Quant j'euz ouy ce présent mandement:

Qu'on semonnoit venir, de par l'Acteur,

Le dessusdict, j'ay pensé lermement

De moy trouver, et en prins l'adventure,

Comme celuy qui, de droicte nature,

Vouloit de ce faire narration,

A celle fin qu'il en fust mention,

A ung chascun, pour le temps advenir,

Qui s'attendent et ont intention

Que les respeues les viendront secourir.

Mais ce secours est d'anciennement

De tous repas le chief, et par droicture;

Pourquoy, aulcuns, qui ont entendement,

Le treuvent bon, et aultres n'en ont cure,

Et ne cerchent tant que l'argent leur dure,

Mais font du leur si grant destruction,

Qu'ilz en entrent en la subjection,

De faire aux dens l'arquemie, sans faillir,

En attendant, pour toute production,

Que les repeues les viendront secourir.

J'en ay congneu, qui souvent largement

Donnoyent à tous repeues outre mesure;

Qui depuis ont continuellement

Servy le Pont-à-Billon, par droicture,

Dont la façon a esté à maint dure,

En leur grant dueil et tribulation;

Mais lors n'avoyent nulle remission,

Combien que ce leur fist le cueur frémir,

Ilz n'attendoyent aultre succession, [P. 183]

Que les repeues les viendront secourir.

ENVOI.

Prince, pour ce que ne me puis tenir

Que de telz faitz ne face mention,

Puisque à mon temps les ay veu avenir,

J'en vueil faire quelque narration,

Et escripre, soubz la correction

Des escoutans, affin d'en souvenir,

La présente nouvelle invention,

Que les repeues les viendront secourir.

BALLADE DES ESCOUTANS.

Qui en a est Le bien venu;

Qui n'en a point, l'en n'en tient compte,

Cil qui en a est bien congneu,

Cil qui n'en a point vit à honte.

Qui paye l'on exauce et monte

Jusque au tiers ciel, pour en prester:

Son honneur tout aultre surmonte,

Par force de bien acquester.

Quant entendismes les estatz

De telz dissimulations,

Congnoissant les hauts et les bas,

Par toutes abreviations,

Nous mismes, sans sommations,

Aux champs, par bois et par tailllis.

Pour congnoistre les fictions, [P. 184]

Qui se font souvent à Paris.

Pource que chacun maintenoit

Que c'estoit la ville du monde

Qui plus de peuple soustenoit,

Et où maintz estranges abonde,

Pour la grant science parfonde

Renommée en icelle ville,

Je partis, et veulx qu'on me tonde,

S'à l'entrée avois croix ne pille.

Il estoit temps de se coucher,

Et ne sçavoye où heberger;

D'ung logis me vins approcher,

Sçavoir s'on m'y vouldroit loger,

En disant: «Avez à menger?»

L'hoste me respondit: «Si ay.»

Lors luy priay, pour abréger:

«Apportez-le donc devant moy.»

Je fus servy passablement,

Selon mon estat et ma sorte,

Et pensant, à part moy, comment

Je cheviroye avec l'hoste,

Je m'avisé que, soubz ma cotte,

Avois une espée qui bien trenche:

Je la lairray, qu'on ne me l'oste,

En gaige de la repeue franche.

L'espée estoit toute d'acier,

Il ne s'en failloit que le fer;

Mais l'hoste la me fist machier,

Fourreau et tout, sans fricasser; [P. 185]

Puis, après, me convint penser

De repaistre, se faim avoye;

Rien n'y eust valu le tencer:

De leans partis sans monnoye.

L'ACTEUR.

Lendemain, m'aloye enquerant

Pour encontrer Martin Gallant.

Droit en la Salle du Palays

Rencontray, pour mon premier mès,

Tout droit soubz la première porte,

Plusieurs mignons d'estrange sorte,

Que sembloit bien à leur habit

Qu'ilz fussent gens de grant acquit.

Lors vins pour entrer en la Salle:

L'ung y monte, l'aultre devalle.

Là me pourmenoye, de par Dieu,

Regardant l'estat de ce lieu,

Et quand je l'euz bien regardée,

Tant plus la voys tant plus m'agrée;

Je vis là tant de mirlificques,

Tant d'ameçons et tant d'afficques,

Pour attraper les plus huppez.

Les plus rouges y sont happez;

A l'ung convient vendre sa terre;

Maint, sans sainctir, là se detterre,

Partie ou peu en demourra

De tout ce que vaillant aura;

Cuydant destruyre son voysin

De Poytou, ou de Lymousin,

Ou de quelque aultre nation,

Maint en est en destruction,

Et fault, ains partir de léans, [P. 186]

Qu'ilz facent l'arquemye aux dens.

On emprunte, qui a credit,

Tout ainsi que devant est dict.

Quand leur argent fort s'appetiese,

Lors leur est la repeue propice,

Et lors cerchent (plus n'en doubtez),

Hault et bas et de tous costez,

Comme on verra par demomstrances

En ce traicté des Repeues franches.

Et quant au regard de plusieurs

Aultres repeues, sont escriptes

Affin qu'on preigne les meilleurs,

En lisant, grandes ou petites.

Vous orrez maintz moyens licites

Comment ilz ont esté happez,

Hault et bas, par bonnes conduictes

De ceulx qui les ont attrapez.

LA REPEUE

DE VILLON ET DE SES COMPAIGNONS.

«Qui n'a or, ny argent, ny gaige,

Comment peult-il faire grant chère?

Il fault qu il vive d'avantaige:

La façon en est coustumière.

Sçaurions-nous trouver la manière

De tromper quelqu'ung, pour repaistre?

********************************

Qui le fera sera bon maistre!»

Ainsi parloyent les compaignons [P. 187]

Du bon maistre Françoys Villon,

Qui n'avoient vaillant deux ongnons,

Tentes, tapis, ne pavillon.

Il leur dit: «Ne nous soucion,

Car, aujourd'huy, sans nul deffault,

Pain, vin, et viande, à grant foyson,

Aurez, avec du rost tout chault.»

_La manière d'avoir du Poisson._

Adoncques il leur demanda

Quelles viandes vouloyent macher:

L'ung de bon poysson souhaita;

L'autre demanda de la chair.

Maistre Françoys, ce bon archer,

Leur dist: «Ne vous en souciez;

Il vous faut voz pourpointz lascher,

Car nous aurons viandes assez.»

Lors partit de ses compaignons,

Et vint à la Poyssonnerie,

Et les laissa delà les pontz,

Quasy plains de melencolie.

Il marchanda, à chère lye,

Ung pannier tout plain de poysson,

Et sembloit, je vous certiffie,

Qu'il fust homme de grant façon.

Maistre Françoys fut diligent

D'achapter, non pas de payer,

Et dist qu'il bailleroit l'argent

Tout comptant au porte-pannier.

Ils partent sans plus plaidoyer,

Et passèrent par Nostre-Dame,

Là où il vit le Penancier, [P. 188]

Qui confessoit homme ou bien femme.

Quant il le vit, à peu de plait,

Il luy dist: «Monsieur, je vous prie

Que vous despechez, s'il vous plaist,

Mon nepveu; car, je vous affie

Qu'il est en telle resverie:

Vers Dieu il est fort negligent;

Il est en tel merencolie,

Qu'il ne parle rien que d'argent.

--Vrayment, ce dit le Penancier,

Très voulentiers on le fera.»

Maistre Francoys print le pannier,

Et dit: «Mon amy, venez ça;

Velà qui vous depeschera,

Incontinent qu'il aura faict.»

Adonc maistre Françoys s'en va,

Atout le pannier, en effect.

Quand le Penancier eut parfaict

De confesser la créature,

Gaigne-denier, par dit parfaict,

Accourut vers luy bonne alleure,

Disant: «Monsieur, je vous asseure,

S'il vous plaisoit prendre loysir

De me depescher à ceste heure,

Vous me feriez ung grant plaisir.

--Je le vueil bien, en verité,

Dist le Penancier, par ma foy!

Or, dictes _Benedicite,_

Et puis je vous confesseray,

Et, en après, vous absouldray, [P. 189]

Ainsy comme je doy le faire;

Puis penitence vous bauldray,

Qui vous sera bien necessaire.

--Quel confesser! dist le povre homme:

Fus-je pas à Pasques absoulz?

Que bon gré sainct Pierre de Romme!

Je demande cinquante soulz.

Qu'esse-cy? A qui sommes-nous?

Ma maistresse est bien arrivée!

A coup, à coup, depeschez-vous,

Payez mon panier de marée.

--Ha! mon amy, ce n'est pas jeu,

Dist le Penancier, seurement:

Il vous fault bien penser à Dieu

Et le supplier humblement.

--Que bon gré en ayt mon serment!

Dist cet homme, sans contredit,

Depeschez-moy legierement,

Ainsi que ce seigneur a dit.»

Adonc le Penancier vit bien

Qu'il y eut quelque tromperie;

Quand il entendit le moyen,

Il congneut bien la joncherie.

Le povre homme, je vous affie,

Ne prisa pas bien la façon,

Car il n'eut, je vous certifie,

Or ne argent de son poysson.

Maistre François, par son blason.

Trouva la façon et manière

D'avoir marée à grant foyson, [P. 190]

Pour gaudir et faire grant chère.

C'estoit la mère nourricière

De ceulx qui n'avoyent point d'argent;

A tromper devant et derrière,

Estoit ung homme diligent.

_La manière d'avoir des Trippes pour diner._

Que fist-il? A bien peu de plet,

S'advisa de grant joncherie:

Il fist laver le cul bien net

A ung gallant, je vous affie,

Disant: «Il convient qu'on espie:

Quand seray devant la trippière,

Monstre ton cul par raillerie,

Puis, après, nous ferons grant chière.»

Le compaignon ne faillit pas,

Foy que doy sainct Remy de Rains!

A Petit-Pont vint par compas,

Son cul descouvrit jusque aux rains.

Quand maistre Françoys vit ce train,

Dieu sçet s'il fit piteuses lippes,

Car il tenoit entre ses mains

Du foye, du polmon et des trippes.

Comme s'il fust plain de despit,

Et courroucé amèrement,

Il haulsa la main ung petit,

Et le frappa bien rudement,

Des trippes, par le fondement;

Puis, sans faire plus long caquet,

Les voulut, tout incontinent, [P. 191]

Remettre dedans le baquet.

La trippière fut courroucée

Et ne les voulut pas reprendre.

Maistre Françoys, sans demourée,

S'en alla, sans compte luy rendre:

Par ainsi, vous povez entendre,

Qui'ilz eurent trippes et poisson.

Mais, après, il faut du pain tendre,

Pour ce disner de grant façon.

_La manière d'avoir du Pain._

Il s'en vint chez an boulengier

Affin de mieulx fornir son train,

Contrefaisant de l'escuyer

Ou maistre d'hostel, pour certain,

Et commanda que, tout souldain,

Cy pris, cy mis; on chappellast

Cinq ou six douzaines de pain,

Et que bien tost on se hastast.

Quand la moytié fut chappellé,

En une hotte le fist mettre,

Comme s'il fust de près hasté,

Il pria et requist au maistre

Qu'aucun se voulsist entremettre

D'apporter, après luy courant,

Le pain chappellé en son estre,

Tandis qu'on fist le demourant.

Le varlet le mist sur son col;

Après maistre François le porte, [P. 192]

Et arriva, soit dur ou mol,

Emprès une grant vielle porte.

Le varlet deschargea sa hotte

Et fut renvoyé, tout courant,

Hastivement, tenant sa hotte,

Pour requerir le demourant.

Maistre Françoys, sans contredit,

N'attendit pas la revenue.

Il eut du pain, par son édit,

Pour fournir sa franche repeue.

Le boulengier, sans attendue,

Revint, mais ne retrouva point

Son maistre d'hostel; il tressue,

Qu'on l'avoit trompé en ce point.

_La manière d'avoir du Vin._

Après qu'il fut fourny de vivres,

Il fault bien avoir la mémoire

Que, s'ils vouloyent ce jour estre yvres,

Il falloit qu'ils eussent à boire.

Maistre Françoys, debvez le croire,

Emprunta deux grans brocs de boys,

Disant qu'il estoit necessaire

D'avoir du vin par ambagoys.

L'ung fist emplir de belle eaue clère,

Et vint à la Pomme de Pin,

Atout ses deux brocs, sans renchère,

Demandant s'ils avoient bon vin,

Et qu'on luy emplist du plus fin,

Mais qu'il fust blanc et amoureux. [P. 193]

On luy emplist, pour faire fin,

D'ung très bon vin blanc de Baigneux.

Maistre Francoys print les deux brocs,

L'un emprès l'autre les bouta;

Incontinent, par bons propos,

Sans se haster, il demanda

Au varlet: «Quel vin est ce là?»

Il luy dist: «Vin blanc de Baigneux.

--Ostez cela, ostez cela,

Car, par ma foy, point je n'en veulx.

«Qu'esse-cy? Estes-vous bejaulne?

Vuidez-moy mon broc vistement.

Je demande du vin de Beaulne,

Qui soit bon, et non aultrement.»

Et, en parlant, subtillement

Le broc qui estoit d'eaue plain

Contre l'aultre legierement

Luy changea, à pur et à plain.

Par ce point, ils eurent du vin

Par fine force de tromper;

Sans aller parler au devin,

Ils repeurent, per ou non per.

Mais le beau jeu fut au souper,

Car maistre Françoys, à brief mot,

Leur dit: «Je me vueil occuper,

Que mangerons ennuyt du rost.»

_La manière d'avoir du Rost._ [P. 194]

Il fut appointé qu'il yroit

Devant l'estal d'ung rotisseur,

Et de la chair marchanderoit,

Contrefaisant du gaudisseur,

Et, pour trouver moyen meilleur,

Faignant que point on ne se joue,

Il viendroit un entrepreneur,

Qui luy bailleroit sur la joue.

Il vint à la rostisserie,

En marchandant de la viande;

L'autre vint, de chère marrie:

«Qu'est-ce que ce paillart demande?»

Luy baillant une buffe grande,

En luy disant mainte reproche.

Quand il vit qu'il eut ceste offrande,

Empoigna du rost pleine broche.

Celuy qui bailla le soufflet

Fuist bien tost et à motz exprès.

Maistre Françoys, sans plus de plet,

Atout son rost, courut après,

Ainsi, sans faire long procès,

Ils repeurent, de cueur devot,

Et eurent, par leur grant excès,

Pain, vin, chair, et poisson, et rost.

[P. 195]

SECONDE REPEUE

DE L'EPIDEMIE.

Et pour la première repeue

Dont après sera mention,

Bien digne d'estre ramenteue

Et mise en revelation,

Et pourtant, soubs correction,

Affin que l'en en parle encore,

Comme nouvelle invention,

Redigé sera par memoire.

Or advint, de coup d'aventure,

Que les suppostz devant nommez,

Ne cherchoyent rien par droicture.

Qu'en richesse gens renommez.

Ung jour qu'ilz estaient affamez,

En la porte d'ung bon logis

Virent entrer, sans estre armez,

Ambassadeurs de loing pays.

Si pensèrent entre eux comment

Ilz pourroient, pour l'heure, repaistre,

Et, selon leur entendement,

L'ung d'iceulz s'aprocha du maistre

D'hostel, et se fit acongnoistre,

Disant qu'il luy enseigneroit

Le haut, le bas marché, pour estre

Par luy conduyt, s'il luy plaisoit.

Je croy bien que monsieur le maistre,

Qui du bas mestier estoit tendre, [P. 196]

Fit ce gallant très bien repaistre,

Et luy commenda charge prendre

De la cuysine, d'y entendre,

Tant que leur train departira,

Et bien payera, sans attendre,

A son gré, quand il s'en yra.

Lors s'en vint à ses compaignons,

Dire: «Nostre escot est payé;

Je suis jà l'ung des grans mignons

De léans et mieulx avoyé,

Car le maistre m'a envoyé

Par la ville, pour soy sortir;

Mais, se mon sens n'est desyoyé,

Bien brief l'en feray repentir.

--Va, lui dirent ses compaignons,

Et esguise tout ton engin

A nous rechauffer les rongnons

Et nous faire boire bon vin.

Passe tous les sens Pathelin,

De Villon et Pauquedenaire,

Car se venir peux en la fin,

Passé seras maistre ordinaire.»

Ce gallant vint en la maison

Où estoyt logé l'ambassade,

Où les seigneurs, par beau blason,

Devisoyent rondeau ou ballade.

Il estoit miste, gent et sade,

Bien habitué, bien en point,

Robbe fourrée, pourpoint d'ostade;

Il entendoit son contrepoint.

Le principal ambassadeur [P. 197]

Aymoit une peu le bas mestier,

Dont le gallant fut à honneur,

Car c'estoyt quasi son mestier,

Et luy conta que, à son quartier,

Avoit de femmes largement,

Qui estoyent, s'il estoit mestier,

A son joly commandement.

Le gallant fut entretenu

Par ce seigneur venu nouveau,

Et léans il fut retenu,

Pour estre fin franc macquereau.

Le jeu leur sembla si très beau;

Aussi, il fit si bonne mine,

Qu'il fut esleu, sans nul appeau,

Pour estre varlet de cuysine.

Les ambassadeurs convoyèrent

Seigneurs et bourgeois à disner,

Lesquels voulentiers y allèrent

Passer temps, point n'en faut doubter.

Toutesfoys, vous debvez sçavoir,

Quelque chose que je vous dye,

Que l'ambassadeur, pour tout veoir,

Craignoit moult fort l'Epidemie.

Ce gallant en fut adverty,

Qui nonobstant fist bonne mine,

Et quand il fut près de midi,

A l'heure qu'il est temps qu'on disne,

Il entra dedans la cuysine,

Manyant toute la viande,

Comme docteur en médecine [P. 198]

Qui tient malades en commande.

Tous les seigneurs là regardèrent

Son train, ses façons et manières;

Mais, après luy, pas ne tastèrent,

Aussi ne luy challoit-il guères.

Après il print les esguières,

Le vin, le claire, l'ypocras,

Darioles, tartes entières:

Il tasta de tout, par compas.

Et, pour bien entendre son cas,

Quand il vit qu'il estoit saison,

A bien jouer ne faillit pas,

Pour faire aux seigneurs la raison,

Si bien que dedans la maison

Demeura tout seul pour repaistre,

Soustenant, par fine achoison,

Qu'il se douloit du cousté destre.

Lors y avoit une couchette

Où il failloit la feste faire,

Et n'a dent qui ne luy cliquette;

Là se mist, commençant à braire

Que l'on s'en fuyt au presbytaire,

Pour faire le prebstre acourir,

Atout Dieu et l'autre ordinaire

Qu'il fault pour ung qui veult mourir.

Quand les seigneurs virent le prebstre

Avec ses sacremens venir,

Chacun d'eulx eust bien voulu estre

Dehors, je n'en veulx point mentir:

Si grant haste eurent d'en sortir, [P. 199]

Que là demeurèrent les vivres,

Dont les compaignons du martir

Furent troys jours et troys nuyts yvres.

Par ce point eurent la repeue

Franche chascun des compaignons.

La finesse le prebstre a teue,

Affin de complaire aux mignons;

Mais les seigneurs dont nous parlons

Eurent tous, pour ce coup, l'aubade:

Chascun d'eulx fut, nous ne faillons,

De la grant paour troys jours malade.

LA TROISIEME REPEUE

DES TORCHECULS.

Un Lymousin vint à Paris,

Pour aulcun procès qu'il avoit.

Quand il partit de son pays

Pas gramment d'argent il n'avoit,

Et toutefoys il entendoit

Son fait, et avoit souvenance

Que son cas mal se porteroit

S'il n'avoit une repeue franche.

Ce Lymousin, c'est chose vraye,

Qui n'avoit vaillant ung patac,

Se nommoit seigneur de Combraye,

Sans qu'on le suivist à son trac.

Plus rusé estoit qu'ung vieil rat, [P. 200]

Et affamé comme un vieil loup,

Avec monsieur de Penessac,

Et le seigneur de Lamesou.

Les troys seigneurs s'entretrouvèrent;

Car ilz estoyent tous d'ung quartier

Et Dieu sçait s'ilz se saluèrent,

Ainsi qu'il en estoit mestier;

Toutesfoys, ce bon escuyer

De Combraye, propos final,

Fut esleu leur grant conseillier,

Et le gouverneur principal.

Ils conclurent, pour le meilleur,

Que ce bon notable seigneur

Yroit veoir s'il pourroit trouver

Quelque bon lieu pour s'y loger,

Et, selon qu'il le trouverait,

Aux aultres le raconteroit.

Or advint, environ midy,

Qu'il estoit de faim estourdy,

S'en vint à une hostellerie,

Rue de la Mortellerie,

Où pend l'enseigne du Pestel:

_A bon logis et bon hostel,_

Demandant s'on a que repaistre:

«Ouy, vrayment, ce dist le maistre;

Ne soyez de rien en soucy,

Car vous serez très bien servy

De pain, de vin et de viande.

--Pas grand chose je ne demande,

Dist le bon seigneur de Combraye:

Il n'y a guère que j'avoye [P. 201]

Bien desjuné; mais, toutesfoys,

Si ai-je disné maintes foys

Que n'avoye pas tel appetit.»

Ce seigneur menga ung petit,

Car il n'avoit guère d'argent,

Commendant qu'on fust diligent

D'avoir quelque chose de bon,

Pour son soupper: ung gras chapon;

Car il pensoit bien que, le soir,

Il devoit avec luy souper

Des gentilzhommes de la cour.

L'hostesse fut bien à son gourt,

Car, quand vint à compter l'escot,

Le seigneur ne dist oncques mot,

Mais tout ce qu'elle demanda

Ce gentilhomme luy bailla,

Disant: «Vous comptez par raison!»

Puis il sortit de la maison,

Bouta son sac soubs son esselle,

Et vint raconter la nouvelle

A ses compaignons, et comment

Il failloit faire saigement.

Il fut dit, à peu de parolles,

Pour eviter grans monopolles,

Que le seigneur de Penessac

Yroit devant louer l'estat

Et blasonner la suffisance

De ce seigneur, car, sans doubtance,

La chose le valoit très bien,

Et, pour trouver meilleur moyen,

Il menroit en sa compaignie,

Lamesou; et n'y faillit mye. [P. 202]

Si vint demander à l'hostesse

S'ung seigneur remply de noblesse

Estoit logé en la maison.

L'hostesse respondit que non,

Et que vrayement il n'y avoit

Qu'ung Lymousin, lequel debvoit

Venir au soir souper léans.

«Ha! dist-il, dame de céans,

C'est celuy que nous demandons;

Par ma foy! c'est le grant baron,

Qui est arrivé au matin.

--Je n'entens point vostre latin,

Dist l'hostesse; vous parlez mal:

Il n'a ne jument ne cheval;

Il va à pied, par faulte d'asne.»

Lors Penessac respondit: «Dame,

Il vient icy pour ung procès;

Il est appellant des excès

Qu'on luy a faictz en Lymousin,

Et va ainsi de pied, affin

Que son procès soit plus tost faict.»

L'hostesse le creut, en effet.

Alors, le seigneur de Combraye

Arrive, et Dieu sçait quelle joye

Ces deux seigneurs icy lui firent;

Et le genoil en bas tendirent

Aussi tost comme il fut venu,

Et par ce point il fut congneu

Qu il estoit seigneur honorable.

Le bon seigneur se sist à table,

En tenant bonne gravité.

Vis-à-vis, de l'autre costé,

S'assit le seigneur de l'hostel,

Et eurent du vin, Dieu sçait quel! [P. 203]

Il ne le fault point demander.

Quand ce vint à l'escot compter

L'hostesse assez hault comptoit,

Mais au seigneur il n'en challoit,

Feignant qu'il fust tout plain d'argent.

Lors il dist qu'on fust diligent

De penser à faire les litz,

Car il vouloit en ce logis

Coucher; puis après, par exprès,

Il print son grand sac à procès,

Et le bailla léans en garde,

Disant: «Qu'on me le contregarde.

Si de l'argent voulez avoir,

Il ne faut que le demander.»

L'hostesse ne fut pas ingrate,

En disant: «Je n'en ay pas haste.

N'espargnez rien qui soit céans.»

Ces seigneurs couchèrent léans

L'espace de cinq ou six moys,

Sans payer argent, toutesfoys,

Non obstant ce qu'il demandoit

A l'hostesse s'elle vouloit

Avoir de l'argent, bien souvent;

Mais il n'estoit point bien content

De mettre souvent main en bourse.

L'hostesse n'estoit point rebourse,

Et dist: «Ne vous en soucyez;

Dieu mercy! j'ay argent assez,

A vostre bon commandement.»

Ces mignons pensèrent comment

Ilz pourroyent retirer leur sac;

Et lors monsieur de Penessac

Dist à ce baron de Combraye

Qu'il se boutast bientost en voye, [P. 204]

Jugeant qu'il fust embesongné.

Ce seigneur vint, tout refrongné,

Vers l'hostesse, par bon moyen,

Et lui dit: «Mon cas va très bien;

Mon procès est ennuyt jugé.

A coup, qu'il n'y ait plus songé,

Baillez-moy mon sac, somme toute,

Car j'ay paour et si fays grant doubte,

Que les seigneurs soyent departis.»

Il print son sac: «Adieu vous dis!

Je reviendray tout maintenant.»

Il s'en alla diligemment,

A tout ses procès et son sac;

Et les seigneurs de Penessac

Et de Lamesou l'attendoyent;

Lesquelz seigneurs si s'esbatoyent,

A recueillir les torcheculz

Des seigneurs qui estoyent venus

Aux chambres, et bien se pensoyent

Qu'à quelque chose serviroyent

Ilz ostèrent tous ces procès

De ce sac, et, par motz exprès,

L'emplirent de ces torcheculz;

Puis, au soir, quand furent venuz

A leur logis, fut mis en garde,

Et, pour mieulx mettre en sauvegarde,

Il fut bouté, par grant humblesse,

Avec les robbes de l'hostesse,

Qui sentoyent le muguelias.

Au soir, firent grant ralias;

Le lendemain il fut raison

De departir de la maison

Pour s'en aller sans revenir.

On cuydoit qu'ilz deussent venir [P. 205]

Lendemain soupper et disner,

Pour leurs offices resiner,

Maiz ilz ne vindrent oncques puis.

Ils faillirent cinq ou six nuitz,

Dont l'hostesse fut eschec et mac.

Elle n'osoit ouvrir le sac

Sans avoir le congé du juge,

Auquel avoit piteux deluge;

Tellement qu il fut necessaire

Qu'on envoyast ung commissaire

Pour ouvrir ce sac, somme toute.

Quand il fust là venu sans doubte,

Il lava ses mains à bonne heure,

De paour de gaster l'escripture,

Car à cela estoit expert.

Toutesfoys, le sac fut ouvert;

Mais, quand il le vit si breneux,

Il s'en alla tout roupieux,

Cuydant que ce fust mocquerie,

Car il n'entendoit raillerie.

Ainsi partirent ces seigneurs

De Paris, joyeux en couraige.

De tromper furent inventeurs:

Cinq moys vesquirent d'avantaige;

De blasonner ilz firent raige;

Leur hoste fut par eulx vaincu.

Ils ne laissèrent, pour tout gaige

Qu'un sac tout plain de torchecu.

[P. 206]

LA QUATRIESME REPEUE FRANCHE

DU SOUFFRETEUX.

«Où pris argent, qui n'en a point?

Remède est vivre d'avantaige.

Qui n'a ne robbe ne pourpoint,

Que pourroit-il laisser pour gaige?

Toutesfoys, qui aurait l'usaige

De dire quelque chansonnette

Qui peust deffrayer le passaige,

Le payement ne seroit qu'honneste.»

L'ACTEUR.

Ainsi parloit le Souffreteux,

Qui estoit fin de sa nature;

Moytié triste, moytié joyeux.

Du Palays partit, bonne alleure,

En disant: «Qui ne s'adventure,

Il ne fera jamais beau fait,»

Pour pourchasser sa nourriture,

Car il estoit de faim deffaict.

Pour trouver quelque tromperie,

Le gallant se voulust haster:

En la meilleure hostellerie

Ou taverne s'alla bouter,

Et commença à demander

S'on avoit rien pour luy de bon;

Car il vouloit léans disner, [P. 207]

Et faire chère de façon.

Lors on demanda quelle viande

Il falloit à ce pèlerin.

Il respondit: «Je ne demande

Qu'une perdrix ou un poussin,

Avec une pinte de vin

De Beaulne, qui soit frais tirée.

Et puis après, pour faire fin,

Le cotteret et la bourrée.»

Tout ce qui luy fut convenable

Le varlet luy alla quérir.

Le gallant s'en va mettre à table,

Affin de mieulx se resjouyr,

Et disna là, tout à loisir,

Maschant le sens, trenchant du saige;

Mais il fallut, ains que partir,

Avoir ung morceau de formaige.

«Adonc dit le clerc: Mon amy,

Il fault compter, car vous devez,

Tout par tout, sept solz et demy,

Et convient que les me payez.

--Je ne sçay comment les aurez,

Dist le gallant, car, par sainct Gille!

Je veulx bien que vous le saichez,

Je ne soustiens ne croix ne pille.

Œuvres complètes de François Villon Suivies d'un choix des poésies de ses disciples · 第 8 / 13 段