27.--ORGANISATION ET LIBERTÉ.

(_Journal des Économistes._) Janvier 1847.

Je n'ai pas l'intention de répondre aux cinq lettres que M. Vidal a

insérées dans la _Presse_, et qui formeraient un volume. J'attendais

une conclusion que j'aurais essayé d'apprécier. Malheureusement M.

Vidal ne conclut pas.

Je me trompe, M. Vidal conclut, et voici comme:

«La restriction ne vaut rien, ni la liberté non plus.»

Qu'est-ce donc qui est bon, selon M. Vidal?

Il vous le dit lui-même: «Un système rationnel et même trop rationnel

pour être aujourd'hui possible.»

--En ce cas n'en parlons plus.

Si fait, parlons-en, puisque aussi bien M. Vidal nous accuse de

manquer de logique, en ce que nous ne demandons pas son système

rationnel-impossible.

«Si les libéraux étaient logiciens, dit-il, ils devraient demander (à

qui?) l'association (sur quelles bases?) des producteurs et des

consommateurs (vous dites qu'ils ne font qu'un) dans un centre

déterminé (mais où, à Paris, à Rome ou à Saint-Pétersbourg?). Ensuite

l'association des différents centres, enfin un système _quelconque_

(cela nous met à l'aise) d'organisation de l'industrie... Ils

devraient demander (mais à qui?) la participation proportionnelle aux

produits pour tous les travailleurs, l'abolition préalable de la

guerre, la constitution du congrès de la paix, etc., etc.»

M. Vidal fait injustice à ce qu'il nomme dédaigneusement les

_libéraux_. (Il est de mode aujourd'hui de traiter du haut en bas la

liberté et le libéralisme.) Si les libéraux ne demandent pas

l'_association dans un centre_, puis l'_association des centres_, ce

n'est pas qu'ils méconnaissent la puissance de l'organisation et le

progrès qui est réservé à l'humanité dans cette voie. Mais quand on

nous parle de _demander_ une organisation _à priori_ et de toutes

pièces, qu'on nous dise donc ce qu'il faut _demander_, et à qui il

faut le _demander_. Faut-il _demander_ l'organisation Fourier,

l'organisation Cabet, l'organisation Blanc, ou celle de Proudhon, ou

celle de M. Vidal? Ou bien M. Vidal entend-il que nous devons aussi,

tous et chacun de nous, inventer une organisation _quelconque_?

Suffit-il de jeter sur le papier, ou, plus prudemment, de proclamer

qu'on tient en réserve un système impossible-rationnel ou

rationnel-impossible, pour être relevés, aux yeux de messieurs les

socialistes, du rang infime qu'ils nous assignent dans la science?

N'est-ce qu'à cette condition qu'ils diront de l'économiste:

Dignus, dignus est intrare

in nostro docto corpore!

Que messieurs les socialistes veuillent bien croire une chose, c'est

que nous sommes en mesure, nous aussi, d'imaginer des plans

magnifiques et qui rendront l'humanité aussi heureuse qu'elle puisse

l'être, à la seule condition qu'elle voudra bien les accepter ou se

les laisser imposer.--Mais c'est là la difficulté.

Ces messieurs nous disent: _Demandez_. Mais que faut-il _demander_?

Que messieurs les organisateurs me permettent de leur poser cette

simple question:

Ils veulent l'association universelle.

Mais _entendent-ils que les hommes y entrent librement ou par

contrainte_?

Si c'est par contrainte (ce qu'il est permis de supposer, à voir la

répugnance que la liberté semble leur inspirer), voici une série de

petites difficultés qu'ils ont à résoudre.

1º Trouver l'autorité ou plutôt l'homme qui assujettira tous les

mortels à l'organisation demandée. Sera-ce Louis-Philippe? sera-ce le

pape? sera-ce l'empereur Nicolas?--Louis-Philippe, on en conviendra, a

peu de chances de réussir.--Le pape pourrait quelque chose sur les

catholiques, mais bien peu sur les juifs et les protestants.--Et quant

à Nicolas, autant il a d'ascendant en Moscovie, autant il en aurait

peu en Suisse et aux États-Unis.

2º Mais supposons l'autorité trouvée, il s'agit de la déterminer dans

le choix du plan à faire prévaloir. MM. Considérant, Blanc, Proudhon,

Cabet, Vidal, etc., etc., défendront chacun le leur, c'est bien

naturel; faudra-t-il se décider après une comparaison approfondie, ou

bien tirer à la courte paille?

3º Cependant le choix est fait, je l'accorde, et ce n'est pas une

petite concession. J'admets que le plan Vidal soit préféré. M. Vidal

conviendra lui-même que son infaillibilité est bien désirable, car

quand une fois le _compelle intrare_ sera universellement en oeuvre,

il serait bien fâcheux que quelque plan plus beau vînt à se produire,

puisque de deux choses l'une, ou il faudrait persévérer dans une

organisation comparativement imparfaite, ou force serait à l'humanité

de changer tous les matins d'organisation. Le seul moyen de sortir de

là, c'est de décréter qu'à partir du jour où l'autorité aura jeté son

mouchoir, le flambeau de l'imagination devra s'éteindre dans toutes

les cervelles de la terre.

4º Enfin, il restera une difficulté qui n'est pas petite. Quand on

aura armé l'autorité, comme il le faut bien dans l'hypothèse, de la

puissance nécessaire pour vaincre toutes les résistances physiques,

intellectuelles, morales, économiques, religieuses, comment

empêchera-t-on cette autorité de devenir despotique et d'exploiter le

monde à son profit?

Il n'est donc pas possible, et il ne m'est pas venu dans la pensée que

M. Vidal ait entendu parler d'une association universelle imposée par

la force brutale.

Reste donc l'association universellement persuadée, ou autrement dit

volontaire.

Ici nous entrons dans une autre série d'obstacles.

Deux hommes ne s'associent volontairement qu'après que les avantages

et les inconvénients possibles de l'association ont été par chacun

d'eux mûrement pesés, mesurés et calculés. Et encore, le plus souvent,

ils se séparent brouillés.

Maintenant, comment déterminer un milliard d'hommes à former une

Société?

Rappelons-nous que les cinq sixièmes ne savent pas lire, qu'ils

parlent des langues diverses et ne s'entendent pas entre eux; qu'ils

ont les uns contre les autres des préventions souvent injustes,

quelquefois fondées; qu'un grand nombre, malheureusement, ne cherchent

que l'occasion de vivre aux dépens du prochain, qu'ils ne s'accordent

jusqu'ici sur rien, pas même sur la question de savoir ce qui vaut

mieux de la restriction ou de la liberté. Comment rallier

_immédiatement_ toutes ces convictions à un système _quelconque_

d'organisation?

Alors surtout qu'on leur en présente une quarantaine à la fois, et que

l'imprimerie peut en jeter trente tous les matins sur la place?

Ramener instantanément le genre humain à une conviction uniforme!

Hélas! j'ai vu trois hommes s'unir dans la même entreprise,

sincèrement persuadés qu'un même principe les animait; je les ai vus

en désaccord après une heure d'explication.

Mais quand un plan, entre mille autres, obtiendrait l'assentiment au

moins de la majorité, dans l'exécution vous retrouveriez presque

toutes les difficultés de l'association _forcée_, le choix de

l'autorité, la puissance à lui confier, les garanties contre l'abus de

cette puissance, etc.[33].

[Note 33: V. t. VI, chap. I.--(_Note de l'éditeur._)]

Vous voyez bien qu'une organisation de toutes pièces n'est pas

réalisable; et cela seul devrait nous induire à rechercher s'il n'y a

point dans l'ordre social une organisation naturelle non point

parfaite, mais tendant au perfectionnement. Pour moi, je le crois, et

c'est cette naturelle organisation que j'appelle l'_économie_ de la

société.

Les socialistes admettent le libre-échange en principe. Seulement ils

en ajournent l'avénement après la réalisation d'un de leurs systèmes

_quelconques_.--C'est plus qu'une question préjudicielle, c'est une

fin de non-recevoir absolue.--Mais, après tout, qu'est-ce donc qu'une

association volontaire? Elle suppose au moins que les hommes ont une

volonté. Pour mettre en commun sa propriété, il faut avoir une

propriété, être libre d'en disposer, ce qui implique le droit de la

_troquer_. L'association elle-même n'est qu'un échange de services, et

je présume bien que les socialistes l'entendent ainsi. Dans leur

système rationnel, celui qui rendra des services en recevra à son

tour, à moins qu'ils n'aient décidé que tous les services rendus

seront d'un côté et tous les services reçus de l'autre, comme sur une

plantation des Antilles.

Si donc ce à quoi vous aspirez est une association volontaire,

c'est-à-dire un échange volontaire de services, c'est précisément ce

que nous appelons _liberté des échanges_, qui n'exclut aucune

combinaison, aucune convention particulière, en un mot, aucune

association, pourvu qu'elle ne soit ni immorale ni forcée. Que ces

messieurs trouvent donc bon que nous réclamions la liberté d'échanger,

sans attendre que tous les habitants de notre planète, depuis le

Patagon jusqu'au Hottentot, depuis le Cafre jusqu'au Samoïède, se

soient préalablement mis d'accord s'ils s'associeront, c'est-à-dire

s'ils régleront l'échange de leurs services, selon l'invention Fourier

ou selon la découverte Cabet. De grâce, qu'il nous soit permis d'abord

d'échanger selon la forme vulgaire: _Donne-moi ceci, et je te donnerai

cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi._ Plus tard nous

adopterons peut-être ces formes perfectionnées par les socialistes, si

perfectionnées qu'eux-mêmes les déclarent au-dessus de l'intelligence

de notre pays et de notre siècle.

Que les socialistes ne concluent pas de là que nous repoussons

l'association. Qui pourrait avoir une telle pensée? Quand certaines

formes d'association, par exemple les sociétés par actions, se sont

produites dans le monde, nous ne les avons pas excommuniées au nom de

l'économie politique; seulement, nous ne pensons pas qu'une forme

définitive d'association puisse naître, à un jour donné, dans la tête

d'un penseur et s'imposer au genre humain. Nous croyons que

l'association, comme tous les principes progressifs de l'humanité,

s'élabore, se développe, s'étend successivement avec la diffusion des

lumières et le perfectionnement des moeurs.

Il ne suffit pas de dire aux hommes: Organisez-vous! il faut qu'ils

aient toutes les connaissances, toute la moralité que l'organisation

volontaire suppose; et pour qu'une organisation universelle prévale

dans l'humanité (si c'est sa destinée d'y arriver), il faut que des

formes infinies d'associations partielles soient soumises à l'épreuve

de l'expérience, et aient développé l'esprit d'association lui-même.

En un mot, vous mettez au point de départ et sous une forme arbitraire

la grande inconnue vers laquelle gravite l'humanité.

Il y a dix-huit siècles, une parole retentit dans le monde:

_Aimez-vous les uns les autres._ Rien de plus clair, de plus simple,

de plus intelligible. En outre, cette parole fut reçue non comme un

conseil humain, mais comme une prescription divine.--Et pourtant,

c'est au nom de ce précepte que les hommes se sont longtemps

entre-égorgés en toute tranquillité de conscience.

Il n'y a donc pas un moment où l'humanité puisse subir une brusque

métamorphose, se dépouiller de son passé, de son ignorance, de ses

préjugés, pour commencer une existence nouvelle sur un plan arrêté

d'avance. Les progrès naissent les uns des autres, à mesure que

s'accroît le trésor des connaissances acquises. Chaque siècle ajoute

quelque chose à l'imposant édifice, et nous croyons, nous, que

l'oeuvre spéciale de celui où nous vivons est d'affranchir les

relations internationales, de mettre les hommes en contact, les

produits en communauté et les idées en harmonie, par la rapidité et la

liberté des communications.

Cette oeuvre ne vous paraît-elle pas assez grande?--Vous nous dites:

«Commencez par demander l'abolition préalable de la guerre.» Et c'est

ce que nous demandons, car certainement l'abolition de la guerre est

impliquée dans la liberté du commerce. La liberté assure la paix de

deux manières: dans le sens négatif, en extirpant l'esprit de

domination et de conquête, et dans le sens positif, en resserrant le

lien de solidarité qui unit les hommes.--Vous nous dites: «Provoquez

la constitution du congrès de la paix.» Et c'est ce que nous faisons;

nous provoquons un congrès, non d'hommes d'État et de diplomates, car

de ces congrès il ne sort bien souvent que des arrangements

artificiels, des équilibres factices, des forces nullement combinées

et toujours hostiles; mais le grand congrès des classes laborieuses

de tous les pays, le congrès où, sans mémorandum, ultimatum et

protocole, se stipulera, par l'entrelacement des intérêts, le traité

de paix universelle.

Comment se fait-il donc que les socialistes, dans leur amour de

l'humanité, ne travaillent pas avec nous à l'oeuvre de la liberté, qui

n'est au fond que l'affranchissement et la réhabilitation du

travailleur?--Le dirai-je? C'est que, lancés à la poursuite

d'organisations imaginaires, ils ont trop dédaigné d'étudier

l'organisation naturelle, telle qu'elle résulte de la liberté des

transactions. Que M. Vidal me permette de le lui dire: je crois

sincèrement qu'il condamne l'économie politique sans l'avoir

suffisamment approfondie. J'en trouve quelques preuves dans ses

lettres à la _Presse_.

Adoptant la distinction favorite de ce journal, M. Vidal ferait bon

marché de la protection agricole et métallurgique, et voici pourquoi:

«Une simple modification dans les tarifs peut jeter la perturbation

dans l'industrie manufacturière. À la différence des produits

agricoles et des produits des mines, les produits manufacturés peuvent

être multipliés indéfiniment..... Ici donc il faut opérer avec une

prudence extrême.»

Toujours des subtilités pour échapper à la grande loi de justice.

Et ces subtilités, quelle valeur ont-elles en elles-mêmes?

Faites-nous donc la grâce de nous dire comment on peut multiplier

indéfiniment le drap, produit manufacturé, sans multiplier

indéfiniment la laine, produit agricole? Comment expliquez-vous que la

production du fil et de la toile puisse être illimitée, si celle du

lin est forcément bornée? Le contraire serait plus vrai. La laine

étant la matière dont le drap est fait, on peut concevoir qu'il se

produise plus de laine que de drap, mais non assurément plus de drap

que de laine. Et voilà par quels raisonnements on justifie l'inégalité

devant la loi!

«On peut dégréver notablement tous les objets que la France ne produit

pas.»

Sans doute, on le peut, en faisant un vide au trésor.

Direz-vous qu'on le comblera avec d'autres impôts? Reste à savoir

s'ils ne seront pas plus onéreux que celui qui grève le thé et le

cacao. Direz-vous qu'on diminuera les dépenses publiques? Reste à

savoir s'il ne vaut pas mieux faire servir l'économie à dégréver la

poste et le sel que le cacao et le thé.

M. Vidal pose encore ce principe:--«Les tarifs protecteurs devraient

toujours tendre à garantir à nos agriculteurs et à nos ouvriers _leurs

frais rigoureux_.»

Ainsi, on ne sera plus déterminé à faire la chose parce qu'elle couvre

ses frais, mais l'État assurera les frais, au moyen d'une subvention,

parce qu'on se sera déterminé à faire la chose. Il faut convenir que,

sous un tel régime, on peut tout entreprendre, même de dessaler

l'Océan.

«N'est-il pas étrange, s'écrie M. Vidal, que nos manufacturiers

manquent de débouchés, quand les deux tiers de nos concitoyens sont

vêtus de haillons?»

Non, cela n'a rien d'étrange sous un système où l'on commence par

ruiner la puissance de consommation des deux tiers de nos concitoyens

pour assurer aux industries privilégiées leurs frais rigoureux.

Si les deux tiers de nos concitoyens sont couverts de haillons, cela

ne prouve-t-il point qu'il n'y a pas assez de laine et de drap en

France, et n'est-ce point un singulier remède à la situation que de

défendre à ces Français mal vêtus de faire venir du drap et de la

laine des lieux où ces produits surabondent?

Sans pousser plus loin l'examen de ces paradoxes, nous croyons devoir,

avant de terminer, protester avec énergie contre l'attribution d'une

doctrine qui, non-seulement n'est pas la nôtre, mais que nous

combattons systématiquement comme nos devanciers l'ont combattue,

doctrine qu'exclut le mot même _économie_ politique, _économie_ du

corps social. Voici les paroles de M. Vidal:

«Le principe fondamental des libéraux, ce qui domine leurs

théories politiques et leurs théories économiques, c'est

l'individualisme, l'individualisme poussé jusqu'à l'exagération,

poussé même jusqu'au point de rendre toute société impossible.

Pour eux, tout émane de l'individu, tout se résume en lui. Ne

leur parlez point d'un prétendu droit social supérieur au droit

individuel, de garanties collectives, de droits réciproques: ils

ne reconnaissent que les droits personnels. Ce qui les préoccupe

surtout, c'est la liberté dont ils se font une idée fausse, c'est

la liberté purement nominale. Selon eux, la liberté est un droit

négatif bien plutôt qu'un droit positif; elle consiste non point

dans le développement progressif et harmonique de toutes les

facultés humaines, dans la satisfaction de tous les besoins

intellectuels, moraux et physiques, mais dans l'absence de tout

frein, de toute limite, de toute règle, principalement dans

l'absence de subordination à toute autorité quelconque. C'est la

faculté de faire tout ce qu'on veut, du moins tout ce qu'on peut,

le bien comme le mal, à la rigueur, sans admettre d'autre

principe de conduite que l'intérêt personnel.

«L'état de société, ils le subissent parce qu'ils sont forcés de

reconnaître que l'homme ne peut s'y soustraire: mais leur idéal

serait ce qu'ils appellent l'état de nature, ce serait l'état

sauvage. L'homme libre par excellence, à leurs yeux, c'est celui

qui n'est soumis à aucune règle, à aucun devoir, dont le droit

n'est point limité par le droit d'autrui; c'est l'homme

complétement isolé, c'est Robinson dans son île. Ils voient dans

l'état social une dérogation à la loi naturelle; ils pensent que

l'homme ne peut s'associer à ses semblables sans sacrifier une

partie de ses droits primitifs, sans aliéner sa liberté.

«Ils ne comprennent pas que l'homme, créature intelligente et

sympathique, c'est-à-dire _essentiellement_ sociable, naît, vit

et se développe en société, et ne peut naître, vivre, se

développer sans cela; que dès lors le véritable état de nature,

c'est précisément l'état de société. Dans un accès de

misanthropie, ou plutôt dans un accès de colère contre les vices

de notre civilisation, Rousseau avait voulu réhabiliter la

sauvagerie. Les libéraux sont encore aujourd'hui sous l'influence

de cet audacieux sophisme. Ils croient que tous sont d'autant

plus libres que chacun peut donner le plus libre essor à ses

caprices, à sa liberté personnelle, sans s'inquiéter de la

liberté et de la personnalité d'autrui. Autant vaudrait

dire:--Dans une sphère déterminée, plus chacun prend d'espace,

plus il en reste pour tous les autres.»

M. Vidal nous ferait presque douter qu'il eût jamais ouvert un livre

d'économie politique, car ils ne sont autre chose que la réfutation

méthodique de ce sophisme que M. Vidal leur impute.

J.-B. Say commence ainsi son cours: «_Les sociétés sont des corps

vivants_,» et ses six volumes ne sont que le développement de cette

pensée.

Quant à _Rousseau_ et à son prétendu _état de nature_, il n'a jamais

été réfuté, à ma connaissance, avec autant de logique que par Ch.

Comte (_Traité de législation_).

M. Dunoyer, prenant l'homme à l'état sauvage, et le suivant dans tous

les degrés de civilisation, montre que plus il déploie de qualités

_sociales_, plus il approche de sa _vraie nature_ (_De la liberté du

travail_).

Ce n'est donc point dans nos rangs qu'il faut chercher des admirateurs

de cette théorie de Rousseau. Pour les trouver dans notre dix-neuvième

siècle, il faut s'adresser à une école qui se croit fort avancée,

parce que, selon elle, le pays n'est pas en état de la comprendre.

Voici ce qu'on lit dans la _Revue indépendante_. C'est M. Louis Blanc

qui donne des conseils aux Allemands:

Après avoir opposé l'_école démocratique_ à l'_école libérale_;

Après avoir dit que l'école démocratique est issue du _Contrat

social_, qu'elle domina la Révolution par le Comité de salut public,

et (afin qu'il n'y ait point de méprise) qu'elle fut vaincue au 9

thermidor;

Après avoir fait de l'_école libérale_ le même portrait qu'en donne M.

Vidal: «elle proclame le laissez faire, elle nie le principe

d'autorité, elle livre chacun à ses propres forces, etc.;»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 67 / 170 题