LE QUATRAIN

Que feit Villon quand il fut jugé à mourir.

JE SUIS François, dont ce me poise,

Né de Paris emprès Ponthoise.

Or d'une corde d'une toise

Saura mon col que mon cul poise.

L'EPITAPHE

EN FORME DE BALLADE

Que feit Villon pour luy et ses compagnons, s'attendant

estre pendu avec eulx.

Frères humains, qui après nous vivez,

N'ayez les cueurs contre nous endurciz,

Car, si pitié de nous pouvres avez,

Dieu en aura plustost de vous merciz.

Vous nous voyez cy attachez cinq, six:

Quant de la chair, que trop avons nourrie, [P. 102]

Elle est pieça devorée et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.

De nostre mal personne ne s'en rie,

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Se vous clamons, frères, pas n'en devez

Avoir desdaing, quoique fusmes occis

Par justice. Toutesfois, vous sçavez

Que tous les hommes n'ont pas bon sens assis;

Intercedez doncques, de cueur rassis,

Envers le Filz de la Vierge Marie,

Que sa grace ne soit pour nous tarie,

Nous preservant de l'infernale fouldre.

Nous sommes mors, ame ne nous harie;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

La pluye nous a debuez et lavez,

Et le soleil dessechez et noirciz;

Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,

Et arrachez la barbe et les sourcilz.

Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis;

Puis cà, puis là, comme le vent varie,

A son plaisir sans cesser nous charie,

Plus becquetez d'oyseaulx que dez à couldre.

Ne soyez donc de nostre confrairie,

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

ENVOI.

Prince JESUS, qui sur tous seigneurie,

Garde qu'Enfer n'ayt de nous la maistrie:

A luy n'ayons que faire ne que souldre.

Hommes, icy n'usez de mocquerie

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

LA REQUESTE DE VILLON [P. 103]

Présentée à la Cour de Parlement, en forme de ballade.

Tous mes cinq Sens, yeulx, oreilles et bouche,

Le nez, et vous, le sensitif, aussi;

Tous mes membres où il y a reprouche,

En son endroit ung chascun die ainsi:

«Court souverain, par qui sommes icy,

Vous nous avez gardé de desconfire;

Or, la langue ne peut assez suffire

A vous rendre suffisantes louenges:

Si prions tous, fille au souverain Sire,

Mère des bons, et soeur des benoistz anges!»

Cueur, fendez-vous, ou percez d'une broche,

Et ne soyez, au moins, plus endurcy

Qu'au desert fut la forte bise roche

Dont le peuple des Juifs fut adoulcy;

Fondez larmes, et venez à mercy,

Comme humble cueur qui tendrement souspire:

Louez la Court, conjoincte au sainct Empire,

L'heur des Françoys, le confort des estranges,

Procreée la sus au ciel empire,

Mère des bons, et soeur des benoistz anges!

Et vous, mes dentz, chascune si s'esloche;

Saillez avant, rendez toutes mercy,

Plus haultement qu'orgue, trompe, ne cloche,

Et de mascher n'ayez ores soulcy;

Considerez que je fusse transy,

Foye, pommon, et rate qui respire;

Et vous, mon corps, vil qui estes ou pire [P. 104]

Qu'ours ne pourceau, qui faict son nid ès fanges,

Louez la Court, avant qu'il vous empire,

Mère des bons, et soeur des benoistz anges!

ENVOI.

Prince, trois jours ne vueillez m'escondire,

Pour moy pourvoir, et aux miens adieu dire;

Sans eulx, argent je n'ay, icy n'aux changes.

Court triumphant, _fiat_, sans me desdire;

Mère des bons, et soeur des benoistz anges!

BALLADE

DE L'APPEL DE VILLON.

Que dites-vous de mon appel,

Garnier? Feis-je sens ou follie?

Toute beste garde sa pel;

Qui la contrainct, efforce ou lye,

S'elle peult, elle se deslie.

Quand à ceste peine arbitraire

On me jugea par tricherie,

Estoit-il lors temps de me taire?

Se fusse des hoirs Hue Capel,

Qui fut extraict de boucherie,

On ne m'eust, parmy ce drapel,

Faict boyre à celle escorcherie:

Vous entendez bien joncherie?

Ce fut son plaisir voluntaire

De me juger par fausserie. [P. 105]

Etoit-il lors temps de me taire?

Cuydez-vous que soubz mon cappel

N'y eust tant de philosophie

Comme de dire: «J'en appel?»

Si avoit, je vous certifie,

Combien que point trop ne m'y fie.

Quand on me dit, présent notaire:

«Pendu serez!» je vous affie,

Estoit-il lors temps de me taire?

ENVOI.

Prince, si j'eusse eu la pepie,

Pieça je fusse où est Clotaire,

Aux champs debout comme ung espie.

Estoit-il lors temps de me taire?

LE DIT

DE LA NAISSANCE MARIE.

Jam nova progenies celo demittitur alto.

_Virg._, (ecl. 4, v.7.)

O louée Conception,

Envoiée sà jus des cieulx;

Du noble Lys digne syon;

Don de Jhésus très précieux,

MARIE, nom très gracieux,

Font de pitié, source de grace,

La joye confort de mes yeulx, [P. 106]

Qui nostre paix batist et brasse!

La paix, c'est assavoir, des riches,

Des povres le substantement,

Le rebours des felons et chiches,

Très necessaire enfantement,

Conceu, porté honnestement,

Hors le pechié originel,

Que dire je puis sainctement

Souverain bien, Dieu éternel!

Nom recouvré, joye de peuple,

Confort des bons, de maulx retraicte;

Du doux Seigneur première et seule

Fille, de son cler sang extraicte,

Du dextre costé Clovis traicte,

Glorieuse ymage en tous fais,

Ou hault ciel créée et pourtraicte,

Pour esjouyr et donner paix!

En l'amour et crainte de Dieu,

Es nobles flans Cesar conceue;

Des petis et grans, en tout lieu,

A très grande joye receue;

De l'amour Dieu traicte, tissue,

Pour les discordez ralier,

Et aux enclos donner yssue,

Leurs lians et fers delier.

Aucunes gens, qui bien peu sentent,

Nourriz en simplesse et confiz,

Contre le vouloir Dieu attentent,

Par ignorance desconfiz,

Désirans que feussiez ung filz; [P. 107]

Mais qu'ainsi soit, ainsi m'aist Dieux,

Je croy que ce soit grans proufiz;

Raison: Dieu fait tout pour le mieulx.

Du Psalmiste je prens les dictz:

_Delectasti me, Domine,

In factura sua_! Je diz:

«Noble enfant, de bonne heure né,

A toute doulceur destiné,

Manna du Ciel, celeste don,

De tous bienfais le guerdonné,

Et de nos maulx le vray pardon!»

DOUBLE BALLADE.

Combien que j'ay leu en ung Dit:

_Inimicum putes_, y a,

_Qui te presentem laudabit_,

Toutesfois, non obstant cela,

Oncques vray homme ne cela

En son courage aucun grant bien,

Qui ne le monstrast çà et là:

On doit dire du bien le bien.

Saint Jehan-Baptiste ainsi le fist,

Quand l'Aignel de Dieu descela.

En ce faisant pas ne meffist,

Dont sa voix ès tourbes vola;

De quoy saint André Dieu loua,

Qui de luy cy ne sçavoit rien,

Et au Fils de Dieu s'aloua: [P. 108]

On doit dire du bien le bien.

Envoyée de Jhesucrist,

Rappelles sà jus, par deçà,

Les povres que Rigueur proscript

Et que Fortune betourna.

Cy sçay bien comment y m'en va!

De Dieu, de vous, vie je tien...

Benoist celle qui vous porta!

On doit dire du bien le bien.

Cy, devant Dieu, fais congnoissance,

Que creature feusse morte,

Ne feust vostre doulce naissance,

En charité puissant et forte,

Qui ressuscite et reconforte

Ce que Mort avoit prins pour sien.

Vostre présence me conforte:

On doit dire du bien le bien.

Cy vous rens toute obéissance,

A ce faire raison m'exorte,

De toute ma povre puissance;

Plus n'est deul qui me desconforte,

N'autre ennuy de quelque sorte.

Vostre je suis et non plus mien;

Ad ce droit et devoir m'enhorte:

On doit dire du bien le bien.

O grace et pitié très immense,

L'entrée de paix et la porte,

Some et benigne clemence,

Qui noz faultes toult et supporte,

Sy de vous louer me deporte, [P. 109]

Ingrat suis, et je le maintien,

Dont en ce refrain me transporte:

On doit dire du bien le bien.

ENVOI.

Princesse, ce loz je vous porte,

Que sans vous je ne feusse rien.

A vous et à vous m'en rapporte.

On doit dire du bien le bien.

Euvre de Dieu, digne, louée

Autant que nulle créature,

De tous biens et vertuz douée,

Tant d'esperit que de nature,

Que de ceulx qu'on dit, d'adventure,

Plus nobles que rubis balais;

Selon de Caton l'escripture:

_Patrem insequitur proles_.

Port assuré, maintien rassiz,

Plus que ne peut nature humaine,

Et, eussiez des ans trente-six,

Enfance en rien ne vous demaine.

Que jour ne le die et sepmaine,

Je ne sçay qui me le deffend...

A ce propos ung dit ramaine:

De saige mère saige enfant.

Dont résume ce que j'ay dit:

_Nova progenies coelo_

Car c'est du poëte le dit: [P. 110]

_Jamjam demittitur alto_.

Saige Cassandre, belle Echo,

Digne Judith, caste Lucresse,

Je vous congnois, noble Dido,

A ma seule dame et maistresse.

En priant Dieu, digne pucelle,

Que vous doint longue et bonne vie;

Qui vous ayme, MADEMOISELLE,

Jà ne coure sur luy envie.

Entière dame et assouvie,

J'espoir de vous servir ainçoys,

Certes, se Dieu plaist, que devie

Vostre povre escolier FRANÇOYS.

BALLADE VILLON.

Je meurs de soif auprès de la fontaine,

Chauld comme feu, et tremble dent à dent,

En mon païs suis en terre loingtaine;

Lez un brazier friçonne tout ardent;

Nu comme ung ver, vestu en president;

Je ris en pleurs, et attens sans espoir;

Confort reprens en triste desespoir;

Je m'esjouys et n'ay plaisir aucun;

Puissant je suis sans force et sans povoir,

Bien recueilly, debouté de chascun.

Rien ne m'est seur que la chose incertaine,

Obscur, fors ce qui est tout evident;

Doubte ne fais, fors en chose certaine; [P. 111]

Science tiens à soudain accident;

Je gaigne tout, et demeure perdent;

Au point du jour, diz: «Dieu vous doint bon soir!»

Gisant envers, j'ay grant paour de cheoir;

J'ay bien de quoy, et si n'en ay pas un;

Eschoicte attens, et d'homme ne suis hoir,

Bien recueilly, debouté de chascun.

De riens n'ay soing, si metz toute ma paine

D'acquerir biens, et n'y suis pretendant;

Qui mieulx me dit, c'est cil qui plus m'attaine,

Et qui plus vray, lors plus me va bourdant;

Mon ami est qui me fait entendant

D'ung cygne blanc que c'est ung corbeau noir;

Et qui me nuyst croy qu'il m'aide à povoir.

Verité, bourde, aujourd'uy m'est tout un.

Je retiens tout; riens ne sçay concepvoir,

Bien recueilly, debouté de chascun.

L'ENVOI.

Prince clement, or vous plaise savoir

Que j'entens moult, et n'ay sens ne sçavoir;

Parcial suis, à toutes lois commun.

Que fais-je plus? Quoy? Les gaiges ravoir,

Bien recueilly, debouté de chascun.

EPISTRE

EN FORME DE BALLADE, A SES AMIS.

Ayez pitié, ayez pitié de moy,

A tout le moins, si vous plaist, mes amis!

En fosse giz, non pas soubz houx ne may, [P. 112]

En cest exil ouquel je suis transmis

Par fortune, comme Dieu l'a permis.

Filles, amans, jeunes, vieulx et nouveaulx;

Danceurs, saulteurs, faisans les piez de veaux,

Vifs comme dars, aguz comme aguillon;

Gouffres tintans, clers comme gastaneaux,

Le lesserez là, le povre Villon?

Chantres chantans à plaisance, sans loy;

Galans, rians, plaisans en faictz et diz,

Coureux, allans, francs de faulx or, d'aloy;

Gens d'esperit, ung petit estourdiz;

Trop demourez, car il meurt entandiz.

Faiseurs de laiz, de motets et rondeaux,

Quand mort sera vous lui ferez chandeaux.

Il n'entre, où gist, n'escler ne tourbillon;

De murs espoix on luy a fait bandeaux:

Le lesserez là, le povre Villon?

Venez le veoir en ce piteux arroy,

Nobles hommes, francs de quars et de dix,

Qui ne tenez d'empereur ne de roy,

Mais seulement de Dieu de Paradiz:

Jeuner lui fault dimanches et mardiz

Dond les dens a plus longues que ratteaux,

Après pain sec, non pas après gasteaux;

En ses boyaulx verse eau à gros bouillon;

Bas enterré, table n'a, ne tresteaulx:

Le lesserez là, le povre Villon?

ENVOI.

Princes nommez, anciens, jouvenceaulx,

Impetrez-moy graces et royaulx sceaux,

Et me montez en quelque corbillon. [P. 113]

Ainsi se font l'un à l'autre pourceaux,

Car, où l'un brait, ilz fuyent à monceaux.

Le lesserez là, le povre Villon?

LE DEBAT

DU CUEUR ET DU CORPS DE VILLON,

En forme de Ballade.

Qu'est-ce que j'oy?--Ce suis-je.--Qui?--Toncueur,

Qui ne tient mais qu'à ung petit filet,

Force n'ay plus, substance ne liqueur,

Quand je te voy retraict ainsi seulet,

Com pouvre chien tappy en recullet.

--Pourquoy est-ce?--Pour ta folle plaisance.

--Que t'en chault-il?--J'en ai la desplaisance.

--Laisse m'en paix!--Pourquoi?--J'y penseray.

--Quand sera-ce?--Quant seray hors d enfance.

--Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.

--Que penses-tu?--Estre homme de valeur.

--Tu as trente ans.--C'est l'aage d'ung mullet.

--Est-ce enfance?--Nenny.--C'est donc folleur

Qui te saisit?--Par où?--Par le collet.

Rien ne congnois.--Si fais: mouches en laict:

L'ung est blanc, l'autre est noir, c'est la distance.

--Est-ce doncq tout?-Que veulx-tu que je tance?

Si n'est assez, je recommenceray.

--Tu es perdu!--J'y mettray resistance.

--Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.

--J'en ay le dueil; toi, le mal et douleur. [P. 114]

Si fusse ung povre ydiot et folet,

Au cueur eusses de t'excuser couleur:

Se n'as-tu soing, tout ung, tel, bel ou laid,

Ou la teste as plus dure qu'ung jalet,

Ou mieulx te plaist qu'honneur ceste meschance!

Que respondras à ceste conséquence?

--J'en seray hors quand je trespasseray.

--Dieu, quel confort!--Quelle saige eloquence!

--Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.

--D'ond vient ce mal?--Il vient de mon malheur.

Quand Saturne me feit mon fardelet,

Ces maulx y mist, je le croy.--C'est foleur:

Son seigneur es, et te tiens son valet.

Voy que Salmon escript en son roulet:

«Homme sage, ce dit-il, a puissance

Sur les planètes et sur leur influence.»

--Je n'en croy rien; tel qu'ilz m'ont faict seray.

--Que dis-tu?--Rien.--Certe, c'est ma créance.

Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.

ENVOI.

--Veux-tu vivre?--Dieu m'en doint la puissance!

--Il te fault...--Quoy?--Remors de conscience;

Lire sans fin.--Et en quoy?--En science;

Laisse les folz!--Bien, j'y adviseray.

--Or le retiens.--J'en ay bien souvenance.

--N'attends pas tant que tourne à desplaisance.

Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.

LA REQUESTE [P. 115]

Que Villon bailla à Monseigneur de Bourbon.

Le mien seigneur et prince redoubté,

Fleuron de Lys, royale geniture,

Françoys Villon, que travail a dompté

A coups orbes, par force de batture,

Vous supplie, par cette humble escripture,

Que luy faciez quelque gracieux prest.

De s'obliger en toutes cours est prest;

Si ne doubtez que bien ne vous contente.

Sans y avoir dommage n'interest,

Vous n'y perdrez seulement que l'attente.

A prince n'a ung denier emprunté,

Fors à vous seul, vostre humble créature.

Des six escus que lui avez presté,

Cela pieça, il mist en nourriture;

Tout se payera ensemble, c'est droicture,

Mais ce sera légèrement et prest:

Car, se du gland rencontre en la forest

D'entour Patay, et chastaignes ont vente,

Payé serez sans delay ny arrest:

Vous n'y perdrez seulement que l'attente.

Si je pensois vendre de ma santé

A ung Lombard, usurier par nature,

Faulte d'argent m'a si fort enchanté,

Que j'en prendrois, ce croy-je, l'adventure.

Argent ne pend à gippon ne ceincture;

Beau sire Dieux! je m'esbahyz que c'est,

Que devant moy croix ne se comparoist,

Sinon de bois ou pierre, que ne mente;

Mais s'une fois la vraye m'apparoist,

Vous n'y perdrez seulement que l'attente. [P. 116]

ENVOI.

Prince du Lys, qui à tout bien complaist,

Que cuydez-vous, comment il me desplaist

Quand je ne puis venir à mon entente?

Bien m'entendez, aydez-moi, s'il vous plaist:

Vous n'y perdrez seulement que l'attente.

SUSCRIPTION DE LADITE REQUESTE

_Allez, Lettres, faictes un sault,

Combien que n'ayez pied ne langue:

Remonstrez, en vostre harengue,

Que faulte d'argent si m'assault._

BALLADE

DES PROVERBES.

Tant grate chèvre que mal gist;

Tant va le pot à l'eau qu'il brise;

Tant chauffe-on le fer qu'il rougist;

Tant le maille-on qu'il se debrise;

Tant vault l'homme comme on le prise;

Tant s'eslongne-il qu'il n'en souvient;

Tant mauvais est qu'on le desprise;

Tant crie l'on Noel qu'il vient.

Tant raille-on que plus on ne rit;

Tant despend-on qu'on n'a chemise;

Tant est-on franc que tout se frit; [P. 117]

Tant vault tien que chose promise;

Tant ayme-on Dieu qu'on suyt l'Eglise;

Tant donne-on qu'emprunter convient;

Tant tourne vent qu'il chet en bise;

Tant crie l'on Noel qu'il vient.

Tant ayme-on chien qu'on le nourrist;

Tant court chanson qu'elle est apprise;

Tant garde-on fruict qu'il se pourrist;

Tant bat-on place qu'elle est prise;

Tant tarde-on qu'on fault à l'emprise;

Tant se haste-on que mal advient;

Tant embrasse-on que chet la prise;

Tant crie l'on Noel qu'il vient;

ENVOI.

Prince, tant vit fol qu'il s'advise;

Tant va-t-il qu'après il revient;

Tant le matte-on qu'il se radvise;

Tant crie l'on Noel qu'il vient.

BALLADE

DES MENUS PROPOS.

Je congnois bien mouches en laict;

Je congnois à la robe l'homme;

Je congnois le beau temps du laid;

Je congnois au pommier la pomme;

Je congnois l'arbre à veoir la gomme;

Je congnois quand tout est de mesme;

Je congnois qui besongne ou chomme;

Je congnois tout, fors que moy-mesme. [P. 118]

Je congnois pourpoinct au collet;

Je congnois le moyne à la gonne;

Je congnois le maistre au valet;

Je congnois au voyle la nonne;

Je congnois quand piqueur jargonne;

Je congnois folz nourriz de cresme;

Je congnois le vin à la tonne;

Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Je congnois cheval du mulet;

Je congnois leur charge et leur somme;

Je congnois Bietrix et Bellet;

Je congnois gect qui nombre et somme;

Je congnois vision en somme;

Je congnois la faulte des Boesmes;

Je congnois filz, varlet et homme:

Je congnois tout, fors que moy-mesme.

ENVOI.

Prince, je congnois tout en somme;

Je congnois coulorez et blesmes;

Je congnois mort qui nous consomme;

Je congnois tout, fors que moy-mesme.

BALLADE [P. 119]

DES POVRES HOUSSEURS.

On parle des champs labourer,

De porter chaulme contre vent,

Et aussi de se marier

A femme qui tance souvent;

De moyne de povre couvent,

De gens qui vont souvent sur mer;

De ceulx qui vont les bleds semer,

Et de celluy qui l'asne maine;

Mais, à trestout considérer,

Povres housseurs ont assez peine.

A petis enfans gouverner,

Dieu sçait se c'est esbatement!

De gens d'armes doit-on parler?

De faire leur commandement?

De servir Malchus chauldement?

De servir dames et aymer?

De guerrier et bouhourder

Et de jouster à la quintaine?

Mais, à trestout considérer,

Povres housseurs ont assez peine.

Ce n'est que jeu de bled soyer,

Et de prez faulcher, vrayement;

Ne d'orge battre, ne vanner,

Ne de plaider en Parlement;

A danger emprunter argent;

A maignans leurs poisles mener;

Et à charretiers desjeuner, [P. 120]

Et de jeusner la quarantaine;

Mais, à trestout considérer,

Povres housseurs ont assez peine.

PROBLÈME OU BALLADE

AU NOM DE LA FORTUNE.

Fortune fuz par clercz jadis nommée,

Que toy, Françoys, crie et nomme meurtrière.

S'il y a hom d'aucune renommée

Meilleur que toy, faiz user en plastrière,

Par povreté, et fouyr en carrière,

S'a honte viz, te dois tu doncques plaindre?

Tu n'es pas seul; si ne te dois complaindre.

Regarde et voy de mes faitz de jadis,

Maints vaillans homs par moy mors et roidiz,

Et n'eusses-tu envers eulx ung soullon,

Appaise-toy, et mectz fin en tes diz:

Par mon conseil prends tout en gré, Villon!

Contre grans roys je me suis bien armée,

Le temps qui est passé; car, en arrière,

Priame occis et toute son armée;

Ne lui valut tour, donjon, ne barrière.

Et Hannibal, demoura-il derrière?

En Cartaige, par moy, le feiz actaindre;

Et Scypion l'Affricquain feiz estaindre;

Julius César au sénat je vendiz;

En Egipte Pompée je perdiz;

En mer noyay Jazon en ung boullon; [P. 121]

Et, une fois, Romme et Rommains ardiz....

Par mon conseil prends tout en gré, Villon!

Alexandre, qui tant fist de hamée,

Qui voulut voir l'estoille poucynière,

Sa personne par moy fut inhumée.

Alphasar roy, en champ, sous la bannière,

Ruay jus mort; cela est ma manière.

Ainsi l'ay fait, ainsi le maintendray;

Autre cause ne raison n'en rendray.

Holofernes, l'ydolastre mauldiz,

Qu'occist Judic (et dormoit entandiz!)

De son poignart, dedens son pavillon;

Absallon, quoy! en fuyant suspendis....

Par mon conseil prends tout en gré, Villon!

ENVOI.

Povre Françoys, escoute que tu dis:

Se rien peusse sans Dieu de paradiz,

A toy n'aultre ne demourroit haillon:

Car pour ung mal lors j'en feroye dix:

Par mon conseil prends tout en gré, Villon!

BALLADE

CONTRE LES MESDISANS DE LA FRANCE.

Rencontré soit de bestes feu gectans,

Que Jason vit, querant la Toison d'or;

Ou transmué d'homme en beste, sept ans,

Ainsi que fut Nabugodonosor; [P. 122]

Ou bien ait perte aussi griefve et villaine

Que les Troyens pour la prinse d'Heleine;

Ou avallé soit avec Tantalus

Et Proserpine aux infernaulx pallus,

Ou plus que Job soit en griefve souffrance,

Tenant prison en la court Dedalus,

Qui mal vouldroit au royaume de France!

Quatre mois soit en un vivier chantant,

La teste au fons, ainsi que le butor;

Ou au Grand-Turc vendu argent contant,

Pour estre mis au harnois comme ung tor;

Ou trente ans soit, comme la Magdelaine,

Sans vestir drap de linge ne de laine;

Ou noyé soit, comme fut Narcisus;

Ou aux cheveux, comme Absalon, pendus,

Ou comme fut Judas par desperance,

Ou puist mourir comme Simon Magus,

Qui mal vouldroit au royaume de France!

D'Octovien puisse venir le temps:

C'est qu'on luy coule au ventre son trésor;

Ou qu il soit mis entre meules flotans;

En un moulin, comme fut saint Victor;

Ou transgloutis en la mer, sans haleine,

Pis que Jonas au corps de la baleine;

Ou soit banny de la clarté Phoebus,

Des biens Juno et du soulas Venus,

Et du grant Dieu soit mauldit à outrance,

Ainsi que fut roy Sardanapalus,

Qui mal vouldroit au royaume de France!

ENVOI. [P. 123]

Prince, porté soit des clers Eolus,

En la forest où domine Glocus,

Ou privé soit de paix et d'espérance,

Car digne n'est de posséder vertus,

Qui mal vouldroit au royaume de France!

LE JARGON OU JOBELIN [P. 124]

DE MAISTRE

FRANÇOIS VILLON.

BALLADE I.

A Parouart, la grand Mathe Gaudie,

Où accollez sont duppez et noirciz,

De par angels suyvans la paillardie,

Sont greffiz et prins cinq ou six.

Là sont bleffeurs, au plus hault bout assis

Pour l'evagie, et bien hault mis au vent.

Escevez-moy tost ces coffres massis!

Ces vendengeurs, des ances circoncis,

S'embrouent du tout à néant...

Eschec, eschec, pour le fardis!

Brouez-moy sur ces gours passans,

Advisez-moy bien tost le blanc,

Et pictonnez au large sur les champs:

Qu'au mariage ne soyez sur le banc

Plus qu'un sac de piastre n'est blanc.

Si gruppez estes des carireux, [P. 125]

Rebignez-moy tost ces enterveux,

Et leur montrez des trois le bris:

Que clavés ne soyez deux et deux...

Eschec, eschec, pour le fardis!

Plantez aux hurmes vos picons,

De paour des bisans si très-durs,

Et, aussi, d'estre sur les joncs,

En mahe, en coffres, en gros murs.

Escharricez, ne soyez durs,

Que le grand Can ne vous fasse essorer.

Songears ne soyez pour dorer,

Et babignez tousjours aux ys

Des sires, pour les debouser...

Eschec, eschec, pour le fardis!

ENVOI.

Prince Froart, dit des Arques Petis,

L'un des sires si ne soit endormis,

Levez au bec, que ne soyez griffis,

Et que vous n'en ayez du pis...

Eschec, eschec, pour le fardis!

BALLADE II.

Coquillars, narvans à Ruel,

Men ys vous chante que gardez

Que n'y laissez et corps et pel,

Com fist Colin de l'Escaillier,

Devant la roe babiller

Il babigna, pour son salut. [P. 126]

Pas ne sçavoit oingnons peller,

Dont Lamboureur lui rompt le suc.

Changez, andossez souvent,

Et tirez tout droit au tremble,

Et eschicquez tost en brouant.

Qu'en la jarte ne soyez ample.

Montigny y fut, par exemple,

Bien estaché au halle-grup,

Et y jargonnast-il le temple,

Dont Lamboureur lui rompt le suc.

Gailleurs, bien faitz en piperie,

Pour ruer les ninars au loing,

A l'assault tost, sans suerie!

Que les mignons ne soient au gaing,

Tout farcis d'un plumas à coing,

Qui griefve et garde le duc,

Et de la dure si très loing,

Dont Lamboureur luy rompt le suc.

ENVOI.

Prince, arrière de Ruel,

Et n'eussiez vous denier ne pluc,

Que au giffle ne laissez la pel,

Pour Lamboureur, qui rompt le suc.

BALLADE III. [P. 127]

Spélicans,

Qui, en tous temps,

Avancez dedans le pogois,

Gourde piarde,

Et sur la tarde,

Desboursez les pauvres nyais,

Et pour soustenir vostre pois,

Les duppes sont privez de caire,

Sans faire haire,

Ne hault braiere,

Mais plantez ils sont comme joncz,

Pour les sires qui sont si longs.

Souvent aux arques,

A leurs marques,

Se laissent tous desbouser

Pour ruer,

Et enterver

Pour leur contre que lors faisons.

La fée aux Arques vous respond,

Et rue deux coups, ou bien troys,

Aux gallois.

Deux, ou troys

Mineront trestout aux frontz,

Pour les sires qui sont si longs.

Œuvres complètes de François Villon Suivies d'un choix des poésies de ses disciples · 第 5 / 13 段