CITOYENS,

Mes prédécesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts

pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toutes façons,

sans autres résultats que celui-ci: aggraver les charges de la nation

et nous créer des obstacles. Tantôt ils forçaient les exportations par

des primes; tantôt ils gênaient les importations par des entraves. Il

leur est arrivé souvent de s'entendre avec leurs collègues de la

marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite île perdue dans

l'Océan, et quand, après force emprunts et batailles, on avait réussi,

on vous donnait, comme Français, le privilége exclusif de trafiquer

avec la petite île, à la condition de ne plus trafiquer avec le reste

du monde.

Tous ces tâtonnements ont conduit à reconnaître la vérité de cette

règle, dans laquelle se confondent et votre intérêt propre, et

l'intérêt national, et l'intérêt de l'humanité: _acheter et vendre là

où on peut le faire avec le plus d'avantage_.

Or, comme c'est là ce que vous faites naturellement sans que je m'en

mêle, je suis réduit à avouer, que mes fonctions sont plus

qu'inutiles; je ne suis pas même la _mouche du coche_.

C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministère est supprimé. La

République supprime en même temps toutes les entraves dans lesquelles

mes prédécesseurs vous ont enlacés, et tous les impôts qu'il faut bien

faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie

de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que

vous n'avez pas de rancune, j'espère que l'un d'entre vous voudra bien

m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le

commerce, pour lequel mon court passage au ministère m'a donné du

goût.

* * * * *

_Le ministre de l'agriculture aux agriculteurs._

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 160 / 170 题