VII

«Couplées, oui!» poursuivit complaisamment l'historien. Ce mot

l'enchantait par sa précision. «Mais il m'est difficile de continuer ici

cet entretien...

--Je vais partir, fit Paqueret, je dois rentrer de bonne heure à Paris.

Conduisez-moi jusqu'à la gare.

--Eh bien, allons à pied. Nous pourrons traverser le parc du Château,

dont j'ai la clef. Vous gagnez un quart d'heure ainsi.»

Ils prirent congé, revêtirent leurs manteaux et descendirent au jardin,

dont les allées ténébreuses menaient droit au canal. Un serviteur

marchait devant eux avec une petite lanterne, et le froid, le silence de

la nuit, cet homme qui psalmodiait d'une voix grave: «Par ici,

messieurs... Prenez garde, cela descend fort... Attention, voici

l'eau...» tout contribuait à rendre Paqueret aussi taciturne qu'il

venait de se montrer loquace; car il agitait des pensées profondes en

foulant avec précaution le sol obscur, et l'enthousiasme que n'avait

point cessé de lui causer la victoire de Marc se mêlait dans son esprit

au souci de ne pas se donner d'entorse.

Quand ils furent dans le canot au moyen de quoi l'on passait du jardin

de Sylvie dans le parc d'Hariale, le domestique saisit les rames et se

mit à frapper l'eau sombre.

«--Ecoutez, fit Jacques Fouvier, écoutez ce clapotis funèbre. Il semble

que nous avancions sur un nouvel Achéron, et ne fût ce canot commode et

non ruiné comme celui de Caron, ne fût surtout cette file de lanternes

légères allumées là-bas, sur l'autre rive, par ordre de madame Sylvie,

l'illusion serait grande. Il nous faudrait trembler d'une horreur

sacrée. Aussi bien le parc d'Hariale, en ce moment, ne figure-t-il pas à

souhait de mornes Champs élyséens avec ses fontaines, ses ruisseaux,

ses parterres harmonieux, ses bosquets mi-clos? A la moindre lune, tout

cela s'anime: les Guyenne et les Guivremaison reviennent en foule errer

autour de ces bassins de marbre avec les femmes, les bouffons et les

poètes qu'ils ont aimés. On ne peut pas me soutenir le contraire, car je

jurerais de les avoir vus; et je serais tout à fait sûr que ces morts se

pressent chaque nuit dans leur ancien domaine, si les allées du parc

produisaient seulement en abondance les mauves et les poireaux dont, au

dire d'Erasme, se nourrissent les ombres.»

Paqueret se rappelait surtout, en fait d'Achéron, un cheval de courses

que son propriétaire, épris sans doute d'Orphée aux Enfers, avait ainsi

nommé. Caron, il faut l'avouer, ni Erasme ne lui étaient guère plus

connus. Cependant, ce vieux sportsman avait confiance en Jacques

Fouvier, dont il appréciait l'esprit exact et méthodique: il ne le

croyait point capable de débiter des sornettes dénuées de tout

fondement; et du reste il comprenait déjà, maintenant que tous deux

avaient débarqué et qu'ils avaient laissé derrière eux les lampions de

Sylvie, maintenant qu'ils cheminaient, seuls vivants, à travers ce parc

auguste et perdu dans la nuit, rempli d'urnes lugubres, de statues

pareilles à des fantômes, de balustres affreusement pâles, de lacs

immobiles et d'arbres qui courbaient jusqu'à terre leurs branchages de

jais, il sentait fort bien que le jeune homme avait dit vrai: car toute

cette splendeur nocturne faisait peur à la fin, et l'on ne tardait point

à y voir, de ses propres yeux, les ombres familières qui çà et là

rêvaient par groupes, ou flottaient en longues théories sous les bocages

noirs.

Après un quart d'heure de marche silencieuse, les deux compagnons

ouvrirent à tâtons la porte du parc, franchirent une route pavée,

enjambèrent des chaînes et se trouvèrent sur l'immense pelouse, le champ

de courses qui s'étendait devant eux comme un océan d'encre. Mais là du

moins, ni Guyenne défunt, ni tragique Guivremaison: toutes les ombres

dolentes avaient fui. Paqueret traversait d'ailleurs un hippodrome, il

était chez lui: et ce fut avec un véritable soulagement qu'il reprit le

dialogue au point où Jacques Fouvier l'avait laissé chez la baronne

Levaître:

«--Vous me disiez donc là-haut que Sylvie et Pauline étaient....

comment? Couplées?

--Sans doute.

--Je ne vois pas cela, mon petit. Sylvie a trente-sept ans, Pauline

vingt à peine. Autant celle-ci est svelte, droite, un peu guindée même,

autant celle-là est épanouie au contraire et marche avec souplesse.

Quand l'une fronce si souvent les sourcils, l'autre sourit. Quand la

petite a des cheveux couleur de martre ou de vizon, notre amie teint les

siens de l'or le plus doux. Non, vraiment, plus j'y songe, moins je

trouve ces deux femmes heureusement couplées. Sans parler de leurs

caractères qui ne se ressemblent en rien.

--Monsieur Paqueret, je m'exprimais d'une façon plus rigoureuse. La

couple, vous le savez, est cette corde par laquelle on attache deux à

deux les chiens de meute. Un lien semblable paraît exister entre

mademoiselle Pauline et sa belle-mère. Vous avez bien vu qu'elles ne se

quittent jamais. Mademoiselle Pauline ne s'occupe que de Sylvie, et

s'habille comme elle, l'imite passionnément, la regarde sans cesse, la

surveille, se mêle à toutes ses causeries, survient en tiers lorsqu'on

lui parle.... Prendrons-nous cela pour de la tendresse? Ce serait trop

beau. Pour de la haine? Ce serait absurde. Concluons donc qu'il y a là

autant de l'une que de l'autre, si vous voulez....

--Jacques Fouvier, mon cher enfant, je ne puis vous suivre. Ma filleule

n'est pas si compliquée. Elle ressent pour sa mère adoptive une

affection peut-être un peu exagérée, voilà.

--Affection? Oui, c'est bien par affection pure, en effet, que votre

filleule refuse tous les mariages, même les plus brillants. Et

cependant, je l'ai vue récemment, moins hautaine, se plaire quinze jours

durant à la conversation du séduisant dramaturge italien Giuseppe

Sartori. Mais ce jeune homme était attentif envers Sylvie. Et si

mademoiselle Pauline a recherché naguère la compagnie du stupide Jauziat

et de Pierre de Trémulon, qui également avaient courtisé Sylvie, si elle

ne daigne abaisser sa fierté que devant quiconque touche, de près ou de

loin, à la littérature, au journalisme, au théâtre surtout, c'est-à-dire

devant quiconque aurait quelque chance de plaire à madame Levaître,

est-ce uniquement de l'affection pure? Croyez-moi donc, monsieur

Paqueret: qu'un beau jeune homme paraisse, que notre aimable baronne

s'en éprenne, et je renonce à l'histoire pour toute ma vie si votre

filleule n'en tombe pas amoureuse sur-le-champ!»

Mais qu'avait donc ce vieux maniaque de Paqueret? Son idée fixe

l'avait-elle subitement reconquis? Voici de nouveau qu'il ne répondait

plus, et qu'il semblait perdu si avant dans sa rêverie qu'il en

marmottait tout bas. Jacques Fouvier pensait l'avoir convaincu.

Pourtant, comme ils approchaient de la gare, Paqueret lui dit:

«--Vous ne risquez rien avec votre paradoxe. On ne tentera évidemment

pas l'expérience.

--Bah! un garçon résolu, qui viendrait crânement s'en prendre à madame

Levaître.... Vous verriez!»

Quelques minutes encore, et ils furent sur le quai de la gare où le

train se rua presque en même temps. Après de brefs adieux, Jacques

Fouvier s'en revint seul, à travers la pelouse, toujours à pied. C'était

un jeune homme habitué par ses études historiques à penser net; un

raisonnement dru le touchait au c½ur, et il avait coutume de déduire

avec une sorte de sensualité toutes les conséquences probables de ce

qu'il pouvait faire ou dire. Mais on ne saurait songer à tout, et quand

il fut rentré chez lui, quand il eut embrassé les jolis yeux clos de

madame Edmée, sa femme, qu'une migraine avait retenue au lit, je

gagerais que Jacques Fouvier ne se doutait pas du grand projet qu'il

avait éveillé ce soir dans l'esprit d'Amédée Paqueret, ni de la suite

d'événements cruels qu'allaient déchaîner ainsi, par sa faute, un

frivole dialogue nocturne et des paroles ailées.

Car l'incorrigible éleveur roulait maintenant vers Paris, en proie au

plus logique, au plus tyrannique des rêves. Pourquoi, songeait-il, oui,

pourquoi les hommes de sport ne se dévouent-ils uniquement qu'à

l'élevage des chevaux? Préparer la carrière d'un valeureux poulain, le

mener depuis son premier travail jusqu'aux grandes épreuves d'Auteuil ou

de Longchamp, puis, son mérite bien prouvé, sa noblesse dûment

constatée, le consacrer à perpétuer sa race, voilà qui est bien; mais

faut-il donc s'interdire toute culture analogue? Ne peut-on, par

exemple, préparer ainsi la carrière de quelque autre bel animal, d'un

athlète, d'un homme? Or, pour un homme, parvenir à la dignité suprême

d'un Flying-Fox ou d'un Sancy, c'est avoir gagné la gloire et la

fortune, s'être établi solidement et fonder une famille prospère. Sans

doute, le chef-d'½uvre d'un éleveur vraiment digne de ce nom

consisterait à prendre une magnifique bête humaine, comme Marc Thierry,

et à la pousser jusque-là, de gré ou de force!

Quant à la méthode à suivre, eh bien, mais Jacques Fouvier l'avait

démontrée. Puisque cette étrange petite Pauline s'attachait

régulièrement à tout galant que Sylvie distinguait; puisque ce

phénomène, quelle qu'en fût la raison, était invariable, il n'y avait

qu'à diriger Marc Thierry vers Hariale-sous-Bois: si d'aventure il

plaisait à Pauline du premier coup, tout allait bien; s'il plaisait à

Sylvie, tout allait mieux encore; et s'il déplaisait à toutes deux,

Paqueret, mon Dieu, perdait la partie, voilà tout. Combien d'autres,

plus graves, n'avait-il pas ainsi perdues, depuis l'Empire!

Mais quoi! l'ancien propriétaire de Richenoire et de Vouzy sentait se

réveiller en lui son légendaire entêtement. Et l'homme juste et bon

qu'était aussi le vieil Amédée approuvait tout bas: Pauline, se

disait-il, est jolie, Marc l'aimera, ils seront heureux.... Là

s'arrêtaient du reste ses réflexions sentimentales, car si les gens de

sport sont certainement imprégnés de cet esprit que Pascal nomme

géométrique, on les sait beaucoup moins pourvus de cet autre que le même

philosophe appelle de finesse.

A Paris, Amédée Paqueret prit un fiacre et se fit ramener directement

chez lui. Mais hélas, rien, dans son petit appartement, n'était pour

calmer sa fièvre, ni pour donner un autre cours à ses méditations. Il

n'y avait en effet, accrochés à tous les murs, que des souvenirs de

Richenoire et de Vouzy, plans, dessins, tableaux représentant de vastes

pâturages, profils innombrables d'étalons et de poulinières, groupes de

lads, photographies d'entraîneurs et de jockeys; sur toutes les tables

reposaient ici des reliques de chevaux célèbres, là des objets d'art,

gagnés en prix, et dans la chambre à coucher même de Paqueret pendait,

au chevet du lit, le portrait de ce fameux Jugurtha, qui s'était si

malencontreusement cassé la jambe le matin du derby d'Epsom.

Ajoutons qu'une victorieuse dépêche de Marc arriva juste à point pour

délier les derniers scrupules: «Triomphe partout, disait le télégramme.

On me propose nouveaux défis. Les battrai tous. Serai au journal demain

dans la journée.»

Allons! il serait criminel de ne pas faire la fortune de ce garçon-là.

Et Amédée Paqueret, définitivement résolu, s'endormit peu à peu sous

l'image tutélaire de Jugurtha, en qui Jacques Fouvier n'eût pas manqué

de reconnaître quelque dieu lare ou pénate, quelque génie, d'ailleurs

défavorable et funeste, du foyer.

Couplées: Roman · 第 11 / 40 题