Une réminiscence, vieille déjà de quatre années, du Souf âpre et
flamboyant, de la terre fanatique et splendide que j’aimais et qui a
failli me garder pour toujours, en quelqu’une de ses nécropoles sans
clôtures et sans tristesse.
C’était la nuit, au nord d’El-Oued, sur la route de Béhima.
Nous rentrions, un spahi et moi, d’une course à une zaouïya lointaine,
et nous gardions le silence.
Oh! ces nuits de lune sur le désert de sable, ces nuits incomparables de
splendeur et de mystère!
Le chaos des dunes, les tombeaux, la silhouette du grand minaret blanc
de Sidi Salem, dominant la ville, tout s’estompait, se fondait, prenait
des aspects vaporeux et irréels.
Le désert où coulaient des lueurs roses, des lueurs glauques, des lueurs
bleues, des reflets argentés, se peuplait de fantômes.
Aucun contour net et précis, aucune forme distincte, dans le
scintillement immense du sable.
Les dunes lointaines semblaient des vapeurs amoncelées à l’horizon et
les plus proche s’évanouissaient dans la clarté infinie d’en haut.
Nous passions sur un sentier étroit, au-dessus d’une petite vallée
grise, semée de pierres dressées: le cimetière de Sidi-Abdallah.
Dans le sable sec et mouvant, nos chevaux las avançaient sans bruit.
Tout à coup, nous vîmes une forme noire qui descendait l’autre versant
de la vallée, se dirigeant vers le cimetière.
C’était une femme, et elle était vêtue de la _mlahfa_ sombre des
Soufiat, en draperie hellénique.
Surpris, vaguement inquiets, nous nous arrêtâmes et nous la suivîmes des
yeux. Deux palmes fraîches dressées sur un tertre indiquaient une
sépulture toute récente. La femme dont la lune éclairait maintenant le
visage ratatiné et ridé de vieille, s’agenouilla, après avoir enlevé les
palmes.
Puis, elle creusa dans le sable avec ses mains, très vite, comme les
bêtes fouisseuses du désert.
Elle mettait une sorte d’acharnement à cette besogne.
Le trou noir se rouvrait rapidement sur le sommeil et la putréfaction
anonymes qu’il recelait.
Enfin, la femme se pencha sur la tombe béante. Quand elle se redressa,
elle tenait une des mains du mort, coupée au poignet, une pauvre main
roide et livide.
En hâte, la vieille remblaya le trou et replanta les palmes vertes.
Puis, cachant la main dans sa _mlahfa_, elle reprit le chemin de la
ville.
Alors, pâle, haletant, le spahi prit son fusil, l’arma, l’épaula.
Je l’arrêtai:--Pourquoi faire? Est-ce que cela nous regarde? Dieu est
son juge!
--Oh, Seigneur, Seigneur, répétait le spahi épouvanté. Laisse-moi tuer
l’ennemie de Dieu et de ses créatures!
--Dis-moi plutôt ce qu’elle peut bien vouloir faire de cette main!
--Ah, tu ne sais pas! C’est une sorcière maudite. Avec la main du mort,
elle va pétrir du pain. Puis elle le fera manger à quelque malheureux.
Et celui qui a mangé du pain pétri avec une main de mort prise une nuit
de vendredi par la pleine lune, son cœur se dessèche et meurt lentement.
Il devient indifférent à tout et un _rétrécissement de l’âme_ affreux
s’empare de lui. Il dépérit et trépasse. Dieu nous préserve de ce
maléfice!
Dans le rayonnement doux de la nuit, la vieille avait disparu, allant à
son œuvre obscure.
Nous reprîmes en silence le chemin de la ville aux mille coupoles,
petites et rondes, que semblaient prolonger, d’un horizon à l’autre, les
dos monstrueux de l’Erg, en une gigantesque cité translucide des Mille
et une Nuits, peuplée de génies et d’enchanteurs[2].
[2] Une autre version manuscrite du même sujet est intitulée «la
Goule».