LE MAGE

Pour arriver chez moi, il fallait monter des rues et des rues

mauresques, tortueuses, coupées de couloirs sombres sous la forêt des

porte-à-faux moisis.

Devant les boutiques inégales, on côtoyait des tas de légumes aux

couleurs tendres, des mannes d’oranges éclatantes, de pâles citrons et

de tomates sanglantes. On passait dans la senteur des guirlandes légères

de fleurs d’oranger ou de jasmin d’Arabie lavé de rose avec, au bout,

des petits bouquets de fleurs rouges.

Il y avait des cafés maures avec des pots de romarin et des poissons

rouges flottant dans des bocaux ronds sous des lanternes en papier, des

gargoulettes où trempaient des bottes de lentisque.

A côté, c’étaient des gargotes saures avec des salades humides et des

olives luisantes, des étalages de confiseurs arabes avec des sucres

d’orge et des pâtisseries poivrées, des fumeries de kif où on jouait du

flageolet.

On frôlait des mauresques en pantalons lâches et en foulards

gorge-de-pigeon ou vert Nil, des Espagnoles avec des roses de papier

piquées dans leurs crinières noires.

On pouvait acheter de tout, on entendait tous les langages, tous les

cris de la vie méditerranéenne, bruyante, toute en dehors, mêlée aux

réticences et aux chuchotements de la vie maure.

Enfin, au fond d’une impasse, par une porte branlante, on entrait dans

un patio frais, plein d’une ombre séculaire.

Un escalier de faïence usée, une autre porte: on était sur ma terrasse,

étroite, dallée en damier noir et blanc, qui dominait toutes les

terrasses et toutes les cours d’Alger, dévalant doucement vers le miroir

moiré du port, où les grands navires à l’ancre me parlaient de voyages

lointains, en cette fin d’été sereine.

Ma chambre était petite, voûtée, peinte en bleu pâle, avec des niches

dans les murailles, et les solives du plafond s’assemblaient avec un art

suranné, peintes en brun sombre.

Là, les bruits n’arrivaient qu’atténués, vagues, et rien n’indiquait le

cours du temps, sauf les rayons obliques du soleil qui cheminaient, à

travers les heures somnolentes, sur les murs anonymes d’en face.

Il faisait bon, dans ce vieux réduit barbaresque, rêver et s’alanguir en

de longues inactions, dans le désir d’anéantissement lent, sans

secousses, d’une âme lasse.

Le soir surtout, un silence de cloître pesait sur mon logis où personne

ne venait et où on ne parlait jamais.

Pourtant, j’avais un voisin, sur une autre terrasse, en contre-bas.

Il finit par m’intriguer: il rentrait très tard, jamais avant onze

heures. Au bout d’un instant, un murmure montait de sa chambre, une

sorte de psalmodie basse, qui durait parfois jusqu’au jour.

Un soir de lune, comme le sommeil ne venait pas, j’allai m’accouder au

vieux parapet moussu.

Alors, mon regard plongea dans la chambre de mon voisin, par la croisée

ouverte: une chambre banale d’hôtel meublé, avec des meubles

impersonnels et trébuchants et des poussières anciennes sur des

tapisseries fanées.

Au milieu, un homme d’une cinquantaine d’années, un Européen, était

debout, le front ceint d’une bandelette blanche, avec, par-dessus une

chemise empesée et une cravate, une sorte de long surplis noir portant

sur la poitrine un grand zodiaque brodé en fils d’argent.

Devant l’homme, sur un trépied, dans un petit fourneau arabe en argile

plein de braise, des épices et du benjoin se consumaient. A la lueur

incertaine d’un mince cierge de cire jaune, une fumée bleuâtre montait,

toute droite du réchaud, et sur un tabouret un livre était ouvert que le

nécromant consultait parfois.

Puis il reprenait sa pose, les bras étendus au-dessus du brûle-parfum,

psalmodiant des paroles hébraïques.

Peu à peu, son visage pâlit, ses yeux aux prunelles verdâtres

s’élargirent et un tremblement le secoua tout entier.

Ses cheveux et sa barbe se hérissèrent, sa voix se fit saccadée et

rauque.

Enfin, il tomba sur le vieux divan dont les ressorts grincèrent, et il

resta là longtemps, longtemps les yeux clos.

... La petite fumée bleue devint plus ténue, s’évanouit. Le cierge jaune

coula, s’éteignit.

L’homme en extase, en proie aux rêves inconnus, demeura immobile et muet

dans les ténèbres chaudes.

*

* *

Le lendemain, je m’enquis de mon voisin. Je n’appris rien que de très

banal: l’homme au zodiaque et aux incantations était d’origine allemande

et exerçait la profession d’accordeur de piano.

C’est tout ce que j’ai jamais su de lui.

Pages d'Islam · 第 7 / 72 题