VEILLÉE DE RAMADHAN

Toute la journée, l’œil morne, la tête courbée, les fellahs ont poussé

leur petit grattoir, leur charrue en bois, encourageant d’un cri rauque

leur attelage famélique.

Mais le soir s’approche. Le soleil rose descend vers les collines

d’argile qui enserrent la vallée. Les buissons d’ar’ar étendent de

longues ombres noires, serties de rouge, sur le sol irisé. Et les

laboureurs, ragaillardis, s’en reviennent vers leurs _mechtas_ grises

d’où s’élèvent de hautes colonnes, minces et à peine ondulées, de fumée

bleue. Pieds nus, ils sont vêtus de gandouras terreuses, retenues à la

taille par une ceinture de cuir ou de corde, et haut troussées sur leurs

jambes musculeuses et velues. Sur leurs têtes rasées, abritant le visage

bronzé au profil aquilin, ils portent un voile, un lambeau d’étoffe

blanche, fixée par les cordelettes fauves. Ils sont pâles et leurs yeux

sont cernés.--Louange à Dieu, disent-ils, l’heure est proche!

Groupés sur la terre battue, entre leurs gourbis au _diss_ noirci par

les hivers, ils attendent debout, dans le rayonnement d’or rose du

couchant.

Mais le soleil a disparu, tout s’éteint, les choses prennent des teintes

sévères, les lointains se voilent de brume, et le _fil noir_[13] de la

nuit, s’étend à l’Orient.

[13] C’est une erreur de croire que le jeûne doit être rompu quand on

ne peut distinguer un fil noir d’un fil blanc. Le fil noir dont

parlent les musulmans est la ligne d’ombre s’étendant à l’est au

commencement de la nuit. (_Note de l’auteur._)

Alors, de tous les points de l’horizon, sur la terre bédouine, une voix

monte, lente, plaintive... Les burnous terreux ont un frémissement, et

les larges poitrines se dilatent. Après un bref silence, la voix

profuse, la voix immense reprend son rappel de l’unité divine. Alors,

très vite, les hommes rentrent sous le toit surbaissé de leur gourbi.

Là, autour des feux de bois vert qui irritent leurs beaux yeux d’ombre,

les jeunes femmes en haillons servent ce repas tant attendu depuis

l’aube, dans la fatigue du travail ingrat, les reins cassés, les pieds

embourbés sur la terre détrempée.

Ils fument, ils boivent un peu de café et ils mangent, les laboureurs et

les bergers bédouins; et une lueur de joie adoucit leurs faces rudes.

Une espérance renaît dans leur cœur habitué à redouter l’infortune sans

cesse renaissante pour eux, les plus déshérités des hommes: peut-être

Dieu aura-t-il pitié d’eux, cette année, peut-être la récolte

sera-t-elle bonne, et les charges moins lourdes... _In châ Allah!_

Après le repas du _Magh’reb_, les hommes ressortent et vont se réunir

dans un grand gourbi croulant qui sert de café maure. Là, les plus

jeunes chantent, debout, par groupes se faisant face, aux sons cadencés

et sourds des _guellal_... Par-ci par-là, le susurrement discret d’un

flageolet de roseau vient ajouter sa note fluette d’immatérielle

tristesse, plainte ou appel libre vers la vie errante, qui est le chant

des bédouins.

Vers le milieu de la nuit, la gaîté tombe, et la lueur pâle des étoiles

d’hiver éclaire vaguement les groupes grisâtres, assoupis. Puis,

lentement, ils se lèvent et regagnent en silence leurs demeures, où les

attendent les bédouines tatouées, aux attitudes d’idoles de jadis, qui

leur servent le dernier repas, le _sehour_... Quelques cigarettes

alanguissent encore la demi-somnolence de l’heure. Tout s’endort. Seuls

la lamentation sauvage du chacal dans la montagne, le rauquement féroce

des chiens vigilants et, par intervalles, le chant enroué du coq,

viennent troubler le grand silence de la nuit plus froide et plus noire.

Et demain, dès l’aube maussade, sans boire, sans manger, sans même

fumer, il faudra reprendre le dur labeur, la tête à la pluie

transperçant les haillons, les pieds dans la boue gluante et glacée.

Noté au douar Hérenfa (Ténès).

Pages d'Islam · 第 27 / 72 题