LE MOGHREBIN

Dans un quartier écarté de la Casbah, dans une impasse blanche et

déserte, El Hadj Zoubir Et Tazi gîtait en une échoppe grande comme une

armoire.

Une natte, un coussin en indienne à fleurs passées, une petite étagère

chargée de vieux livres et de fioles, un coffre vert à coins de cuivre

poli, un réchaud en terre, quelques humbles ustensiles de

cuisine--c’était tout.

El Hadj Zoubir était vieux et bronzé, de constitution frêle, avec un fin

profil d’oiseau, l’œil cave et expressif, sous d’épais sourcils

grisonnants.

Il portait le costume de son pays, la _djellaba_ de drap bleu et le

petit turban blanc autour de la chéchiya rouge.

Calme, poli, accueillant, El Hadj Zoubir était à son ordinaire fort

silencieux, avec des attitudes pensives et de longs regards scrutateurs.

Né dans la sombre Taza, capitale des Guébala pillards, il avait appris

là-bas les sciences musulmanes et aussi un art qui se conserve depuis

des siècles dans l’isolement farouche et l’obscurité marocaine: la

sorcellerie.

A pied, avec des bandes de lettrés pillards et coupeurs de routes, il

avait parcouru tout le Maroc, de Melilla au Tafilalet, de Tétouan à

Figuig, d’Oudjda à Mogador. Puis, à travers l’Algérie, la Tunisie et la

Tripolitaine, il était allé étudier dans une inaccessible zaouïya de la

Cyrénaïque. Enfin, par l’Égypte où il avait écouté pieusement les

docteurs d’El-Azhar, il avait gagné la Mecque, d’où il était revenu par

la Syrie et Stamboul.

Quand le Marocain fut devenu mon ami, il aima me raconter, avec des

images ingénieuses et des détails curieux, ces longues pérégrinations

accomplies en mendiant au nom de Dieu, et qui avaient occupé trente

années de sa vie.

Devant ses clients, gens de la ville, Mauresques aux gestes dolents,

Arabes de l’intérieur, le Tazi prenait un air fermé et mystérieux.

On le consultait sur la bonne aventure, sur des amulettes pour conjurer

ou jeter des sorts.

Et, souvent, le Tazi forçait mon admiration.

--Tiens, disait-il au client, prends ce calam de roseau, invoque le nom

de Dieu le Très Haut, appuie la pointe contre ton cœur et formule en

_toi-même_ le souhait qui t’amène.

Pendant ce temps, le sorcier fixait son regard ardent sur celui du

client. Après, il reprenait la plume et, sur une planchette d’écolier

arabe, il traçait en carré des lettres et des chiffres correspondant au

nom du client et _de sa mère_. Puis, rapidement, il se livrait à un

calcul inconnu dont il inscrivait le résultat au bas du carré, de façon

à rétrécir les lignes dont la dernière n’avait plus qu’une seule lettre.

Alors, avec une aisance et une sérénité parfaites, sans jamais se

tromper, il disait le souhait qui avait été formulé en silence. Puis, il

supputait les chances de succès.

Pourtant, quand le calcul magique révélait des éventualités trop noires,

le Tazi les atténuait, les enveloppant de paroles d’encouragement et

d’espoir.

Une fois, quand une Mauresque sortit de l’échoppe, laissant une pièce

blanche, le Tazi soupira.

--Voilà, Si Mahmoud, une femme qui est jeune est qui est belle. Elle

vient me consulter sur l’issue de ses amours... Au lieu des étreintes

rêvées, c’est le sang et le linceul qui l’attendent. La vie et la mort

sont entre les mains de Dieu!

El Hadj Zoubir vivait ainsi seul, sans famille, sans autre logis que sa

boutique et sans autre fortune que sa science millénaire.

Il était calme et serein, et ses jours s’écoulaient sans bruit et sans

souci, comme un ruisseau de plaine, dans ce coin oublié d’Alger déchu.

*

* *

Après une longue absence, je suis montée à l’impasse blanche. J’ai

trouvé la boutique fermée. Un vieux marchand de kif du voisinage m’a

appris qu’au mois de _redjeb_ de l’an dernier, El Hadj Zoubir Et Tazi

s’est éteint doucement, au milieu de ses grimoires et de ses fioles.

Pages d'Islam · 第 8 / 72 题