Et pour ce, benards,

Coquillars,

Rebecquez-vous de la montjoye,

Qui desvoye [P. 128]

Votre proye,

Et vous fera de tout brouer;

Par joncher

Et enterver,

Qui est aux pigeons bien cher:

Pour rifler

Et placquer

Les angels de mal tous rondz,

Pour les sires qui sont si longs.

ENVOI.

De paour des hurmes

Et des grumes,

Rassurez-vous en droguerie

Et faerie,

Et ne soyez plus sur les joncz,

Pour les sires qui sont si longs.

BALLADE IV.

Saupicquetz frouans des gours arques,

Pour deshouser, beau sire dieux,

Allez ailleurs planter vos marques!

Benards, vous estes rouges gueux.

Berard s'en va chez les joncheux

Et babigne qu'il a plongis.

Mes frères, soiez embrayeux

Et gardez les coffres massis.

Se gruppez estes, des grappes

De ces angels si graveliffes;

Incontinent, manteaulx et cappes, [P. 129]

Pour l'emboue ferez eclipses;

De vos sarges serez besifles,

Tout debout et non pas assis.

Pour ce, gardez d'estre griffes

Dedens ces gros coffres massis.

Nyais qui seront attrapez,

Bientost s'en brouent au Halle,

Plus ne vault que tost ne happez

La baudrouse de quatre talle.

Des tires fait la hairenalle,

Quand le gosser est assiegis,

Et si hurcque la pirenalle,

Au saillir des coffres massis.

ENVOI.

Prince des gayeulx, à leurs marques,

Que voz contres ne soient griffis.

Pour doubte de frouer aux arques,

Gardez-vous des coffres massis.

BALLADE V.

Joncheurs, jonchans en joncherie,

Rebignez bien où joncherez;

Qu'Ostac n'embroue vostre arrerie,

Où acollez sont vos ainsnez.

Poussez de la quille et brouez,

Car tost seriez roupieux.

Eschet qu'acollez ne soyez.

Par la poe du marieux.

Bendez-vous contre la faerie, [P. 130]

Quanques vous aurez desbousez,

N'estant à juc la riflerie

Des angelz et leurs assosez.

Berard, se povez, renversez,

Si greffir laissez voz carieux;

La dure bientost renversez,

Pour la poe du marieux.

Entervez à la floterie,

Chantez-leur trois, sans point songer.

Qu'en artes ne soyez en surie,

Blanchir vos cuirs et essurger.

Bignez la mathe, sans targer;

Que vos ans ne soyent ruppieux!

Plantez ailleurs contre assiéger,

Pour la poe du marieux.

ENVOI.

Prince Benard en Esterie,

Querez coupans pour Lamboureux

Et autour de vos ys tuerie,

Pour la poe du marieux.

BALLADE VI

Contres de la gaudisserie,

Entervez tousjours blanc pour bis,

Et frappez, en la hurterie,

Sur les beaulx sires bas assis.

Ruez de feuilles cinq ou six,

Et vous gardez bien de la roe,

Qui aux sires plante du gris, [P. 131]

En leur faisant faire la moe.

La giffle gardez de rurie,

Que vos corps n'en ayent du pis,

Et que point, à la turterie,

En la hurme ne soyez assis.

Prenez du blanc, laissez du bis,

Ruez par les fondes la poe,

Car le bizac, à voir advis,

Faict aux Beroars faire la moe.

Plantez de la mouargie,

Puis ça, puis là, pour l'artis,

Et n'espargnez point la flogie

Des doulx dieux sur les patis.

Vos ens soyent assez hardis,

Pour leur avancer la droe;

Mais soient memorandis,

Qu'on ne vous face la moe.

ENVOI.

Prince, qui n'a bauderie

Pour eschever de la soe,

Danger du grup, en arderie,

Faict aux sires faire la moe.

FIN DES OEUVRES DE MAISTRE

FRANÇOIS VILLON.

POÉSIES [P. 132]

ATTRIBUÉES A VILLON

I RONDEL.

Les biens dont vous estes la dame

Ont mon cueur si très fort espris,

Qu'il feust mort, s'il n'eust entrepris

De vous aymer plus que nul âme.

Quant à moy, point je ne l'en blasme,

Pour ce qu'ilz ont de tous le pris

Les biens dont vous estes la dame.

De ce qu'il fault que je vous ayme,

Je sçay trop bien que j'ay mespris;

Mais qui en doit estre repris?

Non pas moi. Qui donc? Sur mon ame,

Les biens dont vous estes la dame.

II. RONDEL.

A bien juger mon propre affaire

Et piteux cas, sans riens en taire,

Plus qu'autre croire me debvez, [P. 134]

Se par adventure n'avez

Information de contraire.

Celle ou celluy qui m'a brassé

Ce maulvais los et pourchassé

Me het et ne vous ayme pas;

Mais il quiert que soye chacié

De vostre amour et effacié.

Je congnois bien telz advocas.

Se vous avez voulu refaire

Leur voulenté pour me deffaire,

Vous faictes mal et me grevez.

Considerez que vous sçavez

Qu'onc vers vous ne voulus meffaire

A bien juger.

III. RONDEL.

Une fois me dictes ouy,

En foy de noble et gentil femme;

Je vous certifie, ma Dame,

Qu'oncques ne fuz tant resjouy.

Veuillez le donc dire selon

Que vous estes benigne et doulche,

Car ce doulx mot n'est pas si long

Qu'il vous face mal en la bouche.

Soyez seure, si j'en jouy,

Que ma lealle et craintive ame

Gardera trop mieulx que nul ame

Vostre honneur. Avez-vous ouy?

Une fois me dictes ouy.

IV. RONDEL. [P. 135]

Se mieulx ne vient d'amours, peu me contente;

Une j'en sers qui est bien suffisante

Pour contenter un grant duc ou un roy.

Je l'ayme bien, mais non pas elle moy;

Il n'est besoing que de ce je me vante.

Combien qu'elle est de taille belle et gente,

De m'en louer pour ceste heure presente

Pardonnez-moy, car je n'y voy de quoy;

Se mieulx ne vient d'amours, peu me contente.

Quant je luy dy de mon vouloir l'entente,

Et cueur et corps et biens je luy presente,

Pour tout cela remède je n'y voy.

Deliberé suis, sçavez-vous de quoy?

De luy quicter et le jeu et l'actente.

Se mieulx ne vient d'amours, peu me contente.

V. RONDEL.

De mon faict je ne sçay que dire;

Par tout où je vois je m'adire,

Et des yeulx voy moins que du coute.

En danger suis qu'il ne me couste

La vie, tant suis remply d'ire.

De mon faict je ne sçay que dire,

Car ma dame si ne tient compte

De mon martyre, quant luy compte,

Mais me dit que trop aise suis,

Et qu'en ce royaulme n'a conte

Qui ait de nulle meilleur compte

Que j'ay d'elle, quant je la suis,

Nullement, de paour de mesdire, [P. 136]

Jamais je ne l'ose desdire;

A son gré parler je l'ecoute,

Puis emprès elle je m'accoute,

Sans luy vouloir riens contredire.

De mon faict je ne sçay que dire.

VI. RONDEL.

Pour entretenir mes amours

Colorer me fault maints fins tours;

Car ma bourse est très mal garnie

Pour fourrer le poignet tousjours.

Ung jour demande haults atours,

Et l'autre ung grant bort de velours,

Et je respons: «Or bien, m'amye,»

Pour entretenir mes amours.

Veez-vous ce donneur de bonjours?

Il a faict en el tant de cours,

Practiqué l'art de baverie,

Qu'il scet moult bien, sans ce qu'il rie,

Dire sa pensée à rebours.

Pour entretenir mes amours

Colorer me fault maints fins tours.

VII. RONDEL.

Tu te brusles à la chandelle!

Helas! mon cueur, ne vois tu pas

Que danger est tousjours au pas,

Qui fait à tous guerre mortelle?

Soyes seur que tu l'auras belle [P. 137]

Se tu n'y vas bien par compas;

Tu te brusles à la chandelle.

Sont-ce chastaignes qu'on y pelle,

A ton advis, pour ton repas?

Nennil. Retrais toy tout le pas,

Ains qu'on te frape au cul la pelle.

Tu te brusles à la chandelle.

VIII. RONDEL.

Adieu vous dy la lerme à l'oeil;

Adieu, ma très gente mignonne,

Adieu, sur toutes la plus bonne,

Adieu vous dy, qui m'est grand dueil.

Adieu, adieu, m'amour, mon vueil;

Mon povre cueur vous laisse et donne.

Adieu vous dy la lerme à l'oeil.

Adieu, par qui du mal recueil

Mille fois plus que mot ne sonne;

Adieu, du monde la personne

Dont plus me loue et plus me dueil.

Adieu vous dy la lerme à l'oeil.

IX. BALLADE.

Las! je me plains d'amours et de ma dame,

Et de mes yeulx dont j'ay veu sa beaulté;

Et oultre plus, je me plains d'une femme

Qui contre moy a le conseil donné

Dont j'ay déjà tant de mal enduré [P. 138]

Qu'il me fauldra, par deffaulte de joye,

Aller criant, comme tout forcené:

Je hez ma dame que tant aymer souloye.

Car se pitié son très doulx cueur n'entame

A me donner ce que j'ay desiré,

J'iray mourir, ainsi qu'ung homme infame.

Tout hors de sens et si desespéré

Qu'après ma mort il en sera parlé

Plus loin dix fois que d'icy en Savoye,

Et lors diray pour plus estre blasmé:

Je hez ma dame que tant aymer souloye

Se je le dy, je jure sur mon ame

Que ce sera contre ma voulenté.

Je prye à Dieu qu'il n'y puist avoir ame

A celle fin qu'il ne soit raporté.

Car jasoit ce qu'elle m'ait courroucé

Tant qu'on peut plus, cent mille fois mourroye

Avant que j'eusse ne dit ne proferé:

Je hez ma dame que tant aymer souloye.

X. RONDEL.

Quelque chose qu'Amours ordonne,

Force m'est que vous habandonne

Pour pourchasser ailleurs mon bien;

Car, sur ma foy, je congnois bien

Que vous m'estes pire que bonne.

Trop a de cueur qui vous en donne:

Pour ce jà Dieu ne me pardonne

Se vous avez jamais le mien, [P. 139]

Quelque chose qu'Amours ordonne.

Si n'aymeray je jà personne

Que vous, quoy que l'on me sermonne,

En tout ce monde terrien;

Mais maintenant je n'en fais rien,

Et sers selon qu'on me guerdonne.

Quelque chose qu'Amours ordonne,

Force m'est que vous habandonne.

XI. RONDEL.

Hahay! estes vous rencherie,

Dieux y ait part, puis devant hier?

Ma dame, c'est pour enrager!

Le faictes-vous par mocquerie?

Mais venez çà, je vous en prie:

Est le cuir devenu si cher?

Hahay! estes vous rencherie?

Et dea! et ne sçavez-vous mie

Que mon père est cordouennier;

Vous voulez bazanne priser

Plus que cordouen la moitié.

Hahay! estes-vous rencherie?

XII. RONDEL.

Au plus offrant ma dame est mise

Et dernier encherisseur.

Je ne sçay se c'est par honneur,

Mais je n'en prise pas la guise.

Elle m'avoit sa foy promise, [P. 140]

Mais je voy qu'elle a mis son cueur

Au plus offrant.

Et pour ce je quitte la prinse

D'estre nommé son serviteur,

Car donner me porte malheur.

Ainsi j'ay laissé l'entreprise

Au plus offrant.

XIII. RONDEL.

Entens à moy, vray dieu d'amours,

Et faiz que la mort ait son cours

Hastivement,

Car j'ay mal employé mes jours.

Je meurs en aymant par amours

Certainement.

Languir me fault en griefs doulours.

XIV. BALLADE

_Pour ung prisonnier._

S'en mes maulx me peusse esjoyr

Tant que tristesse me feust joye

Par me doulouser et gemir,

Voulentiers je me complaindroye;

Car, s'au plaisir Dieu, hors j'estoye,

J'ay espoir qu'au temps advenir

A grant honneur venir pourroye

Une fois avant que mourir.

Pourtant, s'ay eu moult à souffrir [P. 141]

Par fortune, dont je larmoye,

Et que n'ay pas peu obtenir

N'avoir ce que je pretendoye,

Au temps advenir je vouldroye

Voulentiers bon chemin tenir

Pour acquerir honneur et joye

Une fois avant que mourir.

Sans plus loin exemple querir,

Par moy mesme juger pourroye

Que meschief nul ne peult fouyr,

S'ainsi est qu'advenir luy doye.

C'est jeunesse qui tout desvoye;

Nul ne s'en doit trop esbahyr.

Si juste n'est qui ne fourvoye

Une fois avant que mourir.

Prince, s'aucun povoir avoye

Sur ceulx qui me font cy tenir,

Voulentiers vengeance en prendroye

Une fois avant que mourir.

XV. RONDEL.

Comme moy vous aurez voz gages.

J'en fuz bien payé au partir:

Plain de dueil jusques au partir,

Ne sont-ce plaisans advantages?

Servez amours entre vous sages:

Il vous en fera repentir;

Comme moy vous aurez vos gages.

Repeuz serez de doulx langaiges [P. 142]

Pour vous garder de departir.

Quant est à moy, j'en suys martir.

Bien tard congnoistrez telz ouvrages;

Comme moy vous aurez vos gages.

XVI. BALLADE.

Il n'est danger que de vilain,

N'orgueil que de povre enrichy,

Ne si seur chemin que le plain,

Ne secours que de vray amy,

Ne desespoir que jalousie,

N'angoisse que cueur convoiteux,

Ne puissance où il n'ait envie,

Ne chere que d'homme joyeulx;

Ne servir qu'au roy souverain,

Ne lait nom que d'homme ahonty,

Ne manger fors quant on a faim,

N'emprise que d'homme hardy,

Ne povreté que maladie,

Ne hanter que les bons et preux,

Ne maison que la bien garnie,

Ne chère que d'homme joyeulx;

Ne richesse que d'estre sain,

N'en amours tel bien que mercy,

Ne de la mort rien plus certain,

Ne meilleur chastoy que de luy;

Ne tel trésor que preudhommye,

*****************************

Ne paistre qu'en grant seigneurie,

Ne chère que d'homme joyeulx;

ENVOI. [P. 143]

Que voulez-vous que je vous die?

Il n'est parler que gracieulx,

Ne louer gens qu'après leur vie,

Ne chère que d'homme joyeulx

XVII. BALLADE MORALE.

D'une dague forte et aigüe

Soit-il frappé parmy l'eschine,

Et ait tousjours une sansue

Attachée à sa poitrine,

Et attainct d'une coulevrine

Entre le nez et le menton,

Ou qu'en prison vive en famine,

Qui autruy blasme sans raison.

Son giste soit emmy la rue,

Tout nud quand il fera bruyne,

Sur pel de heriçon pointue,

Couvert d'une chère estamine;

De vent de bise sa courtine,

Et soit mors d'ung escorpion,

Ou qu'en prison vive en foraine,

Qui autruy blasme sans raison.

Sa chair soit detrenchée menue

Plus qu'au moulin n'est la farine,

Ou de gros nerfz soit bien batue,

Ou couche nud sur tas d'espine:

Et affin que plus tost il fine,

Son corps soit remply de poison,

Ou qu'en prison vive en famine, [P. 144]

Qui autruy blasme sans raison.

ENVOI.

Prince, soit mis en la gehaine

Dix fois le jour comme ung larron,

Ou qu'en prison vive en famine,

Qui autruy blasme sans raison.

XVIII. BALLADE.

J'ay ung arbre de la plante d'amours,

Enraciné en mon cueur proprement,

Qui ne porte fruits, sinon de dolours,

Fueilles d'ennuy et fleurs d'encombrement;

Mais, puis qu'il fut planté premièrement,

Il est tant creu, de racine et de branche,

Que son umbre, qui me porte nuysance,

Fait au dessoubs toute joye seichier,

Et si ne puis, pour toute ma puissance,

Autre planter, ne celuy arrachier.

De si long-temps est arrosé de plours

Et de lermes tant douloureusement,

Et si n'en sont les fruits de rien meillours:

Ne je n'y truys guères d'amendement.

Je les recueille pourtant soigneusement.

C'est de mon cueur l'amère soustenance,

Qui trop mieux fust en friche ou en souffrance

Que porter fruits qui le dussent blecier;

Mais pas ne veult l'amoureuse ordonnance,

Autre planter, ne celuy arrachier.

S'en ce printemps, que les feuilles et fleurs [P. 145]

Et arbrynceaux percent nouvellement,

Amours vouloit moy faire ce secours,

Que les branches qui font empeschement

Il retranchast du tout entierement,

Pour y enter ung rynceau de plaisance,

Il gecteroit bourgeons de souffisance;

Joye en istroit, dont il n'est rien plus chier;

Et ne fauldroit jà, par desesperance,

Autre planter, ne celuy arrachier.

ENVOI.

Ma princesse, ma première esperance,

Mon cueur vous sert en dure penitence.

Faictes le mal qui l'acqueult retranchier,

Et ne souffrez en vostre souvenance

Autre planter, ne celuy arrachier.

XIX. BALLADE.

Plaisant assez, et des biens de fortune

Ung peu garny, me trouvay amoureux,

Voire si bien, que, tant aymay fort une,

Que nuit et jour j'en estois langoureux.

Mais tant y a, que je fus si heureux

Que, moyennant vingt escus à la rose,

Je fis cela que chacun bien suppose.

Alors je dis, connoissant ce passage:

«Au fait d'amours, babil est peu de chose;

Riche amoureux a tousjours l'advantage.

Or est ainsy que, durant ma pecune,

Je fus traite comme amy precieux;

Mais, tost après, sans dire chose aucune,

Cette vilaine alla jetter les yeulx [P. 146]

Sur un vieillard riche, mais chassieux,

Laid et hideux trop plus qu'on ne propose.

Ce neantmoins, il en jouit sa pose,

Dont moy, confus, voyant un tel ouvrage,

Dessus ce texte allay bouter en glose:

Riche amoureux a tousjours l'advantage.

Or elle a tort, car noyse ny rancune

N'eut onc de moy. Tant lui fus gracieux,

Que, s'elle eust dit: «Donne-moy de la lune»

J'eusse entrepris de monter jusqu'aux cieulx;

Et, nonobstant, son corps tant vicieux

Au service de ce vieillard expose.

Dont, ce voyant, un rondeau je compose,

Que luy transmets; mais, en pou de langage,

Me respond franc: «Povreté te depose:

Riche amoureux a tousjours l'advantage!»

ENVOI.

Prince tout bel, trop mieux parlant qu'Orose,

Si vous n'avez toujours bourse desclose,

Vous abusez: car Meung, docteur très sage,

Nous a descrit que, pour cueillir la rose,

Riche amoureux a tousjours l'advantage.

XX. BALLADE.

Qui en amours veut estre heureux,

Faut tenir train de seigneurie,

Estre prompt et advantureux

Quand vient à monstrer l'armarie:

Porter drap d'or, orfaverie,

Car cela les dames esmeut.

Tout sert; mais, par saincte Marie! [P. 147]

Il ne fait pas ce tour qui veult.

Je fus naguères amoureux

D'une dame cointe et jolie,

Qui me dit, en mots gracieux:

«Mon amour est en vous ravie;

Mais il faut qu'el soit desservie

Par cinquante escus d'or, s'on peut.

--Cinquante escus! Bon gré ma vie!

Il ne fait pas ce tour qui veult.»

Alors luy donnay sur les lieux

Où elle feisoit l'endormie:

Quatre venues, de coeur joyeux,

Luy fis en moins d'heure et demie.

Lors me dit, à voix espasmie:

«Encore un coup! le coeur me deult.

--Encore un coup! Hélas! m'amye,

Il ne fait pas ce tour qui veult!»

ENVOI.

Prince d'amours, je te supplie,

Si plus ainsi elle m'accuelt,

Que ma lance jamais ne plie:

Il ne fait pas ce tour qui veult!

XXI. BALADE JOYEUSE DES TAVERNIERS.

D'ung gect de dart, d'une lance asserée,

D'ung grant faussart, d'une grosse massue,

D'une guisarme, d'une flèche ferrée,

D'ung bracquemart, d'une hache esmolue,

D'ung grand penart et d'une bisagüe,

D'ung fort espieu et d'une saqueboute; [P. 148]

De maulx briguans puissent trouver tel route

Que tous leurs corps fussent mis par morceaulx,

Le cueur fendu, desciré par monceaulx,

Le col couppé d'ung bon branc acherin,

Descirez soient de truye et de pourceaulx

Les taverniers qui brouillent nostre vin.

D'ung arc turcquois, d'une espée affilée

Ayent les paillars la brouaille cousue,

De feu gregoys la perrucque bruslée,

Et par tempeste la cervelle espandue,

Au grand gibet leur charongne pendue,

Et briefvement puissent mourir de goutte,

Ou je requiers et pry que l'on leur boute

Parmy leur corps force d'ardans barreaulx;

Vifs escorchez des mains de dix bourreaulx,

Et puis bouillir en huille le matin,

Desmembrez soient à quatre grans chevaux,

Les taverniers qui brouillent nostre vin.

D'un gros canon la tête escarbouillée

Et de tonnerre acablez en la rue

Soient tous leurs corps, et leur chair dessirée,

De gros mastins bien garnye et pourvue,

De forz esclers puissent perdre la veue,

Neige et gresil tousjours sur eux degoutte,

Avecques ce ilz aient la pluye toute

Sans que sur eux ayent robbes ne manteaulx,

Leurs corps trenchez de dagues et couteaulx,

Et puis traisnez jusques en l'eau du Rin;

Desrompuz soient à quatre-vingts marteaulx

Les taverniers qui brouillent nostre vin.

Prince, de Dieu soient maulditz leurs boyaulx, [P. 149]

Et crever puissent par force de venin

Ces faulx larrons, maulditz et desloyaulx,

Les taverniers qui brouillent nostre vin

XXII. S'ENSUIT LE MONOLOGUE DU [P. 150]

FRANC ARCHIER DE BAIGNOLLET

AVEC SON EPITAPHE.

C'est à meshuy! J'ay beau corner!

Or ça, il s'en fault retourner,

Maulgré ses dentz, en sa maison

Si ne vis-je pieça saison

Où j'eusse si hardy couraige

Que j'ay! Par la morbieu! j'enraige

Que je n'ay à qui me combatre...

Y a-il homme qui à quatre,

Dy-je, y a-il quatre qui vueillent

Combatre à moy? Se tost recueillent

Mon gantelet; vela pour gaige!

Par le sang bieu! je ne crains paige,

S'il n'a point plus de quatorze ans.

J'ay autresfoys tenu les rencz,

Dieu Mercy! et gaigné le prix

Contre cinq Angloys que je pris,

Povres prisonniers desnuez, [P. 151]

Si tost que je les euz ruez.

Ce fust au siège d'Alençon.

Les troys se misrent à rançon,

Et le quatriesme s'enfuyt.

Incontinent que l'autre ouyt

Ce bruit, il me print à la gorge.

Se je n'eusse crié: Sainct George!

Combien que je suys bon Françoys,

Sang bieu! il m'eust tué ançoys

Que personne m'eust secouru.

Et quand je me senty feru

D'une bouteille, qu'il cassa

Sur ma teste: «Venez ça, ça!

Dis-je lors. Que chascun s'appaise!

Je ne quiers point faire de noise,

Ventre bieu! et buvons ensemble.

Posé soit ores que je tremble,

Sang bieu! je ne vous crains pas maille.»

_Cy dit ung quidem, par derrière les gens_:

Coquericoq.

Qu'esse cy? J'ay oüy poullaille

Chanter chez quelque bonne vieille;

Il convient que je la resveille.

Poullaille font icy leurs nidz!

C'est du demourant d'Ancenys,

Par ma foy! ou du Champ-Toursé...

Helas! que je me vis coursé

De la mort d'ung de mes nepveux!

J'euz d'ung canon par les cheveux,

Qui me vint cheoir tout droit en barbe;

Mais je m'escriay: «Saincte Barbe! [P. 152]

Vueille-moy ayder à ce coup,

Et je t'ayderay l'autre coup!»

Adonc le canon m'esbranla,

Et vint ceste fortune-là

Quand nous eusmes le fort conquis.

Le Baronnet et le Marquis,

Craon, Cures, l'Aigle et Bressoire,

Accoururent pour veoir l'histoire;

La Rochefouquault, l'Amiral,

Aussi Beuil et son attirail,

Pontièvre, tous les capitaines,

Y deschaussèrent leurs mitaines

De fer, de paour de m'affoler,

Et si me vindrent acoler

A terre, où j'estoye meshaigné,

De paour de dire: «Il n'a daigné!»

Combien que je fusse malade,

Je mis la main à la salade,

Car el m'estouffoit le visaige.

«Ha! dist le Marquis, ton oultraige

Te fera une foys mourir!»

Car il m'avoit bien veu courir,

Oultre l'ost, devant le chasteau.

Hélas! j'y perdy mon manteau,

Car je cuidoye d'une poterne

Que ce fust l'huys d'une taverne.

Et moy tantost de pietonner,

Car, quand on oyt clarons sonner,

Il n'est courage qui ne croisse.

Tout aussitost: «Où esse? Où esse?

Et, à brief parler, je m'y fourre,

Ne plus ne moins qu'en une bourre.

Si ce n'eust esté la brairie

Du costé devers la prairie, [P. 153]

De nos gens, qui crioient trestous,

Disant: «Pierre, que faictes-vous?

N'assaillez pas la basse court

Tout seul!» je l'eusse prins tout court,

Certes; mais c'eust esté outraige.

Et se ce n'eust esté ung paige

Qui nous vint trencher le chemin,

Mon frère d'armes Güillemin

Et moy, Dieu lui pardoint, pourtant!

Car, quoy? il nous en pend autant

A l'oeil, eussions, sans nulle faille,

Frappé au travers la bataille

Des Bretons; mais nous apaisames

Nos couraiges et recullames...

Que dy-je? non pas reculer,

Chose dont on ne doibt parler...

Ung rien, jusque au Lyon d'Angiers.

Je ne craignoye que les dangiers,

Moy; je n avoye paour d'aultre chose.

Et quand la bataille fut close,

D'artillerie grosse et gresle

Vous eussez ouy, pesle-mesle:

_Tip, tap, sip, sap_, à la barrière,

Aux esles, devant et derrière.

J'en eus d'ung parmy la cuirace.

Les dames qu'estoient en la place

Si ne craignoyent que le couillart.

Certes, j'estoye ung bon paillart;

J'en avoye ung si portatif,

Se je n'eusse esté si hastif

De mettre le feu en la pouldre,

J'eusse destruit et mis en fouldre

Tout quanqu'avoit de damoiselles.

Il porte deux pierres jumelles, [P. 154]

Mon couillart: jamais n'en a meins.

Et dames de joindre les mains,

Quand ilz virent donner l'assault.

Les ungs se servoyent du courtault

Si dru, si net, si sec que terre.

Et puis, quoy? parmy ce tonnerre,

Eussez ouy sonner trompilles,

Pour faire dancer jeunes filles

Au son du courtault, haultement.

Quand j'y pense, par mon serment!

C'est vaine guerre qu'avec femmes;

J'avoye toujours pitié des dames.

Veu qu'ung courtault tresperce ung mur,

Ilz auroyent le ventre bien dur,

S'il ne passoit oultre... Pensez

Qu'on leur eust faict du mal assez,

Se l'en n'eust eu noble couraige;

Mesmes ces pehons de villaige,

J'entens pehons de plat pays,

Ne se fussent point esbahis

De leur mal faire; mais nous sommes

Tousjours, entre nous gentilz hommes,

Au guet dessus la villenaille.

J'estoye par deçà la bataille,

Tousjours la lance ou la bouteille

Sur la cuisse: c'estoit merveille,

Merveille de me regarder.

Il vint ung Breton estrader,

Qui faisoit rage d'une lance;

Mais il avoit, de jeune enfance,

Les reins rompus; c'estoit dommaige.

Il vint tout seul, par son oultraige,

Estrader par mont et par val;

Pour bien pourbondir ung cheval [P. 155]

Il faisoit feu et voire flambe.

Mais je lui trenchay une jambe,

D'ung revers, jusques à la hanche;

Et fis ce coup-là ung dimenche,

Que dy-je? ung lundy matin.

Il ne s'armoit que de satin,

Tant craignoit à grever ses reins.

Voulentiers frappoit aux chanfrains

D'ung cheval, quand venoit en jouste,

Ou droit à la queue, sans doubte.

Point il ne frappoit son roussin,

Pource qu'il avoit le farcin,

Que d'ung baston court et noailleux,

Dessus sa teste et ses cheveulx,

De paour de le faire clocher.

Aussi, de paour de tresbucher,

Il alloit son beau pas, _tric, trac_,

Et ung grant panon de bissac

Voulentiers portoit sur sa teste.

D'ung tel homme fault faire feste

Autant que d'ung million d'or.

Gens d'armes! c'est ung grant tresor;

S'il vault riens il ne fault pas dire.

J'ay fait raige avecques La Hire:

Je l'ay servy trestout mon aage.

Je fus gros vallet, et puis page,

Archier, et puis je pris la lance,

Et la vous portoye sur la panse,

Tousjours troussé comme une poche.

Et puis, monseigneur de la Roche,

Que Dieu pardoint, me print pour paige.

J'estoye gent et beau de visaige,

Je chantoye et brouilloye des flustes,

Et si tiroye entre deux butes. [P. 156]

A brief parler, j'estoye ainsi

Mignon comme cest enfant-cy;

Je n'avoys pas gramment plus d'aage...

Or ça, ça, par où assauldray-je

Ce cocq que j'ay ouy chanter?

A peu besongner bien vanter;

Il fault assaillir cest hostel.

Œuvres complètes de François Villon Suivies d'un choix des poésies de ses disciples · 第 6 / 13 段