26.--LA LIGUE ANGLAISE ET LA LIGUE ALLEMANDE.

Réponse à la Presse.

(_Journal des Économistes._) Décembre 1845.

La Ligue anglaise représente la liberté, la Ligue allemande la

restriction. Nous ne devons pas être surpris que toutes les sympathies

de la _Presse_ soient acquises à la Ligue allemande.

«Les États, dit-elle qui composent aujourd'hui l'association

allemande, ont-ils à se féliciter du système qu'ils ont adopté en

commun?... Si les résultats sont d'une nature telle que l'Allemagne,

encouragée par les succès déjà obtenus, ne puisse que persévérer dans

la voie où elle est entrée, alors nécessairement le système de la

Ligue anglaise repose sur de grandes illusions...

«Or, voyez les résultats financiers... D'année en année le progrès est

sensible et doublement satisfaisant: les frais diminuent, les recettes

augmentent;... la masse de la population est soulagée,... etc.

«Les résultats économiques ne sont pas moins significatifs. De grandes

industries ont été fondées; de nombreux emplois ont été créés pour les

facultés physiques et pour l'intelligence des classes pauvres;

d'abondantes sources de salaires se sont ouvertes; la population s'est

accrue; la valeur de la propriété foncière s'est élevée; etc.

«Enfin, les résultats politiques se manifestent à tous les yeux,...

etc.»

Après ce dithyrambe, la conclusion ne pouvait être douteuse.

«L'ensemble des faits acquis prouve que la _pensée_ du Zollverein a

été une pensée éminemment féconde;... que la combinaison des tarifs

adoptés par le Zollverein a été favorable au développement de la

prospérité intérieure. Nous en concluons que les principes qui ont

présidé à l'organisation du Zollverein ne sont pas près d'être

répudiés; qu'ils ne peuvent au contraire qu'exercer une _influence

contagieuse_ sur les autres parties du continent européen, et que, par

conséquent, les doctrines de la Ligue anglaise risquent de rencontrer,

dans le mouvement des esprits au dehors, des obstacles de plus en plus

insurmontables...»

Nous ferons observer que la _Presse_ a tort de parler de la _pensée_

du Zollverein, car le Zollverein n'a pas eu qu'une pensée, il en a eu

_deux_, et, qui plus est, deux pensées contradictoires: une pensée de

_liberté_ et une pensée de _restriction_. Il a _entravé_ les relations

des Allemands avec le reste des hommes, mais il a _affranchi_ les

relations des Allemands entre eux. Il a exhaussé la grande barrière

qui ceint l'Association, mais il a détruit les innombrables barrières

qui circonscrivaient chacun des associés. Tel État, par exemple, a vu

s'accroître les difficultés de ses relations par sa frontière

méridionale, mais s'aplanir les obstacles qu'elles rencontraient

jusqu'alors sur ses trois autres frontières. Pour les États enclavés,

le cercle dans lequel ils peuvent se mouvoir librement a été

considérablement élargi.

Le Zollverein a donc mis en action deux principes diamétralement

opposés. Or, il est clair que l'Allemagne ne peut attribuer la

prospérité qui s'en est suivie à l'oeuvre simultanée de deux principes

qui se contredisent. Elle a progressé, d'accord; mais est-ce grâce aux

barrières _renforcées_ ou aux barrières _renversées_? car, quelque

fond que fasse le journalisme sur la crédulité de l'abonné, je ne

pense pas qu'il le croie encore descendu à ce degré de niaiserie qu'il

faut lui supposer pour oser lui dire en face que _oui_ et _non_ sont

vrais en même temps.

L'Allemagne ayant été tirée vers le bien et vers le mal, si le bien

l'a emporté, comme on l'établit, il reste encore à se demander s'il

faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation

du tarif général. La _Presse_ en attribue toute la gloire au principe

de restriction générale: en ce cas, pour être conséquente, elle devait

ajouter que le bien a été atténué par le principe de liberté locale.

Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrès aux entraves dont

elle a été dégagée, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent

été plus rapides encore si, à l'oeuvre de l'affranchissement, ne

s'était pas mêlée une pensée restrictive.

L'argumentation de la _Presse_ n'est donc qu'un sophisme de confusion.

L'Allemagne avait ses deux bras garrottés; le Zollverein est survenu

qui a dégagé le bras droit (commerce intérieur) et gêné un peu plus le

bras gauche (commerce extérieur); dans ce nouvel état elle a fait

quelque progrès. «Voyez, dit la _Presse_, ce que c'est pourtant que de

gêner le bras gauche!» Et que ne nous montre-t-elle le bras droit?

Faut-il être surpris de voir la _Presse_, en cette occasion, confondre

les effets de la liberté et du monopole? L'absence de principes, ou,

ce qui revient au même, l'adhésion à plusieurs principes qui

s'excluent, semble être le caractère distinctif de cette feuille, et

il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue.

Dans ce siècle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre à

donner un vernis de modération et de sagesse. «Voyez la _Presse_,

dit-on, elle ne s'enchaîne pas à un principe absolu, comme ces hommes

qu'elle appelle des _songe-creux_; elle plaide le pour et le contre,

la liberté et la restriction, selon les temps et l'occurrence.»

Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succès;

car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est disposé à

croire que la vérité n'existe pas.--Et pourtant elle existe. Il est

bien certain qu'en matière de relations internationales, elle se

trouve dans cette proposition: _Il vaut mieux acheter à autrui ce

qu'il en coûte plus cher de faire soi-même._--Ou bien dans celle-ci:

_Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore bien qu'il en coûte

moins cher de les acheter à autrui._

Or, la _Presse_ raisonne sans cesse comme si chacune de ces

propositions était tour à tour vraie et fausse. L'article auquel je

réponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie.

Après avoir félicité le Zollverein des grands résultats qu'il a

obtenus par la _restriction_, elle le blâme de _restreindre_

l'importation du sucre, et ses paroles méritent d'être citées:

«Ç'a été, de la part de l'Association, une grande faute de laisser

prendre un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave...

Si elle n'avait pas cédé à la tentation de fabriquer elle-même son

sucre, elle aurait pu établir, avec le continent américain et avec une

portion de l'Asie, de relations très-profitables... Pour s'assurer ces

relations fécondes, l'Allemagne était placée dans une position unique;

elle avait le bonheur de ne posséder aucune colonie; par conséquent,

elle échappait à la nécessité de créer des monopoles. Elle était libre

d'ouvrir son marché à tous les pays de vaste production sucrière, au

Brésil, aux colonies espagnoles, aux Indes, à la Chine; et Dieu sait la

masse énorme de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de

ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer à des

prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour

où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de

betterave.»

Y a-t-il dans ce passage un argument, un mot qui ne se retourne contre

toutes les restrictions imaginables qui ont pour but de protéger le

travail, de provoquer la création de nouvelles industries;

restrictions dont le but général de l'article est de favoriser sur le

continent l'_influence contagieuse_?

Je suppose qu'il s'agisse de l'industrie métallurgique en France.

Vous dites: «L'Allemagne a commis une grande faute de laisser prendre

un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave.»

Et moi, je dis: «La France a commis une grande faute de laisser

prendre un développement si marqué, chez elle, à la production du

fer.»

Vous dites: «Si l'Allemagne n'avait pas cédé à la tentation de

fabriquer elle-même son sucre, elle aurait pu établir, avec le

continent américain et une partie de l'Asie, des relations

très-profitables.»

Et moi, je dis: «Si la France n'avait pas cédé à la tentation de

fabriquer elle-même son fer, elle aurait pu établir, avec l'Espagne,

l'Angleterre, la Belgique, la Suède, des relations très-profitables.»

Vous dites: «L'Allemagne était libre d'ouvrir son marché à tous les

pays de vaste production sucrière, et Dieu sait la masse énorme de

produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces sucres

exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement

bas.»

Et moi, je dis: «La France était libre d'ouvrir son marché à tous les

pays de vaste production métallurgique, et Dieu sait la masse énorme

de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces fers

exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement

bas.»

Vous dites: «Cette magnifique chance, l'Allemagne l'a perdue le jour

où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de

betterave.»

Et moi, je dis: «Cette magnifique chance, la France l'a perdue le jour

où elle s'est mis en tête de faire chez elle tout le fer dont elle a

besoin.»

Ou si, revenant à vos doctrines de prédilection, vous voulez justifier

la protection que la France accorde à l'industrie métallurgique, je

vous répondrai par les arguments que vous dirigez contre la protection

que l'Allemagne accorde à l'industrie sucrière.

Direz-vous que la production du fer est une source de travail pour les

ouvriers français?

J'en dirai autant de la production du sucre pour les ouvriers

allemands.

Direz-vous que le travail allemand ne perdrait rien à l'importation du

sucre exotique, parce qu'il serait employé à créer la contre-valeur?

J'en dirai autant du travail français à l'égard de l'importation du

fer.

Direz-vous que si les Anglais nous vendent du fer, il n'est pas sûr

qu'ils prennent en retour nos _articles Paris_ et nos vins?

Je vous répondrai que si les Brésiliens vendent du sucre aux

Allemands, il n'est pas certain qu'ils reçoivent en échange des

produits allemands.

Vous voyez donc bien qu'il y a une vérité, une vérité absolue, et que,

comme dirait Pascal, ce qui est vrai au delà ne saurait être faux en

deçà du Rhin.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 66 / 170 题