une divine charité, c'est celle des enfants, non pas idiots,
mais à peu près; ils piquent avec une épingle un dessin tracé au
crayon de couleur, et y portent une attention prodigieuse; la
maîtresse de cette classe, une femme au visage gai, soignée de sa
personne,--elles le sont toutes à un degré remarquable,--avec une
belle fleur sur sa table, est _très fière_ de son petit monde:
_«N'est-ce pas qu'ils ne sont pas trop mal?_» dit-elle; et elle
les interpelle, et en réponse ils sourient, sauf une petite à la
chevelure rousse, avec un visage d'une expression déchirante,
mais c'est la plus assidue; un petit pâle, si pâle, il est
tuberculeux, voyant qu'on sourit, ose d'un banc en arrière élever
timidement son petit travail, et sa physionomie s'éclaire de joie
à l'attention qu'il obtient et à l'approbation qui l'encourage.
Le directeur de l'école nous dit que ces visites amicales font le
plus grand bien aux enfants, qu'ils en parlent longtemps après,
et comme nous sortons, il ouvre la porte d'une classe où les
garçons plus âgés, ceux de douze à quinze ans, sont en train de
prendre une leçon de chant. Jamais je n'ai éprouvé une impression
plus saisissante; tous ces visages ingrats et laids, ces corps
grossiers et lourds, et, planant, ces voix, jeunes, fraîches,
_douces_, et quelques-unes touchantes; il m'a semblé que l'_âme_
de ces enfants s'était faite visible: ils chantent avec un vrai
plaisir, attentifs au tableau sur lequel est notée la musique.
Il est inouï de quelle culture sont susceptibles ces enfants, et
quels sont leurs goûts; cette école de _Shoreditch_ a pour ses
élèves des «soirées heureuses» (_happy evenings_), c'est-à-dire
que trois ou quatre fois par quinzaine, ce maître infatigable et
de bonnes samaritaines réunissent ces enfants pour les amuser; on
leur récite des contes de fée dont ils sont avides, on leur fait
peindre des images et former des albums, c'est le plaisir favori
des garçons, on leur montre la lanterne magique, on les fait
danser, et ils ont la passion de la danse; on danse partout dans
les rues de Londres, c'est une sorte de rage et j'imagine que ce
symptôme n'est pas sans être significatif. Ces réunions en dehors
des classes sont avant tout civilisatrices, là les enfants entrent
dans un ordre d'idées qui leur serait resté totalement inconnu; on
leur fait entendre de la musique, eux-mêmes chantent. Le résultat
bienfaisant de ces efforts est immédiat; le lendemain matin, il
est facile de distinguer ceux des enfants qui ont pris part à ces
réunions, car ils se montrent invariablement plus attentifs et
plus intelligents. L'été, on les conduit à la campagne: une seule
jeune fille du monde, dévouée à cette œuvre, a pour sa part mené,
l'été dernier, cent quatre-vingt-dix-huit garçons en groupes de
quatorze ou quinze qui lui obéissent implicitement, et si l'un
d'eux s'avise de se montrer turbulent, les autres le mettent vite
à la raison.
Mais pour détruire le bien acquis, il y a les parents; leurs
abominables exemples à un moment donné perdent tout, et par-dessus
le marché, la plupart sont sans entrailles aucunes. On expliquait
en classe l'instinct qui porte l'animal à aimer et protéger ses
petits: «Sûrement, dit un garçon, mon père ne m'aime pas comme
un animal aime son petit», et voilà la clarté donnée à ce pauvre
cerveau d'enfant qui lui inflige une souffrance de plus. Un autre
gamin, dont on avait de bonnes espérances pourtant, a volé une
montre qu'il a revendue six pence, les parents ont été plutôt
fiers, le maître a sauvé l'enfant de la prison, et croit qu'il se
réformera; il y est évidemment disposé, mais quelle force lui sera
nécessaire pour résister à des influences aussi funestes au milieu
de telles tentations[4].
[Note 4: On me montre un garçon dont le père a été pendu, et
dont la grand'mère possède dix mille livres de rente, produit de
vol.]
N'importe, ce maître courageux ne se lasse pas, et accomplit
son labeur ingrat avec passion. Le personnel de ces _Board
schools_ est absolument supérieur, hommes et femmes d'une tenue
irréprochable, de façons excellentes et évidemment dévoués à leur
tâche; mais aussi elle est rémunérée: le maître en chef, _head
master_, a six mille francs par an, la maîtresse quatre mille;
puis l'intérêt que tant de femmes distinguées, tant d'hommes
charitables portent aux enfants des écoles, met le personnel
en rapport avec ces mêmes personnes, et exerce naturellement
une influence sur leur vie et leur manière de voir. Ces
rapprochements, ce contact entre gens de situations si différentes
seraient, je le crois, impossibles dans une démocratie ombrageuse,
où la vanité et la défiance paralysent absolument les initiatives
individuelles, qui, en Angleterre au contraire, sont innombrables.
Dans ce quartier de Shoreditch, les hommes se battent
continuellement et avec la dernière brutalité; un clergyman a
entrepris d'enrayer le mal en le réglementant; voici ce qu'il a
imaginé: après avoir recueilli des fonds pour bâtir une église,
il l'a établie de la façon suivante: au rez-de-chaussée, une salle
où il _invite_ les hommes du quartier à venir se livrer à leur
divertissement favori, seulement, selon les règles, ce qui en
mitige sensiblement la sauvagerie; au-dessus de cette salle une
hospitalité de nuit, où l'on s'entasse autant qu'il y a de place,
et au-dessus, l'église!
Voilà la trempe d'hommes qui arrivent à établir entre eux et les
pires classes un lien et des rapports. Dans une autre partie du
East end, des dames charitables, ayant à leur tête la fille d'un
évêque, viennent de louer une maison, afin de vivre au milieu
des pauvres qu'elles veulent secourir; la tâche évidemment est
immense, mais les bonnes volontés sont nombreuses aussi, et, je le
redis, parce qu'il me semble que cela a une extrême importance,
_partant de haut_.
On revient _au respect du pauvre_, personnage éminent dans
l'Église catholique, et que le morne protestantisme des trois
derniers siècles avait relégué en Angleterre, malgré les lois
secourables, à une place de paria.--On connaît là-dessus les
effroyables révélations de Dickens; actuellement la réaction est
complète, grâce aux femmes.
J'ai été les voir à l'œuvre, au _Chelsea Infirmary_, où sont reçus
les pauvres absolus, _paupers_. La _matron_ (supérieure) est
une femme d'une quarantaine d'années, jolie et fraîche encore,
l'air ouvert et gai. On pénètre dans le grand bâtiment sombre
au dehors, et par un large escalier on arrive à l'appartement
de la _matron_,--trois pièces _coquettement_ meublées; un petit
salon _cosy_ et gai plein de bibelots de tout genre, un piano,
des journaux, des livres, à côté une chambre à coucher, très
vivante aussi et sur le lit une chemise ornée d'un ruban bleu!
sur une large toilette s'étalent tous les objets d'un nécessaire
à couvercles d'argent. A côté, la plus confortable salle de bain
qui se puisse imaginer! On voit que cela n'a rien d'ascétique.
La _matron_ est vêtue d'une robe de soie noire et coiffée d'un
bonnet de percale à brides, très coquet et commode et qui lui sied
parfaitement.
Dans les vastes dortoirs où pas une odeur ne règne, aucune
apparence de tristesse; toutes les malades ont sur leurs épaules
un petit châle rouge, et sur leur lit un couvre-pieds de même
nuance; dans la longue travée qui s'ouvre entre les lits, des
arrangements ingénieux ont placé des fleurs en quantité; trois
pieds de bois croisés et peints avec l'émail si populaire ici,
sont disposés de loin en loin et servent de supports; des serins
chantent dans une cage accrochée devant une des hautes fenêtres,
cela ne paraît rien, mais ceux qui savent ce qu'est la tristesse
mortelle d'une salle d'hôpital comprendront le charme singulier
de ce détail familial; sur une longue table se trouvent en bon
ordre la large cuvette, les éponges et les serviettes telles que
la femme la plus soignée ne pourrait demander mieux; l'effort
est visiblement d'_embellir_ le plus possible, et les _nurses_
apportent à cette tâche une extrême émulation; c'est partout,
aussi bien dans l'hôpital qu'ailleurs, ce besoin et ce goût de
choses agréables à l'œil.
* * * * *
Dans ce _Chelsea Infirmary_ sont aussi des enfants, de tout
petits; _des affamés_, il faut voir ces visages d'enfants de six
mois pas plus gros que des enfants de quelques semaines, cela
arrache le cœur; mais cette partie de l'_Infirmary_ est en même
temps la plus consolante; bien entendu le rouge domine; tous les
petits qui sont levés, ou même qui peuvent se soulever sur leur
lit sont habillés d'une robe de flanelle rouge; une jolie petite
brune de cinq à six ans a dans ses cheveux frisés un gros nœud
de velours jaune, et un bracelet de perles au poignet, elle est
malade de l'épine dorsale et incurable; mais coquette, quoiqu'elle
soit là depuis trois ans, et le beau nœud de velours est pour la
contenter; un immense polichinelle pend du plafond, un cheval à
bascule est au pied du lit d'un petit, émacié par les privations
et qui bouge à peine, il n'y a que ses yeux inquiets qui remuent;
derrière un paravent dort un nouveau-né, né dans le _Workhouse_,
il est là si douillettement enveloppé, et où sera-t-il jeté en
sortant de ce berceau?
Cette maison tout entière est uniquement l'asile des pires
détresses et des pires misères; il y vient mourir des femmes que
le vice et l'ivrognerie ont entraîné dans les bas-fonds et qui
étaient nées dans la classe privilégiée; les exemples tragiques
et _vrais_ seraient à peine croyables si on osait les dire! Au
milieu de tout ce monde souffrant, les jeunes _nurses_ avenantes
et actives vont et viennent. En bas, elles ont leur large salle
de communauté où se trouvent un _piano à queue_, quantité de
magazines et de journaux _de mode_! il s'y fait de très _bonne
musique_, telle fille, qui, il y a trente ans, aurait donné des
leçons, préfère aujourd'hui soigner les malades; on paye cher pour
l'année de _probation_: trente, quarante guinées, et tout le monde
n'est pas accepté. Dans ce genre de vie, si indépendante qu'elle
soit, il y a une discipline et un asile, et la femme, malgré tout,
demeure dans son rôle traditionnel et séculaire.
Mais cette franche acceptation du côté matériel et physique de
la vie est un signe des temps, et peut-être s'engage-t-on trop à
fond dans cette voie, la femme anglaise ne connaît plus guère la
mesure.
XIV
VIE DE PROVINCE
La vie de province garde encore en Angleterre une intensité et
une vitalité extrêmes; et c'est là, mieux encore qu'à Londres
qu'on peut arriver à bien pénétrer les mœurs anglaises avec leurs
singularités, leurs anomalies, la cruauté de leurs lois surannées,
et ce mélange unique de liberté et de tyrannie qui est le fond
même des institutions anglaises.
Et d'abord, on est frappé du double aspect de routine et de
modernité, la vie contemporaine s'est greffée sur la vie ancienne
sans en altérer le caractère primitif. Le cadre n'a pas changé,
il est ce qu'il était il y a cent ans; la littérature anglaise
possède dans les romans célèbres de miss Austen des documents
de premier ordre sur l'existence provinciale au commencement de
ce siècle, et les modifications apportées depuis par le temps
résident uniquement dans les nuances, mais les grandes lignes
sont identiques, les personnages n'ont pas varié; c'est la même
hiérarchie sociale, et, ce qui est le plus curieux, les relations
relatives des individus sont restées ce qu'elles étaient. Rien
n'est vieilli, tout est admirablement conservé, l'ordre tranquille
qui a gouverné toutes choses, et la force militante de la
tradition ont imprimé un cachet si fort à la race, que dans ces
milieux absolument anglais, on s'aperçoit que même physiquement
le type des hommes est resté singulièrement semblable à lui-même,
c'est que dans son intrinsèque, l'être humain n'a pas changé.
Prenez des gravures sportives du commencement de ce siècle,
regardez ces visages rasés, ces traits nets; puis, assistez, par
exemple, dans une petite ville de Surrey au départ du «coach»
pour Londres; la restitution du passé est complète, ce sont les
mêmes hommes, les mêmes gestes; à peu de choses près les mêmes
silhouettes, on se croirait à quatre-vingts ans en arrière! et
toute l'atmosphère ambiante est à l'unisson; le «coach» part
devant l'hôtel du _Chevreau blanc_, c'est l'«Inn» cossue et
provinciale dont le modèle façonné sur les anciens usages s'est
conservé intact avec son énorme «Bar» et son «Parloir» reluisant
et chaud caché derrière le «Bar» tout cela d'une sorte de
respectabilité hypocrite d'un genre spécial.
La vie est un peu lourde et lente, mais puissante. Il existe, en
Angleterre, une grande caste intermédiaire qui ne fraie jamais
avec ce qu'on appelle les «County Families», mais dont les membres
groupés généralement aux alentours d'une petite ville prospère,
possèdent de belles maisons, des parcs verdoyants, des serres
recherchées. Ce sont le plus souvent des enrichis, enclins à une
hospitalité fastueuse, et c'est grâce à eux que le commerce
des petites villes demeure florissant; la ville elle-même n'est
généralement habitée que par une bourgeoisie inférieure, les
commerçants locaux, les docteurs et les hommes de loi, chacun
dans sa sphère s'associe aux affaires de la communauté, il n'est
pas dans le caractère de l'Anglais ni d'être passif, ni de se
désintéresser de ce qui l'entoure; aussi dans une petite ville de
province de mince importance, trouvera-t-on des rues bien tenues,
des policemen massifs, des jardins publics pleins de fleurs, des
expositions utilitaires fréquentes; et l'hiver des cours du soir
variés, bref, tout le courant de l'existence moderne qui semble
cependant ne rien déplacer. Même le voisinage relatif de Londres,
et la facilité énorme des communications ne tarit pas la sève de
ces petites villes de province; l'Anglais n'aime pas la ville en
tant que «capitale», les personnalités s'affirment mieux dans
des cadres restreints et la ville de province est le terrain le
plus propice à l'indépendance et à la prospérité bourgeoise.
L'émulation existe toujours active, non pas seulement entre
gens d'opinions politiques adverses, mais entre les membres des
différentes sectes religieuses, toutes remuantes et ambitieuses,
et notez, que dans une seule _petite_ ville de province, j'ai
compté jusqu'à sept églises ou chapelles appartenant à des
dénominations diverses, depuis le High Church qui n'est qu'un
catholicisme honteux, jusqu'aux Quakers.
Elles ont disparu à Londres, mais on les rencontre encore dans les
villes de province ces tranquilles Quakeresses, habillées de leurs
vêtements à coupe surannée, aux couleurs de colombe. Revêches
et compassées, elles ont néanmoins une certaine saveur, et une
modestie féminine bien appréciable dans un pays où de moins en
moins cette qualité est de mode.
Ces Quakers qui ne parlent jamais haut, qui ne se fâchent point,
qui enseignent la patience à leurs enfants, comme on enseigne
l'alphabet, et qui sont toujours _riches_, incarnent bien
cette _spiritualité matérielle_ qui a régné souverainement
en Angleterre, mais qui tend de plus en plus à disparaître,
balayée par un double courant de réveil religieux d'une part et
d'athéisme de l'autre.
Le péril, du reste, est signalé, car, en outre de ces facilités
spirituelles locales et permanentes, on rencontre dans les villes
de province, le «Protestant Van», roulotte ambulante, farcie de
bons livres et de «tracts» mettant en garde contre la grande
«Prostituée de l'Apocalypse!»
Dans les villes de province, pas de quartier aristocratique;
la noblesse, et la classe de gentlemen égaux à la noblesse
par l'ancienneté de la descendance et la possession de vastes
domaines, habitent ses terres et y exercent encore une véritable
féodalité. Car il faut bien s'en rendre compte, en Angleterre,
la liberté est surtout personnelle, la grande masse du peuple
anglais demeure encore sous le double joug de l'aristocratie de
naissance et de la puissance de l'argent, et l'état des lois
permet d'étendre très loin le pouvoir que confèrent ces deux
autorités.
L'impossibilité de posséder la terre réduit le laboureur anglais
(_labourer_), car de paysan proprement dit il n'y en a pas, à un
véritable servage. Des villages entiers dépendent absolument du
grand propriétaire auquel _tous_ les cottages appartiennent, qui
les loue comme il veut, à qui il veut et aux conditions qu'il
veut. Tantôt ce propriétaire sera indifférent ou absent, et ne
s'inquiétera que de recevoir régulièrement ses loyers; l'agent,
alors, est maître absolu, il pressure plus ou moins et une plainte
procure généralement, un congé, ce qui équivaut pour la plupart
des tenanciers pauvres à l'impossibilité _absolue_ de se loger.
Tantôt le propriétaire est généreux et consciencieux, sans que
néanmoins en l'état des mœurs, la dignité personnelle et surtout
l'indépendance des tenanciers en soient beaucoup rehaussées. Les
cottages (et c'est déjà énorme assurément), seront des cottages
modèles, loués à très bas loyers, mais dans ce marché, la liberté
individuelle n'entre pas en ligne de compte. Les conditions
d'habitation sont réglées arbitrairement sans discussion possible,
toute location revêt l'aspect d'une faveur presque d'une aumône.
On ne peut, par exemple, habiter plus d'un certain nombre de
personnes, il est défendu de prendre des locataires, etc.
Je citerai deux faits très simples qui sont tombés sous mon
observation personnelle et feront bien comprendre les relations
de propriétaire à locataire; ils se sont, du reste, passés sur
l'_Estate_ d'un propriétaire philanthrope avec ostentation:
Un cottage est habité depuis des années, par une femme veuve
depuis peu, et ses deux enfants adultes; ce sont, à tous les
points de vue des tenanciers modèles, toujours prêts avec leur
loyer, et ils se figurent que puisqu'ils paient une somme
librement consentie, ils sont chez eux; vous allez voir comment
le propriétaire l'entend: un beau matin, l'agent vint dire à la
veuve que pour _obliger_ lord X..., on la _prie_ d'accepter de
prendre comme locataire un jeune garde qu'on ne sait où loger,
son mari étant mort, on a jugé qu'elle devait avoir trop de
place. Que cela plaise ou non, il faut se soumettre; et ces gens
jaloux de la réclusion de leur vie familiale ne peuvent songer à
discuter, refuser serait s'exposer à se voir enlever le cottage,
le locataire de lord X... est donc accepté!
* * * * *
Voici l'autre cas: une jeune femme vient faire ses couches chez
sa mère; la pauvre créature, au lieu de se remettre dans le délai
réglementaire comme elle aurait dû, traîne en longueur; au bout de
quelques semaines, l'agent arrive rappeler qu'on est trop nombreux
dans la maison. La mère proteste et demande ce que dirait lady
X..., si on lui suggérait de renvoyer sa fille malade? mais
cependant, elle se tient pour avertie, et l'accouchée s'en ira.
Il y a là évidemment un arbitraire dont nous ne connaissons
plus d'exemples, et un ordre de choses qui s'accorde mal avec
l'éducation obligatoire dont on gave les jeunes générations.
Dans la vie anglaise, telle qu'elle est organisée actuellement,
la dépendance de toute une classe demeure complète, et se fait
sentir même dans les plus louables efforts, pour améliorer le
sort des tenanciers. Ainsi dans beaucoup de villages, les femmes
de clergymen tiennent un «clothing club» (club d'habillement), il
est matériellement très avantageux d'en faire partie, mais la
présidente se réserve le droit de juger si les membres s'habillent
selon _leur station_, et une infraction à son point de vue peut
amener la radiation de la personne assez osée pour s'émanciper par
des affiquets jugés inconvenants!
* * * * *
Il arrive qu'un propriétaire désireux de propager le mouvement de
tempérance, chose excellente assurément, fera disparaître sur son
«Estate» souvent à de grands sacrifices, les _Public Houses_, et
les remplacera par des espèces de cafés, où tout sera meilleur, et
à meilleur marché pour le consommateur, mais où, en même temps, le
propriétaire est chez lui, et où il ne ferait pas bon, au point
de vue des faveurs à espérer, d'exprimer des opinions politiques
opposées aux siennes. Or, tout est faveur; une des plus convoitées
et qui dépend uniquement du bon vouloir du propriétaire est la
possession d'un _Allotment_, c'est-à-dire un lot de terre loué au
tenancier et qu'il pourra cultiver pour son propre compte, mais
soit pour l'obtenir, soit pour se le voir retirer, il demeure
absolument à la merci du propriétaire ou de l'agent, car, point
de bail, et les clauses de location sont telles qu'il suffit d'un
bien léger prétexte pour qu'un homme soit, sans appel possible,
dépossédé de la terre qu'il a fécondée par son labeur; et notez
qu'en Angleterre, le salaire habituel des labourers est de _onze
shillings_ (douze francs cinquante) par semaine, et qu'on retient
la paie quand il pleut, que pour la moisson, on traite à forfait,
et que les ducs les plus opulents s'abaissent par l'intermédiaire
de leurs agents, à de véritables marchandages et arrivent à
réduire le salaire des moissonneurs de dix livres (deux cent
cinquante francs) à huit livres sept shillings.
* * * * *
On ne peut s'étonner que dans de telles conditions, et sans
amélioration à espérer, la jeunesse en masse ne déserte les
villages; un à un, les jeunes hommes s'en vont à la ville,
car _onze shillings_ de gages pour élever une famille et
le _Work-House_ pour la vieillesse, ne constituent pas une
perspective attrayante. Et en même temps que la terre reste
inaccessible à ceux qui la cultivent, les anciens droits
communaux qui leur en réservaient librement une parcelle, tombent
en désuétude ou plutôt sont ignorés par les propriétaires. C'est
un fait notoire que tous les jours de grands propriétaires
s'annexent une partie des «commons» qui étaient le patrimoine du
pauvre en Angleterre, et qui vont toujours diminuant.
Le procédé est simple, on commence par planter sur la partie
convoitée un poteau défendant de passer, puis un peu plus tard
vient une haie, puis une palissade, et le tour est joué! D'autres
fois, les propriétaires prennent la peine de solliciter du «Board»
du District la permission de s'adjoindre tel ou tel morceau de
_terre inculte_, et ce Board qui n'a aucun droit de le faire,
l'accorde généreusement et le refuserait avec entrain à des
laboureurs qui auraient l'insolence de convoiter cette _terre
inculte_.
De recours contre ces abus, il n'y a point de la part du faible,
par l'excellente raison que la justice est rendue par ces mêmes
propriétaires! car la qualité de magistrat «Justice of Peace:
J. P.» qui n'est pas rétribuée se confère uniquement à des
notabilités respectables: propriétaires, clergymen, etc. Nulle
qualification légale n'est nécessaire, on naît apparemment
_Justice of Peace_ comme on naît rôtisseur! Aussi les sentences
rendues journellement en Angleterre sont-elles scandaleuses! Pour
ces magistrats provinciaux, le vieil adage de droit normand:
_Corps d'homme est plus digne chose qu'héritage_, n'a pas cours;
les délits contre la propriété sont punis avec une sévérité
très supérieure à celle qui dicte les sentences pour offenses
contre les personnes! Il est beaucoup meilleur marché de rouer
abominablement de coups sa vieille mère, ou, avec un marteau,
d'assommer un homme jusqu'à incapacité de travail, que de
braconner pour la _première fois_ dans un champ, étant un peu pris
de boisson ou de voler _neuf pommes_. Pour les premiers délits on
s'en tire avec une amende d'une livre et une de quinze shillings.
Pour les autres, les _mêmes magistrats_, le même jour, car là est
le fait révoltant, infligeront un mois de prison et six semaines
de _Hard labour_ (dur labeur)! Un vagabond ayant couché dans un
fossé (il est vrai que c'est une récidive), s'entend condamner à
_deux mois de Hard Labour_!
On ne sait qu'admirer plus ou de la sottise ou de la cruauté d'une
pareille sentence, car enfin voilà la communauté chargée pendant
_deux mois_ d'un homme qui n'a commis qu'un délit imaginaire.
Le danger de cet arbitraire serait grand partout, mais il l'est
doublement dans un pays où les lois les plus contraires à notre
état actuel de civilisation ne sont pas abrogées; ainsi il serait
à la rigueur possible à un _County Court_ d'appliquer pour
vagabondage ou mendicité une loi comme celle-ci: _5 George IV cap.
83. 3 et 4_. «Emprisonnement et _Hard Labour_ jusqu'à la prochaine
session, quand ils pourront être de nouveau emprisonnés pour _un
an et fouettés_.»
Le _Truth_ publie chaque semaine un Pilori légal dont les
révélations douloureuses atteignent parfois à un côté presque
comique par l'état d'esprit qu'elles dénotent chez les membres de
cette classe privilégiée pour qui le don de rendre la justice est
supposé être une qualité infuse. Les exemples et les citations
pourraient se multiplier à l'infini, je ne veux que signaler un
état de choses assez généralement ignoré en France, état de choses
qui durera aussi longtemps que la loi ne sera pas rendue par des
magistrats _qualifiés_, _rétribués_ et _inamovibles_.