Et c'est pourtant ce qu'osa faire Amédée Paqueret, après le dîner. Il
venait de poser des questions indiscrètes à Pauline, sa filleule: «Mon
cher parrain, lui avait répondu celle-ci, je ne suis pas près de me
marier, et quant au bal, je n'y vais point, ou presque point, car je ne
m'y plais guère.
--Jolie comme tu es?
--Peuh.... Sylvie est jolie, oui, et belle, et charmante, à la bonne
heure. Quant à moi, ne me racontez pas d'histoires.
--Pourquoi donc cela?
--Parce que.
--Parce que! Allons, continue et achève mon éducation. J'ai passé les
soixante premières années de ma vie à étudier le c½ur des chevaux de
pur sang, c'est trop. Je veux me mettre maintenant à connaître les
jeunes filles. On dit que c'est plus difficile. Je n'ai que le temps!»
Mais le vieux gentleman se trouvait en proie à une extraordinaire
agitation, et il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il causât ainsi à
tort et à travers: il parlait pour parler, sans prêter nulle attention à
ce qu'on lui répliquait; il eût aussi bien interviewé le Pape ou
contredit Mommsen. Rien qu'à le voir, du reste, maigre et sourcilleux
comme don Quichotte, avec ses cheveux blancs ramenés sur les tempes, ses
yeux inquiets et ses rides profondes, on se disait: «Cet homme est fou,
poète ou savant.» Tant vaut l'un que l'autre, en effet. Cependant,
c'était plutôt un poète.
Sans doute, n'y a-t-il pas quelque grâce divine et quelque don poétique
chez les maniaques, chez les optimistes? Amédée Paqueret avait vu
s'évanouir deux fortunes entre ses mains, et disparaître, après des
séries de désastres inouïs, ses deux magnifiques haras de Rochenoire et
de Vouzy: la perte de ce dernier surtout, reconstitué patiemment,
cheval par cheval, lui avait été cruelle; il s'était entendu contester
son zèle et ses états de service dans l'élevage français, sa méthode et
jusqu'à sa bonne foi sur les champs de courses; il avait inspiré des
inquiétudes à son cercle et s'était trouvé presque réduit au suicide;
mais rien n'avait jamais pu ébranler en lui la certitude de triompher un
jour sur tous les hippodromes de Paris et de la province, ni celle de
fonder le plus prospère et le mieux aménagé des haras. Et aujourd'hui
que, grâce au prestige et à l'autorité de son nom, il avait su trouver
les fonds nécessaires à la création de cette grande revue de sport
intitulée _La Race Pure_, et de ce quotidien à gros tirage que les
camelots annoncent chaque soir dans les rues avec des hurlements
affreux: _«le Pneu!! le Pneu!!»_; aujourd'hui que l'une et l'autre
avaient pleinement réussi et lui allaient rapporter peut-être une
troisième fortune, le chimérique Paqueret n'attendait encore qu'une
occasion de racheter enfin la bonne poulinière dont il saurait tirer
cette fois, comme Perrette du pot au lait, petits poulains au pré,
cracks invincibles et gloire immortelle.
Car en vrai sportsman, Amédée Paqueret ne tenait pas tant à l'argent
qu'à la gloire. Que ses futurs chevaux lui valussent plus tard des
millions, il n'en doutait point, mais peu lui importait: ce qu'il devait
à l'humanité, c'était de faire naître, de montrer tout à coup, de lancer
des produits Paqueret; c'était de présenter au monde étonné quelque
nouvel et radieux poulain, comme ce bel et puissant Jugurtha qui, en
1890, lui eût gagné le derby d'Epsom si, par une fatalité incroyable, le
pauvre animal ne se fût cassé la jambe le matin même de la course.
Illusion, rêverie, entêtement Second Empire! Amédée Paqueret, il est
vrai, regrettait ingénument cette époque naïve; il en affectait encore
l'élégance puérile, et ne portait pas sans orgueil la moustache cirée
avec ce rien de barbiche au menton qui signifient qu'on a soupé jadis à
Compiègne et dansé aux Tuileries.
La soirée, grâce à lui, avait été mouvementée. Il avait commencé par
manquer le dernier train de Paris, plongeant ainsi tous les invités et
Sylvie elle-même dans la plus sombre angoisse: il était huit heures
passées, allait-on l'attendre pour dîner? Enfin, au milieu de la
consternation générale, une dépêche arrivait, ainsi conçue:
«Chère amie, pardonnez-moi. Mettez-vous à table: ne puis être près de
vous que dans une heure. Retardé par les événements de Roubaix: Marc
vainqueur!»
Et tandis qu'on servait le rôti, le vieux fou faisait son entrée en
effet, l'½il brillant, et témoignait dès ses premiers mots d'une
exaltation fébrile. Il baisait la main de Sylvie, saluait les convives à
la ronde, murmurait hâtivement quelques formules d'excuse, et tout de
suite se mettait à raconter le sujet de son émotion:
«--Vous comprenez, je n'ai su le résultat qu'à cinq heures et demie. Le
temps de bâcler une chronique, de faire envoyer plusieurs échos, de
téléphoner en divers endroits.... L'Anglais est tombé à la huitième
reprise! Notre Marc a été acclamé, porté en triomphe. Tous les
restaurants et cafés de Roubaix sont pavoisés, et les Roubaisiens
parcourent les rues en proie à une véritable furie patriotique.
--C'est la revanche de Fachoda.
--Ne plaisantez pas, monsieur: c'est un très grand et très mérité
succès. Un Français n'avait jamais osé jusqu'ici se mesurer à poings nus
contre un de ces redoutables champions anglais ou américains, qui sont à
la fois des bêtes brutes et des bêtes cruelles. Le jeune Marc Thierry
n'a pas hésité à le faire: il a triomphé; c'est crâne. Croyez-en mon
expérience, d'ailleurs; cet athlète est un héros. Il nous étonnera tous.
Et il y a déjà dans sa vie passée plus de traits d'énergie et de courage
qu'il n'en faudrait pour illustrer chacun de nous.»
Ah, cette fois Amédée Paqueret venait de frapper tous ces messieurs au
point le plus sensible de leur amour-propre.
«--Marc Thierry? fit Gaston Levaître. Attendez donc.... Mais, je ne me
trompe pas, c'est bien l'assassin de Maxime Alain?
--Non pas l'assassin, mon cher Levaître. Il est vrai que Marc, il y a
quatre ans, a fendu le crâne à votre Maxime Alain. Mais il avait été
provoqué, frappé, et se trouvait en état de légitime défense.
--Il a passé en cour d'assises, en tous cas.
--Pour y être acquitté.
--C'est lui, reprit un autre, qui sert de réclame chez Sandow?
--Et au Ranch-Bar, dit un troisième, où on le nourrit gratuitement.
--S'il vit de son beau physique, c'est son droit.
--Comme d'empocher les paris qu'il gagne, ou qu'on lui fait gagner.
--Messieurs, dit Paqueret, prenez-y garde, car c'est Marc Thierry qui,
en dernier lieu, aura raison de vous. Songez qu'il va devenir
définitivement illustre, maintenant. Tous les journaux en parleront,
Paris suivra, et vous savez bien que pas un de vous ne se retiendra
d'aller serrer la main, d'un petit air camarade et habitué, à l'élu de
nos chères gazettes...»
Oui, parbleu, et malgré les protestations indignées, Paqueret proférait
là de grandes vérités: si tout homme du monde, en effet, parcourt
anxieusement les moindres comptes-rendus de bals et de mariages, à seule
fin de lire qu'on l'y a «remarqué dans l'assistance,» avec quel
tremblement des gens de sport, des veneurs ne vont-ils pas dévorer les
feuilles publiques où l'on aura peut-être chanté leurs exploits! Pour
eux, le journaliste fait partie d'une secte méprisée, mais divine; et
les journaux sont de très grands fétiches.
Cependant Sylvie avait écouté curieusement les discours de son vieil ami
et les aigres réponses de ses hôtes. Ce Marc Thierry lui plaisait déjà;
avant que de savoir seulement s'il était blond ou brun, elle ressentait
une sympathie légère pour ce garçon qui avait vaincu en public, sur une
scène rudimentaire sans doute, sur une estrade, mais qui enfin avait de
là soulevé toute une foule, et qu'on allait «lancer», comme une grande
étoile, et qui goûterait cette semaine l'ivresse inoubliable de la
gloire. Quoiqu'elle eût à jamais quitté le théâtre, quoiqu'elle fût
irréparablement devenue grande dame, et bien que la fine fleur des
cercles (peuh!) l'entourât étroitement, cette ingrate Sylvie se
rappelait toujours avec une tendresse infinie le bruit délicieux des
applaudissements, l'odeur agréablement pourrie des coulisses, la vue
délectable de son nom en vedette, et surtout le murmure perpétuel et
caressant d'une ville amoureuse. Marc l'avait fait songer à tous ces
souvenirs: elle lui en savait gré, et lui donnait un bon point pour
commencer.
«--Mon cher Amédée, demanda-t-elle, le trouverions-nous beau, votre
athlète?
--Oui, souligna Pauline, car voilà l'important.»
Paqueret tire un énorme portefeuille, y fouille, et: «Voici, mesdames,
déclare-t-il triomphalement, celui de ses portraits que j'ai jugé le
moins digne d'être reproduit dans la _Race Pure_.» Et la photographie de
circuler autour de la table. On y voyait un gars au visage brutal et
régulier, mais dont la carrure n'était pas sans grâce et dont les
cheveux bouclaient dans un bon style antique.
«--Il ressemble, dit le baron, à tous les yankees de Washington ou de
Chicago qui viennent visiter Paris au printemps.
--Moi, je trouve qu'il a l'air d'un jeune cocher, décoratif et bien
portant.
--Non, fit Jacques Fouvier, vous vous trompez. Regardez ce front court,
ce nez droit: c'est à s'y méprendre la figure même de l'Apoxyomène qui
se trouve à Rome, au musée du Vatican.»
Ce mot insolite d'Apoxyomène eut pour effet immédiat de rendre aussitôt
tous les convives maussades et muets: quoi! Jacques Fouvier voulait-il
leur en imposer? La photographie continua de circuler dans un grand
silence, et le marquis de Caumais-Simier seul, que rien n'intimidait,
s'apprêtait à porter un jugement des plus sévères, quand Sylvie, pour
renouer la conversation, décida:
«--Bref, il est beau.
--Très beau! surenchérit Pauline.
--Très bien, accorda Caumais-Simier».
La cause était entendue. On parla d'autre chose, et Amédée Paqueret
chercha vainement à tromper son idée fixe par un bavardage perpétuel.
Et c'est ainsi qu'il s'était mis, par exemple, à interroger si
étourdiment sa filleule Pauline, après le dîner, et à insister sur le
«Parce que» qu'elle lui avait répondu.
Cela ne donna rien, naturellement, car on ne confesse pas une petite
fille à moins de soins infinis, que Paqueret n'était point ce soir en
état de prendre.
Il ne put que constater, comme tout le monde, avec quelle froideur sa
filleule recevait les assiduités de François de Caumais-Simier.
C'étaient des «Oui, sans doute... Si vous voulez, cela m'est égal...»
d'une indifférence terrible. «Voyez, mon cher, dit-il à Jacques Fouvier,
comme cette Pauline s'entend à maltraiter son amoureux.
--Mais, répondit l'historien, le contraire m'étonnerait. Caumais-Simier
a-t-il courtisé notre hôtesse la baronne Levaître? Non, il lui parle
avec respect et la traite en mère noble. Celle-ci, d'autre part, ne voit
en lui qu'un joli garçon sans valeur, un simple «titre à vendre».
Comment voulez-vous, dès lors, que mademoiselle Pauline le prenne au
sérieux? Elle n'aime ici-bas et n'apprécie, vous le savez, que quiconque
aura d'abord su plaire à madame Sylvie. C'est son reflet, son ombre. Ou
mieux, ces deux femmes, monsieur, sont couplées...»