VESTE BLEUE

Lentement, dans la tiédeur de la nuit, le clairon égrena les notes

tristes de l’extinction des feux. La dernière phrase se prolongea en une

plainte, mourut.

Au quartier des tirailleurs, tout s’endormit. Les corps las se

vautraient dans l’accablement du sommeil.

Kaddour Chénouï ne dormit pas cette nuit-là. Couché sur le dos, les bras

nus sous sa tête brûlante, il rêva, dans le vague de son esprit

d’illettré. Il était libérable le lendemain. En quatre ans, bien

souvent, il avait furieusement désiré ce jour béni. Et voilà que

maintenant, ce dernier soir au quartier, il ne savait pas si c’était de

la joie ou de l’angoisse qui faisait battre son cœur si fort.

De quinze à vingt ans, au Dahra, son douar natal, Kaddour avait déserté

la _mechta_ et le champ paternel, pour courir la brousse profonde avec

le vieux fusil de son oncle, le jour à la chasse, la nuit à la poursuite

des belles au front tatoué. Il gardait avec orgueil sur sa poitrine

bombée, sur les muscles saillants de ses bras, les traces des coups de

couteau, de pierre, voire même de feu reçus pour des maîtresses

auxquelles il ne songeait plus.

La dure autorité du père, pauvre fellah, n’avait pu soumettre Kaddour.

Parfois, il allait vendre des charges de bois ou de charbon à

Orléansville ou à Ténès. Il regardait alors avec envie les tirailleurs.

Il les admirait ces hommes si crânes qui ne craignaient plus rien, pas

même Dieu, et qui allaient en riant jusqu’aux pires débauches, jusqu’aux

excès sanglants. Il crut que la liberté était sous la veste bleue.

Un jour son père le frappa. Kaddour s’enfuit à Ténès et s’engagea.

La prison, voire même les coups, réprimèrent vite les révoltes de sa

désillusion. Il apprit plus tard que le soldat, esclave à la caserne,

peut être le maître au dehors, terroriser les civils, boire, jouer,

courir les filles. Et il se fit à cette vie, pas mauvais soldat, plutôt

doux au quartier, chenapan terrible au dehors, d’ivresse mauvaise.

Pourtant il n’avait pas eu le courage de rengager au corps. Une

nostalgie lui était venue, du douar, des grandes montagnes sombres,

avec, pour l’horizon, la mer qui semblait remonter plus haut que les

sommets... Et maintenant qu’il allait être libre, une angoisse lui

venait, presque de la peur.

*

* *

--Va en paix et pardonne-nous!

Les tirailleurs, sans émotion, embrassèrent celui qui s’en allait. Il

sortit. Sa tête tournait, il était comme ivre.

Tout de suite, il quitta Ténès, où il avait fait ses derniers six mois,

au retour de Laghouat. Sous la porte d’Orléansville, il se retourna pour

regarder encore une fois le grand quartier, dominant, par-dessus le

rempart gris, la vallée profonde de l’oued Allala... Et Kaddour se

souvint des heures nocturnes, haletantes, passées sous cette porte, à

attendre les femmes, servantes mauresques ou espagnoles, que tentaient

sa large carrure, son masque régulier de statue de bronze et l’éclat

ardent de ses longs yeux dorés... C’était fini.

Il continua sa route.

Dans les gorges, des aigles planaient, fauves, avec un imperceptible

battement des ailes. Ils ressemblaient à des clous d’or fichés dans le

ciel incandescent. Puis, ce fut la vraie campagne, les dos arrondis des

collines arides, dominant la plaine nue où le village français de

Montenotte, serti d’eucalyptus, jetait sa tache noire.

On était en juillet. Il n’y avait plus une note verte dans la gamme

exaspérée des couleurs. Les pins, les lentisques, les palmiers nains

étaient d’un noir roux, sur le sol rouge.

Les oueds desséchés, avec leurs parois de sanguines, semblaient de

longues plaies béantes avec, au fond, l’ossature grise des pierres et

les lauriers-roses étoilés qui agonisaient. Les champs moissonnés

jetaient leurs reflets fauves sur le versant des collines. Sous le ciel

terne, tout brûlait. A l’horizon menaçant, des flammèches semblaient

courir, sous des fumées rousses.

Kaddour avait coupé un bâton d’olivier sauvage. Il le portait sur sa

nuque, les deux mains aux bouts, la poitrine en avant. C’était bon:

marcher seul et libre, sans sac ni fusil, retourner chez soi...

Au loin, une promenade militaire passa. Ce furent d’abord les clairons

sonores et insouciants, puis, la déchirante, la griserie sombre de la

_nouba_ africaine.

C’était fini cela encore: il n’obéirait plus à la cadence! Pour un

instant encore, son cœur se serra.

*

* *

Les grands caroubiers de la _djemmaâ_, sur un plateau dénudé, les

gourbis en diss noirâtre, enclos d’épines grises.

C’était la _forka_ des Ouled-bou-Medine.

Le tirailleur s’avança vers leur gourbi, timidement presque; des chiens

s’élancèrent hurlant leur menace sauvage. Une jeune femme s’enfuit, se

couvrant le visage.

Quand le père grand, osseux, au profil d’aigle, vit Kaddour, il loua

Dieu, gravement, sans joie. Les deux frères, plus jeunes, étaient

devenus des hommes élancés et fiers, avec une fine barbe naissante et

une audace farouche dans leurs beaux yeux roux.

Mohammed et Aly restèrent indifférents, fermés. Seule la vieille Kheïra,

la mère, pleura de joie sur la tête rasée de son fils aîné.

Elle obtint pour lui une vieille gandoura, un burnous et un turban du

père. Kaddour avait honte maintenant de sa défroque militaire.

Dans un coin, le tirailleur apercevait Fathma, la femme de son frère

Mohammed. Elle se tenait dans l’ombre, se voilant le visage.

Mohammed, méfiant, rôdait autour des deux gourbis de la famille. Il

n’osait cacher sa femme à son frère, c’était contraire aux usages, mais

une sourde haine lui venait, pour cet homme qu’il ne reconnaissait plus,

qui avait fait le pire des métiers, mangé la soupe immonde, bu du vin en

blasphémant Dieu et le Prophète.

Ainsi s’ouvrait la _mechta_, d’accueil rude, comme à regret.

Au café maure, les fellahs, dès la fin des travaux strictement

nécessaires, coulaient de longues journées d’inaction. Quand Kaddour

entra, on eut pour lui un vague regard de mépris. Peut-être que s’il fût

sorti de prison on eût été plus indulgent; on allait en prison de force,

tandis qu’on s’engageait volontairement.

Alors, toute la joie du retour tomba en lui. Il sentit bien qu’il serait

presque toujours pour eux, _l’askri_ (le soldat), presque un _m’tourni_,

un renégat.

Au gourbi, la vie lui sembla dure. Il couchait à terre, mangeant de la

galette noire. Il fallait couper du bois dans la brousse épineuse, le

descendre en ville, très loin, brûler du charbon dans la montagne,

réparer les huttes.

Kaddour essaya de reprendre les courses aventureuses, nocturnes, qui

occupent la jeunesse des douars. Mais seules les déchues, celles pour

lesquelles on ne se cachait même pas, voulaient de l’amour d’un

tirailleur...

Et au gourbi, il y avait Fathma, la femme de Mohammed, belle,

langoureuse, avec des yeux de soumission et de tendresse.

Kaddour avait été repris par la foi et les scrupules de sa race.

L’inceste lui sembla d’abord un crime si monstrueux qu’un musulman ne

pouvait le commettre.

Mais l’hostilité du milieu, la haine croissante de Mohammed et la

violence du désir de Kaddour brisèrent sa résistance.

Marié, Mohammed courait toujours les _mechta_ voisines, abandonnant

souvent Fathma... Et elle avait remarqué l’amour de son beau-frère, le

tirailleur, qui lui semblait une sorte de héros, parce qu’il avait

beaucoup péché.

Une nuit, Mohammed poursuivit une hyène qui rôdait autour du troupeau.

Et Kaddour, son couteau à la main, se glissa dans le gourbi de son

frère. Tout de suite, sans résistance, Fathma céda.

Dès lors, presque toutes les nuits, avec une audace inouïe, Kaddour alla

la rejoindre, profitant des moindres absences de son frère.

*

* *

L’hiver passa. A la _mechta_ des Chénouï, Kaddour était resté un

étranger. Il était devenu un laboureur déplorable, passant des heures à

fumer, vautré dans la brousse, tandis que les bœufs sommeillaient dans

le sillon interrompu. Aly s’était marié, et, comme Mohammed, il se

méfiait de Kaddour, lui témoignant ouvertement son inimitié. Le père

Chénouï, silencieux et raide, manifestait sa désapprobation, n’adressant

jamais la parole à Kaddour.

Dans la _forka_ d’ailleurs, on méprisait le tirailleur, on lui

reprochait de jurer et de blasphémer parfois.

Et il se sentait gênant, détesté, stigmatisé pour toujours, comme si sa

chair avait gardé l’empreinte indélébile de la veste bleue.

*

* *

Le soleil déjà chaud du printemps brûlait les collines. Depuis quarante

jours, pas une goutte de pluie n’était tombée. Dans les champs pâles, de

larges taches livides se formaient, comme des lèpres, des brûlures

mauvaises.

De tous les douars éparpillés dans la campagne, un grand cri montait

vers l’ironie du ciel souriant. Encore la sécheresse, qui décimait les

fellahs depuis deux ans!

Chez les Chénouï, la misère aigrissait les cœurs. La vieille Kheïra

était morte. Le tirailleur était de trop.

Un jour, la haine, latente depuis des mois, qu’il y avait entre Kaddour

et Mohammed, les jeta l’un contre l’autre, le couteau à la main. Séparés

par le vieux Chénouï, à coups de matraque, ils restèrent tremblants de

rage.

Et, malgré les larmes secrètes de Fathma, Kaddour s’en alla, un matin,

sans dire adieu aux siens, le cœur durci et fermé à jamais.

... Le long de la route, Kaddour marchait. Le vent sec, achevant de

crevasser la terre, fouettait les jambes musclées du bédouin, sous sa

gandoura en loques et son burnous fauve. Maigre, les yeux ardents, il

retournait là-bas, à la ville, reprendre la veste bleue et la chéchiya

écarlate.

Sur le flanc des collines brûlées à travers l’agonie des récoltes, une

troupe d’enfants venait. Les garçons, déjà enturbannés, fiers de leurs

burnous, les petites filles en _mlahfa_, le front tatoué, l’œil

farouche, marchaient, promenant une grande poupée, une longue perche

affublée d’une gandoura rouge et d’un foulard noir. Sur un air lent et

triste, ils chantaient une invocation pour demander la pluie.

Les petits bédouins passèrent, dans la gloire du soleil dévorateur,

accomplissant leur rite millénaire, conservé à travers des siècles

d’Islam.

Ils passèrent, et le réprouvé, sur la route poudreuse, haussa les

épaules.

--Que tout brûle ici! Là-bas, au quartier, il y aura toujours de la

soupe[15].

[15] Isabelle Eberhardt, frappée des difficultés de la réadaptation du

soldat de métier à la vie de sa tribu, aurait voulu écrire un roman

de mœurs telliennes sur le même sujet.

Pages d'Islam · 第 29 / 72 题