mais pourtant cela renverse également toutes les idées préconçues
et c'est tout aussi caractéristique. Depuis plus d'un an on
représente avec un succès croissant, une _Farcical comedy_
intitulée _Charley's Aunt_ (La tante de Charley): le titre n'est
pas méchant, la pièce non plus, mais le développement en est
bien singulier. Il faut d'abord savoir que le principal rôle, le
clou, est joué par un acteur qui est directeur et propriétaire de
son théâtre (c'est également le cas de M. Tree au Haymarket). Le
succès obtenu par M. Penley dans _la Tante de Charley_ a été si
prodigieux qu'une presse idolâtre s'est occupée de lui, non pas
seulement pour louer l'acteur, mais pour faire, avec des détails
touchants, connaître l'homme privé, lui, sa femme, ses enfants,
ses domestiques, sa chèvre et son cheval. M. Penley, dans un
article illustré, très bien fait du reste, a été représenté seul
dans diverses attitudes, puis avec madame Penley à son côté, sur
le seuil de leur demeure, puis pêchant à la ligne pendant que
madame Penley et sa progéniture le regardent, etc.; rien n'a été
trouvé trop trivial de ce qui touchait au grand homme! Voyons-le
maintenant dans _l'exercice_ public de ses fonctions. Nous sommes
à Oxford, dans l'appartement d'un jeune universitaire, amoureux
_pour le bon motif_, son copain a précisément les mêmes sentiments
et les objets de leur honorable tendresse sont cousines; ces
demoiselles doivent ce jour-là embellir l'appartement en question
de leur présence, car _la Tante de Charley_ (l'un des amoureux)
une veuve brésilienne et millionnaire, va venir présider le
repas auquel elles sont conviées; pendant que les jeunes gens se
réjouissent à cette douce perspective, il leur arrive un ami, un
lord, agréablement idiot; par une combinaison que je n'ai cherché
ni à comprendre ni à approfondir, il se trouve qu'à l'instant
précis où les amoureux viennent de recevoir une dépêche qui leur
dit que la tante indispensable ne _viendra pas_, le lord paraît
en costume féminin (manière de faire une farce) et ses amis le
saisissent et lui annoncent que pour les besoins de la cause c'est
lui qui est _la Tante de Charley_; ce premier acte est vraiment
drôle et l'acteur a _absolument_ l'air d'une vieille femme, mais
ce qui est bien plus drôle c'est la joie de la salle; jamais au
grand jamais, je n'ai rien vu, ni entendu de pareil; les rires
sont incessants et continus comme des roulements de tambour.
Lorsque la vieille fausse tante profite de sa situation pour
serrer amoureusement contre lui les petites jeunesses et recevoir
leurs baisers, quand elle tombe en arrière, les jambes en l'air,
et les jupes à l'envolée, ce sont des _cris_ perçants! Derrière
moi, j'ai une vieille dame, à cheveux gris surmontés d'une
étonnante coiffe de velours noir; elle saute littéralement dans sa
stalle; un peu plus loin, une espèce de Junon, vraie géante, avec
un assez beau visage bête, est dans un état de béatitude presque
alarmant! Ils rient tous tout le temps; et ce qui les divertit
au suprême degré, c'est le côté grotesque et naturellement plus
ou moins inconvenant de ce travestissement, car tout à l'heure
la veuve qui vient du Brésil va être pressée de près par deux
prétendants, un vieil homme de loi hypocrite et un beau suranné;
elle a avec les deux des conversations dont la double entente
est parfaitement indécente; cela ne frappe personne à ce point
de vue, je veux croire, mais cependant on _hurle_ de joie aux
bons endroits! Et lorsque poursuivi par un de ses amoureux, lui
ou elle traverse la scène la jupe troussée presque à mi-corps,
quand lui ou elle se déshabille et paraît en pantalon, c'est du
délire. Je passe les coups de pied et les coups de poing qui
sont de vieille tradition, mais il y a un moment où «Charley's
Aunt» déclare en avoir assez de son déguisement car son amoureux
lui a déjà dit:... ici _une pause_, et la chose est murmurée à
l'oreille! Est-ce assez joli cette trouvaille suggestive? Chacun
se pouffe en s'imaginant sa petite inconvenance particulière. Tout
cela se prolonge pendant trois actes, et se termine enfin par
_quatre_ unions légitimes, la tante ôtant sa robe pour reparaître
en pantalon offrir sa main et son cœur à une jeune ingénue. Voici
donc trois actes uniquement basés sur une substitution qui n'est
pas sans son côté scabreux; il faut rendre justice à l'acteur,
il ne l'accentue nullement, et nous savons du reste que sa
progéniture est venue l'applaudir dans cette noble incarnation.
Mais c'est dans la salle qu'est la comédie, nous avons été élevés
à croire que le mot culotte ne devait pas se prononcer devant une
Anglaise! Oh! mes amis, nous avons changé tout cela. Pendant les
entr'actes, tous les visages reprennent l'expression de gens venus
pour écouter un sermon, le changement des figures est prodigieux,
ma vieille dame est une sérieuse douairière; ma Junon est d'une
impassibilité de pierre; l'orchestre joue des flonflons qu'on
écoute avec recueillement, personne ne bouge, personne ne regarde
son voisin ou sa voisine; on contemple le rideau qui représente
des montagnes, avec une glosse poétique à leur base; on est
parti sur les sommets, etc.; ce rideau se lève, les montagnes
disparaissent dans les frises, M. Penley avec la grâce d'Auguste
parcourt la scène en relevant ses jupes; du haut en bas c'est un
tonnerre de rires!
* * * * *
Cette hilarité massive est tout à fait dans le caractère de la
vieille race anglaise; ce peuple était primitivement fort joyeux,
ami des franches lippées de tout genre; en ce moment d'évolution
morale, où de tous côtés on enlève les masques, il se fait un
retour aux instincts véritables, et le côté encore très enfantin
de l'âme anglaise moyenne se montre au grand jour, et, du reste,
un peu d'honnête grossièreté est autrement saine que la poésie
corruptrice des raffinés d'intellectualisme; seulement, tout
de même, lorsqu'ils viendront pudiquement faire allusion à
l'indécence du théâtre en France, renvoyez-les chez eux, je vous
en conjure.
XII
«POLICE COURTS»
Dans un autre ordre d'idées rien à Londres de plus caractéristique
que les _Police Courts_, aucun endroit où éclatent plus
franchement les traits particuliers à la race, où se montrent
mieux à découvert les vertus et les vices. Chose singulière: c'est
là aussi que semble s'être réfugiée la gaîté naturelle à une
nation forte et saine, et qu'entre graves magistrats et solicitors
rusés s'échangent les seules plaisanteries salées qui se
produisent ingénument au grand jour. Je ne connais pour ma part
aucun document plus suggestif que quelques-uns de ces dialogues
menés parfois avec un entrain endiablé.
Prenons une des _Police Courts_ les plus connues, celle de Bow
street, voisine du marché de Convent Garden. Le décor est, comme
partout maintenant à Londres, d'une clarté et d'une netteté
extrême. Une grande pièce carrée, recevant le jour par le haut,
des murs de _céramique_ vert pâle, des lambris polis et brillants;
dans le fond, sur un siège bas, le juge, dont la figure impassible
à barbe poivre et sel se détache nettement sur le décor clair; à
sa gauche, le banc des avocats; à sa droite, une sorte de petite
guérite couverte, pour les témoins; sur le parquet de la cour,
les greffiers; puis un banc en face du juge, et derrière ce banc
une espèce de cage, comme un balcon double légèrement surélevé;
là, sont les accusés, gardés par un policeman; en arrière, les
témoins et, séparé par une galerie de bois, le public.
Le jour où j'ai pénétré dans ce _Police Court_, on jugeait
précisément un _french case_ (cas français), ce dont mon
introducteur, un gigantesque policeman, semblait sympathiquement
charmé pour moi. Il s'agissait de deux escrocs, dont les malices
cousues de fil blanc avaient réussi à un point qui donne une
belle idée du nombre d'âmes, simples et avides disséminées encore
parmi les êtres civilisés. Comme types physiques, on ne pouvait
rien voir de plus en harmonie de leur être moral que ces deux
compagnons; avec leurs crânes révélateurs, leurs oreilles écartées
et leur dos de canailles, ils faisaient admirablement ressortir le
policeman qui, appuyé à la grille du Dock, les surveillait d'un
œil indulgent.
C'est parmi la police anglaise que j'ai rencontré souvent les
types d'hommes les plus beaux, les meilleurs, avec un air de
force patiente qui repose; ceux réunis ce matin-là à Bow street
ne faisaient pas exception, et tous gagnaient à être vus nu-tête:
celui qui se tient près des prisonniers, est brun, avec des
cheveux courts et soyeux, un front très blanc et un air de
_netteté_ morale extraordinaire. Si les physionomies signifient
quelque chose, ces policemen sont vraiment des êtres de choix,
ils n'ont rien de la veulerie de nos gardiens de la paix à qui il
manque ce je ne sais quoi que donne la conscience d'être _sûr_ de
son autorité; les policemen en ont la pleine certitude, et aussi,
il faut les voir aux carrefours des rues, se tenant comme des
colonnes.
Dans les _Police Courts_ ils se montrent généralement doux aux
misérables qui viennent là en consultation, car c'est le côté
vraiment touchant et profondément humain de ces _Police Courts_;
les magistrats y sont de vrais confesseurs laïques, auxquels les
pauvres femmes trop maltraitées, les hommes aux abois viennent
demander un bon avis; cet avis est toujours donné avec une
courtoisie parfaite et souvent accompagné d'un secours matériel,
car il y a là une caisse dont le magistrat a la disposition.
Des centaines d'êtres en détresse ont trouvé dans les _Police
Courts_ l'aumône opportune qui a empêché leur perdition totale;
les œuvres de miséricorde y sont représentées, et la fille
séduite et l'enfant abandonné y rencontrent presque toujours un
appui. Ces magistrats des _Police Courts_, qui connaissent, plus
que qui que ce soit, le fonds et le tréfonds des misères d'une
grande ville, demeurent profondément humains; aucune sensiblerie,
ils plaisantent continuellement, au contraire, mais une pitié
intelligente, traduite en mots brefs et en conseils précis.
C'est inimaginable ce qu'on leur soumet, et les épreuves
auxquelles leur patience est mise. Voici quelques échantillons des
dialogues:
Un homme est à la barre, et, après un exorde un peu embrouillé,
apprend au juge que sa femme vient d'accoucher.
--Eh bien, dit le juge, ces choses-là sont agréables, pourvu
qu'elles ne se reproduisent pas trop souvent.
L'homme hésite, réfléchit, puis finit par répliquer.
--Oui, _mais suis-je le père_?
Le juge se déclare honnêtement incompétent à décider ce point
délicat; cependant il ajoute:
--_Que dit votre femme?_
Elle dit que tout est bien.
Et là-dessus l'excellent magistrat l'engage à avoir l'esprit en
repos, à se méfier des hommes de loi qui lui feraient dépenser de
l'argent, et à retourner à son épouse.
L'homme s'en va évidemment rasséréné et convaincu. C'est moins
compliqué que les consultations de Dumas fils, mais tout aussi
efficace.
Un autre époux infortuné car--l'Angleterre est le pays par
excellence où fleurit la race des maris portant quenouille--se
présente; son histoire est plus longue: il raconte que sa femme
possède un commerce à elle, mais que, lui, fait les emballages,
et il insiste extraordinairement sur l'importance de cette
fonction; puis il confie au juge que malheureusement pour son
repos, le ménage a un ami, lequel ami est un ministre dissident,
dont l'influence est funeste à l'union des époux; dans le cas
particulier qui motive sa présence devant le juge, le ministre ami
est venu proposer une partie de plaisir pour le samedi; le mari
emballeur, en homme sage, s'y est opposé à cause de la perte de
temps qui en résulterait; là-dessus son épouse l'a flanqué à la
porte et ne veut plus le recevoir? QUE DOIT-IL FAIRE?
--A qui est le commerce? interroge sérieusement le magistrat.
--A ma femme, _mais je fais les emballages_.
--Eh bien, vous pouvez présenter une pétition pour restitution du
droit conjugal.
--Et ma femme sera _obligée_ de me recevoir? dit le mari rayonnant.
--Oui.
--Je remercie Votre Honneur.
Et le voilà parti à la recherche de ses droits conjugaux.
N'est-ce pas admirable, la simplicité et la bêtise de l'un, et la
bonhomie de l'autre?
A l'occasion, ils sont galants, ces excellents juges, témoin le
petit épisode suivant:
Une pédicure est à la barre appelée par son boucher qu'elle ne
paye pas; le juge lui en demande amicalement le pourquoi, étant
donné qu'il voit d'après ses cartes qu'elle est la pédicure des
princes et des têtes couronnées.
--C'est que je suis trop honnête, gémit l'artiste.
--Comment trop honnête? réplique le juge qui ne saisit pas le
rapport.
L'autre éclatant:
--_J'ai tué tous leurs cors._
--Allons, dit le juge touché, laissons aux cors royaux le temps de
repousser.
Et il ajourne le boucher pendant que la pédicure lui prodigue ses
bénédictions.
Voilà des mœurs patriarcales ou je ne m'y connais pas. Ceci est le
côté divertissant des _Police Courts_; il y en a un autre navrant,
et, dans certains quartiers surtout, les cas les plus tristes y
défilent presque sans interruption.
* * * * *
Le discernement de ces magistrats des _Police Courts_ est
admirable, ils réprimandent ou punissent selon le cas; je le
répète, ils sont avant tout humains, c'est-à-dire dégagés de
tout appareil formaliste, disant des choses simples et pratiques
dans une langue naturelle, interrogeant, répondant, s'adressant
au policeman, à l'avocat, à l'accusé, tour à tour; acceptant
même sans broncher l'impudente familiarité de celles parmi les
femmes qui fréquemment se réclament du juge comme d'une vieille
connaissance, et qui positivement sont acceptées comme telles; on
entend souvent des colloques de ce genre:
--Comment, c'est encore vous?
--Oui, Votre Honneur.
Et suit l'énumération des fatalités qui ont prévalu contre les
meilleures résolutions, et il est rare que l'appel qui termine
presque invariablement: «Que Votre Honneur me donne encore une
chance», ne soit pas entendu. Ce qui frappe particulièrement dans
tous ces dialogues, c'est cette merveilleuse faculté d'abstraction
qui fait que, en réalité, les habitants des quartiers pauvres se
préoccupent si peu de ce qui se passe dans les quartiers riches.
En vérité, ce n'est pas l'envie des classes inférieures qui doit
étonner, mais _qu'il y ait si peu d'envie_, et que les ambitions
personnelles se réduisent si naturellement. Tous ces malheureux
qui passent dans les _Police Courts_ surprennent par la modestie
de leurs aspirations: il y a là une sorte d'humilité résignée qui
est très particulière et qui semble presque d'un autre âge; il
est positif que le peuple anglais, à l'heure actuelle, est encore
dans sa grande masse tranquillement soumis à sa destinée. C'est
une erreur de croire le peuple anglais un _peuple libre_ dans le
sens contemporain du mot; la liberté n'est pas dans les lois mais
dans les mœurs, et les mœurs anglaises sont encore celles d'une
société puissamment aristocratique; aussi le mouvement social
commence-t-il par en haut; c'est dans l'aristocratie que sont les
véritables agitateurs et les plus enragées réformatrices, et,
la volonté se trouvant là réunie à la possibilité, les théories
passent rapidement du domaine de la spéculation dans celui de la
réalité. C'est également le propre du caractère anglais de ne pas
douter de soi, et de tracer son sillon sans s'occuper du voisin;
personne ne se décourage à la pensée de l'effort solitaire. Il
y a, en Angleterre, entre les classes une _correspondance_ qui
disparaît nécessairement le jour où l'idée d'égalité s'établit:
le rôle de bienfaiteur est encore de droit l'attribut des classes
supérieures. Ainsi la question des logements d'ouvriers, une des
plus capitales dans une grande ville, provoque des tentatives
individuelles qui réussissent pleinement. Sans s'effrayer de
la disproportion entre le mal et le remède, lord Rowton, par
exemple, l'ancien secrétaire particulier de Disraeli, vient de
construire des maisons admirablement aménagées pour les classes
laborieuses; les locataires y sont soumis à quelques restrictions
intéressant la moralité et la salubrité; elles sont acceptées le
plus docilement du monde, et une entreprise, qui paraissait à son
début purement philanthropique, devient une excellente affaire;
d'autres maisons vont être bâties sur les mêmes plans et iront
prendre la place de bouges, servant ainsi à la moralisation et à
la civilisation de centaines d'individus.
* * * * *
Les Anglais ont un sens trop pratique pour, en ces questions
vitales, se payer de mots sonores qui sont censés résoudre
tous les problèmes et n'aboutissent à quoi que ce soit. Pour
combattre le paupérisme, la misère, le vice, on s'ingénie à
chercher les remèdes, on multiplie les associations, on avoue le
péril; le vieil esprit du moyen âge qui reconnaît avant tout la
nécessité de la fidélité de _l'homme à l'homme_ existe encore,
et aussi longtemps qu'il subsistera, les catastrophes seront
évitées. Les femmes sont évidemment appelées à jouer un grand
rôle dans le mouvement social qui se prépare pour le XXe siècle,
et en Angleterre elles sont mûres, déjà extraordinairement
affranchies en pensée et prêtes à toutes les initiatives, et
l'œuvre de l'éducation trouve en un grand nombre d'entre elles des
collaboratrices zélées, désintéressées et capables.
XIII
«BOARD SCHOOLS»
Du _Police Court_ à une des écoles _Board schools_ du East end, ce
n'est en réalité que la distance des parents aux enfants, celle
que je vais voir est en majeure partie fréquentée par les enfants
de parents appartenant à la classe criminelle. Cette école est
à la fois le spectacle le plus consolant et le plus inquiétant;
il y a de telles anomalies dans ce mélange d'instruction donnée
à grands frais et cette misère à l'état aiguë chez ceux qui la
reçoivent, que l'esprit cherche en vain une solution; mais le
labeur accompli est admirable. Et pour quels enfants? les plus
misérables, les plus abandonnés qui se rencontrent dans une grande
ville, des enfants dont l'état d'esprit est révélé tout entier par
cette réponse de l'un d'eux. On interrogeait une petite classe
mixte sur leur idée de _Dieu_:
--Comment se figuraient-ils _Dieu_?
D'abord personne ne souffla mot, enfin une voix rompit le silence
et dit:
--_Il (Dieu) porte toujours des habits parfaits._
Voilà ce que cette pauvre cervelle d'enfant avait pu concevoir de
plus merveilleux, de plus éloigné de la réalité des choses. Je ne
sais pas de réponse plus poignante.
Beaucoup de ces malheureux enfants arrivent en classe sans _avoir
mangé_, beaucoup ont travaillé deux, trois heures auparavant, et
_jamais personne ne se plaint_, et cette résignation, à cet âge,
est le phénomène le plus douloureux à constater. Mais s'ils sont
comme apathiques en face de la souffrance, ils ne le sont pas
devant l'intérêt; le maître (_head master_) me fait parcourir
les classes, toutes les têtes se lèvent vers lui, et à la vue
d'une personne étrangère les visages se réveillent. «Allons,
mes garçons, saluez, enfants.» Le mot _lad_ en anglais est
autrement expressif, tous répondent à son appel, les mains se
lèvent pour un salut, les cahiers se tendent pour être examinés.
Il y a là des visages émaciés qui font mal à voir; le maître,
de temps en temps, pose sa main sur une tête d'enfant, et de
sa voix joyeuse comme un appel de clairon: «Vous avez mal à la
tête?--Oui.--Souvent?--Oui.» Quelques-uns ont _toujours_ mal à
la tête, tous ou presque tous sont laids d'une laideur terne et
triste, et cependant il y a encore une classe d'enfants au-dessous
de ceux-là, ce sont les _outcasts_, proprement dit les rejetés,
vrais vagabonds de la rue qui ne sont à personne, on les tient
dans une classe à part, et avec ceux-là les résultats sont presque
négatifs, quoique quelques-uns aient des visages d'une finesse
sournoise. Tout est tenté cependant, l'effort primordial qui
dépend du zèle et de l'intelligence du maître, est d'amener les
enfants à fréquenter régulièrement l'école; ce sont les parents
qui les en détournent; un gamin a manqué la classe depuis quinze
jours: quand le maître paraît, l'enfant descend aussitôt de son
gradin pour lui remettre, écrite sur un mauvais papier, l'excuse
de sa mère: «_N'avait pas de souliers_.--Ce n'est pas vrai,» dit
le maître, et d'une interrogation à une affirmation il force
le gamin à avouer qu'il a menti, puis se contente de dire: «Je
n'essayerai pas de nettoyer un garçon aussi sale», et ce dédain
est senti.
Une des méthodes employées pour agir sur les enfants et dont
on obtient des résultats surprenants consiste à les mener _à
l'école de natation_; là se développent chez eux l'émulation et
l'admiration, deux sentiments inconnus, et qu'il s'agit de créer
en eux, car tout est à faire. La plupart lorsqu'ils arrivent
d'abord, savent à peine parler, c'est-à-dire qu'ils connaissent
cent ou cent vingt mots au plus, et la maîtresse en chef, qui
dirige la partie de l'école, où sont réunis filles et garçons
de sept à dix ans, nous explique les efforts inouïs qui sont
nécessaires pour les débrouiller; et cependant les enfants sont
pleins de bonne volonté, incroyablement patients, tous en général
sont _généreux_: n'est-ce pas sublime? Alors qu'une distribution
de quelques douceurs leur est faite, il n'y en a pas un qui
ne réserve la part de la _mère_ ou du _baby_; ils sont aussi
infiniment sensibles à la confiance, et un privilège très envié
consiste à recevoir une lettre à mettre à la poste; quand on songe
d'où sortent ces enfants, on reste stupéfait qu'ils aient au cœur
de pareils instincts.
On ne peut imaginer la tristesse de certains petits visages qui
disent clairement leur histoire de longues privations, et cela
parmi ceux qui sont décemment vêtus dans leur pauvreté, car on
sent le désir de faire paraître les enfants; beaucoup entre les
petites filles ont leurs cheveux soignés, un grand nombre ont
des papillottes: cette passion de l'ornement et du clinquant
qui est si forte chez l'Anglais se découvre même parmi ces
pauvres enfants à qui on donne le pain de l'esprit, pendant que
celui du corps leur manque si souvent; cependant, quand vient
l'hiver, lady Jeune et d'autres dames charitables organisent
des dîners afin de remplir un peu ces bouches affamées; mais
l'air d'extrême délicatesse est frappant, et l'on sent combien
de ces enfants sont destinés à la phtisie. Au milieu de tout
cela ils aiment leur travail, et les petites filles surtout
sont étonnamment consciencieuses, et charmées, à l'occasion, de
montrer leurs petits talents; une classe qui est à la couture
nous récite tout d'une voix une poésie, et le fait bien, avec des
modulations justes; elles y mettent leur amour-propre, comme à
conserver propre leur tricot dont elles ont le plus grand soin.
L'enseignement dans toutes les branches est excellent, rien n'est
négligé, et je traverse une pièce où une vingtaine d'enfants sont
occupés à faire des mouvements de gymnastique, mais qu'ils doivent
être las!