir de le

trouver moins coupable, lui savait presque gré d'avoir le courage

d'éviter sa soeur s'il ne l'aimait plus, et de ne pas chercher à

entretenir un sentiment inutile. Mais pour le moment Maria n'en était

pas moins très-malheureuse! Elinor ne pouvait penser sans le plus

profond chagrin à l'effet que cette rencontre si désirée et si cruelle

devait avoir sur un caractère aussi peu modéré et qui s'abandonnait avec

tant de violence à toutes les impressions. Sa propre situation gagnait à

présent dans la comparaison; elle était aussi séparée pour toujours

d'Edward, mais elle pouvait encore l'estimer entièrement, elle pouvait

au moins se croire encore aimée tendrement comme _une amie_. Puisqu'un

autre titre lui était interdit, celui-là et l'idée de pouvoir encore

être quelque chose pour lui, consolaient un peu son coeur; mais toutes

les circonstances agravaient le sort de Maria, et plus que tout encore

son caractère. Une immédiate et complète rupture avec Willoughby devait

avoir lieu, et comment la soutiendrait-elle?

Lorsqu'elle rentra dans leur appartement, Maria était assoupie ou

feignait de l'être. Elinor se jeta toute habillée sur son lit, laissant

la porte de communication ouverte pour voler à son secours au moindre

bruit. La nuit fut passablement tranquille. Elinor lasse de réfléchir

s'était endormie, lorsqu'elle fut réveillée par des sanglots. Le jour

d'une sombre matinée de janvier commençait à poindre; elle se leva

promptement et passa dans la chambre de Maria; elle la trouva levée

aussi, à moitié habillée, à genoux, dans l'embrâsure de la fenêtre pour

avoir plus de clarté, et devant un siége sur lequel elle écrivait,

aussi vîte qu'un déluge de larmes qui coulaient sur son papier pouvait

le lui permettre. Elinor la considéra quelque temps en silence avec le

coeur déchiré; puis elle lui dit avec l'accent le plus tendre: Chère

Maria, combien je m'afflige de vous voir dans cet état. Le temps du

mystère est passé, ne voulez-vous pas me confier....

--Non, non, Elinor, répondit-elle, ne demandez rien en ce moment:

bientôt vous saurez tout. Elle continua d'écrire et de pleurer avec une

telle violence, qu'elle était souvent obligée de poser sa plume pour se

livrer à l'excès de son chagrin. Elinor s'était assise à quelque

distance, et si sa douleur était plus concentrée, elle n'en était pas

moins vive. Ces mots: _Bientôt vous saurez tout_, la glaçaient de

terreur. Grand Dieu que lui restait-il encore à apprendre! Cependant ses

craintes étaient vagues, obscures, incertaines, ne portaient pas sur la

conduite de Maria; Elinor avait elle-même l'âme trop pure pour concevoir

une pareille idée; elle connaissait d'ailleurs trop bien la noblesse du

caractère de Maria, ses sentimens élevés, son enthousiasme de la vertu

pour imaginer même un instant qu'elle eût pu les oublier.

Lorsque Maria eût fini sa lettre, elle sonna pour que la fille de la

maison vînt allumer le feu. Pendant ce temps-là elle acheva de

s'habiller, cacheta sa lettre et la lui remit pour l'envoyer à l'instant

à son adresse, puis vint s'asseoir sur le sopha à côté d'Elinor, et la

tête enfoncée sur un des coussins, recommença à s'abandonner à son

désespoir. Elinor fit tout ce qui dépendait d'elle pour la

tranquilliser, la calmer, ne se permit aucune question, et lui dit

seulement qu'elle ne désirait de savoir le détail de ses peines que pour

les adoucir. Mais lorsque Maria pouvait parler, c'était pour la conjurer

de ne lui rien demander encore, et véritablement ses nerfs étaient dans

un tel état d'irritabilité, qu'elle n'aurait pas pu avoir une

conversation suivie. Je vous fais un mal affreux, chère Elinor, lui

dit-elle; il vaut mieux nous séparer jusqu'à ce qu'il me soit

possible.... Ma tête... mes yeux, j'ai besoin d'un peu d'air. Elle

ouvrit la fenêtre, y resta quelque temps, sortit de la chambre, rentra,

ressortit encore; elle était dans une agitation qui ne lui permettait

pas de rester en place, mais ce mouvement parut la calmer assez pour

pouvoir descendre avec Elinor, lorsqu'on vint les avertir pour le

déjeûner.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 2) · 第 22 / 31 题