Personne ne serait si osé que de venir troubler la quiétude et le
silence du splendide palais national d'Hariale avant sept heures du
matin. Le boucher ou le boulanger ne se permettraient jamais d'y
apporter plus tôt la nourriture de MM. les conservateurs et gardiens, et
l'indomptable laitier lui-même ne s'y risquerait point. Ce château est
devenu bien de l'Etat: on n'y entre pas comme dans un moulin, devant
qu'il ne fasse jour, et grand jour. Il faut attendre au moins que le
brouillard de l'aube ait découvert l'entrée des charmilles et que tous
les cygnes, bien réveillés, flottent sur les pièces d'eau.
Cependant la baronne Levaître, la belle Sylvie, ne se gêne pas tant.
Elle ne s'embarrasse ni de la coutume ni des règles. Sa maison n'étant,
on l'a vu, séparée du parc d'Hariale que par le canal, elle passe l'eau
en barque à chaque instant, va, vient, donne des ordres, envoie ses
domestiques, se croit chez elle.
Aujourd'hui, dès l'aurore, c'était son groom qui s'en venait aux
nouvelles chez le gardien-chef.
«--Madame m'envoie; elle est très inquiète. Comment va-t-il ce matin?
--Qui?
--Le daim du bosquet de Phillis.
--Ma foi, je ne sais pas encore. Hier soir, en tous cas, il était
toujours couché et se laissait approcher sans remuer une patte. Il
pourrait bien mourir aujourd'hui: il est vieux.
--Madame dit que non. Elle veut qu'on le transporte au jardin, chez
nous. Madame trouve que le trajet n'est pas plus dangereux pour la
pauvre bête que les nuits passées ici, en plein air.
--Mais... il faudrait au moins prévenir M. Fouvier.»
Et voilà comment M. Jacques Fouvier, conservateur adjoint du château
d'Hariale, fut réveillé à une heure insolite ce jour-là par la
sollicitude de sa belle voisine.
«--Dites-moi, Lehup, répondit-il, l'animal est perdu, n'est-ce pas?
--Oh, monsieur, s'il n'est pas mort maintenant, ce sera tout à l'heure.
Il ne bougeait déjà plus hier soir.
--Que madame Levaître fasse donc ce qu'elle veut. Ne la chagrinons pas.»
M. Jacques Fouvier pouvait apprécier, dans son emploi au château, les
avantages qui s'attachent aux situations secondaires, à la «médiocrité
dorée». Sans doute existait-il plusieurs conservateurs du domaine
d'Hariale: mais on ne les y voyait jamais l'hiver, et s'ils consentaient
l'été à venir un peu respirer l'odeur des roses et des bois au château,
c'était encore le jeune conservateur adjoint qui, même alors, recevait
le courrier, classait la bibliothèque, soignait les tableaux, veillait à
la propreté des meubles et des parquets, surveillait les jardiniers,
faisait des rondes dans le parc, réglait la dépense, allait voir les
gardiens malades, et recevait les observations du ministre s'il
s'égarait un numéro de vestiaire les jours de visite, ou si l'un des
paons du domaine perdait ses plumes hors de saison.
Ainsi troublé dans son repos du fin matin par le gardien Lehup, Jacques
Fouvier ne se rendormit pas, mais se leva dans le dessein sournois de
faire sa ronde à l'improviste et d'aller voir jusqu'au fond du parc,
plus tôt que de coutume, comment les jardiniers balayaient les feuilles
mortes et couvraient pour l'hiver les terres fragiles.
Lorsqu'il partit: «Pourquoi déjà?» fit Edmée, son épouse, en ouvrant à
demi des yeux furtifs.
«--Parce que madame Levaître m'a fait réveiller à une heure
extravagante. Je m'en félicite, d'ailleurs...»
Mais déjà Edmée n'insistait plus et reprenait ses rêves: le nom seul de
Sylvie suffisait à tout.
Jacques Fouvier suivit d'abord les allées menant au Pavillon d'Echo, qui
est une sorte de Trianon tout caché sous des ombrages. On dit que la
duchesse de Guyenne enferma jadis le poète Sarasin dans une chaumière
qui déjà se trouvait nichée là: elle l'y nourrit de confitures et de
blanc-manger, le munit d'argent, le choya toute une année, puis le
rendit à l'hôtel de Rambouillet, reposé, frais et plus disert
qu'auparavant. On avait après cela rebâti le galant asile, on l'avait
meublé, orné d'une terrasse, environné de fleurs et de buis taillé. On
en avait fait un lieu de délices, enfin, où échanger à l'aise, au
murmure des feuilles et des abeilles, épigrammes, serments éternels,
vers indiscrets et douces prières. Et aujourd'hui encore, il semble que
de vieux parfums s'y exhalent. On voudrait, dès qu'on s'en approche, se
rappeler un madrigal ou un sonnet. On forme malgré soi des pensées
cadencées, langoureuses. Une vigne épaisse tapisse l'entrée; à l'entour,
les arbres se balancent plus mélodieusement, le soleil ou la pluie
passent avec moins de force entre les branches, et à la plus légère
brise, la nymphe elle-même, la nymphe Echo s'y souvient du passé: on
l'entend.
Le jeune conservateur poussa la grille dédorée et toucha l'une des
portes du pavillon. Elle n'était point close et s'ouvrit: à l'intérieur
un gardien menait grand bruit, époussetait les tentures, frottait les
meubles.
«--Bonjour, monsieur.
--Bonjour. Mais qu'est-ce que cela? fit Jacques Fouvier en apercevant,
posée comme un coquillage sur le marbre d'une console, une épingle
d'écaille, blonde et courbe.
--C'est à madame la baronne. Hier, elle est venue lire ici. Je lui
rendrai l'épingle tantôt.
--Vous savez pourtant bien, Constant, que je ne veux pas qu'on séjourne
dans le pavillon, qu'on y écrive ni qu'on y lise. Cette règle est pour
madame Levaître comme pour les autres. Ne vous le faites plus rappeler.»
Puis Jacques Fouvier marcha longtemps sous les avenues couvertes,
prenant l'une, l'autre, au hasard, guettant parmi les feuilles d'or la
fuite légère des écureuils et méditant sur la tyrannie de madame Sylvie.
Dans un carrefour, un jardinier savonnait un banc de pierre: «Vous
devenez fou, mon ami?
--C'est, monsieur, le banc préféré de madame la baronne. Elle m'a
recommandé de le tenir toujours brillant.
--Vous feriez mieux de couvrir les statues. Je vous l'ai déjà dit
plusieurs fois, et toutes celles que j'ai vues de ce côté du parc n'ont
pas encore leur manteau de chaume.
--Mais, monsieur, madame la baronne m'a conseillé, de votre part,
d'attendre les prochaines pluies...»
En revenant le long du noble et vaste canal que Le Nôtre jadis creusa,
le conservateur adjoint eut encore la douloureuse surprise de voir nager
au milieu des eaux une douzaine de cygnes qui portaient tous une
chaînette d'or au col. Il ne douta point que ce ne fût là une fantaisie
nouvelle de Sylvie: «N'oubliez pas, déclara-t-il sévèrement au gardien
Lehup qui passait, que ces intrus appartiennent à madame Levaître; que
leur nourriture par conséquent la regarde seule, et que nous ne sommes
nullement responsables du vol de tous ces petits colliers dont elle a
jugé bon de les orner. Qu'elle y veille, s'il lui plaît!»
Lorsque enfin, arrivé devant la maison même de la baronne, Jacques
Fouvier trouva le groom en train de planter des pieux surmontés de
lanternes japonaises, une sorte de découragement le saisit.
«--C'est pour la fête de ce soir, dit le domestique. Madame en fait
planter toute une rangée de votre côté du canal. Ils éclaireront l'eau,
et cela fera bien, vu du jardin.»
«Remportez-moi tout cet attirail! aurait dû répondre Jacques Fouvier. Le
parc d'Hariale, la nuit au moins, appartient au passé, au souvenir, au
silence. Votre maîtresse peut réunir un peuple de cercleux et
d'imbéciles, et même tirer des feux d'artifice, mais chez elle, au delà
de notre eau, qui restera jusqu'au matin noire, immobile et
mystérieuse...»
Hélas! vous ne dîtes rien de tout cela, monsieur le conservateur
adjoint... Vous vous rappelâtes malgré vous, comme le gardien Lehup,
comme Constant, comme le dernier des jardiniers d'Hariale, la bonne
grâce irrésistible, le sourire, la voix souveraine de madame Levaître.
N'était-elle point une manière de fée dans tout le pays? Ne
respectait-on pas ses volontés et ses moindres caprices de la forêt du
Mahouleux jusqu'au Bois du Roy, de Pontmorin jusqu'en Alcret? Et qui
soutenait l'asile d'Hariale-sous-Bois, qui l'école des dentellières, qui
l'hôpital des jockeys, qui toutes les familles pauvres du canton? Elle,
parbleu. Qui faisait du Rallye-Vaille l'équipage le plus recherché de
toute l'Ile-de-France? Elle, toujours elle. Et quel homme civilisé se
fût senti le grossier courage de résister à cette Sylvie glorieuse et
belle, triomphante et enviée? Voilà ce que vous pensâtes, monsieur
Jacques Fouvier. Et vous avez sagement renoncé à lutter, et vous avez
permis qu'on plantât les pieux et qu'on disposât les lanternes; et vous
êtes revenu avec modestie dans votre bibliothèque, afin d'y reprendre
vos savantes recherches sur la vie du poète Sarasin, non sans songer
d'ailleurs qu'il serait galant de dédier un jour cet ouvrage à la
baronne Levaître. Votre auteur lui-même n'avait-il pas écrit:
Achille, beau comme le jour,
Et vaillant comme son espée,
Pleura neuf mois pour son amour
Comme un enfant pour sa poupée...
A chanter ces fameux exploits
J'employrois volontiers ma vie;
Mais je n'ay qu'un filet de voix,
Et ne chante que pour Sylvie.
V
Dans le temps même que Jacques Fouvier après avoir dûment constaté le
pouvoir invincible de la baronne Levaître, rentrait au château, celle-ci
s'éveillait au crépitement d'un grand feu de bois, à la fraîcheur
exquise du matin et au parfum des roses mourantes. Car Sylvie, qui ne
craignait ni les faiblesses ni les migraines, dormait avec sa fenêtre
ouverte, quelque froid qu'il fît, dans une chambre garnie de fleurs, en
quelque mois que l'on fût.
A Paris, elle n'était point si matinale. Cela se conçoit: à quoi bon
s'éveiller tôt dans notre ville, si l'on n'y est pas contraint? Dehors,
on pave la rue, les tramways hurlent, les fiacres et les camions font
sauter la boue, les passants vous attristent avec leurs habits de
croque-morts; il faut, dès que l'on quitte son logis, se blottir en
voiture, ou affronter des milliers de regards malveillants, dont on est
las de s'expliquer la cause. Autant rester au lit. A la campagne au
contraire, un vrai bain de Jouvence vous attend au jardin: on descend,
on plonge dans la brume glacée et l'on ressort énergique et rajeuni d'un
jour, aussi fort qu'hier matin. Cela vaut la peine.
Et pourtant Sylvie ne descendit pas ce matin-là, et ne s'en fut ni voir
ses poules, ni parler à ses chevaux, ni caresser ses lévriers. Elle
demeura paresseuse et souriante au milieu des lettres innombrables qu'on
venait de lui envoyer à l'occasion de sa fête. Pour la Sainte-Sylvie, en
effet, cette volée de billets s'était abattue sur son lit de tous les
points de la France, et les plus intimes parmi ses chères «madame et
amie» ou ses galants «tout dévoué» avaient joint à leurs meilleurs v½ux
quelque menu cadeau, un souvenir.
Sylvie était donc là, savoureusement étendue parmi des enveloppes
décloses et des papiers chiffonnés, une de ses belles épaules hors la
chemise et un sein presque nu, quand on heurta deux coups légers à la
porte.
«--Qui frappe? C'est toi, Pauline?
--C'est moi.
--Entre, voyons. Bonjour, ma chérie.
--Bonne fête....»
Mais déjà Pauline Levaître, qui avait franchi vivement le seuil de la
porte, s'arrêtait, interdite et gênée. Il n'en paraissait rien sur sa
peti½te figure de mauvais ange: cependant elle avait remarqué en un clin
d'il le désordre de Sylvie, observé combien ses cheveux étaient dorés,
sa peau fraîche, le contour de son corps harmonieux, abondant et, pour
ainsi dire, heureux. Pauline n'avait pas dit à sa belle-mère: «Que tu es
jolie!»--mais elle s'était cambrée mieux encore, avait sans y prendre
garde ouvert les épaules et porté instinctivement la main à son corsage,
comme pour voir si sa poitrine délicate avait depuis hier mûri. Elle
s'avança vers Sylvie, l'embrassa et ne lui dit pas davantage: «Vraiment,
tu embaumes!»--mais: «Moi, je n'en ai presque plus.
--Et de quoi donc?
--Eh bien, de parfum. Il faudra même que j'écrive au marchand. Mais la
dernière fois je n'avais pas bien réussi le mélange: j'avais mis trop de
_Brise d'Amalfi_ et pas assez de _Goûtez-moi ça_. Cette fois-ci, tu me
le feras toi-même, n'est-ce pas?
--Oui, ma chérie.
--Et as-tu reçu beaucoup de cadeaux?
--Mais, tu vois. Ceci, de Paqueret. Ceci, de ton oncle. Un bout de
dentelle ancienne, du petit Caumais-Simier. Et même, à ce propos, j'ai
quelque chose de très important à te dire, Pauline.
--Pour ta fête?
--Non, ma foi, car je me passerais bien de ces commissions. Enfin,
voilà: j'ai eu la visite de ton oncle, hier, pendant que tu étais
sortie. Tu le préoccupes, ton oncle, il s'intéresse beaucoup à toi.
--Il y a mis le temps.
--Ne me fais pas rire. Ce dont il m'a parlé est très sérieux. Il s'agit
d'un mariage.
--Caumais-Simier.
--Comme tu devines!
--Je le savais. Voici un mois qu'il ne me quitte pas. Mais il perd sa
peine.
--Tu ne l'aimes pas?
--Non. Du reste, lui non plus. Il n'en veut qu'à ma dot.
--Oh, Pauline, ne dis pas cela ainsi, tout cru! Ne le dis pas si vite,
du moins. Attends un peu, examine. Peut-être est-il sincère, ce
garçon.... Ce ne sont pas en tous cas des raisons de fortune qui doivent
t'arrêter, puisque....
--Ne te fatigue pas, Sylvie: c'est inutile.»
Et la svelte Pauline, assise sur le pied du lit, souriait d'un air
obstiné.
«--Enfin, essaya d'ajouter Sylvie, tu réfléchiras.
--C'est tout réfléchi.
--François de Caumais-Simier est distingué, aimable, correct....
--Cependant il ne te plairait pas, tu n'en voudrais pas non plus?
--Oh, moi, ma chérie, j'ai peu de goût pour les oisifs, et quand un
homme du monde n'a pas l'intelligence de ton pauvre père, je ne l'estime
pas excessivement, tu le sais. Pourtant, je considère François comme un
jeune homme fort agréable et même spirituel.
--Il ne m'intéresse pas du tout.
--On dirait: la marquise de Caumais-Simier...
--Non.»
En entendant ce dernier refus, Sylvie n'y tintin tint plus: «Eh bien,
fit-elle triomphalement, je ne voulais pas te le dire, mais je trouve
que tu as raison. J'ai consciencieusement essayé de te persuader, comme
je le devais, rends-moi cette justice...
--Tu as très bien travaillé.
--Et maintenant... parlons d'autre chose. Rappelle-toi cependant que
François n'a pas officiellement demandé ta main. Il n'a fait que pousser
ton oncle à une démarche délicate, dont tu ne dois même pas te douter.
--C'est compris.»
Et les deux femmes se mirent à deviser de la chasse qui aurait lieu tout
à l'heure, de la réception du soir, du dîner et de la façon dont on y
placerait les convives.
«--C'est ma fête, disait Sylvie. Je suis libre d'organiser ma table, en
un tel jour, comme il me plaît. Tu te mettras en face de moi, et nous
installerons Paqueret à ta droite, à la place d'honneur. C'est encore
notre meilleur ami, Amédée Paqueret.
--Je l'aime beaucoup.
--Caumais-Simier trouverait qu'il a de la chance.
--Caumais-Simier m'ennuie. D'ailleurs, tous mes épouseurs m'ennuient.
--Ah, par exemple..... pourquoi?
--Parce que.»
Quand une femme a dit: «Parce que», il n'y a pas à insister.