La vie du fellah est monotone et triste, comme les routes poudreuses de
son pays, serpentant à l’infini entre les collines arides, rougeâtres
sous le soleil. Elle est faite d’une succession ininterrompue de petites
misères, de petites souffrances, de petites injustices. Le drame est
rare et quand, par hasard, il vient rompre la monotonie des jours, il
est, lui aussi, réduit à des proportions très nettes et très minimes,
dans la résignation ambiante, prête à tout.
Dans ce petit récit vrai, il n’y aura donc rien de ce que l’on est
habitué à trouver dans les histoires arabes, ni fantasias, ni intrigues,
ni aventures. Rien que la misère tombant goutte à goutte, sans cesse,
sur de la chair habituée, depuis toujours, à sa brûlure.
* * * * *
Sous la morsure du vent de mer, âpre et glacé, malgré le soleil,
Mohammed Aïchouba poussait sa charrue primitive, attelée de deux petites
juments maigres, de race abâtardie, à la robe d’un jaune sale. Mohammed
faisait de grands efforts pour enfoncer le soc obtus dans la terre
rouge, caillouteuse. Par habitude, et aussi faute d’outils et de
courage, Mohammed se contentait de contourner les touffes de lentisque
et les pierres trop grosses, sans jamais essayer d’en débarrasser son
petit champ, le _melk_ héréditaire et indivis des Aïchouba.
Le petit Mammar, le fils de Mohammed, cramponné à la gandoura terreuse
de son père, s’obstinait à suivre le sillon où, un jour, il pousserait
probablement à son tour la vieille charrue grinçante.
Mohammed approchait de la cinquantaine. Grand et sec, de forte ossature,
il avait un visage allongé, tourné, encadré d’une courte barbe noire.
Ses yeux d’un brun roux avaient une expression à la fois rusée, méfiante
et fermée. Cependant, quand le petit Mammar s’approchait trop de la
charrue, le père le repoussait doucement, et ses yeux changeaient. Un
sourire passait dans son regard d’obscurité accumulée par des siècles de
servitude.
Un voile déchiré, simplement passé sur la tête, achevait de donner à
Mohammed, sous ses haillons, l’air d’un laboureur de la Bible...
Le champ était situé sur le versant d’un coteau aride, au milieu du
chaos des collines que domine de toutes parts la muraille bleuissante
des montagnes aux circuits compliqués.
En face, sur l’autre bord d’un ravin, les gourbis de la fraction des
Rabta, de la tribu des Maïne.
Celui des Aïchouba était un peu à l’écart, au pied de la falaise rouge
par quoi finissait la montagne. Quatre murs en pierre sèche, aux trous
bouchés avec de la terre et de l’herbe, un toit en diss[14]. Comme
unique ouverture, la porte très basse telle l’entrée d’une tanière. Une
haie d’épines et de branches de lentisque, servant le jour à cacher les
femmes, et la nuit à abriter le troupeau.
[14] Herbe longue et dure.
Mohammed était l’aîné, le chef de famille. Ses deux frères, plus jeunes,
habitaient sous son toit. Le premier, Mahdjoub, était marié. Se
désintéressant du travail au champ, il élevait des brebis et des
chèvres, et fréquentait les marchés. Benalia, le cadet, ne ressemblait
pas à ses frères. Il avait dix-huit ans, et refusait de se marier.
Il gardait le troupeau et braconnait dans la montagne. Voleur à
l’occasion, mauvais sujet irréductible, malgré les corrections que lui
donnaient ses frères, il passait ses journées assis sur quelque rocher,
en face du grand horizon doré, à jouer de la flûte bédouine ou à
improviser des complaintes. Lui seul, peut-être, dans sa tribu, voyait
la splendeur des décors environnants, la menace des nuages sur la crête
des montagnes obscures et le sourire serein du soleil dans les vallées,
toutes blondes avec des horizons bleus.
Au gourbi, Benalia gardait un silence presque dédaigneux. Il ne se
mêlait ni aux querelles d’intérêt entre les deux grands frères, ni aux
interminables discussions éclatant à propos de rien entre les femmes.
Elles étaient nombreuses, dans la demi-obscurité du grand gourbi.
Mohammed en avait deux et Mahdjoub une. Il y avait encore là les sœurs
non encore nubiles ou divorcées, les vieilles tantes et la mère
Aïchouba, l’aïeule décrépite des petits qui pullulaient, portés sur le
dos des femmes courbées avant l’âge. Et c’était toute une smala
exigeante et rusée, quoique craintive.
Pendant que les hommes étaient au dehors, les femmes écrasaient le blé
dur dans le vieux petit moulin lourd et faisaient cuire les galettes
azymes dans un four en terre ressemblant à une taupinière géante et
qu’on fermait au moyen d’une marmite à moitié remplie d’eau.
Quand les travaux rudimentaires du champ et du troupeau ne réclamaient
pas leur effort, Mohammed et Mahdjoub allaient, comme les autres hommes
de la fraction, s’asseoir sur de vieilles nattes, près d’un gourbi où un
homme en blouse et en turban vendait du café et du thé.
Là on parlait lentement, interminablement, des questions d’intérêt, avec
la préoccupation des paysans toujours attentifs à la vie de la glèbe. On
supputait la récolte, on parlait du dernier marché, on comparait les
années.
Le marché joue un grand rôle dans la vie bédouine. Il exerce une sorte
de fascination sur les fellah très fiers du marché de leur tribu. «Il va
déjà au marché» se dit du jeune homme parvenu à l’âge de la virilité.
Parfois, quelqu’un racontait une histoire naïve et fruste, des trésors
cachés dans la montagne et surveillés par des génies, des légendes du
vieux temps ou des histoires merveilleuses sur les bêtes féroces, les
panthères, encore nombreuses aujourd’hui, ou les lions.
La piété de ces tribus berbères de la montagne dont beaucoup parlent
leur idiome, le _Chelha_, est tiède, et leur ignorance de l’Islam est
profonde. Les vieillards seuls s’acquittent des prières,
traditionnellement. Par contre, les marabouts sont très vénérés et il
est une infinité de _koubba_ ou simplement de lieux saints, où l’on va
en pèlerinage, en mémoire de quelque pieux solitaire.
Chez les Aïchouba, seul Mohammed priait et portait à son cou le chapelet
de la confrérie des Chadoulia...
Et les jours s’écoulaient dans la torpeur résignée, dans la monotonie de
la misère, endurée depuis toujours.
L’année s’annonçait mal. Au moment des semailles d’hiver, la pluie avait
détrempé la terre et transformé les chemins arabes, sentiers ardus et
sinueux, en torrents. En effet, malgré le poids si lourd des impôts
arabes, les douars sont dépourvus de voies de communication, et rien
n’est fait pour leur commodité, leur développement ou leur salubrité. Le
fellah déshérité paye et se tait.
Les terres de la fraction des Rabta sont pauvres, épuisées encore par la
mauvaise culture, sans engrais, jamais. La brousse voisine les envahit.
Le pain noir et le _maâch_, le gros couscous grossier, menaçaient de
manquer cette année; l’impôt serait bien difficile à payer; et une
plainte sourde, un cri d’angoisse commençait de monter des collines et
des vallées.
Il n’y avait cependant pas de révolte dans les attitudes et les discours
des fellah. Ils avaient toujours été pauvres. Leur terre avait toujours
été dure et pierreuse et il y avait toujours eu un beylik auquel il
fallait payer l’impôt. D’un âge d’or les Bédouins ne gardaient aucune
ressouvenance.
Ils vivaient de brèves espérances, en des attentes d’événements
prochains, devant apporter un peu de bien-être au gourbi: Si Dieu le
veut, la récolte serait bonne... ou bien, les veaux et les agneaux se
vendraient bien et un peu d’argent rentrerait. Tout cela, même en
mettant les choses au mieux, ne changeait rien au cours éternellement
semblable de la vie du douar. Mais cela faisait passer le temps et
supporter la misère.
Le Bédouin est chicanier et processif de sa nature. Il considère comme
une nécessité de la vie, presque comme un honneur, d’avoir des procès en
cours, de mêler les autorités à ses affaires, même privées. Mohammed
Aïchouba et son frère Mahdjoub avaient plusieurs fois soumis leurs
différends au caïd et même à l’administrateur, continuant cependant de
vivre ensemble...
Au gourbi, c’était Aouda, l’aînée des deux femmes de Mohammed, qui
suscitait les querelles. Verbeuse et acariâtre, elle éprouvait le besoin
incessant de se disputer et de crier, de rapporter des uns aux autres
les propos entendus, habilement surpris. Quand les disputes dépassaient
un peu le degré ordinaire, Mohammed prenait une matraque et frappait sa
femme, à tour de bras, mettant fin aux querelles, pour quelques heures.
Mais la ruse et la méchanceté d’Aouda n’avaient pas de bornes. Elle en
voulait surtout à Lalia, la jeune femme de son mari, douce créature,
jolie et à peine nubile, qui se taisait, supportant toutes les vexations
d’Aouda et allant jusqu’à l’appeler _lella_ (madame).
Mohammed, sans tendresse apparente, avait pourtant un faible pour Lalia
et il ne revenait jamais du marché sans rapporter un cadeau quelconque à
sa nouvelle épouse, augmentant encore la haine et la jalousie d’Aouda.
Elle avait deux enfants, deux filles, et elle comptait sur cette
maternité pour empêcher son mari de la répudier. Mais les filles étaient
déjà assez grandes et Mammar, le favori de Mohammed, était le fils de
Khadidja, la première femme de Mohammed, qui était morte. Les liens qui
attachaient Mohammed à Aouda étaient donc bien faibles.
Comme il est d’usage chez les Berbères de la montagne, les parents
d’Aouda l’excitaient encore contre son mari pour provoquer un divorce
venant de lui, car alors il perdait le _sedak_, la rançon de sa femme,
que les parents remariaient ensuite, touchant une autre somme d’argent.
Mohammed, son labourage fini, mesura le grain et son cœur se serra en
voyant qu’il n’en avait pas assez pour ensemencer. Il lui en manquait
pour une quinzaine de francs. Où prendre cet argent? Irait-il, comme les
années précédentes, s’adresser à M. Faguet, ou aux Kabyles habitant les
«centres» de Montenotte et de Cavaignac? A l’un comme aux autres, il
devait déjà plusieurs centaines de francs. Son champ et le troupeau de
Mahdjoub servaient de garantie.
Il avait déjà vu vendre aux enchères un champ d’orge et trois beaux
figuiers, que M. Faguet avait fait acheter par l’un de ses khammès.
Les usuriers! Seuls, ils pouvaient le tirer d’affaire. Il fallait bien
semer. Et Mohammed calculait, se demandant s’il s’adresserait au roumi
de Ténès ou aux Kabyles des «centres». M. Faguet lui prêterait le grain
en nature, au double du prix courant; les Kabyles, pour un prêt de
quinze francs, lui feraient signer un billet de trente...
Mohammed, lentement, marchait le long de son champ, en songeant aux
usuriers. Le vent froid s’engouffrait dans le vieux burnous déchiré,
dans la gandoura en loques, et pleurait sa tristesse inexpliquée autour
de cette tristesse humaine.
*
* *
Le «centre» des Trois-Palmiers, en arabe Bouzraïa, est un village de
création officielle. Les terrains de colonisation ont été prélevés sur
les meilleures parcelles des tribus de Hemis et de Baghadoura, par
expropriation; le «centre» ne doit sa prospérité relative qu’au grand
marché arabe du vendredi.
Sous les eucalyptus au feuillage rougi par l’hiver, sur une côte
pulvérulente, une foule compacte se meut: burnous grisâtres, burnous
bruns, voiles blancs. Dans les cris des hommes et des bêtes, les
Bédouins vont et viennent. Les uns arrivent, les autres s’installent. Et
une grande clameur s’élève, cri rapace de cette humanité dont la pensée
unique est le gain. Vendre le plus cher possible, tromper au besoin,
acheter à vil prix, tel est le but de cette foule disparate, mélange
confus d’Européens, d’Arabes, de Kabyles et de Juifs, rendus tous
semblables en leur soif de lucre.
Mohammed et Mahdjoub étaient descendus au marché dès l’aube. Le long de
la route, ils avaient marché ensemble, accompagnés de leur jeune frère
Benalia, qui poussait devant lui trois chèvres que Mahdjoub voulait
vendre. Mohammed était monté sur sa petite jument, avec Mahdjoub en
croupe, tandis que Benalia marchait à pied. Il chantait:
«Le berger était sur la montagne. Il était petit, il était orphelin. Il
jouait de la flûte. Il gardait les moutons et les chèvres de Belkassem.
La panthère est venue à la tombée de la nuit, à l’orée des bois: elle a
dévoré le petit berger et le troupeau.
«Les enfants de Belkassem ont pleuré le beau troupeau, les belles
chèvres... Personne n’a pleuré le petit berger, parce qu’il n’avait pas
de père...»
Benalia improvisait, et sa voix jeune et forte s’en allait aux échos de
la forêt, dans la montagne pleine d’épouvantements. Poète inconscient,
il disait la vérité de sa race et chantait les réalités de la vie des
douars... Mais voleur et mauvais sujet, il n’obtenait pas d’attention et
il était inestimé par les hommes de sa tribu.
... Arrivés au marché, les trois frères se séparèrent, selon l’usage
arabe. Mohammed n’avait qu’une petite jarre de beurre à vendre et se mit
aussitôt en quête du Kabyle prêteur d’argent, Kaci ou Saïd.
En blouse bleue et turban jaune, grand et maigre, le «Zouaouï» déballait
un grand paquet de mouchoirs et de cotonnades claires. En voyant
Mohammed Aïchouba, il sourit:
--Te voilà encore. Ça ne va donc pas? Qu’y a-t-il?
--Louange à Dieu dans tous les cas! Il n’y a que le bien.
--Tu as besoin d’argent?
--Oui, viens à l’écart, nous parlerons.
--Tu me dois déjà deux cents francs. Tu en dois à d’autres, et même à M.
Faguet.
--Je paye les intérêts. Je ne travaille plus que pour vous et les
impôts.
--Je ne te prêterai plus au même intérêt. C’est trop peu, puisqu’il faut
tant attendre.
--Tu n’es pas un musulman! Dieu t’a défendu de prêter même à un centime
d’intérêt.
--Nous partageons le péché: nous prêtons; vous autres Arabes, vous
empruntez. Sans votre rapacité, à qui prêterions-nous?
--Ce sont les Juifs qui vous ont appris ce métier-là.
--Assez. Veux-tu de l’argent, ou non? Et combien te faut-il?
--Au cours du blé dur et de l’orge, il me faut seize francs.
--Seize francs... Tu me feras un billet de trente-deux francs.
--Voilà un trafic de Juif! Avec quoi payerai-je un intérêt pareil?
--Arrange-toi.
Le marchandage fut long et âpre. Mohammed se défendait dans l’espoir de
gagner un ou deux sous.
Kaci ou Saïd voyait qu’il tenait sa proie et goguenardait, tranquille,
Enfin, sans que l’usurier eût cédé un centime, le marché fut conclu. Le
lendemain matin, on irait chez l’interprète et on signerait le billet,
et, pour se mettre d’accord avec la loi, on y porterait la mention
bénigne: «Valeur reçue en grain» écartant l’idée d’usure. Mohammed
Aïchouba aurait seize francs pour compléter ses semences et, après la
moisson, il rendrait le double.
Il passa la nuit, roulé dans son burnous, près du café maure. Une
inquiétude lui venait bien: avec la faible récolte qu’il y aurait
sûrement, puisque l’année commençait par un froid excessif et trop de
pluie, comment payerait-il toutes les échéances tombant, inexorables,
après la moisson, en août? Mais il se consola en disant: «Dieu y
pourvoira!» et il s’endormit.
*
* *
Pendant l’absence des hommes, une vieille femme ridée, au nez crochu,
aux petits yeux sans cils, vifs et perçants comme des vrilles, était
venue au gourbi des Aïchouba. C’était la mère d’Aouda, la femme de
Mohammed.
Elle avait pris sa fille à part, dans un coin, et lui parlait à voix
basse, avec véhémence, faisant sonner ses bracelets d’argent, sur ses
poignets décharnés, à chaque geste brusque.
--Tu es une ânesse. Pourquoi restes-tu chez ton mari? Tu sais bien que
les autres femmes de ton âge sont bien habillées, choyées par leurs
maris. Tu vois bien comment il traite cette chienne de Lalia qu’il te
préfère. Pourquoi restes-tu? Réfugie-toi chez ton père. Si ton mari veut
te reprendre de force, va chez l’administrateur. Après, Aïchouba te
répudiera, car il tient aux usages, et quand tu te seras découvert le
visage devant les Roumis, il ne voudra plus de toi. Alors, nous te
trouverons un autre mari bien meilleur.
--J’ai peur.
--Bête, va! N’es-tu pas mon foie? Te ferais-je du mal? Et de quoi as-tu
peur? N’as-tu pas ton père, et tes frères ne sont-ils pas deux lions?
Aouda, la joue appuyée dans le creux de sa main, réfléchissait. Elle
n’avait aucune affection pour son mari et elle le craignait. Si elle
était jalouse de Lalia, ce n’était nullement le sentiment de la femme
blessée dans son amour et sa dignité. Seulement, Mohammed prodiguait à
Lalia les cadeaux et les parures, et Aouda était envieuse.
Aouda se décida.
--Lundi, ils seront au marché de Montenotte. Dis à mon père et à mes
frères de venir me chercher avec la mule grise.
--D’abord, fais une scène à ton mari. Dis-lui de te donner les mêmes
objets qu’à Lalia et de te laisser venir passer quelques jours chez
nous. Il refusera, et toi, insiste. Il te battra, et, dès mardi, nous
irons nous plaindre à l’administrateur, s’il ne te répudie pas.
Une femme entra, éplorée. C’était Aïcha, une voisine. Elle s’accroupit
dans un coin et se mit à se lamenter. Jeune encore, elle eût eu un
visage agréable, sans les tatouages qui ornaient son front, ses joues et
son menton.
--Qu’as-tu, ma fille? demanda la vieille. Tes enfants sont-ils malades?
--Oh, mère, mère! L’autre jour, comme mon mari labourait chez le caïd,
des Zouaoua ont passé. Ils m’ont montré de beaux mouchoirs en soie rose,
à quatre francs. J’en ai acheté deux, parce que le Kabyle me promettait
d’attendre jusqu’à la fin du mois. Ma mère m’aurait donné l’argent. A
présent le Kabyle prétend que je lui dois douze francs et il m’assigne
en justice. Mon mari m’a battue et il veut me répudier. Je ne sais pas
s’il aura assez pour payer... Mon Dieu, aie pitié de moi?
--Moi, dit Aouda, je n’achète jamais à crédit. J’ai gardé de la laine
pour plus de trois francs, et quand je fais le beurre, j’en cache aussi
que je fais vendre par des enfants. Le grain aussi, j’en vends en
cachette, comme ça j’ai de l’argent pour m’acheter ce que je veux.
Comme la sœur de Mohammed, Fathma, se rapprochait, les femmes
s’apitoyèrent sur le sort d’Aïcha, la voisine.
--Brûle un peu de corne de bélier de la grande fête et mets la cendre
dans le manger de ton mari: il ne pourra plus te répudier. Mais
garde-toi d’en goûter, car ça empêche les femmes de devenir enceintes.
La vieille connaissait les sortilèges.
Aïcha joignit les mains, puis elle embrassa le pan crasseux de la mlahfa
de la vieille:
--Mère, je t’en supplie, viens chez moi. Mon mari est parti; prépare-moi
la corne toi-même. J’en ai justement deux.
--Après avoir fait cela, il faut que je parfume mon gourbi au benjoin
pendant quatre jours et que je brûle deux bougies de cire vierge pour
Sidi-Merouan. Donne-moi six sous, j’irai.
Des plis de la coiffure d’Aïcha, les six sous passèrent dans un coin de
la mlahfa de la vieille. Elle se leva et prit son haïk et son bâton.
--Lundi, à midi. N’oublie pas la laine, surtout... souffla-t-elle à
l’oreille de sa fille.
Mohammed, harassé, trempé par la pluie, rentra le lendemain, à la nuit,
avec l’argent du Kabyle touché dans l’antichambre de l’interprète, le
billet signé.
Il trouva son petit Mammar brûlant de fièvre, sur les genoux de Lalia
qui le berçait.
Aouda, vaquant aux soins du ménage, maugréait:
--Toujours, c’est moi qui travaille! L’autre jamais. On lui a apporté
des cadeaux, je parie. Moi, jamais rien!
Mohammed, douloureusement frappé par la maladie subite du petit, se
retourna vers Aouda.
--Qu’as-tu à grogner comme une chienne?
--Je demande à Dieu d’avoir pitié de moi... et elle égrena le chapelet
de ses récriminations, mais avec une insolence inaccoutumée.
--Tais-toi, disait Lalia conciliante. Tu ne vois pas que le petit est
malade et que l’homme est fatigué?
--Toi, fille de serpent, tu n’as rien à me dire. Tu es fière, parce que
tu es bien habillée, vipère!
Mahdjoub haussait les épaules, impatienté.
--Si tu étais à moi, dit-il, je te mettrais à la porte à coups de pieds.
Mohammed est trop patient.
Au fond, Mohammed avait bien envie de répudier Aouda, mais il regrettait
l’argent de sa rançon, et il se contenta, comme toujours, de la faire
taire en la battant.
Le lendemain, l’état de l’enfant empira. Mohammed, désolé, le veillait,
morne. Les remèdes des vieilles ne soulagèrent pas le petit et, dans la
nuit du dimanche, il mourut. Quand les menottes convulsées retombèrent
inertes, Mohammed crispa ses mains calleuses sur le petit cadavre et
resta là, pleurant à gros sanglots, avec des gémissements, comme un
enfant.
Autour du tas de chiffons qui avait servi de lit au petit Mammar, les
femmes, accroupies, poussaient de longs hurlements lugubres, en se
griffant le visage. Aouda, par nécessité et par habitude, imitait les
autres, mais, dans ses yeux noirs, une joie mauvaise brillait.
Et Mohammed pleurait là cette dernière misère, la mort de son fils
unique, ce petit Mammar si joli, si plein de vie, qui le suivait
partout, qui le caressait, qui était sa seule joie.
Peu à peu, le «fellah» cessa de pleurer et resta là, accroupi, immobile,
à regarder le cadavre de son enfant. Puis, il souleva les petites mains
crispées qui semblaient s’abandonner encore, la petite tête aux yeux
clos... Et, avec un long cri de bête blessée, il retomba sur les
chiffons et pleura, pleura jusqu’au jour quand les femmes lui prirent le
petit pour le laver et le rouler dans le linceul blanc, grand comme une
serviette.
Quand Mammar fut enterré sur la colline, dans la terre pierreuse,
Mohammed, sombre et muet, ramassa des pierres et des branches et bâtit
une cahute au pied du figuier où il jouait, tous les jours, avec son
fils. Il porta là quelques loques, sur une vieille natte, et s’étendit.
Mais le lundi vint. L’argent manquait, il fallait vendre encore du
beurre et du miel, et acheter avec l’argent du Kabyle, le grain. Puis,
il faudrait ensemencer. Mahdjoub appela son frère aîné.
--Frère, pour qui travaillerai-je à présent que mon fils est mort? dit
Mohammed en se levant tristement, sans force et sans courage, pour la
besogne obligée.
--C’est la volonté de Dieu. Il te donnera sans doute un autre fils.
... Pendant l’absence de Mohammed, le père et les frères d’Aouda vinrent
la chercher et elle partit, les yeux secs, emportant ses hardes, sans un
adieu pour toutes ces femmes qui essayaient de la retenir.
Quand elle fut partie, les autres dirent, soulagées pourtant: «Que la
mer la noie! Elle est trop méchante!»
Mohammed dut aller se plaindre au caïd, réclamant sa femme. Mais le
vieux chef lui conseilla de la répudier, lui prédisant de nombreux
ennuis s’il la réintégrait au domicile conjugal. Et Mohammed répudia
Aouda, instaurant un peu de paix au gourbi en deuil du petit Mammar.
Puis Mohammed ensemença son champ. Il marchait, le long des sillons, en
jetant la semence, et il lui était douloureux de regarder cette terre
rouge si dure à travailler, et qu’il avait arrosée de tant de sueur...
Voilà que, maintenant, elle lui avait pris son fils unique, son petit
Mammar, qui, naguère encore, courait comme un joyeux agneau dans ces
mêmes sillons.
Tout à coup, Mohammed s’arrêta: sur l’argile rouge, une trace, presque
effacée, persistait: la trace d’un petit pied nu.
Le fellah s’accroupit là, laissant son travail, et il eut une nouvelle
explosion de douleur,--la dernière, car, ensuite, il se résigna à la
destinée. Il prit soigneusement l’argile portant l’empreinte du petit
pied, la pétrit dans ses doigts, la noua dans un coin de son voile. Le
soir, il mit la motte de terre dans un coin de son gourbi, comme un
talisman. Puis, il courba la tête sous le joug du «mektoub» inéluctable
et il travailla pour le pain de sa famille.
*
* *
... Le vent et la grêle achevèrent de rendre la moisson presque nulle,
et le grand cri, la plainte des fellah qui, au printemps, avait retenti
dans les vallées et sur les collines, roula d’un horizon à l’autre, de
la plaine du Chélif à la mer, comme une clameur d’épouvante devant la
famine prochaine.
Les créanciers furent impitoyables. Le champ fut vendu et le produit
partagé entre M. Faguet, les Kabyles et le _beylik_ pour les impôts.
Sans champ, sans blé, les Aïchouba en furent réduits à leur petit jardin
de melons et de pastèques. Mohammed, sans terre, se trouva tout à coup
désœuvré, inutile comme un enfant ou un vieillard impotent. Sombre, il
erra le long des routes. Mahdjoub, pour faire vivre la famille, dut
vendre peu à peu ses bêtes. Silencieux lui aussi, courbé sous le joug de
la destinée, il devint le chef de la famille, car Mohammed désertait de
plus en plus le gourbi pour errer on ne savait où.
Un jour, Benalia vit son frère qui marchait, la tête courbée, dans le
champ qui leur avait appartenu. Il cherchait quelque chose.
Timidement, pris de peur, Benalia s’en alla prévenir Mahdjoub, qui s’en
vint au champ.
--Si Mohammed, que fais-tu là? La terre n’est plus à nous, telle est la
volonté de Dieu. Viens, il ne faut pas qu’on te voie là.
--Laisse-moi.
Mais que cherches-tu là?
--Je cherche la trace des pas de mon fils.
Et Mahdjoub connut que son frère était devenu _derrouich_.
Peu de jours après, comme Mohammed était assis, silencieux comme
toujours désormais, devant sa cahute, et que Mahdjoub menait les bêtes à
l’abreuvoir, Benalia, assis devant le gourbi, jouait de la flûte. Tout à
coup, Mahdjoub revint en courant.--Si Mohammed! les gendarmes viennent
vers le gourbi! Par habitude, il demandait aide et protection à l’aîné,
mais Mohammed répondit:--Que nous prendraient-ils encore, puisque mon
fils est mort et que le champ est vendu?
Devant le gourbi, guidés par le garde-champêtre à burnous bleu, les
gendarmes mirent pied à terre. Ils entrèrent tous deux. L’un portait des
papiers à la main.
--Où est Aïchouba Benalia ben Ahmed?
Benalia avait pali.
--C’est moi..., murmura-t-il,
Le gendarme s’approcha et lui passa les menottes. Alors, comme Mohammed,
les yeux grands ouverts, se taisait, Mahdjoub s’avança tremblant.
--Si Ali, dit-il au garde-champêtre, pourquoi arrête-t-on mon frère?
--Il était absent, cette nuit?
--Oui...
--Eh bien, il est allé à Timezratine, et il a volé un fusil chez M.
Gonzalès, le colon. Comme le colon l’a surpris, il lui a tiré dessus. M.
Gonzalès est blessé, et on l’a porté à l’hôpital. Il a reconnu ton
frère.
Et on emmena Benalia, tandis que les femmes se lamentaient, comme sur le
cadavre d’un mort.
Mohammed ne proféra pas une parole.
Mabhdjoub, après un instant, ramassa le bidon et reprit la longe des
chevaux, qu’il mena à l’abreuvoir.
De caractère morose et dur, âpre au gain, sans jamais un mot affectueux
pour les siens, Mahdjoub avait au fond l’amour du foyer et de la
famille, un amour jaloux de ceux de son sang, et le malheur de son frère
l’accablait. Il n’éprouvait pas de honte, le brigandage étant considéré
comme un acte de courage, illicite, certes, mais point honteux. Il
souffrait seulement de la souffrance de son frère, car ils étaient
sortis du même ventre et avaient tété la même mamelle.
Pourquoi Benalia avait-il si mal tourné, quand tous les Aïchouba étaient
des laboureurs paisibles? Et comment en était-il arrivé à une audace
semblable?
Et la ruine de la famille apparaissait à Mahdjoub, consommée,
maintenant.
Et quelle année! L’enfant mort, le champ vendu, l’aîné devenu fou, le
cadet enchaîné et certainement condamné! La colère de Dieu
s’appesantissait sur leur race, et il n’y avait qu’à s’incliner en
disant: «Louange à Dieu, dans tous les cas!»
Mohammed semblait devenu muet. Il prenait la nourriture qu’on lui
présentait sans rien dire.
Lalia, dans les coins obscurs, pleurait son malheur. Ses belles-sœurs
lui reprochaient d’avoir apporté avec elle le malheur et les calamités.
Mais elle attendait patiemment, ne voulant pas s’en aller. Dans son cœur
d’enfant, une sorte d’attachement était né pour Mohammed, qui avait été
bon pour elle et qui souffrait.
Après plusieurs mois de silence, quand Mahdjoub rapporta la nouvelle de
la condamnation de Benalia à cinq ans de réclusion, Mohammed ne dit
rien; mais, le lendemain, quand Lalia lui porta son écuelle, elle ne le
trouva plus dans sa cahute: dès l’aube, Mohammed était parti, avec son
bâton d’olivier, droit devant lui, vers l’Ouest, mendiant son pain au
nom de Dieu.
Ce jour-là, Lalia, devenue veuve, rassembla ses hardes. Dans le coffre
de bois vert, avec les gandoura et les melhfa, il y avait deux robes et
une paire de souliers qui avaient appartenu au petit Mammar. Lalia les
regarda et puis, avec des larmes dans les yeux, elle les serra avec son
linge, en murmurant: «Petit agneau, depuis ta mort, le malheur est entré
dans cette maison...» Et elle partit chez ses parents.
*
* *
De jour en jour, la misère augmentait et, un jour, dégoûté, Mahdjoub
vendit ses dernières bêtes et le jardin.
Puis, il répudia sa femme restée sans enfants, et il partit à la ville,
où il s’engagea comme garçon d’écurie chez un marchand de vin en gros.
... Un jour, assis devant la porte de son écurie, Mahdjoub travaillait,
avec son couteau, le manche de sa canne. L’hiver touchait à sa fin, et
une année s’était écoulée depuis la dispersion des Aïchouba. Mahdjoub
avait beaucoup changé. Il savait maintenant un peu parler le français.
Il s’habillait proprement en citadin, risquant même le costume européen
avec une simple chéchia, et il buvait de l’absinthe dans les cafés
d’Orléansville.
... Un vieux mendiant passait, les cheveux longs et gris, sous un vieux
voile en lambeaux, le corps couvert de loques, un long bâton à la main.
--Au nom de Dieu et de son Prophète, faites-moi l’aumône! clamait le
vieux cheminot.
Mahdjoub tressaillit, se leva, laissant son travail.
--Si Mohammed! Si Mohammed! Je suis ton frère, Mahdjoub. Où vas-tu?
Mais le vieillard passait. Aucune lueur d’intelligence ne brilla dans
ses yeux ternes. Alors, Mahbjoub lui mit tout ce qu’il avait de monnaie
dans la main, le baisa au front et rentra dans l’écurie. Là, appuyé
contre un pilier, il se mit à pleurer.
Et le vieillard passa, s’en allant plus loin dans la nuit de son
intelligence éteinte, demander au nom de Dieu le pain bis que la terre
rouge et caillouteuse de son pays lui avait refusé.