CITOYENS,

Un heureux hasard m'a suggéré une pensée qui ne s'était jamais

présentée à l'esprit de mes prédécesseurs; c'est que vous appartenez

comme moi à l'espèce humaine. Vous avez une intelligence pour vous en

servir, et, de plus, cette source véritable de tous progrès, le désir

d'améliorer votre condition.

Partant de là, je me demande à quoi je puis vous servir. Vous

enseignerai-je l'agriculture? Mais il est probable que vous la savez

mieux que moi. Vous inspirerai-je le désir de substituer les bonnes

pratiques aux mauvaises? Mais ce désir est en vous au moins autant

qu'en moi. Votre intérêt le fait naître, et je ne vois pas comment mes

circulaires pourraient parler à vos oreilles plus haut que votre

propre intérêt.

Le prix des choses vous est connu. Vous avez donc une règle qui vous

indique ce qu'il vaut mieux produire ou ne produire pas. Mon

prédécesseur voulait vous procurer du travail manufacturier pour

occuper vos jours de chômage. Vous pourriez, disait-il, vous livrer à

ce travail avec avantage pour vous et pour le consommateur. Mais de

deux choses l'une: ou cela est vrai, et alors qu'est-il besoin d'un

ministère pour vous signaler un travail lucratif à votre portée? Vous

le découvrirez bien vous-mêmes, si vous n'êtes pas d'une race

inférieure frappée d'idiotisme; hypothèse sur laquelle est basé mon

ministère et que je n'admets pas. Ou cela n'est pas vrai; en ce cas,

combien ne serait-il pas dommageable que le ministre imposât un

travail stérile à tous les agriculteurs de France, par mesure

administrative!

Jusqu'ici, mes collaborateurs et moi nous sommes donné beaucoup de

mouvement sans aucun résultat, si ce n'est de vous faire payer des

taxes, car notez bien qu'à chacun de nos mouvements répond une taxe.

Cette circulaire même n'est pas gratuite. Ce sera la dernière.

Désormais, pour faire prospérer l'agriculture, comptez sur vos

efforts et non sur ceux de mes bureaucrates; tournez vos yeux sur vos

champs et non sur un hôtel de la rue de Grenelle.

* * * * *

_Le ministre des cultes aux ministres de la religion._

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 161 / 170 题