Cette sensation se répète sous une autre forme dans les

NOTES SUR LONDRES

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y compris la Suède et la Norvège.

BRADA

NOTES SUR LONDRES

PRÉFACE DE

AUGUSTIN FILON

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1895

PREFACE

Les pages qu'on va lire ont paru dans la _Vie parisienne_. Je

suis persuadé qu'elles y ont été fort goûtées, car on y trouve,

à chaque ligne, cette touche élégante et légère qui a fait et

fait encore la grâce de ce charmant journal. Elles portaient

alors la signature de Bénédick, et aucun nom n'était mieux choisi

pour l'écrivain qui se propose de pénétrer les fantasques et

mystérieux vouloirs de la femme. Aujourd'hui Bénédick disparaît

et rend à Brada ce qui lui appartient. Ce nom, popularisé par des

œuvres romanesques, discrètement aristocratiques et délicatement

morales, attirera aux _Notes sur Londres_ un nouveau public. J'ose

prédire que, sous la forme du volume, elles vont prendre une

signification nouvelle et une valeur d'ensemble qui, jusqu'ici,

n'avait pu être soupçonnée.

Comme les lecteurs des articles, les lecteurs du volume

apprécieront les mille impressions dont il est plein: les

fragments de vie populaire, de vie mondaine ou de vie intime,

aperçus çà et là, les types humains saisis dans la foule et notés

au passage, les paysages londoniens, esquissés d'un crayon rapide

mais fin et sûr, avec un sentiment si original et si juste que

ceux qui les voient tous les jours croient les comprendre et

les sentir pour la première fois. Mais le charme, la curiosité

du livre, le thème favori qui revient, de page en page, c'est

l'étude d'un phénomène contemporain fort étrange qui à l'heure

actuelle révolutionne l'Angleterre de fond en comble, tout

simplement. Phénomène si nouveau qu'il n'a pas encore de nom et

que, si vous voulez, nous allons en inventer un, séance tenante.

Dirons-nous que c'est la déféminisation, ou la masculinisation, ou

la garçonnification de la femme anglaise? Le dernier de ces trois

barbarismes est celui qui me sourit le plus. Nous dirons donc que

la femme anglaise est en train de se garçonnifier et que Brada

nous met au courant de cette bizarre opération.

C'était jadis un vieil axiome de droit constitutionnel, chez nos

voisins, que le parlement pouvait tout, excepté faire un homme

d'une femme. Nous avons changé tout cela: aujourd'hui, même sans

le secours du parlement, l'Anglaise travaille à changer de sexe

afin de s'émanciper.

J'assiste à ce travail depuis quelques années. Je m'en suis

d'abord amusé; maintenant je m'en effraye. J'ai cru que c'était

une plaisanterie, ou une pose, ou une mode; peut-être, la toquade

de quelques pauvres déséquilibrées, fruits secs de l'amour et du

mariage; peut-être, encore, la réclame de quelques intrigantes

qui ne peuvent espérer le succès que dans le coup de revolver de

l'excentricité. Mais non, cela dure et cela gagne, cela s'installe

et ressemble maintenant à un fait social; il faut l'accepter ou le

combattre, mais il n'y a pas moyen de le nier. Ce qui est inouï,

ce qu'on ne croirait jamais si on ne le constatait tous les jours,

c'est que ce changement semble modifier non seulement l'état moral

et les manières de la femme, mais jusqu'à son développement

physiologique. Les signes extérieurs de la féminité disparaissent

là où l'intellectualité à outrance fait ses ravages; la nature est

presque vaincue. Depuis l'ascétisme médiéval, nous n'avions pas vu

de pareilles victoires.

Quels sont les curieux symptômes qui accompagnent cette vie

nouvelle, quelles sont ses conséquences, réalisées ou pressenties,

sur le mariage, les professions, le _home_, la question des

enfants, la question des salaires, la question de l'amour et la

question du bonheur? Demandez tout cela aux _Notes sur Londres_.

L'auteur a étudié comme il faut étudier, d'un esprit parfaitement

libre, sans parti pris, sans mauvaise humeur et sans emballement.

En vérité, il y a dans ce mouvement si singulier qui se produit

en Angleterre et qui se produira peut-être bientôt chez nous,

beaucoup de bien mêlé à beaucoup de mal. D'abord l'homme a, comme

toujours, une grosse part de responsabilité dans les erreurs de la

femme. Pourquoi l'a-t-il si longtemps enfermée dans des devoirs

de ménage et de _nursery_? Est-ce qu'on lui avait donné Ève pour

en faire une cuisinière ou une odalisque? Cette tyrannie souvent

imbécile, toujours égoïste, devait amener ce qu'amènent toutes les

tyrannies: des révoltes sans frein et des revanches sans mesure.

Aujourd'hui, par des raisons de libertinage ou par des raisons

d'arithmétique, l'homme ne veut plus se marier. Si la femme du

peuple est lasse de travailler pour nourrir un mari fainéant, le

petit bourgeois laborieux ne se sent plus assez riche pour suffire

aux dépenses d'une demoiselle épousée sans dot. La jeune fille

est ainsi amenée à compter sur elle-même, à se jeter dans la mêlée

pour conquérir son pain quotidien, avec quelque chose de plus

pour beurrer la tartine. Elle était déjà romancier et artiste:

la voici journaliste, agriculteur, professeur de mathématiques.

Même celle qui n'a pas besoin de gagner sa vie ne veut plus de

l'oisiveté énervante et corruptrice. Ne vaut-il pas mieux prendre

une profession que de prendre un amant? Les deux hautes vertus,

les deux grâces suprêmes de la femme, la charité et la pudeur

n'ont pas encore fait naufrage. Seulement la charité s'appelle

la philanthropie; elle est présidente ou secrétaire de quelque

chose; elle a un bureau où elle donne des audiences et expédie des

affaires, tous les jours sauf les samedis et dimanches, de onze à

trois. La pudeur s'appelle madame Ormiston Chant; elle va partout

le front haut, inspecte et dénonce les mauvais lieux, se déguise

en bouquetière et passe sa journée au coin d'une rue pour savoir

jusqu'où va la grossièreté d'un caprice masculin et l'intensité

des tentations au milieu desquelles se débattent les pauvres

filles de Londres.

Tout cela signifie-t-il que la femme ne veut plus de l'homme? Je

ne le crois pas. Brada ne le croit pas non plus. A ce propos,

rappelez-vous que ces _Notes_ étaient, d'abord, signées du nom

de Bénédick. Or, ce Bénédick-là est l'arrière-petit-cousin d'un

autre Bénédick qui a pu lui apprendre comment Béatrice allait

vers l'amour en lui tournant le dos. On doit conserver cette

tradition-là dans la famille. L'autre soir, j'écoutais une très

jolie pièce, qui est le plus récent succès du _Criterion_. Le

dernier mot de l'héroïne, champion fougueux des droits de la

femme, deux fois trahie dans ses affections, était celui-ci: _I

want love_, «je veux être aimée!» Ainsi soit-il! Au fond, le rêve

plus ou moins conscient de la femme, c'est la reconstitution de

l'union conjugale sur de nouvelles bases. Elle veut être mieux

comprise; elle ne veut pas être moins aimée.

Ces vagues généralités ne vous donnent qu'une idée grossière

et qu'un avant-goût très imparfait de la pénétrante analyse de

l'auteur. Il a mis au jour, avec un tact, une finesse et une

patience merveilleuse les mille aspects du problème. Il avait tous

les dons nécessaires pour l'aborder et le résoudre.

Le premier point quand on observe en pays étranger les

institutions, les caractères ou les mœurs, c'est de se laisser un

peu aller et de ne pas se raidir. Le second, c'est, au contraire,

de ne pas trop s'abdiquer, de garder son sang-froid et sa

personnalité pensante. En deux mots, l'esprit critique, mais non

l'esprit de contradiction. Ces deux mois définissent le livre que

vous tenez dans les mains.

Un tel livre pouvait et devait se passer de préface. Je suppose

que l'auteur, sachant que je vis au milieu des choses qu'il a

décrites, m'a cité comme témoin, pour affirmer la vérité de

ses peintures, l'opportunité de ses études, la portée de ses

conclusions. Je lui rends ce témoignage de grand cœur. Si, au

lieu d'une préface, j'écrivais un article de critique sur le

livre, savez-vous à quoi se borneraient, en toute sincérité, mes

chicanes? A ceci. Je dirais à l'auteur qu'à mon gré, il n'a péché

que deux fois dans tout le cours de ces notes, une fois par excès

d'indulgence, une fois par excès de sévérité.

Il a une illusion à perdre sur le parlement de Westminster. Hélas!

ce n'est plus tout à fait cette assemblée si digne et si décente

que nous proposions en exemple à nos législateurs. On y cite plus

souvent des refrains de café-concert que des vers de Virgile,

et, maintenant que Gladstone n'est plus là, je crains qu'on n'y

souffre plus jamais l'éloquence. En revanche, on y reproduit à

merveille les cris d'animaux; l'année dernière on s'y est battu à

coups de poing.

D'autre part, je demande à Brada de reviser quand il en trouvera

l'occasion son jugement un peu dédaigneux sur un acteur de grand

mérite et un auteur de grand talent dont il a fait connaissance

dans les circonstances les plus défavorables du monde. Quel

dommage qu'il n'ait pu juger M. Tree dans le _Bunch of Violets_

et M. Jones d'après les _Masqueraders_ ou le _Case of rebellious

Susan_. Son opinion, je crois, eût été fort différente.

Indiquer mon dissentiment sur ces deux points, c'est, je pense,

dire hautement combien j'approuve et j'admire tout le reste.

Maintenant que le témoignage est donné, le témoin n'a plus qu'à se

retirer. C'est ce qu'il fait, en vous demandant très humblement

pardon d'avoir retardé votre plaisir de quelques minutes.

AUGUSTIN FILON.

NOTES SUR LONDRES

I

ASPECT DE LONDRES

Il n'est peut-être pas de ville plus poétique que Londres, je

dis poétique et non pittoresque, et la poésie de cette ville

monstre est véritablement de l'ordre le plus spirituel et le

plus abstrait; elle réside en grande partie dans la violence des

contrastes, et aussi dans l'âme flottante du peuple anglais qui

est infiniment poétique, avec naïveté, avec enfantillage.

L'arrivée à Londres le soir a quelque chose de singulièrement

frappant, on traverse des espaces où la lumière crue tombe à

flots, pour entrer dans la profondeur perdue des rues tristes et

sombres; ces rues semblent _avaler_ l'être humain; on y éprouve

le sentiment de l'abîme et de l'insondable, avec la perception

presque oppressante de la présence cachée de milliers et de

milliers de créatures vivantes.

Comme des yeux qui vous regarderaient dans l'obscurité et dont

on sentirait l'influence troublante, ces rues de Londres ont un

extraordinaire mystère, Dickens l'a ressenti et exprimé mieux

qu'aucun autre écrivain. La vue de toutes ces rues noires, qui

semblent mener à l'obscurité totale et s'y noyer, fait comprendre

le tragique de l'expression «_on the streets_» (sur les rues) qui

désigne la prostitution, ces simples mots, pour qui a été saisi

par l'angoisse de ces rues, représentent bien le dernier terme

de la dégradation, y être errante et abandonnée la dernière des

misères. Elles ont quelque chose de si horriblement cruel qui ne

se voit jamais à Paris, même les soirs d'hiver ou de brouillard;

c'est tellement différent que cela demeure inexprimable.

Une autre impression très vive, et peut-être celle pour laquelle

on est le moins préparé, est celle du _silence_, le vrai silence,

profond, doux et apaisant.

L'Anglais a la passion du silence, et aussi rencontre-t-on à

Londres de véritables oasis où il règne d'une façon presque

absolue, et presque toujours on l'obtient entier à quelques pas

de la rumeur farouche des rues bruyantes. Sur ce point les _Inns

of court_ et leur voisinage sont typiques, et d'un charme très

pénétrant et tout unique.

Dans _Holborn_ roule avec fureur la grande houle de la ville, pas

un instant de trêve ni de repos, voitures et piétons en rangs

pressés se succèdent toujours et sans cesse; comme une rage

d'avancer et de se faire place semble posséder tous ces êtres.

Soi-même on cède et on s'abandonne à ce flot violent qui vous

emporte... tout à coup le hansom tourne, s'engouffre sous une

voûte, roule doucement et débouche dans une paisible enceinte

entourée de maisons couleur de terre; au centre, à moitié cachée

par les arbres, s'élève une chapelle; une autre voûte, une autre

enceinte plus large et plus silencieuse, et voici un cadre tout

propre à un béguinage.

Derrière une grille s'étalent de longs tapis verts qu'ombragent

des grands arbres à l'air si calme et recueilli, et, en bordure,

partout ces maisons uniformes à teinte triste, à fenêtres sans

rideaux... c'est «Gray's Inn square», où, comme mis à part de la

vie ordinaire, habitent, durant le jour du moins, des hommes de

loi; on s'attend à voir dans cet enclos fermé se promener des

hommes vêtus d'une robe. Toutes les vieilles lois, toutes les

coutumes baroques non abrogées, tout ce qui fait la singularité

et la force de la législation anglaise se trouvent logés là, dans

le milieu qui leur convient précisément. Une sorte de tristesse

particulière plane dans ces cours; une quantité d'histoires,

toutes vraies et tragiques, semblent se cacher derrière ces portes

et ces fenêtres muettes comme des yeux d'aveugle. Il paraît bien

impossible de vivre là, d'être saturé de cette atmosphère spéciale

sans que l'esprit en reçoive une empreinte particulière. Ces

études où pas un bruit n'arrive ont quelque chose de claustral,

d'un peu effrayant et d'apaisant en même temps; elles ont comme

un recueillement conventuel qui paraît tout propre, qui semble

nécessaire, à ces vies destinées au labeur qui s'y poursuit au

milieu des vieux bouquins moroses dont les textes obscurs rendent

possibles tant d'inconscientes cruautés; la justice anglaise a

conservé encore le décor du sacerdoce, cette apparence du rite

faite pour frapper les esprits et les retenir.

Un peu plus bas que les _Inns of court_, après qu'on a traversé

Fleet Street, qui est comme le cœur même de la cité, et où le

trafic est incessant, se trouvent les _Jardins du Temple_. C'est

d'abord l'attrait d'une vieille porte à franchir; puis, aussitôt,

des ombrages qui semblent faits pour les amoureux et les rêveurs,

et qui mènent à des cours paisibles qu'entourent de longs cloîtres

recueillis et vides.

Certes, ces lieux ne sont ni beaux ni magnifiques; mais ils sont,

et au dernier point, profondément poétiques. Au milieu du jardin

si vert, si apaisé, dont un coin est encore cimetière tout rempli

de pierres tombales sur lesquelles on marche, s'élève intacte la

vieille église du saint ordre du Temple, avec sa forme mystique,

et qui renferme les sépulcres oubliés de fiers croisés qui dorment

là depuis des siècles...

A l'entour un bruit de fontaine, entre des bancs de verdure,

des degrés de pierre qui mènent à des portiques surmontés

d'inscriptions latines; nulle part ici la tradition n'est rompue,

et cela est d'autant plus remarquable dans ce pays où il semble

que la réforme aurait dû tout balayer; point du tout; on lit:

«_Vetustissima Templariorum Porticu igne consumpta 1678_», et

l'inscription latine se continue... un peu plus loin: «_Antique

Templariorum Aule_», et partout l'écusson du Temple avec l'agneau

portant la bannière...

Dans ces jardins inégaux et baroques, avec ces vieux bâtiments,

cette ancienne église, et au loin la vue du grand fleuve, on se

croirait dans une ville morte et pleine de souvenirs; il semble

n'y arriver aucun écho de la grande cité formidable qui les

détient. L'Anglais est, à mon avis, l'être le moins iconoclaste

qu'il soit, et il a fallu une éducation à rebours pour le mener

où il est; seulement il semble maintenant arrivé au point où le

besoin de retourner en arrière se fait violemment sentir.

Parmi ces choses visibles, qui ont une telle influence sur les

âmes, il ne faut pas oublier la Tamise, qui roule épaisse et

lourde, sans bruit, elle a été pendant des siècles la véritable

artère de la ville, elle est encore d'une attraction puissante.

Il existe du côté de Chelsea des coins délicieux sur le bord du

fleuve, où s'aperçoivent au large des voiles brunes estompées sur

ce ciel couvert et doux dont le charme est extrême dans sa sorte

de demi-lumière caressante; il y a là, dans une paix et un silence

infinis, des maisons à façades gothiques, précédées de jardinets

discrets--et toutes ces habitations ont comme quelque chose

d'humain et de personnel; ainsi voici une porte peinte d'un blanc

laiteux très doux, et sur cette porte, en grosses lettres d'or,

se lisent deux lignes qui riment et disent:

_Whoever knocks,

Opens the lock_[1].

[Note 1: Quiconque frappe, la serrure s'ouvre.]

N'est-ce pas typique, n'est-ce pas bien exprimé, ce côté enfantin

et poétique de l'âme anglaise? Trouverait-on dans notre Paris

rien d'équivalent à ce besoin de communication entre l'habitant

du logis fermé et le passant inconnu, et n'est-on pas cependant

pénétré en Angleterre de ce je ne sais quoi d'intime et de discret

des habitations, et pourtant, en vérité, avec leur manque de

persiennes, elles sont les moins closes du monde; l'impression est

donc toute spirituelle. Il y a ainsi dans Londres des quantités

de squares qui donnent parfaitement l'impression de l'asile et

du repos, et croyez bien que ces squares ont une part énorme à

la formation de l'esprit anglais; le génie particulier de cette

race veut le silence, l'étincelle ici ne se multiplie pas par le

frottement, elle demande à couver sous la cendre, en secret et

comme mystérieusement.

Carlyle et Ruskin, qui sans aucun doute ont exercé l'influence la

plus puissante sur l'esprit de leurs contemporains, ne trouvaient

que dans le silence extérieur la possibilité du développement de

leur rêve intérieur. Le goût et le besoin du silence autour de lui

était morbide chez Carlyle, le _home_ du vieux Ruskin est sur les

bords solitaires des eaux tranquilles. Tennyson, le poète même de

la nation, a vécu dans la plus paisible retraite.

Le silence s'épand encore à l'aise dans les parcs; là, il y a des

heures du jour où la Divine Paix, celle qui plane sur les eaux,

semble régner au milieu du murmure des choses vivantes. Il y a

des effets de lumière voilée, des nuages pâles qui paraissent

doublés d'or, des teintes fondues dans la verdure, et comme un je

ne sais quoi de maternel dans cette nature où rien de sec ni de

dur n'arrête l'œil; les agneaux qui paissent et qui, au coucher

du soleil, viennent boire l'eau de la Serpentine; au loin, les

hautes maisons de Kensington sur lesquelles, parfois, il semble

avoir neigé quand elles se détachent sur le ciel d'opale, tout

cela est d'une poésie absolue et parle à l'âme;--parfois, dans

les rues, on a l'aspect des choses comme vues en rêve; la couleur

particulière que prend ici la pierre qui, dans les endroits

où elle n'est pas salie, devient d'un blanc mou, donne aux

silhouettes d'église une apparence de mirage, surtout lorsqu'elles

se perdent sur un ciel de même teinte; et le brouillard lui-même a

d'exquis mystères. Hier, je traversais la Tamise, elle était d'une

couleur brune, avec de légères raies blanches, faites par l'écume;

très bas planait une vapeur pareille à une fumée d'incendie; trois

barges plates et noires faisaient tache sur le grand fleuve, que

barrait une barque à voile rougeâtre; tout cela se perdait dans

une sorte d'impalpable fantasmagorie et, au-dessus, très haut

par-dessus la brume, se dessinaient vaguement de vastes masses

qui étaient la ville. Cela était singulièrement beau et propre au

rêve, et on n'entendait rien que l'immense silence.

II

RUES DE LONDRES

Sauf quelques exceptions, celles-là très réussies, il faut

l'avouer, les magasins de Londres sont notablement inférieurs

comme aspect et comme élégance d'arrangement à ceux de Paris.

Aucune rue ne peut se comparer à la rue de la Paix;--ce goût

vraiment raffiné, presque maniéré, qui a pénétré les intérieurs,

n'a pas encore opéré la révolution, très nécessaire cependant,

dans les étalages anglais. On est frappé dans Bond Street, dans

Regent Street de l'aspect criard, et en même temps presque pauvre

des magasins. L'entassement des objets, le flamboyant et le voyant

de toutes choses, témoignent bien qu'il y a dans le caractère

anglais un côté encore rudimentaire. Cet appel incessant à

l'attention, ces explications, ces réclames, ces grosses amorces

ont un air de foire; le passant est sollicité, non pas par un

ensemble exquis et discret comme celui de nos magasins, mais par

l'accumulation d'objets étiquetés, par le heurt extraordinaire

des couleurs, par les combinaisons souvent les plus baroques! Car

c'est assurément une surprise singulière que de voir une maison

entière extérieurement garnie de _haut en bas_ de sièges en osier!

des chaises longues sont là, saillant du mur à la hauteur du

deuxième étage; ce qui, le soir surtout, a un aspect fantastique!

Partout cette même exubérance, cette exagération, qui est comme un

rappel lointain des grosses et fortes plaisanteries d'un Falstaff.

Dans les quartiers populaires, à la nuit tombée, ces choses

prennent des proportions inouïes, le gaz est comme prodigué, il

flambe avec une liberté qui explique surabondamment les nombreux

incendies, et lorsque le brouillard commence à tout envelopper,

cela revêt une sorte de grandeur mystérieuse.

Ce n'est pas seulement par le côté extérieur que les magasins

de Londres diffèrent de ceux de Paris:--il n'y a qu'à pénétrer

dans l'un d'eux, pour être frappé de la différence du _diapason_

social. On sent de suite qu'on est dans un pays où les différences

de castes sont encore reconnues et acceptées; ce n'est pas

cette politesse presque familière de nos grands magasins, ou

la rogue indifférence du petit négociant. C'est la déférence

respectueuse _voulue_, et qui ne diminue pas à ses propres yeux

celui qui l'observe. Et ce ne sera pas seulement le commis qui

s'empressera jusqu'à la voiture rangée près du trottoir pour

recevoir les ordres de la cliente, mais le patron de quelque

grand magasin de Bond street, personnage comme il faut, sérieux,

riche et considéré, qui se montrera profondément respectueux, et

observera sans effort la hiérarchie du vendeur à l'acheteur;

cette politesse déférente est pratiquée par eux jusque dans les

détails; ainsi une note vous est adressée, l'enveloppe porte,

imprimé sur le verso: «Avec les respectueux compliments de tel et

tel»; une note est acquittée «avec remerciements»; aujourd'hui,

l'on peut crier si l'on veut, mais c'est un fait: l'Anglais est

en général infiniment plus poli que le Français, et n'a pas

encore éliminé de sa vie toutes ces menues servitudes qui sont

la politesse; le coup de chapeau n'a rien à voir là dedans; le

respect est divers dans ses manifestations, autre à l'église et

autre à la synagogue, l'important est qu'il existe. L'Angleterre

possède encore ce trésor, pour combien de temps, hélas? C'est

ce respect, obligatoire je le veux bien, qui fait que dans cette

ville gigantesque absolument pavoisée d'affiches, pas une ne

blesse les yeux! Ces affiches immenses, aux couleurs éclatantes,

dégradent et abîment les rues de Londres; dans certaines parties

de Holborn elles atteignent des proportions presque incroyables;

au-dessus des affiches murales se détachent dans les airs, sur le

ciel brumeux, celles qui, découpées en grandes lettres, s'élèvent

du toit des maisons!

Il résulte véritablement de ce fouillis, de cette multitude de

mots, d'images, de pensées, qui malgré soi vous entrent dans la

tête, une sorte de fatigue intellectuelle, en même temps que de

griserie et de coup de fouet.

Il est certain qu'à aucune heure, ni le boulevard ni aucune

artère de Paris ne procurent l'impression presque infernale de

Holborn, d'Oxford street, de la Cité; ce doit être quelque chose

de semblable qui fait marcher les armées et soutient les peureux;

de cette masse d'êtres en mouvement se dégage une électricité

mystérieuse qui entraîne et emporte. La vie, dans la signification

de force, de mouvement, d'impulsion éclate là d'une façon

grandiose; elle devient une puissance formidable.

Cette sensation se répète sous une autre forme dans les

profondeurs du métropolitain, dans ces vastes gares souterraines

remplies d'un mouvement incessant; les trains arrivent de tous

côtés avec une rapidité vertigineuse; mais comme tous les

départs sont _clairement_ indiqués sur des affiches, il n'y a

nulle confusion, et la ruche humaine s'emplit et se désemplit

sans trêve. Le _Under ground_ (sous terre), comme s'appelle

couramment le métropolitain, est une des premières commodités de

Londres, et l'esprit pratique des Anglais en a tiré immédiatement

le meilleur parti, en choisissant les _troisièmes_ classes comme

moyen de circulation. Ce sont du reste de magnifiques voitures,

d'une propreté parfaite, admirablement éclairées; et ce n'est

pas seulement à Londres que les troisièmes classes sont mises à

contribution, les nombreuses familles des clergymen ont commencé

par donner l'exemple, on les a imitées et les choses en sont

à ce point que _Punch_ a publié une caricature dans laquelle

il représente des _Juifs_ montant en _premières_, et des gens

distingués en _troisièmes_!

Les omnibus de Londres, tout bardés d'affiches, ne ressemblent en

rien aux lourdes écraseuses qui, avec leur grotesque système de

correspondance et leur pompeuse régularité, sont si inutiles à la

population parisienne. Jamais, heureusement pour eux, les Anglais

ne se sont résignés au parcage des voyageurs en des enclos fermés,

ni au ridicule et lugubre défilé des numéros! Y a-t-il rien de

plus pitoyable que ce bétail humain pressé derrière un conducteur

plus ou moins insolent, attendant d'un air navré l'appel de son

numéro, et repataugeant quatre ou cinq fois dans la boue pour

recommencer encore? On se demande comment les gens occupés peuvent

jamais prendre un omnibus à Paris; à Londres, au contraire, les

voitures sont petites, nombreuses, et se font concurrence; le

prix est calculé selon la distance et est prodigieusement minime;

certains omnibus n'ont même pas de conducteurs: le voyageur est

prié par écrit de mettre le penny ou les deux pence dans une boîte

_ad hoc_, et pour cette somme il fait un long trajet; le public et

l'exploiteur trouvent leur compte à ce système primitif.

La tutelle incessante et insupportable qui s'exerce sur tout

Français majeur n'existe pas en Angleterre, et l'initiative

particulière se fait jour en toute occasion, au plus grand bien

de chacun. La _veulerie_ spéciale qui résulte de l'attente de

cette ingérence de l'État (abstraction que même M. Taine ne peut

arriver à définir) n'a pas cours ici; on vit et on meurt sous sa

propre responsabilité, ce qui, en définitive, paraît infiniment

préférable. Nous sommes, je pense, plus loin que jamais en France

d'un pareil état d'esprit et, avec la mode nouvelle qui envoie

toute l'élite de la jeunesse à l'armée, il est à craindre que

les individualités fortes disparaissent de plus en plus: en

Angleterre, seul pays d'Europe, le militarisme n'est pas à la

mode. L'Anglais a vu de près ce que la caste militaire a fait de

l'Allemand: une machine obéissante et puissante, mais une machine

tellement déprimée par le joug qui a pesé sur lui, que même dans

les emplois civils il apporte une sorte d'humilité patiente et est

devenu dans les banques et les maisons de commerce une espèce de

coolie chinois travaillant à moitié prix.

L'Anglais, lui, ne se résigne jamais; le mot _fight_ (se battre)

s'applique aux actions les plus diverses, tant matérielles

qu'intellectuelles. Un homme ne fait pas son chemin dans la

vie--_he fights his way_, cela évoque tout de suite l'idée de

l'Anglais, les poings fermés, allant résolument à l'obstacle. On

se bat contre la mauvaise fortune, on se bat contre la maladie, le

chagrin, l'ennui. Ce combat, indiqué par la langue même, est une

chose admirable: au fond, cet effort c'est tout le développement

de l'être perfectible et la doctrine des agnostics. Les Anglais

regardent encore la vie comme une chose sérieuse et tangible,

comme une chose importante, intéressante et même agréable. C'est

le sentiment qu'on en avait aux siècles passés, alors qu'on

accomplissait de tels prodiges pour faire «sa fortune» dans

le sens que ce mot avait autrefois. On s'y efforce encore en

Angleterre, car le plébéien peut arriver à la _Pairie_, et les

distinctions sociales n'ont pas le caractère purement honorifique

qu'elles ont revêtu en France, la comédie du désintéressement n'y

a pas cours, et en étendant la portée de la pensée exprimée,

le vieux docteur Johnson, qui incarne si parfaitement l'esprit

anglais, a formulé une grande vérité lorsqu'il a dit: «Il n'y a

que les imbéciles qui écrivent pour autre chose que l'argent.»

III

L'ESPRIT NOUVEAU

L'esprit nouveau, celui qui souffle depuis vingt ans, renversant

le vieil édifice puritain, continue son œuvre sans repos ni

trêve, et a changé, change tous les jours de plus en plus le côté

extérieur de l'existence anglaise; le goût de ce qui est beau,

délicat, superflu, est poussé aujourd'hui à l'extrême et à un

point qui aurait été sûrement jugé immoral par les générations

précédentes.

En vérité, il y a une source de volupté particulière, mais très

sensible, dans le contraste entre l'atmosphère de cette ville en

décembre, écrasée par un brouillard effroyable, morne, épais,

tangible, puant, entre ces ténèbres permanentes, ce mur mou et

sombre qui semble vouloir tout étouffer, les êtres, la lumière, et

les sons, et la recherche partout vers la clarté, la blancheur,

l'élégance, la fraîcheur. Il y a, par exemple, une sensation

indéfinissable à passer de la rue dans un de ces intérieurs

arrangés par Liberty, auxquels la douceur des tons, la sobriété

des ornements, la légèreté des lignes, l'harmonie parfaite prêtent

un charme profond et subtil; cela n'est pas du grand art, cela

ne tient à aucun style en particulier, et cependant ces pièces

éclairées à la lumière blonde et pure de l'électricité, dont les

lampes semblent de grosses fleurs lumineuses, procurent un état

d'esprit voisin de celui que donne la vision d'une de ces chambres

idéales entrevues dans un coin de tableau des Primitifs; cela

est charmant, intime et infiniment poétique, car il y a une très

réelle poésie dans le pli de certaines étoffes, dans les teintes

fondues mystérieuses de ces gazes si douces; il y a une séduction

caressante dans ces couleurs claires où rien ne heurte l'œil, où

rien même ne l'arrête, mais où tout le repose; le soin du plus

léger détail, de la fleur unique dans le vase bleu ou jaune à

forme élancée, a un rappel de l'Orient, de ce Japon si raffiné,

où la créature humaine trouve ses délices à la fête des cerises

et à celle des chrysanthèmes! C'est quelque chose du même genre

qui existe maintenant en Angleterre, chez cette nation réputée

grossière et rude. La passion du joli, des teintes harmonieuses,

se répand de proche en proche; dans tous les intérieurs il y a un

effort dans ce sens, l'_embellissement_ est devenu une nécessité

reconnue, et l'aménagement de certaines demeures, non point parmi

les grandes et magnifiques, mais parmi les modestes, celles qui

répondent à un appartement de quatre à cinq mille francs, est

fait pour surprendre. Le côté plastique est recherché en tout, la

rage d'ornementation, pour la table notamment, est générale, et

des objets charmants, d'un goût vraiment pur, sont accessibles

à toutes les bourses un peu aisées, les cervelles des femmes

sont occupées à des inventions de raffinements nouveaux, et il

faut lire les journaux à clientèle féminine pour se figurer la

part que l'_ornementation_ et l'_embellissement_ du home tiennent

maintenant dans les préoccupations.

Ce peuple devient aussi sensuel que les Italiens de la

renaissance. A l'exposition des œuvres d'un peintre à la mode,

l'artiste avait imaginé, pendant ces glaciales journées de

décembre, de remplir la salle de violettes odorantes; il fallait

que la sensation fût complexe, et elle l'était évidemment; un

autre y ajoutera, sans doute, une musique douce et lointaine. Du

reste, on ne peut se figurer le soin du cadre qu'on apporte ici,

et ce qu'il y a loin de cela à la froide et triste salle de la

rue de Sèze, salle lugubre, faite pour les réflexions chagrines,

et où rien ne prépare à la jouissance de la couleur.

Voici, par exemple, _Burne Jones_ qui a exposé quatre tableaux

seulement: _Une légende_, dans une des salles de Bond Street. La

pièce est exactement de la grandeur qu'elle doit être, chauffée

et éclairée à miracle, précédée d'un élégant escalier lumineux

et gai, et l'esprit se trouve naturellement porté vers un ordre

d'idées qui lui permet de s'identifier avec celles que l'artiste

a voulu provoquer. Ces quatre tableaux disent une infinité de

choses; c'est là toute l'Angleterre nouvelle, subtile, raffinée

avec un côté peut-être enfantin, qui est si propre aux longs

espoirs et aux patients travaux. Cette «Légende de l'églantier»

est tout bonnement l'histoire de la Belle au bois dormant, que

l'artiste a illustrée avec une conscience, un labeur, un soin

merveilleux. D'abord il faut quelques instants pour se ressaisir

et se mettre au point devant le premier tableau, car c'est, à

première vue, confus et extraordinaire, un fouillis inextricable

d'épines énormes, éclairées çà et là de quelques pétales

effeuillés d'un blanc rose; et au milieu de ce dédale, couchés à

terre et endormis, les chevaliers que le sommeil a terrassés, et

que les broussailles ont enveloppés sans qu'ils puissent arriver

à la princesse; dans le coin du tableau, un seul, le chevalier

magique, devant lequel s'écartent d'elles-mêmes les ronces et

les épines, est debout, les yeux ouverts, et c'est l'unique dans

toute la composition dont les paupières ne soient pas closes. On

ne peut décrire la sorte d'attirance mystérieuse qui émane de ces

quatre tableaux,--tout ce que Burne Jones a mis dans la figure

solitaire de ce chevalier, tout ce qu'il symbolise et tout ce

qu'il représente, et l'impénétrable tristesse de ce fouillis de

ronces et d'épines.

La seconde composition montre le roi et la cour au moment où ils

ont été saisis par le fatal sommeil, et tous ces visages endormis

ont une expression intense, la pensée passe sur tous ces fronts

penchés.

Le troisième tableau, le plus délicieux peut-être comme

arrangement, comme type de beauté, figure une cour intérieure

dans quelque idéale demeure du moyen âge; des jeunes filles sont

immobiles autour de la margelle du puits près duquel le magique

assoupissement s'est emparé d'elles; une autre a laissé tomber sa

tête sur le métier à tisser, devant lequel elle était assise. La

couleur est partout exquise, celle des vêtements, celles du cadran

solaire, de la mosaïque de marbre transparent, qui pave cette cour

féerique; c'est proprement un charme que de contempler cela, et

cette atmosphère qui semble faite pour des vols de colombe. Mais

où le sentiment d'une pureté et d'une virginité impolluée atteint

son entier épanouissement c'est dans le quatrième tableau, celui

qui représente endormie la princesse enchantée. Elle est là, vêtue

de blanc, les cheveux blonds chastement épars comme un voile; la

baguette puissante de la fée a fermé ses yeux, ses yeux si beaux,

ses yeux si doux! La candeur innocente de son front, de tout son

être est inexprimable; elle a bien «ce quelque chose de lumineux

et de divin» dont l'a gratifiée le vieux Perrault. Couchée sur un

lit merveilleux, la tête appuyée sur un oreiller rose et argent,

elle dort depuis cent ans! et, à ses pieds, dorment ses femmes.

Sur le tapis magnifique sont épars des objets rares et précieux,

une cassette, un luth; une lumière irréelle et ravissante plane

sur tout, et une longue branche d'épines s'étend mystérieuse et

serpente au-dessus des figures endormies. Le prince va entrer tout

à l'heure et dissipera tout cet enchantement!

Des centaines de personnes iront voir ces tableaux et y trouveront

un plaisir extrême, et il est évident que c'est là un signe des

temps, et que même dans une élite, un goût aussi délicat et aussi

fin, pour des compositions d'une spiritualité si élevée et en même

temps d'une beauté si sensuelle, est remarquable.

Ce goût presque extravagant pour le côté plastique de toute chose

a pénétré même la politique, et _une fleur_, la primevère, est

devenue l'emblème sérieux d'un grand parti.

Chez l'Anglais, le sentiment poétique à l'état primitif est

encore intact et lui fait trouver plaisir à des puérilités qui

feraient souvent rire le vieux Latin désabusé. N'est-ce pas une

chose extraordinaire que de voir, à jour dit, toute une partie

de la nation se parer d'une fleur en mémoire d'un mort? Ainsi le

19 avril dernier, le spectacle à Londres était vraiment curieux,

hommes femmes et enfants de toutes les classes, même les balayeurs

et les mendiants, portaient sur eux la primevère jaune en mémoire

de Disraeli, les primevères s'entassaient au pied de sa statue, et

la manifestation, sous cette forme naïve, éclatait partout avec

une unanimité absolument prodigieuse. C'est un singulier phénomène

que cette influence posthume de Disraeli, et il serait curieux de

rechercher la part qu'il a eu au changement de mœurs et de goûts

qui s'est fait dans la société anglaise. La passion de faste de

«Dizzie» resté, par l'âme et l'esprit, un Oriental, est connue;

on sait combien ce sémite se plaisait aux couleurs voyantes,

aux riches bijoux, à la pompe des cérémonies; un des amusements

favoris de sa triomphante vieillesse était de contempler,

s'ébattant sur la terrasse de son château, les nombreux paons

dont il aimait à être entouré et dont les couleurs chatoyantes

flattaient sa vue.

Dans les romans de la jeunesse de Disraeli on voit déjà l'attrait

irrésistible qu'exerçaient la richesse et les demeures somptueuses

sur sa vive imagination; à la fin de sa carrière, il fallait,

pour la satisfaire, qu'il investît sa souveraine de la pourpre

d'impératrice des Indes: il fut vraiment le premier ministre d'une

impératrice d'Orient, il en avait le type physique, la volonté,

la force de domination; il avait hypnotisé la société anglaise;

cette société si aristocratique, si rebelle pendant tant d'années

à toutes les manifestations de charlatanisme, fut vaincue par

ce maître charlatan; elle prit goût même à ses oripeaux, elle

aima comme lui la magie des mots et des empires mystérieux,

l'Asiatique devint le maître de l'Anglo-Saxon. Quel contraste

entre celui-là et le correct Melbourne, le grave sir Robert Peel,

l'élégant Palmerston, tous tellement et si foncièrement anglais;

et même ceux qui, de leur naturel, n'étaient pas austères,

tellement esclaves de la convention dans laquelle ils vivaient.

Tel Gladstone, aujourd'hui Anglais jusqu'aux moelles, même dans

une salutaire hypocrisie. Oui, assurément _salutaire_, et elle

s'en va, elle disparaît: encore quelques années, et il n'en

restera plus rien; et ce sera un grand dommage, car c'était une

belle chose, après tout, que de voir une puissante aristocratie,

une société si riche et si forte, tant d'êtres divers tenus en

respect par quelques fictions qui suffisaient à défendre l'édifice

social; c'était une salutaire illusion que de supposer toutes

les femmes chastes, tous les hommes fidèles, et d'ignorer, de

chasser résolument ceux qui portaient quelque atteinte _visible_

à cette fiction. Ce respect des mots, cette pudeur de convention,

provoquaient et développaient néanmoins de réelles vertus: cela

s'en va; dans certains milieux, cela a déjà disparu!

Il existe en ce moment une ressemblance marquée entre la société

anglaise contemporaine et la société française d'avant 89; on

s'est affranchi entre soi d'une foule de préjugés religieux

et sociaux; les questions les plus brûlantes sont ouvertement

discutées; des esprits distingués exercent sur la pensée

aristocratique le genre d'influence qu'avaient les messieurs de

l'Encyclopédie; le sentiment de grandes réformes nécessaires

est universel; en même temps la joie de vivre ne se ralentit

nullement, le luxe a pris un essor nouveau: il s'est vulgarisé, il

a pénétré dans des milieux où autrefois les principes rigoureux

ne lui permettaient de se manifester que sous certaines formes

acceptées et convenues. Une presse gouailleuse et insolente fait

l'office de Beaumarchais et du Barbier et fouaille les vices des

grands, et les grands sont les premiers à rire de la plaisanterie!

Une fraction de la société anglaise s'achemine vers un paganisme

élégant; l'autre, avide encore de croyances, se retourne vers le

catholicisme. L'Angleterre, devenue maussade sous l'influence

triste et grossière des Guelfes, revient à son génie d'autrefois,

libre, hardi, joyeux; voyez Shakespeare, Chaucer et tous les vieux

écrivains. La fausse pudeur n'existait pas plus pour le vieil

anglais que pour le vieux gaulois, le génie anglais a été déformé

par la _Réforme_, forcé de dévier de sa véritable nature. Il n'y a

qu'à remonter l'histoire pour voir combien a été graduelle cette

lente transformation qui a atteint son apogée par l'importation

des moroses souverains de Hanovre. Au XVIe siècle les mœurs

anglaises et les mœurs françaises étaient encore à peu de choses

près identiques; elles l'étaient sur la manière de concevoir la

vie et la famille. Chez les Anglais le principe primordial commun

d'autorité (_l'Église_) ayant été répudié, peu à peu le changement

s'est accompli, les mœurs sont devenues plus rudes, plus tristes,

et la différence des races s'est accentuée; elle est extrême

aujourd'hui, plus grande encore qu'on ne le croit, car voici des

générations que le point de départ a cessé d'être le même.

La race anglaise n'a jamais été plus forte, plus elle-même que

sous les Tudor, elle était alors essentiellement frondeuse et

rebelle. En s'affranchissant aujourd'hui des entraves factices

qui l'ont comprimée et en donnant un libre essor à quelques-uns

de ses puissants instincts elle se trouve en même temps dépourvue

du frein qui jadis maintenait en respect et les grands et le

peuple. La vraie vérité est qu'aujourd'hui l'Anglais des classes

supérieures ne respecte plus beaucoup de choses, et ce qu'il y a

de saisissant c'est que cette émancipation de la pensée et des

mœurs coïncide avec la prépondérance de l'influence féminine.

Cette prépondérance est devenue et menace de devenir toujours plus

un des importants facteurs de l'état social.

IV

AU ROUET QUI TOURNE

Dans la vraie tradition anglaise le principe de la subordination

au mâle était absolu; quelle que fût l'indignité de l'homme,

la femme mariée était supposée devoir à son mari une affection

humble et servile, cette subordination était tellement entrée

dans les mœurs, elle avait pénétré si avant dans l'âme des femmes

anglaises qu'on a vu de nos jours des créatures d'élite comme une

madame Carlyle accepter de n'être que la servante de leur mari.

Il y a une vingtaine d'années, la presse anglaise par un de ces

plébiscites d'opinion qu'elle affectionne, agita la question de

savoir si dans certains cas, ivrognerie habituelle ou débauche

incorrigible, une honnête femme avait le droit de quitter son mari

et de se soustraire au risque de mettre des malheureux au monde?

L'opinion publique se prononça nettement pour la négative et les

femmes, qui avaient revendiqué la légitimité de ce droit, furent

généralement considérées comme manquant d'un certain sens moral.

Depuis quelques années tout cela a radicalement changé; les

femmes ont osé relever la tête, elles ont cherché leur voie,

et à côté d'excentricités inévitables ont atteint un légitime

affranchissement. L'idéal parfaitement rationnel, en somme, de

l'Américaine, _to have a good time_ (avoir un bon temps) est

devenu celui des Anglaises, la médiocrité suffit de moins en moins

et la chimère des préjugés s'affaiblit et disparaît avec une

rapidité vertigineuse, les exemples sont partout.

Notes sur Londres · 第 1 / 9 段