CHAPITRE XXVII.

--Si le temps continue d'être aussi beau pour la saison, dit madame

Jennings en déjeûnant, sir Georges ne quittera pas encore Barton; il lui

en coûterait trop de perdre un jour de chasse.

--Ah! c'est vrai, s'écria Maria avec gaîté, et en courant à la fenêtre

pour examiner le temps, je n'y avais pas pensé. Ces beaux jours d'hiver

doivent inviter tous les chasseurs à rester à la campagne. Cette idée

releva ses esprits et lui rendit tout son espoir. Willoughby chasseur

déterminé, n'était sûrement pas à Londres; il n'avait pas reçu sa

lettre. Son absence, son silence étaient expliqués; et tous les nuages

élevés dans l'âme de Maria furent dissipés. Madame Jennings avait eu là

une heureuse idée.

--Il est sûr, dit Maria en s'asseyant à la table du déjeûner, et en

prenant une tartine qu'elle mangea avec appétit, il est sûr qu'il fait

un délicieux temps de chasse; comme ils doivent être heureux! mais

j'espère cependant... je crois, veux-je dire, qu'il ne durera pas

long-temps; dans cette saison, c'est impossible. Nous aurons bientôt de

la neige, de la gelée, qui rappellera tous les chasseurs et tout le

monde en ville. Cette extrême douceur de temps ne peut pas durer; dans

un jour ou deux peut-être il y aura du changement: voyez comme le jour

est clair! il peut geler cette nuit, et demain....

--Et dans peu de jours nous aurons sir Georges et lady Middleton, dit

Elinor pour détourner l'attention de madame Jennings. Actuellement,

pensait-elle, je suis sûre que Maria écrira à Haute-Combe par le

courrier de ce soir.

Ecrivit-elle en effet? c'est ce qu'il fut impossible de découvrir. Mais

elle continua d'être de très-bonne humeur; heureuse de penser que

Willoughby était à la chasse, plus heureuse encore d'espérer qu'il

arriverait bientôt.

La matinée se passa en course chez des marchands, ou à laisser des

cartes chez les connaissances de madame Jennings pour les informer de

son retour en ville. Maria qui n'avait plus la crainte de manquer

Willoughby en sortant, ou l'espoir de le rencontrer dehors, alla où l'on

voulut et fut assez bonne enfant. Mais sa principale occupation était

d'observer la direction du vent et les variations de l'atmosphère. Ne

trouvez-vous pas qu'il fait beaucoup plus froid qu'hier, Elinor, lui

disait-elle? cela augmente sensiblement; je suis sûre qu'il gèlera cette

nuit, et..... Elle se taisait; mais Elinor achevait intérieurement sa

phrase, et les chasseurs rentreront en ville. Elle était en même temps

amusée et peinée de cette vivacité de sentiment qui faisait passer

tour-à-tour sa soeur du désespoir à la joie, et rapporter tout à

l'unique objet dont elle était occupée.

Quelques jours se passèrent sans gelée et sans Willoughby; et Maria les

trouva longs et ennuyeux. Ni elle ni Elinor ne pouvaient cependant se

plaindre en aucune manière de leur genre de vie chez madame Jennings;

il était tout autre qu'Elinor ne l'avait imaginé. La maison située dans

le beau quartier de _Berkeley-Street_ était montée sur un grand ton

d'élégance et d'aisance. A l'exception de quelques vieilles

connaissances de la cité, dont lady Middleton n'avait pu obtenir

l'expulsion, toute la société de madame Jennings était très-distinguée.

Elle présenta ses jeunes amies de manière à leur attirer mille

politesses. La figure très-remarquable de Maria, les grâces d'Elinor,

leur gagnèrent bientôt l'admiration et l'amitié de tous ceux à qui

madame Jennings les présentait. Mais dans les premiers temps de leur

séjour à Londres leurs plaisirs se bornèrent à quelques rassemblemens

peu nombreux, soit chez madame Jennings, soit ailleurs, où Elinor

faisait tous les soirs un grave wisk, tandis que Maria s'ennuyait à la

mort, en comptant les jours et les heures, en soupirant après les

frimats qui devaient lui ramener son ami.

Le colonel Brandon ayant reçu une invitation de madame Jennings pour

tous les jours, n'en laissait point passer sans venir prendre le thé

avec ces dames, lorsqu'elles restaient à la maison. Il regardait Maria;

il parlait à Elinor, qui le trouvait chaque jour plus aimable et plus

intéressant, et qui voyait avec un vrai chagrin que son amour pour

Maria, loin de diminuer le moins du monde, augmentait visiblement. Il

lui parlait peu; mais ses regards ne l'abandonnaient pas; il suivait

tous les mouvemens de cette figure si belle, si expressive, paraissait

au ciel lorsqu'elle lui adressait la parole, et tombait dans une sombre

mélancolie, quand elle ne lui parlait pas.

Environ une semaine après leur arrivée en ville, en rentrant un matin

après une promenade en voiture, elles trouvèrent une carte sur la table

avec le nom de Willoughby. Maria la saisit avec une émotion qui fit

craindre à sa soeur qu'elle ne se trouvât mal; Bon Dieu, s'écria-t-elle,

quel bonheur, il est enfin à Londres! Mais quel chagrin qu'il soit venu

pendant notre absence! et que je suis fâchée que nous soyons sorties ce

matin! Des larmes remplirent ses beaux yeux. Elinor très-touchée, lui

dit, qu'il reviendrait sûrement le lendemain. J'en suis sûre à présent,

dit Maria en pressant contre son coeur la précieuse carte. Madame

Jennings entra; elle s'échappa en emportant avec elle la carte et le

nom qui lui annonçait un bonheur si passionnément désiré. Elinor fut

contente et de la joie de Maria et de pouvoir enfin étudier Willoughby.

Mais Maria reprit toutes ses agitations à un plus haut degré; elle n'eut

plus un instant de tranquillité. L'attente de voir d'un instant à

l'autre entrer cet être adoré, la rendait incapable de tout. Elle ne

parlait ni n'écoutait plus, et dès le lendemain, elle refusa

positivement, sur un léger prétexte, d'accompagner madame Jennings et sa

soeur à la promenade accoutumée du matin. Elinor n'insista pas et n'osa

refuser à madame Jennings d'aller avec elle; mais malgré tous ses

efforts elle fut presque d'aussi mauvaise compagnie que l'aurait été sa

soeur. Elle ne pouvait détourner ses pensées de la visite de

Willoughby, dont elle n'avait aucun doute; elle voyait, elle sentait

l'émotion de Maria, et regrettait de n'être pas avec elle pour la

soutenir, et pour juger avec plus de calme les dispositions de

Willoughby.

A son retour qu'elle pressa autant qu'il lui fut possible, elle vit au

premier regard qu'elle jeta sur sa soeur, que Willoughby n'était pas

venu. Maria était l'image parlante d'un abattement tout près du

désespoir. Elinor la regardait avec la plus tendre compassion, lorsque

le laquais entra en tenant un billet. Maria courut au devant de lui,

l'arracha de ses mains, en disant vivement: Pour moi! est-ce qu'on

attend?

--Non, madame, c'est pour ma maîtresse. Elle avait déja lu l'adresse et

jeté le billet avec dépit sur la table.--Pour Madame Jennings, et rien

pour moi! c'est désespérant en vérité, c'est pour en mourir.

--Vous attendiez donc une lettre? dit Elinor, incapable de garder plus

long-temps le silence. Maria ne répondit rien; ses yeux étaient pleins

de larmes.

--Vous n'avez aucune confiance en moi, chère Maria, continua Elinor

après une courte pause.

--Ce reproche est singulier de votre part, Elinor, vous qui n'avez de

confiance en personne.

--Moi! répondit Elinor avec quelque embarras, je n'ai rien à confier.

--Ni moi, sans doute, répondit Maria avec énergie; nos situations sont

donc tout-à-fait semblables. Nous n'avons rien à nous dire l'une à

l'autre, vous parce que vous cachez tout, moi parce que je ne cache

rien. Mais quand vous me donnerez l'exemple d'une confiance plus

particulière, alors je le suivrai. Elinor se tut en étouffant un soupir;

qu'aurait-elle pu dire? Le secret qui oppressait son coeur n'était pas

le sien; elle ne pouvait le trahir; et pourquoi parler d'un homme

qu'elle voulait oublier, d'un sentiment dont elle voulait triompher.

Mais elle sentit qu'elle ne pouvait pas dans de telles circonstances

exiger la confiance de Maria.

Madame Jennings entra, ouvrit son billet et le lut tout haut. Il était

de sa fille lady Marie Middleton qui lui annonçait leur arrivée à

Londres le soir précédent, et la priait ainsi que ses belles cousines de

venir passer la soirée chez elle. Les occupations de sir Georges, et de

son côté un peu de rhume, les empêchaient de venir à Berkeley-Street.

L'invitation fut acceptée; mais quand l'heure d'y aller arriva, Elinor

eut beaucoup de peine à persuader à Maria qu'elle ne pouvait honnêtement

s'en dispenser. Willoughby n'avait point paru, n'avait point écrit; et

le tourment d'une attente continuelle et toujours trompée, avait

tellement irrité les nerfs de cette pauvre jeune fille, qu'elle

assurait, sans en dire la cause, n'être pas en état de sortir. Mais un

motif plus fort de rester au logis, était la crainte de manquer encore

la visite tant désirée. Madame Jennings vint de nouveau au secours

d'Elinor par ses sages réflexions.--Il faut bien que vous veniez, Maria,

lui dit-elle, car je parie que sir Georges, aura rassemblé tous les

amis de Barton-Park. Maria rougit et courut chercher son schall.

Elles furent reçues à Conduit-Street, comme elles l'étaient au Parc,

avec l'élégante cérémonie et la froide politesse de lady Middleton, et

avec la bruyante cordialité et la bonne humeur de sir Georges. Soyez les

bien-venues, mes belles voisines, dit-il en leur serrant la main, j'ai

invité pour ce soir une douzaine de couples de jeunes gens. J'aurai deux

violons, et nous nous amuserons. Ce n'était pas trop l'avis de ma femme;

mais le mien a prévalu, et je pense que vous serez de mon parti. J'ai

bien couru ce matin pour arranger cela. A Londres, c'est plus difficile

qu'à Barton; il y a plus de monde, mais aussi plus de plaisirs.

En effet lady Middleton, quoiqu'elle aimât la danse, aimait mieux encore

une belle représentation; elle trouvait qu'à la campagne un bal

impromptu pouvait passer; mais à Londres elle craignait de compromettre

sa réputation d'élégance, lorsque l'on saurait que l'on avait dansé chez

lady Middleton avec deux violons seulement et une simple collation.

M. et madame Palmer étaient de la partie. Mesdemoiselles Dashwood

n'avaient point vu le premier depuis leur arrivée, non plus que sa

belle-mère, qu'il traitait avec une indifférence mal déguisée sous un

air de dignité et d'importance. Il les salua légèrement lorsqu'elles

entrèrent, sans avancer d'un pas et sans les regarder, pendant que sa

femme les étouffait de caresses, et riait aux éclats de ce que _son

cher amour_ n'avait pas l'air de les reconnaître.--Ce sont

Mesdemoiselles Dashwood, M. Palmer. Il fit comme s'il ne l'entendait

pas...--M. Palmer, c'est ma mère. Eh bien! voyez comme il est drôle, il

est dans ses humeurs de ne pas m'écouter.

Maria en faisait bien autant. En entrant elle parcourut le salon d'un

regard; il n'y était pas, et pour elle il n'y avait personne. Elle

s'assit tristement dans un coin, également mal disposée pour avoir du

plaisir ou pour en donner. Il y avait environ une heure qu'ils étaient

rassemblés, lorsque M. Palmer sortant de sa rêverie, s'avança en

bâillant auprès d'Elinor, exprima sa surprise de les voir en ville,

quoique ce fût chez lui que le colonel Brandon eût appris leur arrivée.

D'honneur, je croyais que vous passiez tout l'hiver en Devonshire.

--Vraiment, dit Elinor en riant.

--Quand y retournez-vous?

--Je l'ignore. Les violons arrivèrent; la conversation finit; on se

prépara à danser. Jamais Maria n'avait été si peu en train. Enfin cette

mortelle soirée finit, sans avoir encore vu Willoughby. Je n'ai de ma

vie été plus fatiguée, dit Maria en entrant dans la voiture; le parquet

n'a point d'élasticité.

--Ne cherchez pas chicane à ce pauvre parquet, dit en riant madame

Jennings; vous l'auriez trouvé assez bon si vous l'aviez parcouru avec

quelqu'un que je ne veux pas nommer; vous ne seriez alors pas du tout

fatiguée. A dire vrai, ce n'est pas trop honnête à lui de ne pas venir

danser avec vous, quand il était invité.

--Invité! s'écria Maria, il était invité!

--Oui, ma fille me l'a dit, et sir Georges aussi, qui l'a rencontré ce

matin, et l'a fort pressé de venir.

Maria ne dit plus rien, mais sa contenance annonçait combien elle était

blessée. Elinor l'était aussi, et résolut d'écrire à sa mère le matin

suivant, d'éveiller ses craintes sur la santé de Maria, et de l'engager

à exiger sa confiance. Elle fut confirmée dans cette résolution en

s'apercevant le lendemain après déjeûner que Maria écrivait à

Willoughby. Car à qui d'autre qu'à lui pouvait-elle écrire?

Avant dîner madame Jennings sortit pour quelques affaires. Elinor

commença sa lettre. Maria trop inquiète pour lire, trop agitée pour

travailler, allait d'une fenêtre à l'autre, ou se promenait dans la

chambre les bras croisés, ou assise devant le feu dans une attitude

mélancolique.

Elinor fut très-pressante dans ses supplications à leur mère; elle lui

racontait tout ce qui s'était passé depuis leur arrivée, ses soupçons

sur l'inconstance de Willoughby, et la conjurait au nom de ses devoirs

de mère et de sa tendresse pour Maria, d'exiger d'elle un aveu positif

de sa situation.

Sa lettre était à peine finie, qu'un coup de marteau annonça une visite.

Maria fatiguée d'espérer, se hâta de sortir pour ne pas entendre

annoncer une autre personne que Willoughby. Un regard amical sur Elinor

fut interprété par cette dernière comme une prière muette de la faire

demander si c'était _lui_. Ce n'était pas _lui_; c'était encore le bon

colonel Brandon. Il paraissait plus triste qu'à l'ordinaire. Après avoir

exprimé à Elinor sa satisfaction de la trouver seule, comme s'il avait

quelque chose de particulier à lui dire, il s'assit à côté d'elle en

silence, et comme oppressé de ses pensées. Elinor persuadée qu'il avait

quelque chose à lui communiquer qui concernait sa soeur, attendait

impatiemment qu'il commençât. Ce n'était pas la première fois qu'elle

avait cette conviction. Souvent déja, quand Maria sortait ou restait

rêveuse dans un coin du salon, le colonel s'approchait d'Elinor, lui

disait avec l'air du plus grand intérêt: mademoiselle Maria n'est pas

bien aujourd'hui, ou bien: Votre soeur est bien absorbée.... Il

s'arrêtait, il hésitait. Elle voyait dans son regard qu'il avait quelque

chose à dire de plus, qu'il n'osait pas prononcer. Cette fois après

quelques instans d'hésitation, après s'être levé et rassis, il lui

demanda d'une voix tremblante quand il pourrait la féliciter de

l'acquisition d'un frère. Elinor n'était pas préparée à cette question,

et n'ayant pas de réponse prête, elle fut obligée de dire, comme on dit

toujours: je n'entends pas.... je ne comprends pas.... parlez-vous de

mon frère John! Sont-ils arrivés!.....

Il essaya de sourire et répliqua avec une espèce d'effort: Vous ne

voulez pas me comprendre. J'entends.... les engagemens de votre soeur

avec M. Willoughby de Haute-Combe.... Ils sont connus généralement; et

j'ai cru....

--Ils ne peuvent être connus, dit Elinor, puisque la famille les ignore.

Il parut très-surpris.--Je vous demande mille pardons, dit-il; je crains

à présent que mes questions n'aient été très-indiscrètes; mais je ne

pouvais imaginer qu'il y eût du mystère, puisqu'ils correspondent

ouvertement, et que tout le monde parle de leur mariage.

--Tout le monde en parle dites-vous! vous me surprenez toujours

davantage. Dites-moi, je vous en prie, par qui vous en avez été informé.

--Par plusieurs personnes. Il y en a que vous ne connaissez pas,

d'autres avec qui vous êtes très-liée, comme par exemple madame

Jennings, les Palmer, les Middleton. Malgré cela, je ne l'aurais pas

cru, parce qu'on cherche toujours à douter de ce que l'on craint, mais

l'autre matin en entrant ici, je vis accidentellement une lettre entre

les mains du domestique, qui ne cherchait pas à la cacher. Elle était

adressée à M. Willoughby et de l'écriture de votre soeur. Je vous ai

demandé si elle se mariait, mais j'en étais déja convaincu. Est-ce que

tout est conclu définitivement? ne me reste-t-il aucun espoir? Mais non,

lors même qu'il y aurait des obstacles insurmontables, je n'ai aucun

droit, aucune chance de jamais succéder.... De grace excusez-moi, bonne

Elinor; j'en dis trop sans doute et j'ai grand tort, mais je sais à

peine ce que je dis et je me confie entièrement en votre prudence.

Dites-moi que tout est arrangé quoiqu'il faille encore garder le secret

quelque temps. Ah! combien j'ai besoin d'être sûr que mon malheur soit

décidé, de ne plus rester en suspens, et d'employer toutes les forces de

mon ame à me guérir d'un sentiment inutile et coupable!

Ces paroles incohérentes, cet aveu positif de son amour pour Maria,

affectèrent beaucoup Elinor, au point même de l'empêcher de parler; et,

quand elle se sentit un peu remise, il succéda à ce trouble un extrême

embarras de répondre convenablement. L'état réel des choses entre sa

soeur et M. Willoughby lui était trop peu connu pour qu'elle ne craignît

pas de la compromettre en disant trop ou trop peu. Cependant, comme elle

était convaincue de l'affection de sa soeur pour Willoughby, qui ne

laissait aucun espoir au colonel quelque fût l'événement, étant bien

aise d'ailleurs d'épargner à Maria le blâme auquel elle donnait lieu si

souvent, elle jugea plus prudent d'en avouer davantage qu'elle n'en

croyait elle-même: elle lui dit donc que quoi qu'elle n'eût jamais été

informée par eux-mêmes des termes où ils en étaient, elle n'avait aucun

doute de leur affection mutuelle, et qu'elle n'était pas surprise

d'apprendre leur correspondance.

Le colonel l'écouta avec une silencieuse attention, et, quand elle eut

cessé de parler, il se leva et dit avec une voix émue: Je souhaite à

votre soeur tous les bonheurs imaginables. Puisse-t-elle, puisse

Willoughby mériter la félicité qui leur est destinée! Il la salua de la

main, leva les yeux au ciel avec l'expression la plus douloureuse, et

partit.

Elinor resta triste et pensive. Cet entretien loin de lui avoir apporté

quelque consolation, laissait un poids sur son coeur. Ses espérances du

mariage de sa soeur s'étaient, il est vrai, renouvelées; mais

serait-elle heureuse? Les voeux du colonel avaient quelque chose de

sombre; il semblait en douter. Le malheur de cet homme intéressant

l'affligeait aussi. Elle déplorait la fatalité qui l'avait entraîné dans

un amour sans espoir; et cette conformité dans leur situation redoublait

encore l'intérêt qu'il lui inspirait. Pauvre Brandon! s'écriait-elle; et

son coeur oppressé disait ainsi: Pauvre Elinor! Elle ne savait plus ce

qu'elle devait désirer, et, sur quelque objet qu'elle arrêtât sa pensée,

c'était avec un sentiment douloureux.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 2) · 第 21 / 31 题