A l'enseigne du _Rouet qui tourne_, dans Fulham road, _lady

M_..... tient un magasin de curiosités et arrange d'une façon

exquise sa devanture, mélangeant les narcisses aux objets d'art,

groupant les bibelots et les vieux meubles!--Voilà où en sont

les «ladies» aujourd'hui, elles ouvrent boutique, étant d'avis

qu'il n'est pas de plus sot métier que de n'avoir pas d'argent;

les unes s'affublent de noms de guerre et se font modistes ou

couturières. _Madame Lierre_, dont les chapeaux sont fort bien

notés, appartient à ces _dix mille du haut_ qui paraissaient

jusqu'ici une classe à part, et, dans ces transformations

sociales, elles apportent une crânerie particulière qui provient

précisément de la force des préjugés au milieu desquels elles ont

d'abord vécu. Le côté louche et un peu suspect, à nos yeux, de la

boutique remplie de fleurs, de la grâce féminine servant d'amorce

et d'appât leur échappe; elles ne voient que le côté hardi,

indépendant et _rémunérateur_ de l'entreprise; elles sont encore

une minorité, mais soyez tranquilles, l'exemple est donné, on ne

s'ennuiera plus désormais, en cas de revers ou de diminution

de fortune, à faire ces besognes tristes qui semblaient seules

convenir à une _gentlewoman_; on ne saura plus même bientôt ce

qu'est une _gentlewoman_, ni la signification de ce mot, exquis

dans son raffinement, car il ne voulait dire ni la richesse ni

même la naissance, mais cette sorte d'aristocratie de l'être

supérieur dont l'existence était régie par des lois mystérieuses,

franc-maçonnerie d'honneur, de pureté, de délicatesse: tout ce

qui était mercenaire et grossier, tout contact avec la foule

vulgaire était nécessairement en horreur à la _gentlewoman_.

Thackeray en a peint quelques-unes de main de maître, et les a

toujours faites _pauvres_; pauvres, et cependant si assurées

dans la sécurité incontestée de leur supériorité sur les êtres

riches qui les entourent; il y avait la grande tribu des veuves

de soldats ou de marins, toutes ces femmes qui élevaient, avec un

soin jaloux, leurs enfants dans les mêmes préjugés; les vieilles

filles, nées dans le luxe, réduites à la pauvreté honnête; toutes

étaient des _gentlewomen_, orgueilleuses de ce simple titre qui

définissait leur rôle en ce monde. Et tout cela va être balayé,

on s'est aperçu que, au fond, ces choses ne servaient qu'à passer

fort tristement la vie et qu'il y avait mieux à faire. On a mis

une enseigne à sa porte, et l'on vend de vieilles chaises à

porteur, des chapeaux ou des robes, selon le goût particulier. Il

est évident qu'au point de vue de la raison pure rien ne peut

être plus sensé, mais il reste à savoir si l'application de la

raison pure est toujours profitable. A vouloir être trop libérale

et de bon accueil, à se moquer elle-même de ses vieux préjugés,

l'aristocratie anglaise joue une grosse partie, et, sans être

un grand prophète, on peut croire que dans sa forme actuelle

ses jours sont comptés. Tout est permis à une caste fermée qui

est persuadée de sa supériorité, mais du moment qu'elle abdique

elle-même et prétend à la liberté d'allure du premier plébéien

venu, on ne sait plus très bien ce qu'elle signifie, et il est à

craindre qu'un beau jour on ne le lui demande un peu rudement.

Aussi longtemps que les femmes entretiennent le feu du sanctuaire

on peut avoir bon espoir, mais du moment où elles se rient et

du sanctuaire et du feu sacré, il est probable qu'il ne tardera

pas à s'éteindre, et le grand mouvement d'émancipation qui

s'accomplit à cette heure en Angleterre vient de la femme. Il y a

plusieurs courants, mais tous tendent au même but: s'affranchir

de la tutelle de l'homme, vivre d'une vie personnelle. Cela vaut

peut-être autant que d'aller aux Indes à la recherche d'un mari,

comme il était fort d'usage, il y a trente et quarante ans, de

le faire; on s'embarquait sous la protection de quelque femme

d'officier, et, à peine débarquée, un célibataire affamé était

trop heureux de vous emporter dans son bungalow. C'est que le

mariage paraissait alors la seule raison d'être de la femme, et

une fois mariée, il s'agissait, pour remplir le programme jusqu'au

bout, d'avoir beaucoup d'enfants.--Une jeune reine amoureuse sur

le trône, un mari fidèle à son côté et un nombre croissant de

_babies_ dans la nursery, tel était le grand exemple, l'idéal

de l'Anglaise du haut en bas de l'échelle sociale. La venue

du baby réglementaire était en honneur dans les familles bien

pensantes, et l'on se souciait fort peu qu'il y eût ou non du

pain à la maison pour toutes ces bouches. Mais voilà que partout

on s'est mis à enseigner la prévoyance, que toutes sortes d'idées

nouvelles sont entrées dans des cervelles résignées; on prêche

avec acharnement le _thrift_ (épargne) aux classes laborieuses,

on cite pour cela à tout propos l'exemple de la France; on oublie

trop que la première économie dans les ménages français est en

général celle des enfants, et j'ai idée que beaucoup d'Anglaises

commencent à la trouver raisonnable. L'imprévoyance est peut-être

une qualité maîtresse des nations, MM. les économistes n'y ont pas

assez réfléchi.

L'enfant anglais est une chose ravissante, et cela dans toutes les

classes; la rage de parure, qui ne s'arrête pas au déguisement,

sévit sur eux avec une intensité extraordinaire; l'enfant

vient avec le chien d'espèce rare pour orner une voiture. Le

côté théâtral de l'existence, qui est devenu une nécessité en

Angleterre, a été jusqu'à organiser des services religieux pour

enfants; l'idée est bonne en soi, mais on arrive à la déformer

singulièrement le jour où, sous prétexte de dons aux hôpitaux,

chaque enfant apporte à l'autel son offrande de fleurs. C'est

alors un déchaînement de vanités, un luxe et une invention

de toilettes, d'arrangements singuliers pour les fleurs. Les

personnalités se font jour de bonne heure; la mère n'est jamais

en Angleterre cette couveuse de l'_âme_ qu'elle est si souvent en

France; l'existence de celles qui avec un dévouement sans égal se

font les éducatrices de leurs filles, les répétitrices de leurs

fils, n'aura jamais d'imitatrices en Angleterre, et cela par la

bonne raison que le lien conjugal prime tous les autres, que

l'enfant n'est que l'accessoire, et que la séparation complète se

fait au moment du mariage. Le grand frein de toutes les existences

était le préjugé social, et il reçoit depuis vingt ans de furieux

coups de bélier.

V

LE RÈGNE DE L'ARGENT

Le règne de l'argent est maintenant triomphalement établi dans la

société anglaise, on lui a donné la première place et quelques

protestations isolées n'y feront plus rien. La plupart des

fiertés ont capitulé; les coteries les plus exclusives ont ouvert

leurs portes, et Midas règne en maître. La société anglaise a

radicalement changé ses assises; elle-même, par la bouche de

ses membres les plus autorisés, le reconnaît avec un certain

cynisme. Il y a vingt-cinq ans le _nouveau riche_, le _juif_

et l'_Américain_ étaient des qualités absolument négligeables;

l'argent avec le rang avait l'ascendant qu'il doit exercer, mais

l'argent sans autre accompagnement ne comptait pas comme valeur

sociale; aujourd'hui le nouveau riche, le juif et l'Américain sont

les maîtres--c'est le cas ou jamais de placer la comparaison du

cheval de Troie: il est entré dans la place où l'a laissé d'abord

pénétrer la curiosité, et maintenant la horde qu'il recélait s'est

répandue et a tout envahi.--Il serait ridicule de prétendre que

le niveau moral de la société n'en a pas été abaissé; une fois

que l'argent a été ouvertement accepté comme le bien le plus

désirable, toutes les nobles fictions qui soutiennent une société

aristocratique se sont écroulées, et une société aristocratique

qui ne croit plus à une essence supérieure et à elle-même

ressemble prodigieusement à une troupe d'acteurs qui font les

gestes de leurs rôles, mais savent que ce sont des rôles commandés

et appris. J'ignore ce qui résultera du nouvel état social que le

XXe siècle nous promet, mais il faut regretter une des plus belles

choses qui soient, et qui est la société aristocratique; nulle

part, dans aucune organisation, l'être humain n'est plus à son

avantage, culture physique héréditaire, culture intellectuelle et

morale, tout ce qui est bas et violent chez l'homme extérieurement

dominé, acceptation presque passive du devoir envers le pays,

envers son ordre; je ne sais si aucune société démocratique pourra

produire l'animal humain aussi affiné, aussi beau, aussi élevé;

la grâce et le charme des sociétés ne peut exister que dans des

conditions spéciales; les courtoisies de la vie, les respects,

les contraintes, les nobles servitudes, tout cela en fait partie,

et surtout le trait sublime de toute noblesse, l'horreur et

l'instinctive répugnance de _gagner_ de l'argent.

Quoique l'aristocratie anglaise individuellement soit presque

toute d'origine relativement récente, quoique ses plus fiers

ducs descendent de Nell Gwynn, cependant, comme corps, cette

aristocratie présentait un magnifique ensemble de traditions

héritées, avec ce côté très particulier d'une infusion constante

d'éléments nouveaux, par l'anoblissement périodique soit d'hommes

politiques ou éminents, ou de grands industriels, en même temps

que les fils cadets retournaient par leur descendance à la classe

moyenne. Ce n'était pas un corps fermé comme celui de la vieille

noblesse française autrefois; et aujourd'hui, par exemple, de la

noblesse allemande ou autrichienne, c'était plutôt une institution

comme l'armée, où certaines fonctions étaient héréditaires,

mais où d'autres également nobles et honorables pouvaient être

acquises, et conférer un rang égal. La famille, dans l'acception

française, est disloquée depuis longtemps en Angleterre. Presque

tous les grands seigneurs prenant femme dans la classe des

gentlemen, il n'y a rien ici qui ressemble à la noblesse pauvre et

infiniment fière de notre vieux continent; la noblesse prussienne,

entre autres, qui est une caste jalouse, et il faut bien se le

dire, avec tous ses préjugés étroits, a été l'incorruptible force

de l'armée. Dans presque tous les pays d'Europe, la femme en se

mariant conserve son nom d'origine et tient encore légalement à la

famille dont elle est sortie; ici, au contraire, elle perd toute

attache primitive, sauf d'une façon honorifique; si par exemple,

étant fille de lord, elle épouse un homme de rang inférieur, elle

conserve alors son titre de _lady_ accolé à son _nom de baptême_,

ce qui lui donne préséance sur son mari. Mais son nom d'origine

est absolument perdu pour elle, et cette question: _Qui est-elle

née?_ ne s'entend _jamais_ en Angleterre, la femme étant toujours

absolument ce que son mari la fait devenir.

Malgré cela, la mésalliance par intérêt étant tout à fait

contraire aux mœurs anglaises, on aurait eu honte d'en exprimer

le désir, tandis que maintenant cela ne fait pas l'ombre d'un

pli; et il est plus ou moins entendu que les dollars américains

sont excellents pour redorer les couronnes fermées. Les fortunes

territoriales ont depuis une quinzaine d'années diminué de

treize à quatorze pour cent, de sorte que ce qu'on appelle les

grandes fortunes représente aujourd'hui une très faible part

de la richesse générale; en même temps s'est accrue d'une façon

persistante la classe de capitalistes possédant des fortunes

de cinq à douze cents livres par an; ceux précisément pour qui

l'aristocratie est un corps social supérieur et intéressant dont

on attend de grandes choses. L'aristocratie anglaise, appauvrie

par des circonstances absolument indépendantes de ses efforts

et de sa volonté, a cherché d'abord le moyen de s'amuser à

moins de frais pour elle-même, puis ensuite à faire rentrer de

l'argent dans ses coffres. Sans vouloir énumérer fastidieusement

les causes diverses de la diminution croissante des grandes

fortunes territoriales, il faut faire partir de là uniquement

cette facilité nouvelle dans les mœurs; le parvenu riche a été

admis pour ce qu'il pouvait donner, et nullement parce que la

barrière des préjugés s'était abaissée; pris individuellement,

chaque membre de l'aristocratie qui mange, chasse et danse

chez Midas méprise parfaitement Midas. Seulement, en l'ayant

autorisé à prodiguer l'argent pour la fêter, l'aristocratie

anglaise a élevé l'étalon de ces magnificences hospitalières à

un taux qui lui avait été inconnu aux jours de sa prospérité.

Dans une société aristocratique et fermée comme l'était encore

il y a vingt-cinq et trente ans la société anglaise, les membres

entre eux se connaissent tous directement ou indirectement;

et en fait d'hospitalité on offrait naturellement celle qui

était proportionnée et relative à des fortunes dont le chiffre

n'était guère un secret. Trop de luxe, tout ce qui pouvait sentir

l'ostentation voulue, aurait été jugé parfaitement vulgaire. La

vie de château, les fêtes à Londres étaient en rapport avec le

train large et simple de la vie journalière; l'honneur d'aller

à _Stafford House_ ou dans n'importe quelle autre maison ducale

n'aurait nullement été augmenté parce qu'il y aurait eu de

vingt-cinq à trente mille francs de roses ou d'orchidées dans les

salons! Aujourd'hui un déploiement de fleurs dans cette proportion

représente les vrais éléments de succès pour une fête. Aussi une

des manières économiques de recevoir est-elle de faire en son

propre nom les invitations aux fêtes des nouveaux riches, lequel

nouveau riche demeurera ensuite ou ignoré à tout jamais malgré ce

qu'on aura accepté de lui ou, si la chance lui est favorable, sera

toléré peu à peu, mais c'est une affaire de pur hasard, et les

déboires sont fréquents.

Le succès de l'Américain s'explique par un côté spécial du

caractère anglais, cette volonté d'_ignorer_ certaines choses;

l'Américain est un personnage anonyme pour ainsi dire, on peut

commodément feindre ne rien savoir de son passé ni de la source de

sa fortune, ce qui est moins facile vis-à-vis du nouveau riche qui

est de provenance nationale. L'amour-propre souffre moins d'amener

une épousée de New-York ou de Washington que de la prendre à

l'ombre d'une usine; il y a là une nuance qui a été très commode

à l'orgueil héréditaire, puis l'Américain est un être particulier

dont, à l'occasion, la vulgarité sera traitée de couleur locale,

ce qui n'est pas le cas pour un compatriote. Il ne faut pas

oublier non plus que cette sorte d'uniformité de gens bien élevés

n'existe pas en Angleterre, et que les manières de voir, les

façons, les habitudes de la grande classe moyenne ne sont pas

du tout celles de la classe supérieure; on ne s'y trompe pas

lorsqu'on connaît l'une et l'autre, et par conséquent la fusion

est bien plus difficile.

Le duc de Westminster, bien qu'immensément riche, a vendu

dernièrement, à un prix de fantaisie, Cliveden, sa propriété

favorite, devenue presque patrimoine national, à M. Astor,

qui occupe déjà un palais à Londres, palais qui est mis

perpétuellement à contribution, et que son riche propriétaire

prête généreusement pour toutes les occasions charitables ou

autres; je crois que les membres de l'aristocratie qui profitent

de «Carlton House» le font un peu dans cet ordre d'idées qu'on

apporte avec les relations en voyage; on accepte et on pratique

des familiarités qui seraient inadmissibles chez soi. Malgré

tout, l'Américain à Londres ne peut être qu'un accident, et le

jour où l'on voudra le boycotter, rien de plus facile. Cette

conviction rend les relations plus aisées, quelque écrasante

que soit la supériorité de l'argent. Le juif aussi est plus ou

moins un exotique, sauf les Rothschild qui sont arrivés à faire

corps avec l'aristocratie anglaise; ils ont cessé de se marier

entre eux, et dans leurs demeures privées n'ont qu'un luxe de

bon aloi. Dernièrement encore je voyais le matin, au parc, lady

Rothschild, femme du chef de la maison; elle était aussi mal et

aussi simplement mise qu'une duchesse de la vieille école; avec

cela la tournure d'une bourgeoise de la rue de la Victoire; car la

marque de race est indélébile, et celle-là, fille d'un Rothschild

qui fut rabbin, en a le type le plus marqué; mais enfin il est

bien certain que, vêtue ainsi, son voisinage n'était pas écrasant.

Les premiers à être corrompus par ce changement de la vieille

société ont été les jeunes gens; autrefois les bonnes grâces des

nobles maîtresses de maison leur étaient nécessaires pour faire

leur chemin dans le monde, aujourd'hui ce sont eux qui sont

nécessaires aux maîtresses de maison. La plupart du temps ils sont

invités par des tiers; le sans-façon qu'ils ont apporté chez les

parvenus indigènes ou étrangers, ils le conservent comme manière

définitive; la politesse la plus élémentaire est mise de côté,

celle même de se faire présenter à son hôtesse. De l'excès de

conventionalité on est tombé dans l'excès de cynisme: des fils

de famille n'ont pas rougi de servir (moyennant finances) de

recruteurs à des tapissiers ou à des couturières; eux-mêmes sont

devenus couturiers et recommandent l'article à leurs danseuses; il

y a là le plus lamentable renoncement à la dignité personnelle,

la véritable nécessité n'ayant rien à invoquer là dedans, et une

société aristocratique qui ne saurait pas sauver ses membres d'une

telle humiliation serait indigne de subsister.

* * * * *

La sorte d'abdication volontaire de la reine est responsable en

grande part de tous ces changements. Un prince jeune et aimable,

relativement pauvre, s'est vu déléguer la tâche souvent onéreuse

de remplacer la royauté absente. Si le prince eût été riche, s'il

eût eu derrière lui une reine et mère toujours prête à payer ses

dettes, alors il aurait pu tenir, et il aurait sûrement tenu son

rang, sans aucun des accomodements où il s'est laissé aller peu à

peu et qui ont cumulé dans des amitiés compromettantes: les fameux

W..., de baccara et scandaleuse mémoire, et la familiarité d'un

trop riche baron.

Personne ne s'est cru trop fier ni trop haut placé pour dédaigner

ce que la royauté acceptait; l'avènement anticipé de ce ménage,

personnellement profondément sympathique, a été un vrai malheur

pour la société anglaise. La princesse, aimable, douce et

populaire, élevée dans une cour très simple, n'a pas su imposer

les façons sérieusement respectueuses qui auraient seules convenu;

elle a voulu avoir des amis, et a traité ses amis sur un pied

d'égalité. Les mœurs faciles de l'héritier présomptif ont

encouragé les mœurs faciles chez d'autres; le ton de _Marlborough

House_ n'a pas été du tout celui d'une cour. La princesse, jolie

et élégante, aimant la parure, a exercé une influence toute de

frivolité et de douceur, et les vertus privées, excellentes en

soi, ne répondent pas toujours à celles nécessaires aux princes;

récemment encore, un journal très bien informé et bien noté,

parlant du prince de Galles et de ses filles, disait (en manière

d'éloge) que les relations des princesses avec leur père sont

celles de sœurs avec un frère aîné très aimable et très _cheery_

(gai).

Le sentimentalisme purement allemand de la vieille reine a aussi

exercé une influence débilitante; le génie anglais a quelque

chose d'extrêmement viril et ne se porte pas facilement aux

regrets superflus; même une sorte de pudeur morale aurait interdit

dans les classes élevées l'étalage public d'une douleur privée.

Sur tous ces sujets une réticence acquise était devenue une

seconde nature. La reine, au contraire, en véritable Allemande, a

donné à sa douleur conjugale un caractère de fétichisme; loin de

la cacher, elle l'a révélée à tous; les portraits, les médaillons,

les monuments commémoratifs en ont été les signes extérieurs.

Dans d'autres temps, une femme de ce rang qui se serait sentie

frappée ainsi aux sources mêmes de la vie, ou se serait retirée

dans un cloître, ou aurait abdiqué, cela aurait eu une sauvage

grandeur; mais cet affichage persistant pendant trente ans du même

sentiment s'accordant avec tous les adoucissements d'une existence

royale, sans les corvées et les contraintes de la royauté, a

quelque chose d'énervant. Un goût théâtral se mêlant aux actions

ordinaires de la vie s'est répandu en Angleterre, le pays du monde

le moins porté par tempérament national à ce genre d'ostentation.

Le factice a pris la place du naturel, la vie est devenue une

exhibition scénique. On veut paraître artistique, esthétique,

«_up to date_», qui correspond à fin de siècle, il s'est fait un

méli-mélo de sentimentalité à froid, d'incrédulité et de cynisme

affecté. On peut dans la société anglaise d'aujourd'hui professer

les théories les plus subversives, se déclarer incrédule est d'un

ragoût assez bien porté; et les premiers penseurs de l'Angleterre

ont étouffé sous une férule puritaine! Et Stuart Mill, il y a

quarante-cinq ans, _n'osait_ pas publier ses livres, de peur du

scandale furieux que provoqueraient ses doctrines; à l'heure

qu'il est le blasphème n'est pas pour déplaire! L'état d'esprit

de la société anglaise contemporaine ressemble un peu à celui de

_défroqués_, la peur de ce qu'ils ont laissé derrière eux les fait

courir à de bruyants excès.

Cette société, dans sa classe supérieure, est malade et très

malade; elle a dépouillé ses anciens, lourds mais solides

préjugés et les a remplacés par rien.

Heureusement, pour lui rappeler les grandeurs d'antan et ses

saines traditions, l'Angleterre a encore les mollets de ses valets

de pied: aussi longtemps que ces mollets seront en honneur, aussi

longtemps que le bas de soie sera l'ambition des beaux hommes

d'une certaine classe, la vieille Angleterre n'aura pas vécu;

et ces mollets sont encore fort beaux et fort respectés, on les

voit sur le seuil des grandes maisons, on les voit même sur

le trottoir, roulant le tapis qui a permis de marcher jusqu'à

la voiture, et les jours de «Drawing room» ils se raidissent,

immobiles, derrière le carrosse de gala,--et les gamins les

gouaillent, mais les envient.--La domesticité en Angleterre est

peut-être le corps social le moins déformé, il est encore jaloux

de ses prérogatives, convaincu de son importance; tant que des

personnages à mine d'ambassadeur consentiront à vous précéder sur

des escaliers, et que des Adonis couvriront leur chef de poudre,

il y aura une pairie héréditaire, et c'est ce qui me fait espérer

qu'elle ne disparaîtra pas de sitôt.

Seulement, les intérieurs plus modestes commencent à avoir de

la peine à trouver des serviteurs mâles, et il est très reçu

maintenant d'avoir plusieurs femmes, et le service n'en souffre

nullement. Le domestique anglais n'a du reste jamais été que

pour la parade, toute besogne fatigante a toujours été accomplie

par les femmes; elles continuent, mais une créature supérieure

de leur propre sexe est préposée aux fonctions de luxe; elles

ont extraordinairement bon air, ces _parlour-maids_ élancées,

rigoureusement habillées de noir, le petit bonnet blanc et le

tablier de mousseline en bavette; elles possèdent les solides

traditions de respect silencieux, ce sont des aristocrates, des

personnes ayant conscience de leur propre dignité et de la beauté

de l'édifice social qui leur a donné des inférieurs.

VI

«SOCIETY PAPERS»

On a dit et redit que c'est dans les salons du XVIIIe siècle

que se prépara la révolution; ce sont les _Society papers_ qui

préparent en Angleterre le changement qui arrivera un jour ou

l'autre;--ce sont ces journaux qui sapent lentement mais sûrement

le sentiment de respect superstitieux qui entourait la royauté

en tant que royauté; une lumière crue est projetée sur les

moindres actions de ceux qui tiennent à cette royauté, et il

est indubitable que cette lumière enlève beaucoup à l'illusion.

Et ce qui constitue le vrai danger de cette littérature, c'est

précisément qu'elle n'est pas haineuse: rien ne révolte, rien ne

provoque une explosion de sentiments contraires, mais on s'habitue

à voir qu'en réalité il y a bien peu de chose sous ces oripeaux

devant lesquels on s'inclinait par habitude. Les critiques portant

sur les actions de la reine et de ses enfants sont celles qu'on se

figurerait seulement possibles dans une presse hostile; eh bien,

pas du tout, il paraît que c'est par affection qu'on les morigène

ainsi; en vérité Shakespeare avait raison: «_Familiarity breeds

contempt_» (la familiarité engendre le mépris). La familiarité est

poussée présentement, au delà des limites permises, le mépris

n'est pas loin, il est peut-être déjà là.

Le «potin» est maintenant devenu une institution sociale, et

est passé à l'état de besoin, d'appétit qu'il faut absolument

satisfaire. On ne s'imagine pas jusqu'où cela est poussé, et la

liberté et la désinvolture avec lesquelles se franchit le mur

Guilloutet,--il est loin le temps où l'Anglais pouvait dire que sa

maison était une forteresse.--La reine, le prince de Galles et sa

famille sont les moins épargnés, et leurs affaires particulières,

leurs espérances et tout ce qui les concerne, est discuté sur

un ton d'égalité, et même de supériorité qu'on conçoit à peine.

Il a fallu, pour en arriver à oser se mêler à ce point des

affaires du voisin, un pays où le duel est discrédité, et où la

seule ressource contre certaines impertinences est l'appel aux

tribunaux, parti extrême, qui fait hésiter les plus braves.

Il est advenu de cette presse potinière ce qui est arrivé avec une

certaine presse, en France; les hardiesses les plus téméraires

d'il y a vingt ans sont tombées au rang de gentillesses assez

fades. En Angleterre on a été de l'_Owl_ (le hibou) au _Modern

Society_, et le pas franchi est effrayant! L'_Owl_, lorsque

son premier numéro parut, fut jugé une entreprise extrêmement

osée; édité dans un format élégant, composé de quelques feuilles

seulement, il servait à ses lecteurs des articles courts, bien

tournés, racontant en termes choisis et voilés les nouvelles et

les scandales du jour. Pas de noms, des insinuations à peine, tout

cela dans le ton de la bonne compagnie; il fallait en être, du

reste, pour trouver intérêt à ce joli petit journal. Sa rédaction

fut d'abord un mystère, bientôt percé, mais qui était cependant

assez bien défendu pour ajouter au piquant de ses informations. On

sut qu'Algernon Borthwick, alors, comme aujourd'hui, directeur du

_Morning Post_; alors, comme aujourd'hui, homme d'esprit et homme

du monde, en était le fondateur et l'inspirateur; il avait groupé

autour de lui un cercle de «Hiboux», oiseaux de choix, dont les

conciliabules secrets excitaient la curiosité publique; le succès

du _Owl_ fut très grand, mais on s'adressait à un public trop

restreint, l'entreprise ne fut pas continuée.

Quelques années après, un joli garçon du nom de Bowles, fort goûté

des femmes qui le déclaraient plein d'esprit, fonda le _Vanity

Fair_ (foire à la vanité). Ce fut le commencement du reportage

à outrance, les cancans mondains étant la seule raison d'être

du nouveau journal qui annonçait les nouvelles avant même que

les intéressés en fussent avisés! Le goût de se voir imprimé

se développa comme une épidémie; ce n'était plus la simple

nomenclature du _Morning Post_ ou du _Court Journal_, mais de

véritables articles louant la beauté, approuvant ou désapprouvant

ceci ou cela, enfin le ton d'une caillette mal élevée. Le genre

était fondé, aujourd'hui c'est une puissance. On ne peut vivre à

Londres sans lire le _World_ ou le _Truth_; ces deux feuilles se

rencontrent sur toutes les tables, et leurs colonnes serrées sont

avalées avec délices.

Madame de Sévigné écrivait que la mauvaise compagnie est

infiniment préférable à la bonne, parce qu'on a moins de peine à

s'en séparer; dans le même ordre d'idées, on peut dire que les

indiscrétions ultra épicées de quelques feuilles parisiennes sont

moins dangereuses pour le goût public parce qu'elles n'auront

jamais qu'une catégorie spéciale de lecteurs. Ces lecteurs

trouveront, sans doute, un plaisir particulier et sauvage à

deviner les noms que cachent des pseudonymes complaisants, mais,

en somme, ils ne s'intéressent réellement qu'aux faits et gestes

des débonnaires personnes dont le nom ne se dissimule pas plus que

la personne, et quant aux échos de journaux comme le _Figaro_, le

_Gaulois_ ou le _Sport_, ce sont des riens, et la nomenclature de

quelques fêtes, avec l'ébruitement des déplacements de la reine

Isabelle ou autre Majesté dans la dèche, en fait le principal

attrait; ce n'est pas encore cela qui gâtera l'estomac public.

Notes sur Londres · 第 2 / 9 段