(_Journal des Économistes._) Janvier 1847.
Je n'ai pas l'intention de répondre aux cinq lettres que M. Vidal a
insérées dans la _Presse_, et qui formeraient un volume. J'attendais
une conclusion que j'aurais essayé d'apprécier. Malheureusement M.
Vidal ne conclut pas.
Je me trompe, M. Vidal conclut, et voici comme:
«La restriction ne vaut rien, ni la liberté non plus.»
Qu'est-ce donc qui est bon, selon M. Vidal?
Il vous le dit lui-même: «Un système rationnel et même trop rationnel
pour être aujourd'hui possible.»
--En ce cas n'en parlons plus.
Si fait, parlons-en, puisque aussi bien M. Vidal nous accuse de
manquer de logique, en ce que nous ne demandons pas son système
rationnel-impossible.
«Si les libéraux étaient logiciens, dit-il, ils devraient demander (à
qui?) l'association (sur quelles bases?) des producteurs et des
consommateurs (vous dites qu'ils ne font qu'un) dans un centre
déterminé (mais où, à Paris, à Rome ou à Saint-Pétersbourg?). Ensuite
l'association des différents centres, enfin un système _quelconque_
(cela nous met à l'aise) d'organisation de l'industrie... Ils
devraient demander (mais à qui?) la participation proportionnelle aux
produits pour tous les travailleurs, l'abolition préalable de la
guerre, la constitution du congrès de la paix, etc., etc.»
M. Vidal fait injustice à ce qu'il nomme dédaigneusement les
_libéraux_. (Il est de mode aujourd'hui de traiter du haut en bas la
liberté et le libéralisme.) Si les libéraux ne demandent pas
l'_association dans un centre_, puis l'_association des centres_, ce
n'est pas qu'ils méconnaissent la puissance de l'organisation et le
progrès qui est réservé à l'humanité dans cette voie. Mais quand on
nous parle de _demander_ une organisation _à priori_ et de toutes
pièces, qu'on nous dise donc ce qu'il faut _demander_, et à qui il
faut le _demander_. Faut-il _demander_ l'organisation Fourier,
l'organisation Cabet, l'organisation Blanc, ou celle de Proudhon, ou
celle de M. Vidal? Ou bien M. Vidal entend-il que nous devons aussi,
tous et chacun de nous, inventer une organisation _quelconque_?
Suffit-il de jeter sur le papier, ou, plus prudemment, de proclamer
qu'on tient en réserve un système impossible-rationnel ou
rationnel-impossible, pour être relevés, aux yeux de messieurs les
socialistes, du rang infime qu'ils nous assignent dans la science?
N'est-ce qu'à cette condition qu'ils diront de l'économiste:
Dignus, dignus est intrare
in nostro docto corpore!
Que messieurs les socialistes veuillent bien croire une chose, c'est
que nous sommes en mesure, nous aussi, d'imaginer des plans
magnifiques et qui rendront l'humanité aussi heureuse qu'elle puisse
l'être, à la seule condition qu'elle voudra bien les accepter ou se
les laisser imposer.--Mais c'est là la difficulté.
Ces messieurs nous disent: _Demandez_. Mais que faut-il _demander_?
Que messieurs les organisateurs me permettent de leur poser cette
simple question:
Ils veulent l'association universelle.
Mais _entendent-ils que les hommes y entrent librement ou par
contrainte_?
Si c'est par contrainte (ce qu'il est permis de supposer, à voir la
répugnance que la liberté semble leur inspirer), voici une série de
petites difficultés qu'ils ont à résoudre.
1º Trouver l'autorité ou plutôt l'homme qui assujettira tous les
mortels à l'organisation demandée. Sera-ce Louis-Philippe? sera-ce le
pape? sera-ce l'empereur Nicolas?--Louis-Philippe, on en conviendra, a
peu de chances de réussir.--Le pape pourrait quelque chose sur les
catholiques, mais bien peu sur les juifs et les protestants.--Et quant
à Nicolas, autant il a d'ascendant en Moscovie, autant il en aurait
peu en Suisse et aux États-Unis.
2º Mais supposons l'autorité trouvée, il s'agit de la déterminer dans
le choix du plan à faire prévaloir. MM. Considérant, Blanc, Proudhon,
Cabet, Vidal, etc., etc., défendront chacun le leur, c'est bien
naturel; faudra-t-il se décider après une comparaison approfondie, ou
bien tirer à la courte paille?
3º Cependant le choix est fait, je l'accorde, et ce n'est pas une
petite concession. J'admets que le plan Vidal soit préféré. M. Vidal
conviendra lui-même que son infaillibilité est bien désirable, car
quand une fois le _compelle intrare_ sera universellement en oeuvre,
il serait bien fâcheux que quelque plan plus beau vînt à se produire,
puisque de deux choses l'une, ou il faudrait persévérer dans une
organisation comparativement imparfaite, ou force serait à l'humanité
de changer tous les matins d'organisation. Le seul moyen de sortir de
là, c'est de décréter qu'à partir du jour où l'autorité aura jeté son
mouchoir, le flambeau de l'imagination devra s'éteindre dans toutes
les cervelles de la terre.
4º Enfin, il restera une difficulté qui n'est pas petite. Quand on
aura armé l'autorité, comme il le faut bien dans l'hypothèse, de la
puissance nécessaire pour vaincre toutes les résistances physiques,
intellectuelles, morales, économiques, religieuses, comment
empêchera-t-on cette autorité de devenir despotique et d'exploiter le
monde à son profit?
Il n'est donc pas possible, et il ne m'est pas venu dans la pensée que
M. Vidal ait entendu parler d'une association universelle imposée par
la force brutale.
Reste donc l'association universellement persuadée, ou autrement dit
volontaire.
Ici nous entrons dans une autre série d'obstacles.
Deux hommes ne s'associent volontairement qu'après que les avantages
et les inconvénients possibles de l'association ont été par chacun
d'eux mûrement pesés, mesurés et calculés. Et encore, le plus souvent,
ils se séparent brouillés.
Maintenant, comment déterminer un milliard d'hommes à former une
Société?
Rappelons-nous que les cinq sixièmes ne savent pas lire, qu'ils
parlent des langues diverses et ne s'entendent pas entre eux; qu'ils
ont les uns contre les autres des préventions souvent injustes,
quelquefois fondées; qu'un grand nombre, malheureusement, ne cherchent
que l'occasion de vivre aux dépens du prochain, qu'ils ne s'accordent
jusqu'ici sur rien, pas même sur la question de savoir ce qui vaut
mieux de la restriction ou de la liberté. Comment rallier
_immédiatement_ toutes ces convictions à un système _quelconque_
d'organisation?
Alors surtout qu'on leur en présente une quarantaine à la fois, et que
l'imprimerie peut en jeter trente tous les matins sur la place?
Ramener instantanément le genre humain à une conviction uniforme!
Hélas! j'ai vu trois hommes s'unir dans la même entreprise,
sincèrement persuadés qu'un même principe les animait; je les ai vus
en désaccord après une heure d'explication.
Mais quand un plan, entre mille autres, obtiendrait l'assentiment au
moins de la majorité, dans l'exécution vous retrouveriez presque
toutes les difficultés de l'association _forcée_, le choix de
l'autorité, la puissance à lui confier, les garanties contre l'abus de
cette puissance, etc.[33].
[Note 33: V. t. VI, chap. I.--(_Note de l'éditeur._)]
Vous voyez bien qu'une organisation de toutes pièces n'est pas
réalisable; et cela seul devrait nous induire à rechercher s'il n'y a
point dans l'ordre social une organisation naturelle non point
parfaite, mais tendant au perfectionnement. Pour moi, je le crois, et
c'est cette naturelle organisation que j'appelle l'_économie_ de la
société.
Les socialistes admettent le libre-échange en principe. Seulement ils
en ajournent l'avénement après la réalisation d'un de leurs systèmes
_quelconques_.--C'est plus qu'une question préjudicielle, c'est une
fin de non-recevoir absolue.--Mais, après tout, qu'est-ce donc qu'une
association volontaire? Elle suppose au moins que les hommes ont une
volonté. Pour mettre en commun sa propriété, il faut avoir une
propriété, être libre d'en disposer, ce qui implique le droit de la
_troquer_. L'association elle-même n'est qu'un échange de services, et
je présume bien que les socialistes l'entendent ainsi. Dans leur
système rationnel, celui qui rendra des services en recevra à son
tour, à moins qu'ils n'aient décidé que tous les services rendus
seront d'un côté et tous les services reçus de l'autre, comme sur une
plantation des Antilles.
Si donc ce à quoi vous aspirez est une association volontaire,
c'est-à-dire un échange volontaire de services, c'est précisément ce
que nous appelons _liberté des échanges_, qui n'exclut aucune
combinaison, aucune convention particulière, en un mot, aucune
association, pourvu qu'elle ne soit ni immorale ni forcée. Que ces
messieurs trouvent donc bon que nous réclamions la liberté d'échanger,
sans attendre que tous les habitants de notre planète, depuis le
Patagon jusqu'au Hottentot, depuis le Cafre jusqu'au Samoïède, se
soient préalablement mis d'accord s'ils s'associeront, c'est-à-dire
s'ils régleront l'échange de leurs services, selon l'invention Fourier
ou selon la découverte Cabet. De grâce, qu'il nous soit permis d'abord
d'échanger selon la forme vulgaire: _Donne-moi ceci, et je te donnerai
cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi._ Plus tard nous
adopterons peut-être ces formes perfectionnées par les socialistes, si
perfectionnées qu'eux-mêmes les déclarent au-dessus de l'intelligence
de notre pays et de notre siècle.
Que les socialistes ne concluent pas de là que nous repoussons
l'association. Qui pourrait avoir une telle pensée? Quand certaines
formes d'association, par exemple les sociétés par actions, se sont
produites dans le monde, nous ne les avons pas excommuniées au nom de
l'économie politique; seulement, nous ne pensons pas qu'une forme
définitive d'association puisse naître, à un jour donné, dans la tête
d'un penseur et s'imposer au genre humain. Nous croyons que
l'association, comme tous les principes progressifs de l'humanité,
s'élabore, se développe, s'étend successivement avec la diffusion des
lumières et le perfectionnement des moeurs.
Il ne suffit pas de dire aux hommes: Organisez-vous! il faut qu'ils
aient toutes les connaissances, toute la moralité que l'organisation
volontaire suppose; et pour qu'une organisation universelle prévale
dans l'humanité (si c'est sa destinée d'y arriver), il faut que des
formes infinies d'associations partielles soient soumises à l'épreuve
de l'expérience, et aient développé l'esprit d'association lui-même.
En un mot, vous mettez au point de départ et sous une forme arbitraire
la grande inconnue vers laquelle gravite l'humanité.
Il y a dix-huit siècles, une parole retentit dans le monde:
_Aimez-vous les uns les autres._ Rien de plus clair, de plus simple,
de plus intelligible. En outre, cette parole fut reçue non comme un
conseil humain, mais comme une prescription divine.--Et pourtant,
c'est au nom de ce précepte que les hommes se sont longtemps
entre-égorgés en toute tranquillité de conscience.
Il n'y a donc pas un moment où l'humanité puisse subir une brusque
métamorphose, se dépouiller de son passé, de son ignorance, de ses
préjugés, pour commencer une existence nouvelle sur un plan arrêté
d'avance. Les progrès naissent les uns des autres, à mesure que
s'accroît le trésor des connaissances acquises. Chaque siècle ajoute
quelque chose à l'imposant édifice, et nous croyons, nous, que
l'oeuvre spéciale de celui où nous vivons est d'affranchir les
relations internationales, de mettre les hommes en contact, les
produits en communauté et les idées en harmonie, par la rapidité et la
liberté des communications.
Cette oeuvre ne vous paraît-elle pas assez grande?--Vous nous dites:
«Commencez par demander l'abolition préalable de la guerre.» Et c'est
ce que nous demandons, car certainement l'abolition de la guerre est
impliquée dans la liberté du commerce. La liberté assure la paix de
deux manières: dans le sens négatif, en extirpant l'esprit de
domination et de conquête, et dans le sens positif, en resserrant le
lien de solidarité qui unit les hommes.--Vous nous dites: «Provoquez
la constitution du congrès de la paix.» Et c'est ce que nous faisons;
nous provoquons un congrès, non d'hommes d'État et de diplomates, car
de ces congrès il ne sort bien souvent que des arrangements
artificiels, des équilibres factices, des forces nullement combinées
et toujours hostiles; mais le grand congrès des classes laborieuses
de tous les pays, le congrès où, sans mémorandum, ultimatum et
protocole, se stipulera, par l'entrelacement des intérêts, le traité
de paix universelle.
Comment se fait-il donc que les socialistes, dans leur amour de
l'humanité, ne travaillent pas avec nous à l'oeuvre de la liberté, qui
n'est au fond que l'affranchissement et la réhabilitation du
travailleur?--Le dirai-je? C'est que, lancés à la poursuite
d'organisations imaginaires, ils ont trop dédaigné d'étudier
l'organisation naturelle, telle qu'elle résulte de la liberté des
transactions. Que M. Vidal me permette de le lui dire: je crois
sincèrement qu'il condamne l'économie politique sans l'avoir
suffisamment approfondie. J'en trouve quelques preuves dans ses
lettres à la _Presse_.
Adoptant la distinction favorite de ce journal, M. Vidal ferait bon
marché de la protection agricole et métallurgique, et voici pourquoi:
«Une simple modification dans les tarifs peut jeter la perturbation
dans l'industrie manufacturière. À la différence des produits
agricoles et des produits des mines, les produits manufacturés peuvent
être multipliés indéfiniment..... Ici donc il faut opérer avec une
prudence extrême.»
Toujours des subtilités pour échapper à la grande loi de justice.
Et ces subtilités, quelle valeur ont-elles en elles-mêmes?
Faites-nous donc la grâce de nous dire comment on peut multiplier
indéfiniment le drap, produit manufacturé, sans multiplier
indéfiniment la laine, produit agricole? Comment expliquez-vous que la
production du fil et de la toile puisse être illimitée, si celle du
lin est forcément bornée? Le contraire serait plus vrai. La laine
étant la matière dont le drap est fait, on peut concevoir qu'il se
produise plus de laine que de drap, mais non assurément plus de drap
que de laine. Et voilà par quels raisonnements on justifie l'inégalité
devant la loi!
«On peut dégréver notablement tous les objets que la France ne produit
pas.»
Sans doute, on le peut, en faisant un vide au trésor.
Direz-vous qu'on le comblera avec d'autres impôts? Reste à savoir
s'ils ne seront pas plus onéreux que celui qui grève le thé et le
cacao. Direz-vous qu'on diminuera les dépenses publiques? Reste à
savoir s'il ne vaut pas mieux faire servir l'économie à dégréver la
poste et le sel que le cacao et le thé.
M. Vidal pose encore ce principe:--«Les tarifs protecteurs devraient
toujours tendre à garantir à nos agriculteurs et à nos ouvriers _leurs
frais rigoureux_.»
Ainsi, on ne sera plus déterminé à faire la chose parce qu'elle couvre
ses frais, mais l'État assurera les frais, au moyen d'une subvention,
parce qu'on se sera déterminé à faire la chose. Il faut convenir que,
sous un tel régime, on peut tout entreprendre, même de dessaler
l'Océan.
«N'est-il pas étrange, s'écrie M. Vidal, que nos manufacturiers
manquent de débouchés, quand les deux tiers de nos concitoyens sont
vêtus de haillons?»
Non, cela n'a rien d'étrange sous un système où l'on commence par
ruiner la puissance de consommation des deux tiers de nos concitoyens
pour assurer aux industries privilégiées leurs frais rigoureux.
Si les deux tiers de nos concitoyens sont couverts de haillons, cela
ne prouve-t-il point qu'il n'y a pas assez de laine et de drap en
France, et n'est-ce point un singulier remède à la situation que de
défendre à ces Français mal vêtus de faire venir du drap et de la
laine des lieux où ces produits surabondent?
Sans pousser plus loin l'examen de ces paradoxes, nous croyons devoir,
avant de terminer, protester avec énergie contre l'attribution d'une
doctrine qui, non-seulement n'est pas la nôtre, mais que nous
combattons systématiquement comme nos devanciers l'ont combattue,
doctrine qu'exclut le mot même _économie_ politique, _économie_ du
corps social. Voici les paroles de M. Vidal:
«Le principe fondamental des libéraux, ce qui domine leurs
théories politiques et leurs théories économiques, c'est
l'individualisme, l'individualisme poussé jusqu'à l'exagération,
poussé même jusqu'au point de rendre toute société impossible.
Pour eux, tout émane de l'individu, tout se résume en lui. Ne
leur parlez point d'un prétendu droit social supérieur au droit
individuel, de garanties collectives, de droits réciproques: ils
ne reconnaissent que les droits personnels. Ce qui les préoccupe
surtout, c'est la liberté dont ils se font une idée fausse, c'est
la liberté purement nominale. Selon eux, la liberté est un droit
négatif bien plutôt qu'un droit positif; elle consiste non point
dans le développement progressif et harmonique de toutes les
facultés humaines, dans la satisfaction de tous les besoins
intellectuels, moraux et physiques, mais dans l'absence de tout
frein, de toute limite, de toute règle, principalement dans
l'absence de subordination à toute autorité quelconque. C'est la
faculté de faire tout ce qu'on veut, du moins tout ce qu'on peut,
le bien comme le mal, à la rigueur, sans admettre d'autre
principe de conduite que l'intérêt personnel.
«L'état de société, ils le subissent parce qu'ils sont forcés de
reconnaître que l'homme ne peut s'y soustraire: mais leur idéal
serait ce qu'ils appellent l'état de nature, ce serait l'état
sauvage. L'homme libre par excellence, à leurs yeux, c'est celui
qui n'est soumis à aucune règle, à aucun devoir, dont le droit
n'est point limité par le droit d'autrui; c'est l'homme
complétement isolé, c'est Robinson dans son île. Ils voient dans
l'état social une dérogation à la loi naturelle; ils pensent que
l'homme ne peut s'associer à ses semblables sans sacrifier une
partie de ses droits primitifs, sans aliéner sa liberté.
«Ils ne comprennent pas que l'homme, créature intelligente et
sympathique, c'est-à-dire _essentiellement_ sociable, naît, vit
et se développe en société, et ne peut naître, vivre, se
développer sans cela; que dès lors le véritable état de nature,
c'est précisément l'état de société. Dans un accès de
misanthropie, ou plutôt dans un accès de colère contre les vices
de notre civilisation, Rousseau avait voulu réhabiliter la
sauvagerie. Les libéraux sont encore aujourd'hui sous l'influence
de cet audacieux sophisme. Ils croient que tous sont d'autant
plus libres que chacun peut donner le plus libre essor à ses
caprices, à sa liberté personnelle, sans s'inquiéter de la
liberté et de la personnalité d'autrui. Autant vaudrait
dire:--Dans une sphère déterminée, plus chacun prend d'espace,
plus il en reste pour tous les autres.»
M. Vidal nous ferait presque douter qu'il eût jamais ouvert un livre
d'économie politique, car ils ne sont autre chose que la réfutation
méthodique de ce sophisme que M. Vidal leur impute.
J.-B. Say commence ainsi son cours: «_Les sociétés sont des corps
vivants_,» et ses six volumes ne sont que le développement de cette
pensée.
Quant à _Rousseau_ et à son prétendu _état de nature_, il n'a jamais
été réfuté, à ma connaissance, avec autant de logique que par Ch.
Comte (_Traité de législation_).
M. Dunoyer, prenant l'homme à l'état sauvage, et le suivant dans tous
les degrés de civilisation, montre que plus il déploie de qualités
_sociales_, plus il approche de sa _vraie nature_ (_De la liberté du
travail_).
Ce n'est donc point dans nos rangs qu'il faut chercher des admirateurs
de cette théorie de Rousseau. Pour les trouver dans notre dix-neuvième
siècle, il faut s'adresser à une école qui se croit fort avancée,
parce que, selon elle, le pays n'est pas en état de la comprendre.
Voici ce qu'on lit dans la _Revue indépendante_. C'est M. Louis Blanc
qui donne des conseils aux Allemands:
Après avoir opposé l'_école démocratique_ à l'_école libérale_;
Après avoir dit que l'école démocratique est issue du _Contrat
social_, qu'elle domina la Révolution par le Comité de salut public,
et (afin qu'il n'y ait point de méprise) qu'elle fut vaincue au 9
thermidor;
Après avoir fait de l'_école libérale_ le même portrait qu'en donne M.
Vidal: «elle proclame le laissez faire, elle nie le principe
d'autorité, elle livre chacun à ses propres forces, etc.;»