--Si le temps continue d'être aussi beau pour la saison, dit madame
Jennings en déjeûnant, sir Georges ne quittera pas encore Barton; il lui
en coûterait trop de perdre un jour de chasse.
--Ah! c'est vrai, s'écria Maria avec gaîté, et en courant à la fenêtre
pour examiner le temps, je n'y avais pas pensé. Ces beaux jours d'hiver
doivent inviter tous les chasseurs à rester à la campagne. Cette idée
releva ses esprits et lui rendit tout son espoir. Willoughby chasseur
déterminé, n'était sûrement pas à Londres; il n'avait pas reçu sa
lettre. Son absence, son silence étaient expliqués; et tous les nuages
élevés dans l'âme de Maria furent dissipés. Madame Jennings avait eu là
une heureuse idée.
--Il est sûr, dit Maria en s'asseyant à la table du déjeûner, et en
prenant une tartine qu'elle mangea avec appétit, il est sûr qu'il fait
un délicieux temps de chasse; comme ils doivent être heureux! mais
j'espère cependant... je crois, veux-je dire, qu'il ne durera pas
long-temps; dans cette saison, c'est impossible. Nous aurons bientôt de
la neige, de la gelée, qui rappellera tous les chasseurs et tout le
monde en ville. Cette extrême douceur de temps ne peut pas durer; dans
un jour ou deux peut-être il y aura du changement: voyez comme le jour
est clair! il peut geler cette nuit, et demain....
--Et dans peu de jours nous aurons sir Georges et lady Middleton, dit
Elinor pour détourner l'attention de madame Jennings. Actuellement,
pensait-elle, je suis sûre que Maria écrira à Haute-Combe par le
courrier de ce soir.
Ecrivit-elle en effet? c'est ce qu'il fut impossible de découvrir. Mais
elle continua d'être de très-bonne humeur; heureuse de penser que
Willoughby était à la chasse, plus heureuse encore d'espérer qu'il
arriverait bientôt.
La matinée se passa en course chez des marchands, ou à laisser des
cartes chez les connaissances de madame Jennings pour les informer de
son retour en ville. Maria qui n'avait plus la crainte de manquer
Willoughby en sortant, ou l'espoir de le rencontrer dehors, alla où l'on
voulut et fut assez bonne enfant. Mais sa principale occupation était
d'observer la direction du vent et les variations de l'atmosphère. Ne
trouvez-vous pas qu'il fait beaucoup plus froid qu'hier, Elinor, lui
disait-elle? cela augmente sensiblement; je suis sûre qu'il gèlera cette
nuit, et..... Elle se taisait; mais Elinor achevait intérieurement sa
phrase, et les chasseurs rentreront en ville. Elle était en même temps
amusée et peinée de cette vivacité de sentiment qui faisait passer
tour-à-tour sa soeur du désespoir à la joie, et rapporter tout à
l'unique objet dont elle était occupée.
Quelques jours se passèrent sans gelée et sans Willoughby; et Maria les
trouva longs et ennuyeux. Ni elle ni Elinor ne pouvaient cependant se
plaindre en aucune manière de leur genre de vie chez madame Jennings;
il était tout autre qu'Elinor ne l'avait imaginé. La maison située dans
le beau quartier de _Berkeley-Street_ était montée sur un grand ton
d'élégance et d'aisance. A l'exception de quelques vieilles
connaissances de la cité, dont lady Middleton n'avait pu obtenir
l'expulsion, toute la société de madame Jennings était très-distinguée.
Elle présenta ses jeunes amies de manière à leur attirer mille
politesses. La figure très-remarquable de Maria, les grâces d'Elinor,
leur gagnèrent bientôt l'admiration et l'amitié de tous ceux à qui
madame Jennings les présentait. Mais dans les premiers temps de leur
séjour à Londres leurs plaisirs se bornèrent à quelques rassemblemens
peu nombreux, soit chez madame Jennings, soit ailleurs, où Elinor
faisait tous les soirs un grave wisk, tandis que Maria s'ennuyait à la
mort, en comptant les jours et les heures, en soupirant après les
frimats qui devaient lui ramener son ami.
Le colonel Brandon ayant reçu une invitation de madame Jennings pour
tous les jours, n'en laissait point passer sans venir prendre le thé
avec ces dames, lorsqu'elles restaient à la maison. Il regardait Maria;
il parlait à Elinor, qui le trouvait chaque jour plus aimable et plus
intéressant, et qui voyait avec un vrai chagrin que son amour pour
Maria, loin de diminuer le moins du monde, augmentait visiblement. Il
lui parlait peu; mais ses regards ne l'abandonnaient pas; il suivait
tous les mouvemens de cette figure si belle, si expressive, paraissait
au ciel lorsqu'elle lui adressait la parole, et tombait dans une sombre
mélancolie, quand elle ne lui parlait pas.
Environ une semaine après leur arrivée en ville, en rentrant un matin
après une promenade en voiture, elles trouvèrent une carte sur la table
avec le nom de Willoughby. Maria la saisit avec une émotion qui fit
craindre à sa soeur qu'elle ne se trouvât mal; Bon Dieu, s'écria-t-elle,
quel bonheur, il est enfin à Londres! Mais quel chagrin qu'il soit venu
pendant notre absence! et que je suis fâchée que nous soyons sorties ce
matin! Des larmes remplirent ses beaux yeux. Elinor très-touchée, lui
dit, qu'il reviendrait sûrement le lendemain. J'en suis sûre à présent,
dit Maria en pressant contre son coeur la précieuse carte. Madame
Jennings entra; elle s'échappa en emportant avec elle la carte et le
nom qui lui annonçait un bonheur si passionnément désiré. Elinor fut
contente et de la joie de Maria et de pouvoir enfin étudier Willoughby.
Mais Maria reprit toutes ses agitations à un plus haut degré; elle n'eut
plus un instant de tranquillité. L'attente de voir d'un instant à
l'autre entrer cet être adoré, la rendait incapable de tout. Elle ne
parlait ni n'écoutait plus, et dès le lendemain, elle refusa
positivement, sur un léger prétexte, d'accompagner madame Jennings et sa
soeur à la promenade accoutumée du matin. Elinor n'insista pas et n'osa
refuser à madame Jennings d'aller avec elle; mais malgré tous ses
efforts elle fut presque d'aussi mauvaise compagnie que l'aurait été sa
soeur. Elle ne pouvait détourner ses pensées de la visite de
Willoughby, dont elle n'avait aucun doute; elle voyait, elle sentait
l'émotion de Maria, et regrettait de n'être pas avec elle pour la
soutenir, et pour juger avec plus de calme les dispositions de
Willoughby.
A son retour qu'elle pressa autant qu'il lui fut possible, elle vit au
premier regard qu'elle jeta sur sa soeur, que Willoughby n'était pas
venu. Maria était l'image parlante d'un abattement tout près du
désespoir. Elinor la regardait avec la plus tendre compassion, lorsque
le laquais entra en tenant un billet. Maria courut au devant de lui,
l'arracha de ses mains, en disant vivement: Pour moi! est-ce qu'on
attend?
--Non, madame, c'est pour ma maîtresse. Elle avait déja lu l'adresse et
jeté le billet avec dépit sur la table.--Pour Madame Jennings, et rien
pour moi! c'est désespérant en vérité, c'est pour en mourir.
--Vous attendiez donc une lettre? dit Elinor, incapable de garder plus
long-temps le silence. Maria ne répondit rien; ses yeux étaient pleins
de larmes.
--Vous n'avez aucune confiance en moi, chère Maria, continua Elinor
après une courte pause.
--Ce reproche est singulier de votre part, Elinor, vous qui n'avez de
confiance en personne.
--Moi! répondit Elinor avec quelque embarras, je n'ai rien à confier.
--Ni moi, sans doute, répondit Maria avec énergie; nos situations sont
donc tout-à-fait semblables. Nous n'avons rien à nous dire l'une à
l'autre, vous parce que vous cachez tout, moi parce que je ne cache
rien. Mais quand vous me donnerez l'exemple d'une confiance plus
particulière, alors je le suivrai. Elinor se tut en étouffant un soupir;
qu'aurait-elle pu dire? Le secret qui oppressait son coeur n'était pas
le sien; elle ne pouvait le trahir; et pourquoi parler d'un homme
qu'elle voulait oublier, d'un sentiment dont elle voulait triompher.
Mais elle sentit qu'elle ne pouvait pas dans de telles circonstances
exiger la confiance de Maria.
Madame Jennings entra, ouvrit son billet et le lut tout haut. Il était
de sa fille lady Marie Middleton qui lui annonçait leur arrivée à
Londres le soir précédent, et la priait ainsi que ses belles cousines de
venir passer la soirée chez elle. Les occupations de sir Georges, et de
son côté un peu de rhume, les empêchaient de venir à Berkeley-Street.
L'invitation fut acceptée; mais quand l'heure d'y aller arriva, Elinor
eut beaucoup de peine à persuader à Maria qu'elle ne pouvait honnêtement
s'en dispenser. Willoughby n'avait point paru, n'avait point écrit; et
le tourment d'une attente continuelle et toujours trompée, avait
tellement irrité les nerfs de cette pauvre jeune fille, qu'elle
assurait, sans en dire la cause, n'être pas en état de sortir. Mais un
motif plus fort de rester au logis, était la crainte de manquer encore
la visite tant désirée. Madame Jennings vint de nouveau au secours
d'Elinor par ses sages réflexions.--Il faut bien que vous veniez, Maria,
lui dit-elle, car je parie que sir Georges, aura rassemblé tous les
amis de Barton-Park. Maria rougit et courut chercher son schall.
Elles furent reçues à Conduit-Street, comme elles l'étaient au Parc,
avec l'élégante cérémonie et la froide politesse de lady Middleton, et
avec la bruyante cordialité et la bonne humeur de sir Georges. Soyez les
bien-venues, mes belles voisines, dit-il en leur serrant la main, j'ai
invité pour ce soir une douzaine de couples de jeunes gens. J'aurai deux
violons, et nous nous amuserons. Ce n'était pas trop l'avis de ma femme;
mais le mien a prévalu, et je pense que vous serez de mon parti. J'ai
bien couru ce matin pour arranger cela. A Londres, c'est plus difficile
qu'à Barton; il y a plus de monde, mais aussi plus de plaisirs.
En effet lady Middleton, quoiqu'elle aimât la danse, aimait mieux encore
une belle représentation; elle trouvait qu'à la campagne un bal
impromptu pouvait passer; mais à Londres elle craignait de compromettre
sa réputation d'élégance, lorsque l'on saurait que l'on avait dansé chez
lady Middleton avec deux violons seulement et une simple collation.
M. et madame Palmer étaient de la partie. Mesdemoiselles Dashwood
n'avaient point vu le premier depuis leur arrivée, non plus que sa
belle-mère, qu'il traitait avec une indifférence mal déguisée sous un
air de dignité et d'importance. Il les salua légèrement lorsqu'elles
entrèrent, sans avancer d'un pas et sans les regarder, pendant que sa
femme les étouffait de caresses, et riait aux éclats de ce que _son
cher amour_ n'avait pas l'air de les reconnaître.--Ce sont
Mesdemoiselles Dashwood, M. Palmer. Il fit comme s'il ne l'entendait
pas...--M. Palmer, c'est ma mère. Eh bien! voyez comme il est drôle, il
est dans ses humeurs de ne pas m'écouter.
Maria en faisait bien autant. En entrant elle parcourut le salon d'un
regard; il n'y était pas, et pour elle il n'y avait personne. Elle
s'assit tristement dans un coin, également mal disposée pour avoir du
plaisir ou pour en donner. Il y avait environ une heure qu'ils étaient
rassemblés, lorsque M. Palmer sortant de sa rêverie, s'avança en
bâillant auprès d'Elinor, exprima sa surprise de les voir en ville,
quoique ce fût chez lui que le colonel Brandon eût appris leur arrivée.
D'honneur, je croyais que vous passiez tout l'hiver en Devonshire.
--Vraiment, dit Elinor en riant.
--Quand y retournez-vous?
--Je l'ignore. Les violons arrivèrent; la conversation finit; on se
prépara à danser. Jamais Maria n'avait été si peu en train. Enfin cette
mortelle soirée finit, sans avoir encore vu Willoughby. Je n'ai de ma
vie été plus fatiguée, dit Maria en entrant dans la voiture; le parquet
n'a point d'élasticité.
--Ne cherchez pas chicane à ce pauvre parquet, dit en riant madame
Jennings; vous l'auriez trouvé assez bon si vous l'aviez parcouru avec
quelqu'un que je ne veux pas nommer; vous ne seriez alors pas du tout
fatiguée. A dire vrai, ce n'est pas trop honnête à lui de ne pas venir
danser avec vous, quand il était invité.
--Invité! s'écria Maria, il était invité!
--Oui, ma fille me l'a dit, et sir Georges aussi, qui l'a rencontré ce
matin, et l'a fort pressé de venir.
Maria ne dit plus rien, mais sa contenance annonçait combien elle était
blessée. Elinor l'était aussi, et résolut d'écrire à sa mère le matin
suivant, d'éveiller ses craintes sur la santé de Maria, et de l'engager
à exiger sa confiance. Elle fut confirmée dans cette résolution en
s'apercevant le lendemain après déjeûner que Maria écrivait à
Willoughby. Car à qui d'autre qu'à lui pouvait-elle écrire?
Avant dîner madame Jennings sortit pour quelques affaires. Elinor
commença sa lettre. Maria trop inquiète pour lire, trop agitée pour
travailler, allait d'une fenêtre à l'autre, ou se promenait dans la
chambre les bras croisés, ou assise devant le feu dans une attitude
mélancolique.
Elinor fut très-pressante dans ses supplications à leur mère; elle lui
racontait tout ce qui s'était passé depuis leur arrivée, ses soupçons
sur l'inconstance de Willoughby, et la conjurait au nom de ses devoirs
de mère et de sa tendresse pour Maria, d'exiger d'elle un aveu positif
de sa situation.
Sa lettre était à peine finie, qu'un coup de marteau annonça une visite.
Maria fatiguée d'espérer, se hâta de sortir pour ne pas entendre
annoncer une autre personne que Willoughby. Un regard amical sur Elinor
fut interprété par cette dernière comme une prière muette de la faire
demander si c'était _lui_. Ce n'était pas _lui_; c'était encore le bon
colonel Brandon. Il paraissait plus triste qu'à l'ordinaire. Après avoir
exprimé à Elinor sa satisfaction de la trouver seule, comme s'il avait
quelque chose de particulier à lui dire, il s'assit à côté d'elle en
silence, et comme oppressé de ses pensées. Elinor persuadée qu'il avait
quelque chose à lui communiquer qui concernait sa soeur, attendait
impatiemment qu'il commençât. Ce n'était pas la première fois qu'elle
avait cette conviction. Souvent déja, quand Maria sortait ou restait
rêveuse dans un coin du salon, le colonel s'approchait d'Elinor, lui
disait avec l'air du plus grand intérêt: mademoiselle Maria n'est pas
bien aujourd'hui, ou bien: Votre soeur est bien absorbée.... Il
s'arrêtait, il hésitait. Elle voyait dans son regard qu'il avait quelque
chose à dire de plus, qu'il n'osait pas prononcer. Cette fois après
quelques instans d'hésitation, après s'être levé et rassis, il lui
demanda d'une voix tremblante quand il pourrait la féliciter de
l'acquisition d'un frère. Elinor n'était pas préparée à cette question,
et n'ayant pas de réponse prête, elle fut obligée de dire, comme on dit
toujours: je n'entends pas.... je ne comprends pas.... parlez-vous de
mon frère John! Sont-ils arrivés!.....
Il essaya de sourire et répliqua avec une espèce d'effort: Vous ne
voulez pas me comprendre. J'entends.... les engagemens de votre soeur
avec M. Willoughby de Haute-Combe.... Ils sont connus généralement; et
j'ai cru....
--Ils ne peuvent être connus, dit Elinor, puisque la famille les ignore.
Il parut très-surpris.--Je vous demande mille pardons, dit-il; je crains
à présent que mes questions n'aient été très-indiscrètes; mais je ne
pouvais imaginer qu'il y eût du mystère, puisqu'ils correspondent
ouvertement, et que tout le monde parle de leur mariage.
--Tout le monde en parle dites-vous! vous me surprenez toujours
davantage. Dites-moi, je vous en prie, par qui vous en avez été informé.
--Par plusieurs personnes. Il y en a que vous ne connaissez pas,
d'autres avec qui vous êtes très-liée, comme par exemple madame
Jennings, les Palmer, les Middleton. Malgré cela, je ne l'aurais pas
cru, parce qu'on cherche toujours à douter de ce que l'on craint, mais
l'autre matin en entrant ici, je vis accidentellement une lettre entre
les mains du domestique, qui ne cherchait pas à la cacher. Elle était
adressée à M. Willoughby et de l'écriture de votre soeur. Je vous ai
demandé si elle se mariait, mais j'en étais déja convaincu. Est-ce que
tout est conclu définitivement? ne me reste-t-il aucun espoir? Mais non,
lors même qu'il y aurait des obstacles insurmontables, je n'ai aucun
droit, aucune chance de jamais succéder.... De grace excusez-moi, bonne
Elinor; j'en dis trop sans doute et j'ai grand tort, mais je sais à
peine ce que je dis et je me confie entièrement en votre prudence.
Dites-moi que tout est arrangé quoiqu'il faille encore garder le secret
quelque temps. Ah! combien j'ai besoin d'être sûr que mon malheur soit
décidé, de ne plus rester en suspens, et d'employer toutes les forces de
mon ame à me guérir d'un sentiment inutile et coupable!
Ces paroles incohérentes, cet aveu positif de son amour pour Maria,
affectèrent beaucoup Elinor, au point même de l'empêcher de parler; et,
quand elle se sentit un peu remise, il succéda à ce trouble un extrême
embarras de répondre convenablement. L'état réel des choses entre sa
soeur et M. Willoughby lui était trop peu connu pour qu'elle ne craignît
pas de la compromettre en disant trop ou trop peu. Cependant, comme elle
était convaincue de l'affection de sa soeur pour Willoughby, qui ne
laissait aucun espoir au colonel quelque fût l'événement, étant bien
aise d'ailleurs d'épargner à Maria le blâme auquel elle donnait lieu si
souvent, elle jugea plus prudent d'en avouer davantage qu'elle n'en
croyait elle-même: elle lui dit donc que quoi qu'elle n'eût jamais été
informée par eux-mêmes des termes où ils en étaient, elle n'avait aucun
doute de leur affection mutuelle, et qu'elle n'était pas surprise
d'apprendre leur correspondance.
Le colonel l'écouta avec une silencieuse attention, et, quand elle eut
cessé de parler, il se leva et dit avec une voix émue: Je souhaite à
votre soeur tous les bonheurs imaginables. Puisse-t-elle, puisse
Willoughby mériter la félicité qui leur est destinée! Il la salua de la
main, leva les yeux au ciel avec l'expression la plus douloureuse, et
partit.
Elinor resta triste et pensive. Cet entretien loin de lui avoir apporté
quelque consolation, laissait un poids sur son coeur. Ses espérances du
mariage de sa soeur s'étaient, il est vrai, renouvelées; mais
serait-elle heureuse? Les voeux du colonel avaient quelque chose de
sombre; il semblait en douter. Le malheur de cet homme intéressant
l'affligeait aussi. Elle déplorait la fatalité qui l'avait entraîné dans
un amour sans espoir; et cette conformité dans leur situation redoublait
encore l'intérêt qu'il lui inspirait. Pauvre Brandon! s'écriait-elle; et
son coeur oppressé disait ainsi: Pauvre Elinor! Elle ne savait plus ce
qu'elle devait désirer, et, sur quelque objet qu'elle arrêtât sa pensée,
c'était avec un sentiment douloureux.