Un vieux cep de vigne se tord contre la chaux roussie de la muraille et
retombe sur les faïences vertes encore brillantes, de la fontaine
turque, en une étreinte lasse et fraternelle.
La rue au pavé noir monte étroite, capricieuse, étranglée entre
l’affaissement sénile des maisons centenaires, penchées sur elle par
leurs étages en surplomb.
Un jour discret, verdâtre, glisse à travers le fouillis des porte-à-faux
dorés par le temps. De mystérieuses petites meurtrières s’ouvrent dans
l’épaisseur des murs, trous noirs ne révélant rien. Les portes cloutées
sont basses, renfoncées, énigmatiques.
Vers le haut, la ruelle s’engouffre sous une voûte sombre surbaissée.
Tout est mort, tout est silencieux, dans ce coin du vieil Alger
barbaresque.
Seule, une boutique de fruitier arabe jette sa note gaie dans tout cet
assombrissement des choses. Une échoppe étroite où s’entassent, en des
mannes et des couffins, les pommes dorées, les poissons luisants, les
légumes plantureux, les roses carottes, les raisins blancs, les noirs,
lourds et gonflés de suc miellé, les citrons verts et les tomates
surtout, la gloire écarlate des tomates qui saignent sous les rares
rayons obliques du soleil intrus...
A côté, dans une niche encore plus petite, en contre-bas de la rue,
habite le _taleb_ marocain El Hadj Abdelhadi El Mogh’rebi, sorcier et
médecin empirique.
El Mogh’rebi peut avoir cinquante ans. Long, très mince sous sa
_djellaba_ brune, il porte un turban volumineux, contrastant étrangement
avec la maigreur osseuse de son visage bronzé, aux yeux pénétrants et
vifs. Il ne sourit jamais.
Son mobilier est fruste: une natte, deux coussins couverts d’indienne
jaune, une couverture _djeridi_ rouge et verte pour toute literie, deux
ou trois petites étagères marocaines anxieusement fouillées et
peinturlurées, chargées de vieux livres jaunis, de fioles de drogues et
d’encre, quelques petites marmites et un réchaud arabe en terre cuite,
un mortier en cuivre et une _meïda_, basse petite table ronde.
El Mogh’rebi, accroupi sur sa natte, attend avec une indifférence
songeuse ses clients.
Depuis vingt ans, les habitants du quartier sont habitués à voir le
_taleb_ ouvrir sa boutique avant le jour, aller faire ses ablutions à la
fontaine et rentrer pour prier et préparer lui-même son café.
Parfois, un passant s’arrête, souhaite au _taleb_ la paix et la
miséricorde divine, puis, retirant ses souliers, entre et s’accroupit en
face d’El Mogh’rebi.
Tantôt, c’est quelque vieux maure en costume aux nuances claires, tantôt
un notable de l’intérieur, amplement drapé de laine et de soie blanches,
coiffé du haut _guennour_ à cordelettes en poil de chameau, tantôt
quelque humble fellah enveloppé de loques fauves, ou une vieille
dolente, émissaire des belles dames d’honnête lignée, ne sortant pas, ou
une libre hétaïre de la haute ville...
Pour tous les hommes, El Mogh’rebi garde la même politesse grave et
bienveillante. Pour les femmes, il est plus négligent, plus familier
aussi parfois.
La plupart des clients viennent consulter le _taleb_ sur l’avenir, avec
la soif étonnante et déraisonnable qu’ont tous les humains de dissiper
la brume bienfaisante des lendemains ignorés...
Le procédé, très vieux, employé par El Mogh’rebi, est l’_Écriture de
sable_. Il remet au client un _kalâm_ en lui recommandant de s’en
appuyer la pointe à la place du cœur, en formulant en lui-même sa
question.
Puis, il lui demande son nom et celui de sa mère et, sur une planchette
de bois jaune polie, il trace un grimoire inintelligible, un carré
composé de lettres arabes, finissant vers le bas en triangle. Il se
livre à un calcul à lui connu, puis, _presque toujours sans se tromper_,
il dit au client la _nature_ de son souhait: argent, honneurs, amour,
vengeance. Jamais il ne précise l’objet lui-même, en indiquant seulement
l’espèce. Il prédit alors si l’impétrant obtiendra ou non l’objet de ses
souhaits. Les clients habituels d’El Mogh’rebi affirment qu’il ne se
trompe jamais...
Le refrain de ses prédictions est toujours le même, qu’elles soient
bonnes ou mauvaises: «Mon fils, patiente, car la patience est bonne.
Elle est la clé de la consolation.»
Le _taleb_ accepte sans murmurer la rétribution qu’on lui offre.
D’autres fois, ce sont à ses lumières de _khakim_, médecin, que l’on
vient s’adresser. Il a, suspendues aux solives blanchies de son échoppe,
des bottes de simples desséchées. Il manie ces herbes avec une science
accomplie de leurs différentes propriétés. Par contre, en chirurgie, son
savoir est très limité et ne dépasse guère celui d’un rebouteux des
campagnes de France.
Il compose également des élixirs et des philtres, il prépare des
amulettes, avec une conviction absolue en leur efficacité.
A l’inverse des charlatans européens, El Mogh’rebi fuit les foules et le
tumulte et ne se donne pas la peine de débiter des boniments. Pour
quelques pièces blanches, il rend les services qu’on lui demande, sans
jamais se déranger, sans rien faire pour attirer les clients.
Cette monotonie des choses quotidiennes est comme la condition
indispensable de sa vie. Il envisagerait sans doute tout changement
comme un désagrément, peut-être même comme une infortune.
Sur ses origines, son passé, sa famille, El Mogh’rebi est muet. L’on
sait seulement qu’il est originaire d’Oudjda et habite Alger depuis son
retour de la Mecque, il y a vingt ans... vingt ans d’immobilité et de
silence sur tout ce qui n’est pas son art.
Ses habitudes, comme le décor de sa ruelle, sont immuables, et ses jours
tombent au néant, comme des gouttes d’eau dans le sable.
La soif du merveilleux et de l’inconnu, qui brûle les cœurs simples et
angoisse les âmes encore proches de la mystérieuse nature, durera bien
autant que la vie d’El Mogh’rebi et de ses émules, et que leur vieille
science surannée réfugiée dans les trous d’ombre et de paix des cités de
jadis.