Donc, aujourd'hui, c'est un fait accompli; une armée de

travailleuses existe côte à côte avec celle des travailleurs du

même âge; dans les compétitions intellectuelles elles ont accompli

des merveilles, égales et souvent supérieures[3],--mais où cela

mènera-t-il efficacement? à bien peu, je pense, relativement à

l'effort; la véritable valeur de la supériorité intellectuelle

pour la femme consiste à pouvoir la transmettre avec son sang.

Celles que leur éducation ou leurs capacités empêchent d'aspirer

aux études supérieures ont cherché ailleurs, et un nombre

extrêmement considérable a trouvé un débouché dans la profession

de garde-malades (_nurses_). Elles sont depuis quelques années

une des curiosités des rues de Londres, où on les rencontre à

toute heure, dans leur habillement simple et commode qui n'exclut

pas une certaine coquetterie, et pour la plupart elles ont des

figures sympathiques; ces femmes-là étaient créées pour être les

épouses dévouées d'hommes pauvres et courageux; les patientes

mères de famille nombreuse; mais les hommes aussi de plus en

plus craignent la lutte, et commencent à questionner le droit

de mettre au monde des êtres qu'ils ne sont pas sûrs de pouvoir

nourrir; alors au lieu de rester au foyer domestique occupées à

faire des ouvrages inutiles, ou même leurs robes, une petite armée

de vaillantes s'est répandue dans les hôpitaux pour apprendre à

panser les plaies et à soigner les vieillards et les enfants.

Quelques-unes sont affiliées entre elles dans des ordres quasi

religieux, d'autres sont purement laïques; toutes dans une mesure

voient leur avenir assuré dans cette existence de labeur, mais

non pas de renoncement, car elles apportent à leur tâche un

singulier mélange d'abnégation et de besoin de bien-être; c'est

un métier comme un autre, mais qui donne la considération et

l'indépendance. Une fois leur tâche accomplie elles se croient

le droit de réserver leurs goûts personnels. C'est un surprenant

spectacle dans une société corrompue de voir aller et venir avec

la plus absolue liberté tant de filles jeunes, d'aspect agréable

et de bon renom, elles ont en général une décision marquée dans

les mouvements et une clarté de regard très attrayante.

[Note 3: Miss Fawcett, admise aux examens de l'Université à

Cambridge, ne pouvant conquérir un grade, mais seulement être

_placée_, le fut au _dessus_ du _senior Wrangler_.]

Leur costume est à la fois pratique et seyant; leur petite capote

noire ou bleu foncé encadre parfaitement le visage, les brides

blanches lui donnent presque de l'élégance, et le voile de gaze

épaisse qui pend derrière n'est pas sans grâce, leurs robes de

coton clair et le tablier blanc qui s'aperçoit sous le manteau

long d'alpaga conviennent parfaitement à leur genre d'occupation.

Toutes ont l'aisance de femmes qui portent un habillement toujours

pareil, auquel naturellement on ne songe plus. Je prévois que

d'ici quelques années la _nurse_ sera une héroïne favorite dans

les romans; naturellement comme dans toute chose humaine il y a

des côtés faibles, et toutes les corporations de _nurses_ ne sont

pas en même considération, il y a de l'ivraie et du bon grain,

mais le bon grain domine.

A côté d'elles agissent les indépendantes, et elles sont

nombreuses aussi, il n'est pas de question qu'elles n'abordent.

Lorsqu'il a été question de régir la prostitution des femmes

mariées, des femmes non mariées n'ont pas craint de se mettre en

évidence, d'organiser des meetings, d'écrire des lettres destinées

à la publicité, là où une honnête femme en France se serait

abstenue par instinct, ou une femme non mariée n'aurait pas rêvé

d'intervenir, en Angleterre, elles ont tout affronté, et dans un

ordre d'idées absolument honnête assurément, discuté publiquement

ces honteux et tristes sujets.

Des jeunes filles appartenant à d'honorables familles, elles-mêmes

irréprochables et toutes zélées pour le bien, se découvrent de

bien particulières vocations; l'une d'elles, depuis des années,

a celle de moraliser les soldats; elle provoque des réunions, et

elle leur prêche sur _toutes sortes de sujets_;--une autre fait

une œuvre pareille parmi les marins; elle la poursuit eux absents,

leur écrivant; ces lettres, d'abord adressées à quelques-uns

qu'elle connaissait et encourageait personnellement, devinrent

bientôt un objet d'envie pour ceux qui n'en recevaient pas; cédant

à des sollicitations touchantes, elle écrivit à des inconnus,

maintenant elle a étendu sa sphère, et ses lettres sont une sorte

de publication aimée et désirée par les matelots. Certes, l'œuvre

est bonne, et sans nul doute produit des fruits excellents; mais

le côté scabreux, le côté hardi subsiste néanmoins, et laisse

dans nos esprits plus timorés une impression qui est presque du

malaise. L'éducation, qui, en France, nivelle tout de bonne

heure, rend presque impossible de semblables manifestations;

où est même la femme philanthrope, qui entreprendrait la tâche

qu'a assumée Miss Octavia Hill pour l'amélioration des logements

pauvres, qui, tout en faisant un bon placement, poursuit une

œuvre admirable, sans fausse sentimentalité, sans défaillance, et

qui en a eu seule l'idée et l'initiative? les âmes d'une trempe

exceptionnelle deviennent chez nous, ou des fondatrices d'ordres,

ou se perdent dans quelque ordre déjà florissant, qui offre une

pâture à leur zèle; mais l'action solitaire et orgueilleuse est

essentiellement anglaise, on en pourrait multiplier les exemples;

cependant ces œuvres personnelles sont en même temps frappées

d'une sorte de stérilité, et n'ont pas la faculté d'expansion

et de fécondité que présentent les œuvres faites en commun. Le

flambeau qui ne se passe pas de main en main risque de s'éteindre

promptement.

* * * * *

L'humilité et l'anonymat voulu, pratiqué en France par les femmes

riches et en vue qui se dévouent au service des pauvres, n'est

pas de mise chez les Anglaises. Une femme très zélée pour le bien

(lady Jeune) dont le nom se trouve mêlé à une quantité d'œuvres en

tire une notoriété qui la met à la mode et rend ses soirées plus

recherchées; son salon sert à ses pauvres, et ses pauvres à son

salon, c'est une réclame bien entendue, mais enfin une réclame.

Seulement comme on est en Angleterre beaucoup plus cabotin que

l'on ne l'est en France, cela passe, et même cela ne choque

pas. Ce serait une trop longue énumération à faire que celle

des œuvres entreprises par des femmes seules, qui ne renoncent

cependant en rien à leur vie mondaine; des jeunes filles mêmes,

pour peu qu'elles aient passé la première jeunesse, n'hésitent

pas devant les responsabilités, et vont de l'avant avec un aplomb

imperturbable. D'autres plus égoïstes s'occupent de leur propre

développement, les unes se donnent aux mathématiques, aux langues

mortes, et se prennent infiniment au sérieux; les voilà heureuses

pour toujours dans la conviction d'une supériorité incontestable;

d'autres, même dans de hautes et enviables situations sociales, se

consacreront corps et âme à l'organisation et à la direction d'un

orchestre féminin.

D'autres encore, dans un rang intermédiaire, donneront des

conseils de goût, révélant un génie véritable pour indiquer

comment on peut accomplir des prodiges avec rien; et le bonheur

consiste à communiquer cela aux autres; il y a une duchesse qui

ne peut faire une cure, se promener dans un parc, constater un

changement de saison, sans offrir ses impressions intimes au

public; l'Anglaise a toujours besoin de répandre ses convictions

dont une miséricordieuse Providence lui permet de ne jamais

douter. Une autre (lady Habberton) a tout bonnement entrepris de

réformer l'habillement féminin et de faire adopter le pantalon

(Voile ta face, ô chaste Albion) par les deux sexes; sur ce sujet,

elle multiplie les conférences, elle écrit, elle organise des

expositions. Elle prêche d'exemple depuis des années, sans grand

succès, mais cela lui procure une notoriété, des admiratrices et

une occupation. Les maris ont, en général, la sage inspiration

de ne pas s'opposer à ces expansions; et toutes ces agitations

ne sont pas inutiles; peu à peu, des idées justes s'imposent,

des vérités méconnues se font jour. Aujourd'hui, la femme mariée

anglaise possède le précieux privilège d'être _maîtresse_ de

l'argent qu'elle gagne personnellement, et, réciproquement, le

mari a celui de ne pas être obligé de reconnaître les dettes

inconsidérées de sa femme. On pense ce qu'il a fallu d'efforts et

de luttes pour arriver à ce résultat; la chose n'intéressant que

les femmes, les femmes seules pouvaient l'obtenir; et enfin, à

force de remuer l'opinion publique, elles y sont parvenues; elles

sont aujourd'hui membres des «Boards» qui régissent les paroisses,

c'est-à-dire chaque commune de Londres, et les biens des pauvres

appartenant à cette paroisse; elles sont appelées à faire là un

bien extrême, et soyez sûrs qu'elles n'y failliront pas, qu'aucune

question ne leur fera peur et qu'elles travailleront avec un

zèle et une persévérance que peu d'hommes imiteront. Et à une

époque où la lutte pour la vie est devenue si âpre, il est heureux

que des femmes aient en elles ce fond d'énergie, de courage, de

persévérance, qu'elles transmettront à leurs fils avec leur sang.

* * * * *

Le champ de l'activité de l'Anglaise est, dans toutes les classes,

beaucoup plus étendu que celui de la Française.

Dans les rangs élevés, elle ne se confine pas au rôle décoratif

et est tout à fait la compagne et l'aide de son mari; elle n'a

pas, heureusement pour elle, cette élégante paresse d'esprit qui

l'empêche de s'intéresser aux questions politiques, agronomiques

ou locales; elle s'occupe de tout cela; s'y passionne, a des

idées à elle qu'elle défend, qu'elle propage, qu'elle applique.

Les privilèges sociaux, encore très réels en Angleterre,

sont accompagnés d'obligations auxquelles on ne tente pas

d'échapper. Une grande dame fondera, dans le village qui dépend

particulièrement d'elle, une bibliothèque, des classes du soir

où l'on enseignera aux adultes des arts d'agrément, comme le

découpage sur bois; la princesse de Galles possède à Sandringham

une de ces écoles. On s'efforcera de procurer à cette plèbe,

qui est la clientèle, des amusements; on organisera des soirées

musicales, des conférences, et on paiera de sa propre personne. Le

besoin d'aliments pour l'esprit, de distractions pour les yeux est

aussi reconnu que le besoin de pain.

Il y a une société pour l'_embellissement_ des logis pauvres, une

autre pour leur procurer des fleurs; toutes ces œuvres occupent

nombre de femmes, entretiennent l'esprit public et la solidarité

humaine; ce sont, dans les journaux, d'incessants appels, et

toujours ils trouvent une réponse.

L'activité continuelle, physique et mentale est le grand ressort

de vie en Angleterre; ce n'est pas considérer vivre que de

végéter dans un isolement égoïste et placide; il faut faire

quelque chose; il faut, d'une façon quelconque, satisfaire cette

curiosité d'esprit. Imagine-t-on en France trois demoiselles de

bonne famille partant dans une petite voiture basse, traînée par

un poney acheté à frais communs, pour explorer ainsi un ou deux

départements. Cela se fait en ce moment même en Angleterre; elles

iront de la sorte indépendantes, libres et heureuses, portant

avec elles leur mince bagage, couchant dans des auberges où

elles n'étonnent personne, soignant leur poney, s'arrêtant pour

dessiner, pour jouir d'un site pittoresque, faisant une provision

de santé, de souvenirs, de contentement. On en a vu d'autres, ne

pouvant s'offrir le luxe d'un poney, entreprendre un voyage à

pied, l'accomplir, et d'après leur récit, y trouver un plaisir

extrême.

Et notez que ces sortes d'entreprises rencontrent immédiatement

des imitatrices, que tout ce monde, qui a plus de courage que

d'argent, trouve ainsi moyen de jouir de la vie, de la jeunesse,

et que bien entendu les réputations ni la vertu n'en ressentent

le moindre dommage; d'autres iront en tricycle! et, mon Dieu,

leur reprochera-t-on ce plaisir un peu excentrique? Quand on

pense à ce qu'est en France la monotonie, la tristesse affreuse

de la vie d'une fille de vingt-cinq ans à trente ans, sans

dot et appartenant à un milieu peu aisé;--si on compare cette

existence vide, sans objet, à l'existence qu'une fille de même

âge et exactement dans les mêmes conditions aura en Angleterre,

la différence est tout bonnement celle de l'esclave à la créature

libre;--le dévorant souci des parents qui ne marient pas leurs

filles, qui voient leur jeunesse se flétrir, leur gaîté s'en

aller, est inconnu en Angleterre; toute fille, même laide, même

sans un sou, ce qui est le cas du plus grand nombre, peut espérer

se marier; ne saurait-elle jouer que du tambour de basque, il est

possible qu'elle trouve un homme que cela charme, en tout cas, le

sentiment que cela peut arriver, qu'on n'excite ni étonnement ni

réprobation parce qu'à heure fixe le mari demandé n'a pas paru,

est en soi un bienfait inestimable.

* * * * *

Dans quelques années, si les exigences vont croissant et si

les mœurs sont les mêmes, le mariage deviendra en France une

_impossibilité_ pour des milliers de femmes; déjà cette pensée

planant dans l'air attriste des vies innombrables: c'est cela

dont meurt la France.

Une civilisation raffinée, et des instincts un peu grossiers,

comme cela se rencontrait à la Renaissance, comme cela se

rencontre en Angleterre, voilà ce qui fait des êtres forts,

puissants et téméraires; si les instincts se raffinent trop, si la

sensibilité s'exaspère, c'est le découragement et la stérilité.

IX

JEUNESSE ET VIEILLESSE

La vie est plus longue aussi en Angleterre non par le nombre des

années, mais par l'usage qu'on en fait; elle commence plus tôt, et

elle finit plus tard. L'éternel noviciat qui dévore en France les

plus belles des années viriles n'existe pas; un homme est un homme

à vingt ans, et à vingt et un, dans nombre de cas, il devient un

facteur important dans la société et le pays; non seulement on se

marie de bonne heure, mais les jeunes gens orphelins se trouvent

à leur majorité investis de la plénitude et de la réalité de

leur situation acquise que ne diminue pas le prestige prolongé

d'une mère douairière devant laquelle ils restent chez nous plus

ou moins petits garçons. Un jeune duc anglais, ou même tout

bonnement un jeune _squire_, devient à sa majorité le _maître_ et

le _chef_; la mère n'a plus qu'un rôle absolument effacé, l'âge

n'a rien à voir là dedans, ni le respect, ni l'affection; chacun

prend sa place sans conflit, et l'existence militante avec toutes

ses responsabilités, toutes ses charges commence pour l'homme, à

qui sa jeunesse n'est pas une sorte de brevet d'infériorité ou

d'incapacité comme cela est en France; un fils recueille de cette

façon non seulement l'héritage matériel, mais l'héritage politique

d'une famille, dont il devient, du vivant même d'un père, le

soutien et le continuateur.

Cette année, l'héritier du nom de Peel se présentait aux électeurs

de Marylebone (quartier de Londres): il a vingt-deux ans!

D'illustres amitiés l'accueillent aussitôt et l'encouragent; un

vieux vétéran comme Gladstone tend publiquement une main cordiale

au jeune homme, et salue comme un événement heureux l'entrée dans

la vie politique du petit-fils du grand Sir Robert Peel; la vie

publique commencée ainsi à vingt-deux ans se continuera sans nul

doute avec ardeur à travers l'existence entière, le pli sera pris;

celui de la lutte, de l'ardent intérêt pour les affaires du pays,

du travail, de l'attention, avant l'âge où en France un homme peut

_songer_ à se présenter aux suffrages des électeurs.--En même

temps, un octogénaire conserve sur ses concitoyens une autorité

que les années n'affaiblissent pas.--Il est assurément bon et

salutaire, qu'il y ait ainsi dans les conseils de la nation des

hommes de tout âge;--pour quiconque suit le compte rendu des

séances de la Chambre des députés et de celles du Parlement

anglais, il est impossible de ne pas être frappé de la différence

de ton entre les deux assemblées,--les plaisanteries du meilleur

aloi, les malices spirituelles, les citations opportunes des

auteurs de l'antiquité et les classiques anglais sont au Palais

de Westminster, choses journalières; il n'y a rien dans les

discussions du côté pédant et pédagogique de la Chambre des

députés--cela tient peut-être à ce que le membre de Parlement

anglais s'adresse toujours à une incarnation imaginaire de la

patrie qui est femme,--et au-dessus de laquelle plane la réalité

d'une autre femme qui est souveraine, et que le député parle pour

son électeur, la plupart du temps un assez vilain animal--et puis

l'un est payé, l'autre ne l'est pas, et, on a beau dire: cela

influe sur l'allure.

Et comme l'homme anglais conserve souvent jusqu'à vingt-cinq ans

une sorte de beauté presque féminine, il est encore plus frappant

de constater le rôle que la jeunesse joue partout; certes la chose

a ses inconvénients, et un jeune homme a d'immenses facilités

pour se ruiner, et pour faire, si le cœur lui en dit, un mariage

déplorable; il y a là-dessus de récents exemples tout à fait

concluants, mais qu'importe qu'un jeune débauché et une demoiselle

d'occasion forment à eux deux un ménage scandaleux: c'est fâcheux

assurément, mais on peut conclure qu'ils ne valaient pas cher,

et qu'en toute circonstance ce pair d'Angleterre n'avait pas en

lui l'étoffe d'un mari respectable; une jeune fille honnête l'a

échappé belle, et la «prospérité du méchant», selon la parole de

l'Écriture, ne surprend que ceux qui ne réfléchissent pas cinq

minutes de suite;--l'importance est secondaire, car un fait comme

celui auquel je fais allusion ne sera jamais qu'une exception, et

l'exception est comme le monstre, bonne à cacher, ou à exhiber

insolemment, mais sans influence sur les sains de corps et

d'esprit.--Ce qui est important, c'est un état social et des lois

qui répondent au vœu de la nature, qui demande l'union des êtres

jeunes, afin de procréer une race forte; il est bon, je dirai même

il est nécessaire, que beaucoup de mariages imprudents puissent

s'accomplir, car très certainement leurs conséquences ne seront

jamais comparables à celles de la séduction pour la femme et de la

débauche pour l'homme;--il est bon que le mot _amant_ soit encore

un mot honnête comme il l'est en Angleterre, et que les plus

violents instincts du cœur et des sens puissent se passer, pour

devenir légitimes, des effrayantes formalités dont le mariage est

entouré en France.

En Angleterre, l'homme qui se marie est censé jugé capable de

choisir sa compagne et de mesurer ses responsabilités;--il n'a

besoin du consentement ni de père, ni de mère, qui, là, ne

paraissent qu'à l'état de comparses, ou ne paraissent pas du

tout;--la vie en phalanstère familial n'existe pas, chacun vit

chez soi et pour soi, chacun s'occupe soi-même de garnir son nid

de duvet plus ou moins fin, et l'acceptation générale et tacite

des difficultés de l'existence rend pour tout le monde la chose

naturelle--ni l'homme, ni la femme n'attendent leur bien-être

d'une sorte d'intervention providentielle sous la forme des

parents. La jeunesse des fils ne se passe pas à espérer une dot

et à escompter des espérances, et la sollicitude des parents n'a

pas le lamentable résultat que nous voyons autour de nous, où tout

est calculé, comme si nous avions cent ans d'assurés et le reste

dans l'incertitude!--Le proverbe anglais «qu'il faut faire le foin

pendant que le soleil brille» s'applique aussi à vivre pendant

qu'on est jeune, et à ne pas attendre l'épuisement du combustible

pour mettre la machine en marche.

L'âge en Angleterre ne qualifie ni ne disqualifie; la vieillesse,

même illustre, ne donne aucune précédence, le plus sot petit

lord passera à table devant Gladstone, et le grand commoner le

trouve bon assurément, car il n'aurait eu qu'à le vouloir pour

ajouter un hochet à son nom;--mais c'est une orgueilleuse caste

que celle des gentlemen d'Angleterre, qui garde fièrement son

poste intermédiaire, et sait que son prestige ni son autorité ne

sont diminués par l'acceptation des distinctions aristocratiques

qui ont leur valeur et leur profonde signification.--L'égalité

n'existe même pas dans le mariage, et la femme conserve toujours

le rang que lui a donné sa naissance; par courtoisie, on a étendu

ce privilège jusqu'au veuvage, et une femme devenue qualifiée

par son mariage ne perd ni son nom ni son rang, même en prenant

un second mari, dont elle ne portera jamais le nom si, en

l'assumant, elle doit déchoir d'un cran, si léger qu'il soit. Cela

permet aux douairières à cœur brûlant de satisfaire légitimement

aux exigences de la passion, sans avoir le désagrément de quitter

un titre auquel on tient peut-être plus même qu'à la vertu, et

l'indulgence de la société anglaise pour ces sortes de fugues

morganatiques est admirable; la duchesse une telle, ou la comtesse

une telle, qu'on désigne par surcroît par leur nom de baptême,

afin de les distinguer de celles en véritable possession, voyagent

et dînent en ville conjointement avec monsieur X... qui est le

mari, comme il est nécessaire de l'expliquer aux étrangers. Il y

a dans la société anglaise une sorte d'impudeur naïve dès qu'il

s'agit du mariage; dans toutes les classes on se glorifie de

posséder un homme, et il est évident que les ménages moins unis en

France ont une supériorité très appréciable dans la décence, et

que les côtés grossiers du mariage ne sont pas aussi constamment

mis en évidence.

Il ne faut pas se dissimuler non plus que cette intimité

conjugale prolongée est le secret du ressort et de la vaillance

de l'Anglaise qui va sans regarder derrière elle au bout du

monde avec son mari; qui vit isolée, pourvu que ce mari soit

auprès d'elle, qui accepte avec gaîté les lourdes charges de la

maternité, car tout plutôt que de renoncer à l'amour; pour dire

les choses avec réserve, le Français et la Française abdiquent

de bonne heure dans l'intérêt de l'unique, ou des deux ou trois

enfants, qui sont pour eux l'objectif de l'existence; l'Anglais

ni l'Anglaise ne pensent pas un seul instant à s'effacer ou à

abdiquer pour leurs enfants; ils aiment la vie pour ce qu'elle

leur rapporte à eux personnellement, et le plus longtemps possible

lui demanderont toutes les satisfactions qu'elle peut leur

procurer, en quoi ils auront raison: on pratique excellemment en

Angleterre une partie au moins du noble conseil de saint Louis:

«Travaillons comme si nous devions vivre toujours»; quant à la

suite, «vivons comme si nous devions mourir demain», c'est une

autre affaire! Et rien de plus contagieux que la santé, si ce

n'est le découragement; malgré le climat, malgré la tristesse

des choses extérieures, ce grand courant de vie qui coule si

puissamment à Londres, entraîne et saisit même l'étranger; les

journées, les mois, les années sont toujours remplis jusqu'à leur

extrême limite.

Chez riches et pauvres, le même besoin reconnu de distraction,

de variété, de plaisir, car l'occupation intense devient presque

un plaisir, et dans ces grandes maisons de la cité où monte et

descend sans cesse l'ascenseur, qui permet la communication par

les toits; cette fourmilière humaine tout occupée de gagner de

l'argent y apporte l'entrain endiablé qui conviendrait à une

fête. La rage de se retirer et de se reposer, qui est la manie

du commerçant français, est inconnue à Londres; grâce au goût

général de dépense, à la curiosité toujours éveillée, le désir des

gains ne décroît pas avec les années, très souvent des hommes déjà

mûrs ont de tout jeunes enfants à eux.

Notes sur Londres · 第 5 / 9 段