Mais prenez un numéro de Noël du _Truth_, et vous verrez ce qu'on

se permet de dire à l'héritier du trône. A peine, en France, dans

cette France républicaine, critique-t-on faiblement l'amitié d'un

prince d'Orléans pour le baron Hirsch; en Angleterre, l'engouement

du prince de Galles pour ce même baron est l'objet des plus

sanglantes critiques; les _Society papers_ se sont arrogé droit

de haute et basse justice sur les actions des grands, et ils leur

disent leurs vérités, qui, comme jadis celles du père Bonhours,

sont souvent des injures.

Veut-on un petit échantillon, entre cent, du bon goût des

indiscrétions du _World_ qui, cependant, va beaucoup moins loin

que le _Truth_: On y raconte que le _prince Baudouin_, mort

récemment, était remarquable par sa ressemblance avec Napoléon

Ier, et on rappelle que l'empereur avait passé pour être l'amant

de la grande duchesse Stéphanie de Bade, _grand'mère_ du prince!

Même le formidable empereur allemand n'est pas plus ménagé

qu'un autre, et on se demande quelle nouvelle _bêtise_ (le mot

en français) il va faire? Quant aux grands seigneurs anglais et

à tous ceux qui font partie des «dix mille d'en haut», leurs

affaires intimes sont propriété publique, et de même que les

photographies de leurs femmes s'étalent partout, et que chacun

peut critiquer la forme de leur nez, leur vie est offerte en

pâture à la curiosité, ou, pour mieux dire, à la malignité. Et

comme le _Truth_ et le _World_ n'ont pas de plus grand plaisir

que de se contredire, l'émulation ne se ralentit jamais. Il faut

lire dans ces journaux ce qui est censé représenter le bavardage

féminin: le tranquille cynisme qui le distingue est renversant!

_Jouir_ semble être le but unique et légitime de toute existence;

la spirituelle personne qui écrit dans le _Truth_ décrit avec

la même volupté un nouveau plat, ou une nouvelle robe, et tout

cela n'est pas un rendu de chic, mais l'expression véritable des

sentiments courants. Cette préoccupation de jouir de la vie emplit

et absorbe les existences, tout est poussé à l'extrême; ainsi les

visites dans les châteaux sont devenues des obligations aussi

onéreuses que les séjours à Marly pour les anciens courtisans; on

veut être magnifique à n'importe quel prix, et cependant tout le

monde à peu près crie misère, car l'Angleterre traverse une crise

agraire et financière très réelle. De là le prestige d'une madame

Mackay, qui charge les tribunaux de démentir officiellement

qu'elle ait été blanchisseuse, et d'un baron Hirsch, _baron

Centpercento_, comme l'appelle le _Truth_. Cependant un léger,

très léger mouvement antisémitique commence en Angleterre, c'est

une faible et première protestation contre l'écrasant empire de

l'argent, empire qui, en s'étalant trop, arrive à réduire à l'état

de comparse et de satellite l'héritier du trône lui-même--on le

lui dit, du reste, tout nettement;--le manque de respect va plus

haut que les princes et atteint les choses jugées les plus sacrées

pour un Anglais. Dans une récente nouvelle du World, on parle d'un

serment sur des «_Bibles et autres machines_», oui «_Bibles_ et

_autres machines_!!» et cela s'imprime dans un journal répandu et

bien famé! et puisque cela passe, il faut croire que cela amuse.

Ce goût du potin devient, dans les classes inférieures, une

véritable voracité; c'est pour y satisfaire qu'on a fondé le

_Modern Society_, qui, pour deux sous, donne presque un volume

rempli d'histoires sur l'un et sur l'autre. On y parle de la

reine, en termes de dérision, et cependant avec un demi-sérieux.

Ceux qui écrivent sont presque étonnés de leur hardiesse. Il est

difficile de calculer l'influence pernicieuse que peut avoir

une pareille publication, qui ne sert que les pires instincts,

l'envie, la basse médisance, le dénigrement empoisonné. C'est,

à proprement parler, de la littérature de cuisine, et il est à

supposer qu'elle fait les délices des _flunkeys_ en bas de soie,

qui en sont peut-être les collaborateurs.

Le besoin de publicité est passé en manie, et pour se rendre

bien compte jusqu'où il peut aller, il faut voir les feuilles

à clientèle féminine, le _Lady's Pictorial_, par exemple,

publication très répandue et très bien vue. Comme on s'adresse à

une clientèle qui ne souffrirait pas le scandale, on a cherché

autre chose pour affrioler, et voici ce qu'on a trouvé. On

publie les portraits des demoiselles qui se marient, sept, huit,

dans un même numéro; ce sont des jeunes personnes quelconques,

sans l'ombre d'une notoriété, elles ont eu le tranquille toupet

d'envoyer leur photographie et la liste, détaillée jusqu'au

chèque, jusqu'au plus mince objet de leurs cadeaux; laides ou

jolies les voilà, de face, de profil, en buste ou en pied; les

yeux rêveurs ou les yeux baissés; quelques-unes sont en robe de

mariée, et alors Pilotelle est appelé à corriger la nature, et

les représente avec des yeux immenses, des bouches microscopiques

et des nez grecs! Fiancés et parents sont évidemment ravis et les

lectrices aussi, il faut le croire.

C'est un monde qu'un seul numéro d'un de ces journaux, il y a de

tout là dedans: de l'art, de la mode, de la morale, de l'hygiène

(consultations médicales pour les personnes et les bêtes), une

page pour les enfants, aussi avec _portrait_, pour flatter la

prodigieuse vanité des parents; de la cuisine, du jardinage,

tout cela traité à _fond_; mais j'arrive au clou, à l'inédit,

c'est la correspondance sur la _physionomie_; une demoiselle qui

a écrit un volume sur l'influence des étoiles, qui forme des

élèves qui la suppléent au besoin, dévoile les caractères sur la

vue d'une photographie, elle en fait autant d'après l'écriture,

mais la graphologie étant une branche inférieure de son art,

elle l'a passée à son élève, qui signe _Mercure_. Les réponses

sont inimaginables et il y en a plus de cinquante dans un même

numéro. Un monsieur, par exemple, y apprend qu'une femme dont

la planète serait _Vénus_ lui conviendrait mieux; le _menton_

d'une autre montre de la _sympathie_; beaucoup de personnes

sont sous l'influence de la _lune_ et de _Vénus_; le _nez_ de

celui-là indique un sentiment d'honneur; un autre _nez_ montre une

_susceptibilité à l'influence du sexe opposé_! L'explication des

_grains de beauté_ est maintenant réservée pour le huis clos--du

reste, la consultation particulière coûte dix shellings; il est

vrai que c'est pour rien, afin d'acquérir la certitude que le nez

de votre fiancé témoigne de la susceptibilité à l'influence du

sexe opposé!!

Voilà où en arrivent les gens pudibonds, et le plus joli est

qu'ils n'ont pas, je crois, la moindre idée de leur indécence. Les

lectrices du _Pictorial_ sont évidemment les plus honnêtes femmes

du monde, mais de l'ancienne répugnance à exhiber sa personne en

public, il ne reste plus rien. O douces Anglaises des keepsakes

d'antan, où êtes-vous? elles seraient cruellement étonnées de voir

comment s'occupent leurs descendantes.

VII

CLUBS DE FEMMES

Aller au club est en train de devenir pour les femmes une

occupation naturelle et légitime. Les avantages de liberté, de

confort et d'élégance que présente le club masculin n'étaient

pas pour échapper aux femmes avancées, comme elles s'intitulent

fièrement, qui veulent la vie plus douce et plus facile pour

elles et pour les sœurs, et qui ambitionnent la possession des

mêmes privilèges dont jouissent les hommes. Comme l'œuvre de la

revendication sociale de la femme a pour porte-voix en Angleterre

des femmes riches et irréprochables, haut placées dans le monde,

elle a pris un caractère spécial et s'est élevée au-dessus de

ce quelque chose qui, en France par exemple, ressemble beaucoup

plus à la clameur de l'envie qu'à l'appel sérieux vers une égale

justice et qui a revêtu par ses manifestations saugrenues un

caractère presque burlesque. En Angleterre, au contraire, tous

les efforts sont pratiques et efficaces; le jour où des femmes

ont désiré secouer le joug qui les empêchait d'avoir un club,

elles s'y sont prises de façon à réussir, et les clubs de femmes

à Londres, déjà florissants et appelés à un avenir de succès, ont

un cachet parfaitement distingué et rassurant, ce qui n'empêche

nullement un grand nombre de leurs membres d'avoir des idées

parfois profondément subversives.--Nous prenons un club typique,

celui des _Pioneers_ (_Pionniers_), dont l'emblème peu modeste est

une hache, avec laquelle ces intrépides combattantes se proposent

de défricher l'épaisse forêt du préjugé. Leur œuvre n'est pas

mince, mais il ne faut pas douter que malgré leur nombre encore

restreint, elles n'arrivent à faire une bonne entaille. L'esprit

qui anime ces deux cent quatre-vingts femmes, de grades et de

conditions si variés, depuis la dame d'honneur d'une princesse de

la maison royale jusqu'à l'actrice, est exprimé par l'inscription

en grosses lettres, placée au-dessus de la grande porte de leur

très joli et très élégant salon.--Voici ce qu'on lit: _Ils disent.

Qu'est-ce qu'ils disent?_ LAISSEZ-LES DIRE.

* * * * *

Tout d'un trait, elles sont parvenues à ce point unique, absolu

de liberté, qui consiste à s'affranchir de l'opinion d'autrui.

Dans un pays qui, il y a vingt ans, était sous la férule de

l'imaginaire _Mrs Grundy_, personnage représentatif de tous

les préjugés, de toutes les convenances, il faut avouer que

c'est un beau progrès, et ce progrès est réfléchi. Ces deux

cent quatre-vingts femmes, qui en somme sont une élite, ont

pour toujours répudié le rôle d'holocauste que la société

octroie depuis des siècles si généreusement à leur sexe, et

ayant connu le bienfait de s'appartenir, elles sont avides de

procurer l'affranchissement de leurs sœurs pauvres et opprimées.

L'apostolat est naturel au caractère anglais et convient très

bien à l'aplomb qu'ont généralement les femmes de cette race.

Pour la plupart (les catholiques étant en minorité) elles ont eu,

dès leur enfance, l'habitude de la discussion religieuse et du

prosélytisme individuel, celle aussi de se former une opinion,

et un point d'appui _absolu_ leur a fait défaut à toutes. La

véritable puissance occulte en Angleterre a été pendant longtemps

et surtout pendant ce siècle-ci, l'hypocrisie officielle; on

la respectait, comme en pays vraiment catholique on respecte

l'Église.--Aujourd'hui on se tient dans la lumière, chacun pense

et agit suivant son inspiration. Dire que cet état de choses ne

produit pas d'extraordinaires confusions serait contraire à la

vérité, mais pourtant au milieu de ce chaos d'œuvres multiples

surgies d'imaginations exaltées, il en est une qui est l'œuvre

maîtresse, celle à laquelle un nombre considérable de grandes

dames consacrent leur temps, leur fortune et leur influence

c'est celle de la _Tempérance_, et elle est vitale. On ne pourra

jamais exagérer les ravages de l'ivrognerie en Angleterre, ni ses

conséquences parmi les femmes de la classe pauvre, non seulement

par le fait qu'elles s'y adonnent et y perdent tout sentiment

humain, mais par les abominables traitements qu'elle leur

procure de la part des hommes, maris ou amants, les violences

auxquelles toutes ces malheureuses sont soumises sont atroces, la

fréquence des visages tuméfiés est effrayante, et aussi longtemps

qu'il en sera ainsi, tous les autres efforts seront vains.--Ce

n'est donc pas uniquement pour se reposer, lire et fumer que les

membres des clubs de femmes se réunissent; toutes les misères de

la vie des femmes sont librement discutées, et pour la première

fois les personnes intéressées ont voix à la question.--Il est

très évident que si toutes les femmes étaient mariées, tous les

mariages fortunés, le club féminin serait un non-sens, mais,

étant données les ordinaires conditions de l'existence humaine,

il remplit une lacune, et pour un grand nombre de femmes de cœur

et d'intelligence, il supplée à un besoin véritable. Dans les

pays catholiques--car il faut toujours en revenir là, pour bien

comprendre les mœurs anglaises,--l'Église avec la multiplicité

de ses œuvres, avec ses couvents qui répondent aux aspirations

les plus diverses, offre un débouché aux natures que les lois

moyennes de la vie ne satisfont pas. En pays protestant, des voies

particulières sont cherchées par ces natures d'exception, et il

en résulte de biens singuliers mélanges de philanthropie et de

mondanité.

* * * * *

Certes, le type de la femme militante et masculine n'est pas

sympathique, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit pas respectable.

La présidente et fondatrice du _Pioneer Club_ incarne tout à

fait ce type; elle est riche, elle est mariée, et sa vie est un

mouvement perpétuel. Comme en Angleterre changer de nom est une

formalité sans conséquence, elle a commencé, en héritant de son

père, par reprendre le sien propre, qui est fort ancien, elle a

ensuite fermé tous les cabarets situés sur ses propriétés, et

les a remplacés par des cafés de tempérance: orateur, elle parle

continuellement et à ses tenanciers et en public; dans la vie

privée, elle joue la comédie avec passion; elle est en outre

musicienne, collectionneuse de curiosités, enfin son existence est

multiple. Très populaire, très influente, elle est toute désignée

pour être une des premières femmes qui siégera au Parlement et,

soyez-en sûr, elle ne doute pas d'y prendre part un jour: tout

cela est souligné par un habillement et une coiffure qui donnent

à son portrait en buste l'exacte apparence d'un homme,--et, on a

beau dire, ceci est déplaisant.

J'insiste sur l'importance de ces clubs de femmes, car je suis

absolument persuadé qu'ils auront une influence énorme sur la

formation de la société de l'avenir et qu'avec la lassitude

presque générale de servage familial et domestique, les

difficultés toujours croissantes de la vie matérielle, en même

temps que le développement de besoins factices, ils sont appelés à

jouer un rôle très considérable.

Ce _Pioneer Club_ est présentement dans une maison tranquille,

à deux pas de Bond street; toutes les pièces sont claires et

décorées avec le goût délicat qui prévaut actuellement en

Angleterre: le principal salon a des murs jaune pâle et porte une

frise de grosses fleurs d'iris. Tout le panneau du milieu est

occupé par un tableau bien caractéristique. Dans une espèce de

mer de feu s'abîme, les yeux clos, une femme couchée, au-dessus

d'elle, s'élevant du mouvement de la Liberté sur la colonne du

29 juillet, une autre femme l'étoile au front surgit. Au premier

abord cette composition énigmatique étonne; en voici la glose. La

femme qui disparaît, c'est la femme du passé, l'autre c'est la

femme de l'avenir! Il faut ajouter que l'une et l'autre sont dans

le costume de notre première mère!

Les aspirations supérieures qui occupent l'esprit de certains

membres du cercle ne les rendent évidemment nullement

indifférentes aux choses extérieures. Au premier étage se trouvent

deux salons, le vestiaire et le fumoir: celui-ci a été dissimulé

avec soin, car, sur ce point, le courage moral manque encore un

peu, pourtant cela n'a pas empêché de l'installer avec les divans

bas les plus voluptueux et les vastes coussins les plus moelleux:

mais à cette fausse honte, à propos de ce fumoir, on retrouve bien

l'Anglaise. Au second étage, on trouve _la Chambre du silence_,

où les membres peuvent aller lire et travailler; une inscription

au-dessous de la glace rappelle que le silence est d'or; du

reste, les devises sont en grand honneur dans cette maison; celle

de la salle à manger m'a paru bien singulière: «Aime-toi en

dernier.» On ne dira pas qu'on pousse à la consommation; enfin

même saint Augustin a été mis à contribution et exhorte les

membres du Club à avoir «dans les grandes choses l'unité, dans les

petites la liberté, et dans toutes choses la charité».

* * * * *

Voilà qui est bien, et les _Pioneers_ ne se tromperont pas

beaucoup si elles pratiquent tous ces excellents conseils, qu'une

sage prévision leur remet sans cesse devant les yeux. Pour être

indépendantes, ces dames n'ont pas répudié la société du sexe

fort, et le mardi les hommes peuvent être invités de même que,

dans un grand nombre de clubs d'hommes, on a le droit maintenant,

à certains jours, de faire cette même politesse aux femmes;

enfin il existe un club mixte (l'Albermale). Les sujets les plus

divers sont à l'ordre du jour au club des Pioneers; une salle est

réservée pour les conférences, et des coteries à noms variés s'y

succèdent; on parle beaucoup, et il y a là une soupape qui, au

fond, est sans inconvénient, tandis que se sentir rattachées à

un groupe est, pour nombre d'isolées, un bienfait inappréciable.

Aujourd'hui, en Angleterre, les femmes s'occupent hardiment des

questions qui les regardent, et se sont avisées par exemple, que,

sur le mariage et la prostitution, elles en avaient peut-être

autant à dire que les hommes; même pour certaine d'entre elles,

les deux sont synonymes, et, à l'heure qu'il est, une romancière,

dont les œuvres sont lues et commentées avec passion, aborde

hardiment ces sujets sous leurs aspects les plus réalistes; elle

est, au fond, la voix qui a crié tout haut ce que des milliers

de femmes ont pensé sur la révoltante inégalité du mariage,

non seulement au point de vue abstrait de la soumission et de

l'obéissance morale, mais au point de vue matériel, en livrant,

sans la moindre hésitation, la pureté au vice. _Madame Sarah

Grand_ a osé dire qu'il y avait à ce sujet une cécité morale chez

l'homme et chez la société en général; elle l'a dit avec les

longueurs et les répétitions qui plaisent au public anglais; elle

l'a dit avec exagération, mais néanmoins, c'est une vérité qu'elle

a proclamée, et les honteuses servitudes physiques qui peuvent

être imposées à la plus chaste des vierges dès qu'elle est épouse

ont été, par cette courageuse femme, dénoncées pour ce qu'elles

sont: des abominations.

* * * * *

Il se fait un grand réveil dans le cœur de la femme anglaise, et

il y surgit une pitié toute nouvelle; je ne suis pas tout à fait

sûr qu'il n'y ait pas quelque chose de morbide dans ce besoin

de s'occuper de plaies sociales, et surtout de le faire aussi

bruyamment, mais en même temps nul ne peut contester l'urgence

à apporter des remèdes au désastreux état de dégradation où

naissent, vivent et meurent tant de femmes; la pensée de leurs

souffrances trouble celles qui ne souffrent pas, et les bonnes

volontés se lèvent de tous côtés.

Les femmes ont voulu tout voir et connaître; elles se font

journalistes, et en cette qualité ne reculent devant aucune

épreuve. En voici une qui a vingt-quatre ans, avenante de visage,

elle est veuve et fait partie de l'état-major de l'une des

feuilles les mieux informées de Londres; on lui demande d'écrire

un article sur les femmes qui vendent des fleurs sur la voie

publique. Qu'est-ce qu'elle fait? elle revêt leur costume, et

se tient deux jours durant, un évent devant elle, au coin de

Piccadilly, offrant des bouquets, et ne reculant devant aucun

colloque--puis, suffisamment édifiée, elle compose son article,

et reçoit les chaleureuses félicitations de son directeur; et

des épreuves de ce genre, elle les a multipliées: elle a couché

au Work-House, elle ne se dérobe devant rien, car elle s'est

passionnée pour sa besogne; chez elle, comme chez la femme

écrivain que je citais, comme chez les femmes qui haranguent en

public, la modestie féminine a totalement disparu et ce n'est pas

de l'impudeur, c'est plutôt, il me semble, comme un endurcissement

d'épiderme; elles ne perçoivent plus les sensations qui auraient

révolté des créatures plus délicates; le _but_ est devenu la

grande chose, et si on attrape un peu de boue pour l'atteindre,

il n'y a qu'à se laver en arrivant; la timidité et l'enfantillage

ont perdu tous leurs droits séculaires; on marche rapidement à un

état social où la femme ne se trouvera plus tenue de rendre compte

de sa vie privée à qui que ce soit, et revendiquera sur ce point

la liberté dont jouissent les hommes. En fait, les réputations se

ménagent surtout en vue du mariage; dès que le mariage devient

indifférent, il ne reste plus que le souci de la réalité, dont la

connaissance suffit aux sincères, et rien du tout pour les autres.

* * * * *

Voici par exemple deux familles composées de femmes qui donneront

un échantillon de la façon dont s'entend la vie aujourd'hui.

Dans la première, la mère est veuve d'un professeur à Cambridge,

c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus honorable; elle a

quatre filles dont l'aînée a trente ans, toutes cinq possèdent

l'indépendance matérielle; la mère, déjà âgée, a des opinions

politiques très avancées et parle continuellement dans les

réunions publiques, elle vit seule; la fille aînée, qui est

journaliste, habite un appartement de garçon et possède toute

l'indépendance d'un jeune célibataire, elle est intelligente,

heureuse et irréprochable; la seconde s'est donnée aux hautes

études et professe l'histoire à Girton; la troisième, a fondé une

entreprise agricole afin de voir s'il ne serait pas possible de

faire gagner la vie aux femmes comme _jardinières_, et déjà cette

idée a grand succès et paraît très pratique à l'application; la

quatrième enfin est sculpteur; chacune vit chez soi pour soi et,

il faut lâcher le mot, en parfaite égoïste, mais c'est la note.

Une autre famille, riche aussi et du plus respectable milieu

compte quatre femmes: la mère, qui garde le foyer selon les

humbles et modestes traditions d'autrefois; l'aînée des filles est

_matron_ (supérieure) dans un hôpital, la seconde consacre son

temps et son argent aux œuvres de miséricorde, et la troisième,

jolie, gaie, charmante, va avec une hardiesse sainte, toute

seule dans les plus bas quartiers de Londres, afin de s'occuper

des enfants des écoles; et le _soir_, l'hiver, cette fille de

vingt-six ans, qui est charmante, je le répète, descend dans les

rues où l'on peut tout craindre, et les traverse sans peur, pour

aider à donner aux plus déshérités des déshérités des _soirées

heureuses_, car c'est une œuvre, aller amuser, occuper, tous ces

petits dont la vie n'est qu'une lutte douloureuse.

Eh bien, il y a dans ces mœurs quelque chose d'anormal et cette

façon purement personnelle de vivre est fausse en son principe;

cet éparpillement de tant de forces et de volontés détruisant

la famille demeure mauvais, et je crois, pour ma part, que ces

sept femmes, toutes évidemment de trempe morale supérieure,

seraient plus utiles, même socialement, en fondant une famille,

en transmettant leur courage et leur énergie, en fortifiant un

cœur d'homme, qu'en mettant ainsi seules la main à la charrue.

Mais, pour le moment, il n'y a pas à réagir contre ce mouvement,

l'impulsion est donnée et paraît irrésistible. L'obscurcissement

de la notion de devoir, ou plutôt la transposition de cette

notion, produit chez les natures faibles des résultats singuliers;

les femmes, pour gagner leur vie, adoptent les plus surprenants

métiers; ainsi il existe parmi les dames (_ladies_) des

_détectives_ féminins; par exemple, une veuve ornée d'un nom

connu et authentique voyagera sur le continent, et se trouvera

par hasard suivre les pas de quelque couple en rupture de ban:

elle les épie tout simplement pour le compte d'une agence, et son

témoignage sera accablant devant la cour du divorce et je suis

presque convaincu que celle qui exerce ce métier n'en a pas honte,

toute espèce de réticence sur le sujet de gagner sa vie étant

passée de mode.

Voici un fait dont je garantis l'authenticité et qui donnera la

note de l'esprit qui règne actuellement dans la société anglaise.

Une dame distinguée s'est faite _modiste_, cette circonstance

devient très ordinaire; une des princesses fille de la reine va

chez elle, essaye un chapeau d'abord, l'embrasse ensuite en amie,

et lui demande pourquoi elle ne vient plus aux «Drawing rooms».

L'autre s'excuse de la profession qu'elle a adoptée. «--Pas du

tout, répond la princesse, maman aime beaucoup les personnes

comme ça.» Et elle ira, et elle réalisera le lendemain de forts

bénéfices sur ses dernières nouveautés, surtout si elle a la

prévoyance de fermer au moment voulu «pour cause de «Drawing

rooms».

* * * * *

Notes sur Londres · 第 3 / 9 段