et accepté cependant, de la femme dont l'existence s'écoule dans
le mystère du _home_; elle est au contraire, par excellence, la
femme du dehors; beaucoup plus, infiniment plus que la Française,
dont en Angleterre l'infériorité sous ce rapport particulier est
un article de foi! Voyez Londres, le _matin_ n'y existe pas:
le matin, avec ses heures sacrées pour le plus grand nombre
de Parisiennes; combien peu quittent jamais leur intérieur à
ce moment de la journée, et celles qui le font y mettent une
nuance; d'un consentement général, ces heures-là sont celles de
l'incognito mondain; la vie factice pour la majorité des femmes
n'a pas encore commencé; il y a une halte consentie et voulue
entre hier et aujourd'hui. A Londres, au contraire, dès dix
heures et demie la vie bat son plein, les voitures de maître
remplissent Bond street et Regent Street, les valets de pied
sont à leur poste, les femmes harnachées comme elles le seront à
quatre heures; les rues pleines de piétons, hommes et femmes de la
classe moyenne; celles qui en France ne songeraient pas à flâner
à pareille heure sont à bayer devant les immenses étalages qui
donnent l'impression d'une liquidation perpétuelle; tout ce monde
est dehors pour un temps indéterminé. Il y a chez nous, surtout
chez la femme, une sorte de probité morale à manger à certaines
heures et à y manger certaines choses; on ne peut en donner aucune
raison sérieusement valable, néanmoins j'imagine que ce détail
si insignifiant en lui-même a sa valeur et son importance. Il
existe pour l'honnête femme comme une pudeur à prendre ses repas
_chez elle_ et à heures réglées; l'Anglaise ne connaît rien de
tel, et elle se nourrit de la façon la plus incohérente. Tous les
pâtissiers-restaurants, toutes les crémeries (_dairies_), qui sont
une spécialité londonienne, sont bondés de midi à deux heures. On
en arrive à se demander si personne mange jamais chez soi, et il
est drôle d'observer ce que tous ces gens graves mangent.
La manie du recherché et du maniéré éclate même là; des choses
ordinaires sont triturées de façon à avoir un nom sonore et
une apparence distinguée: ce sont des petits pâtés, ce sont
des rissolés, ce sont des glaces! Quelle est la bourgeoise qui
songerait à midi à se nourrir d'une glace? Ici vous voyez une
jeune personne posée, une travailleuse évidemment, entrer boire
son verre de lait et prendre une glace.--C'est peut-être absurde
mais il me semble que cette facilité à manger hors de chez soi et
au hasard du caprice est un signe de relâchement moral et très
contraire au génie même de la femme, qui est de son élément
naturel casanier et conservateur. Cette manie féminine a créé à
Londres des restaurants ad hoc et surtout des «Tea rooms» bien
typiques; il y en a deux dans Bond Street qui sont assurément des
modèles du genre et de cette _confusion_ des choses qui domine
présentement dans l'esprit anglais.
* * * * *
L'une de ces «Tea rooms» est au premier étage et se compose de
deux pièces décorées avec un goût parfait (il faut savoir que la
propriétaire est une _artiste_ dont les toiles sont exposées aux
murs). Ces murs sont peints d'un jaune orangé très doux, avec
une grosse frise de fleurs de convention, sur les vitres des
fenêtres sont tendus des rideaux de soie molle de même nuance,
il entre un jour coloré, une fine natte d'un blond ardent s'étend
sous les pieds, çà et là sont posés des vases de couleurs pâles
d'où s'élancent de grandes fleurs délicates à longues tiges,
des pans de broderies d'art alternent avec les tableaux ou font
portières, un balustre de bois découpé surmonté d'arceaux légers
forme un recoin charmant et presque mystérieux. Au milieu de tout
cela sont posées les plus mignonnes petites tables couvertes d'un
linge de fantaisie en harmonie avec le reste; de jolis sièges
cannés avec de gros coussins de soie invitent au repos et à la
lecture des journaux féminins qui sont partout. Dans un coin,
un vieux bureau drapé d'un pan de broderie sert de comptoir.
La seconde pièce est d'une tonalité gris vert avec les mêmes
raffinements, les mêmes spécimens de broderies dont il y a un
dépôt pour la vente. Il règne un silence quasi religieux; le
service est fait par des espèces de bergères habillées de mauve
pâle avec des guimpes blanches plissées, des cheveux d'or et un
air de candeur; entre temps, elles brodent sur des tissus fins,
avec des soies couleur d'arc-en-ciel. C'est autre chose que le
légendaire reprisage de torchons, classique chez nos meilleurs
pâtissiers. L'autre «Tea room» est située dans une boutique que
des rideaux de soie vert mourant séparent de la rue, et, comme
on entre de côté, la «privacy» est complète. C'est le même ordre
de décoration, il y a aussi des tableaux, aussi des broderies,
aussi des fleurs, mais, raffinement particulier, par séries, et
selon la saison; sur toutes les tables sont de grands éventails
chinois, et un petit salon du fond évoque dans mon esprit l'idée
d'une maison de thé japonaise; toutes ces choses sont claires,
froides et voluptueuses. Ici la divinité qui sert le thé est
habillée par-dessus sa robe d'un immense tablier de mousseline
blanche, dont l'empiècement, les longues manches et la ceinture
flottante donnent l'impression d'une vraie robe; les cheveux
sont franchement roux. Elle vous apporte avec un air dédaigneux
et grave le petit plateau délicatement préparé, puis se rejette
sur un fauteuil d'osier pour reprendre la lecture de son
magazine avec le mépris d'un pur esprit pour les matérialités
de l'existence. Du reste, ni dans l'une ni dans l'autre de ces
«Tea rooms» le côté nourriture n'apparaît, il reste pudiquement
à la cantonade, de délicats menus sont la seule suggestion à la
gourmandise. Tout cela est très élégant et charmant, je le veux
bien; mais nonobstant je ne crois pas que ces choses soient d'une
bonne influence ou un signe de santé morale chez la femme, tout
cela est factice et répond à des besoins factices. Comment il
peut y avoir un côté rémunérateur à ces entreprises, demeure un
problème pour moi? La consommation matérielle de nourriture paraît
s'accomplir avec une sorte de mystère, comme une chose à peine
tolérée! Cette attitude de réserve spéciale se retrouve dans tous
les endroits où les femmes débitent la nourriture. Ainsi j'ai vu
dans une «Dairy[2]» de Holborn, très fréquentée par les hommes
de loi, cette même attitude pimbêche chez des petites servantes
en robe noire, bonnet blanc et tablier à bavettes; elles ont
toutes des têtes de repas de funérailles (on a envie de les pincer
pour les faire crier). Chez les _pastry cook_, vieux jeu (où la
décoration des murs est d'un goût ignoble par exemple), des jeunes
personnes en laine sombre et nu-tête planent aussi avec des airs
de femmes incomprises; la bonne et honnête _simplicité_ leur fait
également défaut, et ce manque absolu de simplicité est vraiment
leur trait marquant. Mais aussi comment peut-on être naturelle
et être _une dame_, _une artiste_ et _une marchande_ tout à la
fois! Que peuvent être dans la vie ordinaire, privées celles-là
de leurs robes mauves, ces autres de leur vêture d'innocence,
ces demoiselles qui portent des plateaux avec condescendance?
elles doivent être ce que les petites filles expriment par un mot
énergique: _des chipies_.
[Note 2: Crémerie.]
Le besoin de s'affranchir dans la plus grande mesure possible des
soucis matériels a produit des combinaisons réunissant, il faut
l'avouer, d'incontestables et extraordinaires avantages: tels
sont les béguinages laïques dont il y a à Londres deux ou trois
spécimens. Dans un bon quartier on a bâti un grand immeuble de
briques rouges; toutes les boiseries des fenêtres sont peintes
en vert, comme la porte à laquelle on accède par quelques
marches bien blanches. L'aspect est chaud et gai, et le souci de
l'agrément des yeux a été consulté, comme pour tout maintenant;
un large vestibule mène à un magnifique escalier de pierre; à
chaque étage sont des appartements de deux, trois ou quatre pièces
combinés diversement et avec une extrême commodité, parfaitement
clos, ayant à chaque porte leur boîte à lettres où le _facteur_
lui-même dépose la correspondance; ces petits appartements se
louent vides trois, quatre ou cinq livres par mois. Il faut
naturellement prouver sa parfaite honorabilité pour être acceptée
comme locataire, mais ce point une fois admis, le problème de
la vie aisée et bon marché est résolu; on a une indépendance
supérieure à celle des habitants d'une maison à Paris, car bien
qu'il y ait un concierge, avec lequel une sonnerie électrique
vous met en communication jour et nuit, chaque habitante possède
une clef de la rue. Les repas se prennent dans une salle à manger
commune, et on peut dîner pour un shilling, si l'on veut; tous les
prix soigneusement établis sont d'une modération extraordinaire.
Une salle à manger particulière est à la disposition des
locataires qui peuvent y recevoir et traiter leurs _amis_. Des
femmes de ménage _respectables_ sont procurées par la direction.
Tout a été prévu, et certes on ne peut coter trop haut les
bienfaits d'arrangements semblables. L'entreprise est absolument
rémunératrice puisqu'elle donne cinq pour cent du capital. Le
repos, la liberté d'esprit qu'elle procure à des femmes isolées
explique son grand succès, c'est du bon communisme et de la seule
sorte peut-être qui puisse s'étendre et s'établir. Ici, où les
femmes se marient sans dot, où la prévoyance est moindre, il y en
a un bien plus grand nombre qui, nées de parents très aisés ou
devenues veuves, se trouvent réduites à des revenus illusoires
s'il s'agit de maintenir quelque décor extérieur. La classe qui
autrefois aurait été s'enterrer dans la tranquillité végétative
d'un petit village perdu trouve en somme un meilleur compte,
avec les tramways, les _stores_ (sociétés coopératives) à vivre
dans un grand centre; le désir aussi d'avoir une _carrière_ les
y porte. Une femme, que son expérience et sa position mettent en
rapport avec la classe de jeunes filles dont il est ici question,
me dit qu'il en vient à tout moment la consulter sur le choix
d'une carrière, car l'opportunité n'est plus discutée; aussi il
en surgit tous les jours de nouvelles, et les journaux féminins
sont pleins d'interrogations saugrenues et touchantes, sur la
possibilité de gagner sa vie en faisant telle ou telle chose. Une
sorte d'impatience du joug est partout, la femme résolument se
dégage des solidarités, développe son propre égoïsme et coupe de
plus en plus les amarres qui la retenaient à poste fixe; tout
cela ne peut se faire qu'au détriment des sentiments profonds, de
ces sentiments qui n'ont d'autre racine que l'honneur familial
entendu d'une certaine façon; le sentiment qui, par exemple, fait
payer par un père les dettes de son fils, ou par un fils celles de
son père. Je ne crois pas que l'affranchissement moral de beaucoup
de femmes puisse être un bien pour la société en général; et le
chemin parcouru en peu d'années est déjà tellement prodigieux
qu'il fait peur pour l'avenir.
VIII
CHIMÈRES
Ne suffit-il pas, pour être heureux, d'avoir une chimère?
L'artiste qui, l'an dernier, nous a représenté des êtres d'âge
et d'états divers courant hâtivement au milieu de la poussière
et sous le ciel brûlant vers l'objet de leur chimère, nous a, en
somme, donné l'image de gens à envier; oui, à envier, puisqu'ils
ont un but, et sont soutenus par un rêve. Quel qu'il soit, cela
est assez pour remplir la vie, et l'Angleterre est peut-être le
pays du monde où chacun chérit le plus à l'aise une chimère
quelconque; nulle part on ne se soucie moins de ressembler à
son voisin et d'adopter sa manière de voir; depuis la doctrine
religieuse jusqu'à l'originalité en matière de vêtements il est
permis et loisible d'avoir des opinions absolument indépendantes
et personnelles, et de façonner sa vie sur ces idées, cela non
seulement pour les hommes, mais pour les femmes, même pour les
jeunes filles; presque pour les enfants; on ose, ce qui est un
réel bonheur dans l'existence, car la plupart des malentendus,
et partant des chagrins de la vie, viennent de ce qu'à une heure
décisive la volonté d'oser a fait défaut; oser écouter ses
inclinations, ses goûts, ses désirs, et ne pas regarder comme une
sorte de crime contre nature la possession de sentiments qui ne
sont pas exactement ceux de notre entourage le plus immédiat et le
plus cher.
* * * * *
En Angleterre, garçons et filles sont encouragés à se chercher
une voie et à la suivre. L'extrême assurance, qui est le fond
même du caractère féminin en Angleterre, tel que les mœurs l'ont
fait, aide beaucoup à cette sorte d'éclosion, tout le monde se
cherche un goût, une spécialité, et croyant l'avoir découvert
s'y adonne avec passion, sans souci du qu'en dira-t-on; il faut
bien l'avouer, cela produit de singulières et baroques vocations,
quelques-unes élevées et d'une nature toute spirituelle, d'autres
absolument terre à terre; mais les unes comme les autres, très
contraires à nos idées de réserve et de pudeur féminine; la pudeur
est du reste, en Angleterre, une chose plus _matérielle_, et ne
s'étend pas à cet ordre d'idées abstraites qui l'entourent et la
renforcent chez nous; la pudeur absolue de la vierge ignorante
est chose presque inconnue, et prend de très bonne heure un autre
caractère, élevé aussi, mais infiniment moins poétique et moins
chaste.
* * * * *
L'aplomb de l'Anglaise est prodigieux, et atteint presque à la
grandeur dans sa tranquillité d'inconscience. Cela se rattache
évidemment à des causes profondes, car il ne paraît pas que la
situation sociale y soit pour rien. Les Anglaises, en général,
sont donc par un côté de leur nature parfaitement préparées à un
développement exagéré du sentiment d'indépendance personnelle.
Chez les classes aisées, je crois que l'allure garçonnière
donnée à la première éducation est pour beaucoup dans cette
assurance; une sorte de hardiesse masculine est naturelle à qui
a été habituée aux exercices demandant une certaine intrépidité
physique, tandis que la modestie des gestes et des attitudes amène
la réserve morale; j'ai sous les yeux une vieille lithographie
représentant une jeune fille debout devant une fenêtre ouverte:
_Our future queen_, notre future reine, dit le texte imprimé;
c'est S. M. la reine impératrice, il y a cinquante-six ou
cinquante-sept ans; elle est vêtue à la mode d'alors, d'une
robe de mousseline à taille courte, coiffée de bandeaux courts
légèrement soulevés, et d'un haut chignon natté qui s'élève en
forme de diadème sur le sommet de la tête; de sa main dégantée
elle tient une rose; les tours de Windsor se distinguent dans
le lointain... Rien de plus pur, de plus véritablement virginal
que cette jeune princesse; le port de tête, l'attitude noblement
réservée, un je ne sais quoi d'impalpable qui semble l'envelopper
dit une nature éminemment et délicatement féminine. Elle paraît
comme l'incarnation de toute une génération, une des plus nobles
assurément qu'ait vues l'Angleterre: ces femmes-là avaient reçu
une empreinte tellement différente, que leurs petites-filles,
même par le type physique, se sont écartées d'elles à un point
presque incroyable.
Y a-t-il rien de moins féminin qu'une jeune fille à cheval
dans l'accoutrement adopté actuellement: chemise d'homme sur
laquelle s'ouvre une espèce de paletot sac informe, jupe courte
laissant voir le pied botté, la jambe droite relevée à une
hauteur extraordinaire, le buste ballant, la tête en l'air! C'est
_moralement_ d'une impudeur extrême, et j'ose ajouter que c'est
fort laid. Ce n'était pas si bête que de vouloir les femmes
craintives, et je crois qu'à les rendre téméraires l'homme a joué
gros jeu; d'autant que je ne sache pas que le courage nécessaire
ait jamais manqué à la femme la plus timide lorsque ses croyances
ou ses affections ont été en jeu; le courage qui dérive du
tempérament est une chose très suspecte et aléatoire, en somme;
il n'y a qu'un seul vrai courage pour l'être faible, c'est celui
qui tient aux _principes_, et une femme sera plus aguerrie pour
tous les dangers imaginables si ces principes supérieurs sont
indéracinables de son âme, que par toutes les parties de tennis et
de golf.
L'Anglaise a si prodigieusement changé depuis un quart de
siècle, qu'il faut faire effort pour se rappeler que son trait
caractéristique a été la _féminité_. Nul pays où cette qualité fut
plus appréciée, la langue même l'exprimait par un mot très doux
et très usuel: _womanly_ (féminin, si vous voulez, mais plutôt
femme), on avait horreur pour la femme de tout ce qui n'était pas
«womanly»; elles ont conservé encore le verbe atténué qui était
jugé indispensable à leur sexe; mais pour le reste, elles sont
totalement transformées, et, de jour en jour, elles perdent leur
sexe de plus en plus. Sans aucune exagération, il y en a qui ont
l'air absolument de jeunes hommes; sans rien de mauvais ni de
suspect à cette allure qui est simplement celles de femmes qui ont
été honnêtement élevées en garçons. Extérieurement, le charme de
l'Anglaise s'est infiniment amoindri; il y en a beaucoup moins de
jolies, c'est un fait d'observation: les silhouettes sont toutes
d'une dureté extraordinaire, et elles sont, pour la plupart,
efflanquées comme des lévriers; du reste, elles accentuent cette
absence de formes; et évidemment à leur gré elles ne se trouvent
jamais assez minces et assez plates, les corsets vus en montre
sont prodigieux... et pourtant cela n'a pas toujours été ainsi.
Regardez les portraits de Lawrence, ceux de Reynolds et de
Gainsborough, ceux de Lely sous la Restauration, les Anglaises
de ces différentes époques n'étaient nullement dépourvues des
séductions d'un embonpoint bien placé: elles avaient de la gorge
comme toutes les filles d'Ève y sont tenues, et la laissaient
voir ou deviner. Aujourd'hui, sauf toujours quelques exceptions,
elles en sont totalement privées, et vous pouvez, pendant huit
jours, vous tenir au parc pendant des heures sans voir autre
chose que des bustes dont l'ascétisme est absolument affligeant.
Pour moi, j'avais une foi médiocre dans les théories de Darwin,
mais l'observation de l'Anglaise contemporaine m'a convaincu:
la race s'est modifiée selon les besoins nouveaux, et la femme
sèche comme un brin d'herbe est admirablement outillée pour
la lutte de la vie, et chose vraiment singulière, tandis que
l'Anglaise des classes supérieures a pris de plus les allures
d'un animal entraîné, dans la plus basse classe des femmes,
dans celle qui vend des fleurs sur les terre-pleins de Regent
et d'Oxford Street, qu'on rencontre dans Holborn et dans Fleet
Street, l'être féminin a conservé une rondeur de formes,
une disposition à un épanouissement plantureux qui présente
un extraordinaire contraste. J'ai observé avec attention ces
créatures, presque aucune n'est anguleuse, beaucoup sont fortes,
avec des bustes de nourrice; et avec leurs cheveux en touffes sur
les joues, leurs longues boucles d'oreilles, elles ont un type
qui diffère absolument de celui de la race; en même temps, dans
leur répugnante abjection, elles sont cependant infiniment plus
femmes--ni les exercices physiques, ni l'entraînement moral n'est
venu altérer le type primitif.
* * * * *
Dans la société anglaise, telle que le mariage d'inclination
posé en principe l'avait faite, la femme restait soumise à des
hasards qu'aucune prévoyance, qu'aucun mérite personnel ne
pouvaient prévenir ni diminuer. Un homme d'infiniment d'esprit et
de l'esprit le plus cosmopolite, feu lord Dalling, a défini la
situation respective de la jeune fille et de l'homme en Angleterre
par une comparaison ingénieuse et juste; il a assimilé leur lutte
(car c'est une lutte) à celle des gladiateurs romains dont l'un
était armé d'un javelot et l'autre n'avait qu'un simple filet pour
se défendre.
Il est évident que la conception du mariage, ayant pour base
unique l'attrait sensuel ou tendre d'une heure de jeunesse,
porte en soi un élément d'infériorité; et que le mariage de
_convenance_,--qui en son principe ne signifie nullement un
mariage d'intérêt sans affection, puisqu'au contraire toutes
les convenances sociales, morales et physiques étant consultées,
il devient presque invariablement et certainement un mariage
d'amour,--se trouve en même temps établi sur une base qui en
protège la dignité et en garantit la stabilité. Aussi longtemps
que les mœurs anglaises ont autorisé le duel, ou que l'opinion
publique a été assez puissante pour être un frein véritable,
la jeune fille a été dans une certaine limite, protégée contre
l'homme; mais le duel aboli, le relâchement moral universel
rendant la réprobation sociale une qualité négligeable ou plutôt
cette réprobation n'existant plus qu'à l'état de mythe, la
situation de la jeune fille en est devenue des plus périlleuses
et des plus précaires. Les hommes ne se sont pas gênés pour
écouter leur caprice momentané et faire la cour sans aucune
intention d'épouser. Les jeunes filles, les plus jolies, les
meilleures dans l'ordre moral, ont été et sont journellement
soumises à d'humiliants déboires; et, en même temps, le mariage
que ne règle aucun principe familial, dominant toutes les autres
considérations, devient une sorte de loterie, et les plus hardies,
celles les moins qualifiées pour être des épouses chastes et
fidèles, ont le plus de chance de gagner les gros numéros. Il en
résulte une situation absolument immorale et dont les filles au
cœur fier ont ressenti l'humiliation. Toutes les excentricités,
toute cette agitation surprenante de la jeune fille anglaise ne
provient que de l'excitation forcée que donne la poursuite au
mari. Si, comme font les plus délicates, elles attendent que le
mari descende des nuages, elles risquent souvent de l'attendre
toute leur vie, et une multitude de jeunes et charmantes créatures
voient s'écouler leur jeunesse d'une façon stérile, uniquement
parce qu'un préjugé, qui au fond est de date récente, interdit
sous prétexte de délicatesse l'intervention de parents et d'amis.
Aussi le moment est venu où, fatiguée d'espérer un avenir
toujours incertain, la femme anglaise s'est dit (sans renoncer au
mariage) qu'il fallait cependant se faire une vie stable, occupée
et indépendante, dans le cas toujours probable où le mari ne
viendrait pas.
Dans le mariage anglais, qui a conservé encore ses caractères
intacts, la femme est tenue à une sujétion et à une obéissance
presque passive à son mari; mais en retour elle est infiniment
protégée et le mari lui fait une part très large dans sa
vie; nulle part aussi l'homme n'est plus facilement dominé
par l'habitude conjugale, et surtout dans la classe moyenne,
l'habitude du lit commun, la fécondité de la femme lui donne un
empire puissant sur son époux, et moins raffinée de sentiments
que la femme d'une classe plus élevée, elle en profite pour
dominer ostensiblement; le type de _M. Caudle_ dans _Punch_ est
une merveille du genre, et vrai d'une vérité absolue. Aujourd'hui
une très nombreuse classe de femmes se sont fait de la vie et du
bonheur un idéal fort différent; et tout porte à croire que de
plus en plus ce mouvement va se développer.
En même temps que l'amour croissant du luxe entraînait les filles
de mince valeur morale à tout sacrifier pour obtenir ce luxe, une
foule d'autres, élevées dans des presbytères de campagne ou dans
des milieux de travailleurs intellectuels, cherchaient leur voie;
et par l'étude, et par le labeur de leurs mains se conquéraient
l'indépendance à laquelle elles aspiraient; moins confiantes en
une Providence d'un ordre inférieur à l'usage des âmes timorées
qui ne veulent pas envisager l'avenir, elles prévoyent la
disparition du _bread-winner_ (gagneur de pain), le chef de
famille, et cherchent le moyen d'assurer leur âge mûr contre les
détresses de la pauvreté _comme il faut_ (_genteel-poverty_), car
il y a une expression consacrée pour exprimer un état de choses
plus fréquent dans ce pays que partout ailleurs.