Un point, c'est tout, ce qui en matière familiale arrête en

France les espérances et les désirs, n'a pas cours là-bas, et les

vies ne se trouvent pas figées dans une stérilité prématurée;

la démoralisation là-dessus arrive rapidement, mais les effets

n'ont pas eu encore le temps de se faire sentir, les livres de

Dickens sont toujours en grande faveur, et l'on sait combien

il aimait plaisanter sur l'accroissement de la famille, sur la

_garde_, sur le _baby_, et avec quelle joviale honnêteté il s'en

acquitte en toute circonstance sans que jamais le reproche d'être

inconvenant ait été élevé contre lui: la bonne nature n'a pas

perdu en Angleterre, dans ce pays pudibond, ses coudées franches

dès qu'il s'agit de _l'amour légitime_; le grotesque est d'essayer

de faire croire qu'on n'en connaît pas d'autre,--mais le vice

et la débauche n'ont pas heureusement le droit de se proclamer

_gaîment_. Une misérable classe de femmes a reçu un nom qui la

caractérise: «des infortunées»; on a substitué cette épithète à

l'insulte et cette désignation est à la fois humaine et morale; le

dernier degré de la dégradation humaine, le marché de la pauvre

créature, affamée, abandonnée, misérable et ivrogne sans doute

est qualifié d'_infortune_, et il n'en est pas sous le ciel de

plus poignante; la vue de certaines silhouettes dans Holborn, ou

un soir brumeux dans Oxford Street, est déchirante, pour qui a un

cœur et de la pitié.

Un samedi soir, cet hiver, à un coin de rue, un homme prêchait,

prêchait après un prélude musical, sur un orgue portatif, qu'on

trimbalait à travers les rues boueuses, noires et tristes; à une

devanture de marchand de poissons, le gaz étincelait, éclairant

toute la scène; quelques personnes respectables écoutaient debout

le prédicateur improvisé; au milieu d'elles, deux _infortunées_,

avec leurs horribles chapeaux défraîchis, et tous les honteux

stigmates du vice sur leur visage, se tenaient silencieuses

et recueillies, et si même d'une façon baroque une parole de

compassion et d'espoir est tombée sur leur cœur, le petit orgue

portatif aura fait une œuvre de charité.

X

FANATISME--PORTRAITS--ACTRICES

Je suis de plus en plus frappé. Combien l'âme de ce peuple est

jeune avec une susceptibilité inouïe aux choses extérieures.

C'est par l'œil qu'on l'atteint, et je ne crois pas qu'il soit

possible d'être plus suggestible. Il apporte à toutes ses actions

une sentimentalité particulière qui est d'un poids immense sur la

masse et dont il est facile de jouer. D'un autre côté il paraît

presque fermé au sens du ridicule, et a une pudeur d'un genre

spécial qui supporte sans sourciller des images et des situations

qui mettraient immédiatement le Français en gaîté. Cette naïveté

cependant n'est nullement de la bonhomie, c'est plutôt une sorte

de vision rétrécie. L'Anglais traverse moralement une crise aiguë

d'émancipation, il faut étudier cela de près pour en mesurer toute

la portée, et se rendre compte de quelles bandelettes pesantes

l'esprit puritain avait enserré l'être humain, quelle petitesse et

quelle sécheresse en étaient résultées.

Le protestantisme n'étant en somme qu'une forme particulière du

suffrage universel a mené au pire esclavage intellectuel et moral,

celui exercé par la masse ignorante et fanatique sur les êtres

plus libres. Il y a moins de cinquante ans un Anglais pouvait

être puni pour n'avoir pas été le dimanche à l'église ou à la

chapelle. Telle était la liberté religieuse! et à une époque

encore plus rapprochée la cour ecclésiastique avait théoriquement

le droit de le frapper pour inceste ou incontinence.

Aussi dans cette atmosphère ambiante on n'imagine pas ce

qu'étaient les familles à code étroit: la mère de Ruskin, par

exemple, ne lui a jamais permis un jouet, pas même à trois ans,

ceci par scrupule religieux; mais son mari voyageait assidument

pour placer les vins de la maison dont il était l'associé, et

cette conscience timorée ne s'est jamais demandé si la vente sur

une grande échelle de cognacs et autres spiritueux n'avait pas des

résultats plus inquiétants pour l'âme d'autrui que la possession

d'un polichinelle pour celle d'un enfant de trois ans. Et Ruskin

fait du culte du beau un dogme et a des milliers de disciples;

néanmoins sa vision intérieure, si élevée qu'elle soit, a conservé

quelque chose de la première déformation que son esprit a subie.

De milieux semblables sont sortis les fanatiques arriérés dont

ce pays libre possède une remarquable collection, ce sont les

fanatiques de mots et de formules auxquelles ils attachent un sens

particulier, et qui fait qu'aujourd'hui encore il y a des hommes,

raisonnables sur d'autres points, qui écrivent aux ministres

pour leur soumettre une résolution qui tendrait à éloigner les

catholiques des fonctions de l'État; on est obligé de leur

répondre sérieusement: «Qu'il ne résulte pas de ce qu'un homme est

catholique il soit _nécessairement_ un sujet déloyal ou un mauvais

citoyen», mais cela demeure un article de foi dans un certain

monde de religionnaires.

Le journal _the Truth_ s'est fait une spécialité de relever et

de signaler les cas les plus flagrants d'intolérance religieuse,

ils dépassent tout ce qu'on peut imaginer, et paraissent presque

incroyables à la fin du XIXe siècle. Par exemple: une dame est

excommuniée publiquement par une _église libre_ parce qu'elle

a assisté à des bals; un ministre évangélique adresse à un

individu qui n'était nullement son paroissien une lettre dénonçant

l'abomination qu'il a commise en allant _en bateau_ le dimanche.

La crasse des _sabbatarians_, comme dit le directeur du _Truth_,

est d'une épaisseur qu'on ne conçoit pas, et c'est une œuvre

de lumière que de signaler à la vindicte publique les pires

absurdités; elles vont jusqu'à appeler en justice un barbier et

ses clients matineux du dimanche.

Il y a quantité d'autres traits à l'avenant, sans intérêt en

eux-mêmes, mais indiquant un état moral latent en lutte avec

des aspirations vraiment libres, qu'il faut connaître pour

s'expliquer le singulier mélange qu'est l'Anglais contemporain,

car une pareille compression morale se paye et le génie même

de la race en a été altéré. Il en est résulté une tournure

d'esprit très particulière, à la fois enfantine et pompeuse. Pour

obéir ou paraître obéir aux conventions acceptées de connivence

universelle, il a fallu nécessairement hausser le diapason

naturel; aussi la vraie et parfaite simplicité, celle qui fait

l'aisance et la liberté des races latines ne se rencontre nulle

part. Et de cette contrainte continuelle vient cette timidité

apparente de l'Anglais, qui n'est pas timidité mais un certain

guindage d'esprit qui lui est demeuré de ses ancêtres puritains.

L'Anglaise en général est très maniérée, et cela dans toutes les

classes; écoutez-les parler de leurs voix modulées douces et

lentes, elles paraissent trouver à articuler une sorte de plaisir

physique, et savourent leurs mots comme un bonbon, pesant sur les

syllabes, et la plupart du temps se servant de mots très forts

pour exprimer des idées très ordinaires; en général passionnées de

conventions, vraies sans être franches, quoique sous ce rapport

il y ait grand progrès depuis quelques années, mais seulement

pourtant dans un monde d'exception.

Au point de vue de l'ordre d'idées qui plaît à la foule; parce

que, bien entendu, il n'est jamais question de l'élite, mais de

cette masse moutonnière et flottante qui n'est qu'un reflet, les

expositions de tableaux apportent des documents probants.

En toute circonstance, d'abord, ici plus que partout ailleurs,

éclate jusqu'à l'évidence la proposition biblique qu'il n'est

pas bon pour l'homme d'être seul; on demeure étonné de la

quantité de _couples_ qu'on rencontre partout, au Parc aux heures

fashionables, dans les rues et parmi la foule. Aux heures où chez

nous les meilleurs ménages tireraient chacun de son côté, l'homme

et la femme ne se séparent pas; donc, ce qui les intéressera

d'abord et toujours, c'est le développement du sentiment conjugal,

et tout ce qui s'y rattache. On pourra ressasser jusqu'à satiété,

il ne se lassera pas. Le sujet du tableau sera donc le point

principal, et il faut que ce sujet soit banal et sentimental pour

plaire complètement. D'un autre côté, le _nu_ artistique paraît

exciter une sorte de crainte salutaire; il y a, par exemple, à

la Royal Academy, une Circé vue de dos, et il est vraiment drôle

de constater le vide qui se fait autour du tableau sur lequel on

se contente de jeter des regards détournés. Et il ne faut pas

s'imaginer qu'il n'y a là que la manifestation hypocrite d'une

fausse pudeur; non, il y a une indifférence réelle pour ces sortes

de sujets. Tout ce qui est abstrait, tout ce qui n'est que lignes

et pure beauté les laisse indifférents. Leur président le sait

bien, lui qui est un vrai Latin de la Renaissance; il ne leur

fait aimer les nobles créations de son génie qu'en les revêtant

pour le besoin de la cause d'un intérêt à part de l'œuvre. C'est

Corinne de Tanagra, c'est «l'Adieu», c'est la mère des Macchabées

défendant le corps de ses fils. Il est curieux de voir le nombre

de tableaux qui sont le développement ou l'illustration de

vers ou d'un texte de la Bible; mais presque toujours une idée

immatérielle préside, c'est un proverbe: _La fortune favorise

les audacieux_; ou encore: _La fleur qui était une vie, la vie

qui était une fleur_; ou encore: _La vertu et la paix se sont

embrassées_; ou bien: _Alors la voix silencieuse répondit:

Regarde dans la nuit, le monde est vaste_. Nous aurions dit tout

bêtement, je crois, «effet de nuit». Parfois c'est du latin qui

sert d'épigraphe; il y a même du français, et comme poésie bien

moderne celle de Béranger. Et tout cela, en somme, est très doux

et très humain; ainsi leurs paysages ont un caractère tout à fait

spécial, ils sont rarement la chose simple et vue, mais plutôt

une synthèse donnant une idée morale du pays et évoquant presque

ceux qui l'habitent. Ce sont des paysages en trois volumes, si je

puis m'exprimer ainsi, contenant une foule de choses très vraies

et cependant idéalisées. Toujours on sent l'extrême recherche;

même dans la peinture des fleurs, ce n'est pas cette libre et

spontanée reproduction de la beauté voluptueuse des fleurs; il

y a une minutie et une attention pour plaire aux disciples de

Ruskin qui voit un monde dans une feuille de lierre. Ici toujours

la secousse a besoin d'être plus forte. Pour nos esprits, il en

résulte une espèce de fatigue causée par la multiplicité des idées

évoquées, et c'est un repos de se tourner vers les portraits:

il faut les bien étudier, car ils en disent long. Pour moi mes

préférences vont sans hésitation à ceux des femmes d'un certain

âge, non pas de vieilles femmes tout à fait, mais de celles qui

sont entrées dans la période déclinante de la vie et en ont

accepté les stigmates. Ce type charmant n'existe presque plus chez

nous, où une sorte d'horrible jeunesse persistante devient la

parure de rigueur jusqu'à soixante-dix ans et plus; il y a dans

ce genre des portraits exquis, celui de lady Fitzwilliam entre

autres, dont l'ajustement est d'une dignité et d'un goût parfaits;

avec ses deux fanchons de dentelle, une blanche et une noire, sur

ses cheveux gris, son visage sans rides, sa robe à teinte douce,

sa mante de soie, elle est délicieuse et un pareil ajustement est

en soi un enseignement moral.

On vieillit bien en Angleterre, l'être humain conserve peut-être

moins de façade, fait illusion moins longtemps, mais garde une

sorte de fraîcheur comme une sève non épuisée; cela concerne

la génération qui était jeune il y a trente et quarante ans;

je ne sais s'il en sera de même de celle qui arrive et qui est

si éloignée de la simplicité sous quelque forme que ce soit.

Les portraits d'hommes sont peut-être moins caractéristiques,

cependant voici le prince de Galles avec son air à la fois royal

et indolent de prince débonnaire; il est en costume de Cour, la

jarretière d'or au genou, et un gardénia au revers de l'habit,

par-dessus son étoile du Bain! Ce gardénia, s'alliant aux plaques

et aux grands cordons, dit l'homme; son fils a déjà l'air plus

vieux que lui, avec de gros yeux et une figure un peu tragique,

comme il convient à un souverain pour le XXe siècle qui ne sera

probablement pas agréable.

Pour expliquer l'espèce de bouleversement moral particulier qui

s'est accompli depuis vingt ans dans la société anglaise, il

ne faut jamais perdre de vue qu'il y a eu là comme une poussée

soudaine vers l'affranchissement et qu'il a fallu vraiment

beaucoup de courage aux premières personnes qui se sont avisées

d'être un peu sincères avec elles-mêmes. Seulement, le manque

de mesure, ce je ne sais quoi de délicat qui constitue le tact

des races plus fines faisant défaut, on a dépassé le but, et

très inconsciemment la femme à la mode et élégante a adopté des

allures qui frôlent le genre douteux; des choses qui choqueraient

en France l'honnête femme, l'honnête femme ici les a faites

siennes sans un instant de scrupule. Londres est maintenant

rempli de spécialistes pour la beauté, et on trouve dans Bond

Street des officines _ad hoc_ qui sentent le mauvais lieu; on

n'y pense pas, et personne n'est choqué. L'Anglaise moderne

à la mode est véritablement folle de son corps; c'est autre

chose, c'est beaucoup plus grossier que l'élégance affinée et

raffinée des vraies mondaines, l'animal humain est beaucoup

plus ouvertement débridé, et, du reste, leur pudeur est si

particulière qu'elle supporte, en toute innocence, j'aime à

le croire, ce qui suggérerait chez nous les pensées les moins

innocentes. Ainsi, en ce moment, le grand acteur Irving joue

Becket. Ellen Terry, l'étoile féminine, une créature d'un charme

vraiment subtil et voluptueux, personnifie Rosamonde. Eh bien,

ses embrassements publics avec son royal amant sont positivement

embarrassants; elle est vêtue d'une robe de gaze qui a la

légèreté de l'aile de papillon et elle se colle à lui, et elle

le baise à pleines lèvres, et elle lui caresse le visage de ses

mains blanches. Or l'acteur Terriss, qui figure Henri II, est un

gaillard particulièrement plaisant à regarder, et il répond très

cordialement aux effusions de sa belle maîtresse... Ils sont

dans le mystérieux labyrinthe où il la tient cachée; à un moment

donné il s'assied sur une marche, et elle s'assied entre ses

jambes franchement, la tête contre sa poitrine, et se retourne

pour l'accoler... Cela est extrêmement vrai et bien rendu... mais

je trouve cela prodigieusement suggestif, et malgré cela il n'y a

pas un sourire sur les lèvres, personne ne bronche, et les jeunes

filles ouvrent leurs yeux candides.

Cette Ellen Terry incarne bien ce mélange de poésie et de

sensualité cachée de l'âme anglaise; elle a une voix d'une douceur

et surtout d'une jeunesse incroyable, c'est une voix innocente,

comme son rire qui est celui d'une enfant, et elle va et vient sur

la scène avec une légèreté un peu fatigante, mais dont la candeur

apparente lui permet de se pâmer sans scandaliser personne. Et

dans cette scène particulière il est même impossible de présumer

l'innocence des baisers échangés, vu qu'entre eux les deux amants

tiennent, visible à tous les yeux, un bel enfant né de leur

tendresse. L'esprit anglais s'est merveilleusement apprivoisé sous

ce rapport particulier; on a joué récemment à Londres, avec un

immense succès, deux pièces à sujets équivoques. L'une, _A woman

of no importance_, nous montre la victime honnête et malheureuse

d'une séduction. Le séducteur, bien entendu, est un lord; il se

trouve en présence de sa victime et du fils qu'il ne connaît pas.

Rien de bien nouveau dans cette situation; mais ce qui l'est,

c'est que la femme séduite puisse paraître très intéressante et

avoir sans réserve toutes les sympathies. Lorsqu'elle raconte à

son fils, comme celle d'un tiers, sa propre histoire,--«il lui

avait promis le mariage, etc.,»--le fils trouve, le vrai mot de la

situation en répondant: «Elle ne pouvait pas être _tout à fait_

une _nice girl_.» Cette expression _nice_, qui en anglais veut

dire à la fois bon et dans le sens moral _délicat_, est absolument

à sa place; et moi je suis de l'avis du fils, car la personne

séduite n'était, dans le cas représenté, ni pauvre ni abandonnée;

elle a beau porter une robe noire en signe de désolation, son très

vilain séducteur la rappelle cependant au sentiment vrai de la

réalité lorsqu'il se permet de lui dire qu'après tout elle a été

sa maîtresse; elle le gifle alors avec un entrain qui aurait été

plus à propos lorsqu'il l'offensait moins platoniquement.

La pièce a le plus grand succès, comme aussi _la Seconde madame

Tanqueray_, qui est une sorte de baronne d'Ange remariée et dont

le passé très encombré est d'une nature sur laquelle ne peut

planer le moindre doute. Et _la Seconde madame Tanqueray_ va

aux nues; et notez, détail amusant, que les actrices feignent

d'accomplir presque un sacrifice en représentant des personnes

d'une vertu douteuse. Ce sont elles-mêmes des personnes si

impeccables, invitées à Marlborough-House et faisant des cadeaux

familiers aux princesses qui se marient! L'ex-Marie Wilton

qui, il y a vingt-cinq ans, sur ses économies personnelles,

avait acheté «le Prince of Wales Theatre», y paraissait en

travestissement masculin dans les burlesques qui faisaient la

spécialité de la maison et y dansait des pas accentués, est

devenue, sous le nom de madame Bancroft (elle a épousé un acteur

de sa compagnie), une personne qui monte sur les planches avec

condescendance; et, ayant eu dernièrement un accident de voiture,

la reine a fait demander de ses nouvelles.

Le bon sens français ferait justice de pareilles affectations,

rendant à chacun son dû, n'enlevant rien aux qualités réelles que

possèdent bien des femmes de théâtre, mais établissant des nuances

selon la justice et la vérité.

C'est cette espèce de promiscuité qui a gâté et gâtera totalement

le ton de la société anglaise, et sous ce rapport l'austérité

ancienne de la vieille reine est à regretter.

XI

THÉÂTRES

Il est intéressant de voir les Anglais au théâtre chez eux et

d'observer comment ils s'y amusent; assurément charbonnier est

maître de se divertir à son gré, seulement qu'on nous permette de

rire, et que jamais, au grand jamais, ces gens-là ne viennent nous

faire la morale.

On donne en ce moment au Haymarket un drame: _le Tentateur_,--qui

est bien la production la plus complètement immorale qui se puisse

imaginer!

Dans un pays où il y a seulement quinze ans on n'aurait pas osé

_nommer_ le diable (le seul Lucifer de Milton avait ses entrées

dans la société polie), on écoute aujourd'hui avec complaisance

l'apothéose de l'esprit du mal!

L'auteur de cette œuvre est le poète Jones, disciple et

continuateur de Swinburne, et le diable tel que son imagination

l'a conçu, et tel que l'incarne avec une délectation évidente un

acteur à la mode, est un personnage parfaitement répugnant.

Vous souvenez-vous de Faure dans le rôle de Méphistophélès? Quel

diable rablé et militant; était-il assez solide dans son pourpoint

rouge, avec ses grands sourcils en cornes sur le front, sa

moustache sombre, et son apparence de diable bon vivant, c'était

bien messire Satan tel que le comprenaient les simples esprits du

moyen âge; un reître paillard, mais au fond moins désagréable que

sa réputation; bref une honnête femme (pourvu bien entendu qu'elle

n'y succombât pas), aurait pu avouer avoir été tentée par ce

diable-là; dans sa partie il était vraiment extrêmement ragoûtant

et les grands et triomphants éclats que lui prête la musique de

Gounod n'ont rien de malsain, au contraire.

Voyez après cela le tentateur du Haymarket vêtu de couleurs

presque sombres; pâle comme la mort, la paupière affaissée; c'est

le diable des épuisés et non des vivants.

Il règne dans cette pièce une volupté visible à mêler les choses

saintes aux choses impures; ce n'est pas cette libre gaillardise

d'un Boccace, par exemple, qui entremêle dans ses récits les

choses d'amour aux choses et aux gens d'Église, et le fait parfois

avec une étrange liberté, sans pourtant qu'un seul instant la

pensée d'un sacrilège voulu se présente à l'esprit, tandis

qu'au contraire c'est l'impression qui se dégage de l'œuvre du

poète anglais, qui semble s'être appliqué à raffiner dans la

profanation. C'est en plein XIVe siècle, âge d'amour et de foi,

à Cantorbery, _la ville sainte_, dans un couvent, que se déroule

l'action. Certes l'idée de faire accompagner un pèlerinage par

messire Satan n'avait rien d'irréalisable; il y a de bonnes

tentations, des tentations très charnelles, peut-être, mais qui

ne feront voiler la face à personne d'esprit sain. Mais les

suggestions de ce blême démon, ses tirades sur le péché, les mots

et les actes qu'il souffle à l'oreille sont d'une autre frappe.

Quand on l'a écouté trois heures durant, on conclut que les

Anglais sont des gens prodigieusement endurants, car les injures

dont le poète les accable (et il s'adresse nominativement à ses

compatriotes, hommes et femmes), la boue dont il les barbouille,

surpasse ce qu'on peut croire! J'avoue que je regardais autour de

moi et que j'écoutais, attendant le coup de sifflet qui n'aurait

pas été volé! Pas du tout, aux moments les plus forts, des

sourires, aux autres l'immobilité, cette immobilité de ruminant

qui est si trompeuse, oh! oui, trompeuse. J'avais à côté de moi

un de ces ménages ultra-respectables devant lesquels on oserait à

peine insinuer que les enfants ne se font pas par l'oreille, ils

ne bronchaient pas! Et il est impossible d'aller plus loin dans

la crudité de l'expression; c'est la _débauche triste_, la plus

horrible de toutes.

Il y a actuellement quelque chose de tout à fait malsain dans un

côté de l'esprit anglais, et la production et le succès de cette

pièce en sont un exemple frappant, car elle est _très douloureuse_

dans ses tirades érotiques. On y trouve tout ce qui constitue

les symptômes morbides régnants, à commencer par cette passion

presque désordonnée pour le décor et la couleur, mais il faut

avouer que l'ensemble pour les yeux est exquis, avec çà et là,

cependant, d'éclatantes fautes de goût. Il y a au premier acte une

cour intérieure d'auberge moyen âge, l'auberge de la Fleur-de-Lis,

avec son cadran solaire au centre, et sa porte charretière ouverte

sur la campagne, qui est une pure merveille. La tonalité des

costumes dans ce décor est étonnante, elle est feuille morte, sauf

pour l'habillement de celle qui représente le seul personnage pur

de la pièce (sacrifié bien entendu).

Les deux actrices incarnant les deux héroïnes sont physiquement

et plastiquement parfaites. Lady Isobel, qui tout à l'heure sera

amoureuse comme une louve est une vraie figure de missel, avec son

chaperon sur ses cheveux roux et son long voile; l'autre, lady

Avis qui est réservée à l'abandon; dans une sorte de robe blanche

de Beata, avec un long manteau bleu, ses cheveux d'or couverts

en partie d'une résille, et au sein deux marguerites à cœur noir

est charmante à regarder et douce à entendre; mais qu'il est donc

singulier qu'à l'heure actuelle les Anglais ne se figurent plus

la pureté et la tendresse qu'accompagnées d'une sorte de veulerie

molle. C'est un peu l'école de Terry qui est _trop tendre_ pour

nous autres impurs Latins! Chez nous on peut être amoureuse et

même passionnée sans, physiquement et moralement, être réduite

à une sorte de gelée qui frémit à tout! Plus la vraie Anglaise

se masculinise, et elle est, je crois, arrivée à la limite du

possible dans cette voie, plus sur la scène paraît un type

artificiel d'une fadeur égale à celle des couleurs mourantes qui

sont si admirées. L'amour ainsi compris cesse d'être un sentiment

naturel et devient une maladie, presque une dépravation. Et

lorsqu'on regarde et qu'on écoute le prince d'Auvergne et la belle

lady Isobel dans leurs scènes d'amour, et qu'on se souvient qu'il

y a un lord Chamberlain qui a interdit _la Paix du ménage_ avec la

chaste Bartet, on ne peut se défendre de penser que cela est d'une

bouffonnerie assez réussie!

La presse anglaise, toujours si éloquente lorsqu'il s'agit de

flageller l'immoralité du théâtre français, a accueilli avec

bienveillance _le Tentateur_, la presse honnête lui a souhaité

une longue et prospère carrière! Est-ce aveuglement? est-ce

connivence? J'avoue que je suis embarrassé pour me rendre compte

d'un état mental aussi extraordinaire: est-ce peut-être pour

donner raison au diable de Jones qui assure que la race des

hypocrites pullule dans cette île mieux que partout au monde; je

laisse à d'autres le soin de le décider, j'observe, je constate et

je dis.

* * * * *

Notes sur Londres · 第 6 / 9 段