Item, et à Michault Culdou,

Et à sire Charlot Taranne,

Cent solz: s'ilz demandent prins où?

Ne leur chaille; ils viendront de manne;

Et unes houses de basanne,

Autant empeigne que semelle;

Pourveu qu'ils me saulveront Jehanne,

Et autant une autre comme elle.

CXXVI.

Item, au seigneur de Grigny,

Auquel jadis laissay Vicestre,

Je donne la tour de Billy,

Pourveu, se huys y a ne fenestre

Qui soit ne debout ne en estre,

Qu'il mette très bien tout appoinct:

Face argent à dextre, à senestre:

Il m'en fault, et il n'en a point.

CXXVII.

Item, à Thibault de la Garde:

Thibault? je mentz, il a nom Jehan;

Que luy donray-je, que ne perde?

Assez ay perdu tout cest an.

Dieu le vueille pourvoir, _amen...!_

Le barillet? par m'ame, voyre!

Genevoys est le plus ancien,

Et plus beau nez a pour y boyre.

CXXVIII. [P. 74]

Item, je donne à Basanyer,

Notaire et greffier criminel,

De giroffle plain ung panyer,

Prins chez maistre Jehan de Ruel.

Tant à Mautainct; tant à Rosnel;

Et, avec ce don de giroffle,

Servir, de cueur gent et ysnel,

Le seigneur qui sert sainct Cristofle,

CXXIX.

Auquel ceste Ballade donne,

Pour sa dame, qui tous biens a.

S'Amour ainsi tous ne guerdonne,

Je ne m'esbahys de cela;

Car au Pas conquesté celle a

Que tint René, roy de Cecille,

Où si bien fist et peu parla

Qu'oncques Hector feit, ne Troïle.

BALLADE

Que Villon donna à un gentilhomme, nouvellement marié, pour

l'envoyer à son espouse, par luy conquise à l'espée.

Au poinct du jour, que l'esprevier se bat,

Meu de plaisir et par noble coustume,

Bruyt il demaine et de joye s'esbat,

Reçoit son per et se joint à la plume:

Ainsi vous vueil, à ce désir m'allume.

Joyeusement ce qu'aux amans bon semble. [P. 75]

Sachez qu'Amour l'escript en son volume,

Et c'est la fin pourquoy sommes ensemble.

Dame serez de mon cueur, sans debat,

Entierement, jusques mort me consume.

Laurier soüef qui pour mon droit combat,

Olivier franc, m'ostant toute amertume.

Raison ne veult que je desaccoustume,

Et en ce vueil avec elle m'assemble,

De vous servir, mais que m'y accoustume;

Et c'est la fin pourquoy sommes ensemble.

Et qui plus est, quand dueil sur moy s'embat,

Par fortune qui sur moy si se fume,

Vostre doulx oeil sa malice rabat,

Ne plus ne moins que le vent faict la fume.

Si ne perds pas la graine que je sume

En vostre champ, car le fruict me ressemble:

Dieu m'ordonne que le fouysse et fume;

Et c'est la fin pourquoy sommes ensemble.

ENVOI.

Princesse, oyez ce que cy vous resume:

Que le mien cueur du vostre desassemble

Jà ne sera: tant de vous en presume;

Et c'est la fin pourquoy sommes ensemble.

CXXX.

Item, à sire Jehan Perdryer,

Riens, n'à Françoys, son second frère.

Si m'ont-ilz voulu aydier, [P. 76]

Et de leurs biens faire confrère;

Combien que Françoys, mon compère,

Contre langues flambans et rouges,

Sans commandement, sans prière,

Me recommanda fort à Bourges.

CXXXI.

Si aille veoir en Taillevent,

Ou chapitre de fricassure,

Tout au long, derrière et devant,

Lequel n'en parle jus ne sure;

Mais à Macquaire vous asseure,

A tout le poil cuysant ung dyable,

Affin que sentist bon l'arsure,

Ce _Recipe_ m'escript, sans fable.

BALLADE.

En reagal, en arsenic rocher,

En orpigment, en salpestre et chaulx vive;

En plomb boillant, pour mieulx les esmorcher;

En suif et poix, destrampez de lessive

Faicte d'estronts et de pissat de Juifve;

En lavaille de jambes à meseaulx;

En raclure de piedz et vieulx houseaulx;

En sang d'aspic et drogues venimeuses;

En fiel de loups, de regnards et blereaux,

Soient frittes ces langues envieuses!

En cervelle de chat qui hayt pescher,

Noir, et si vieil qu'il n'ait dent en gencive;

D'ung vieil mastin, qui vault bien aussi cher [P. 77]

Tout enragé, en sa bave et salive;

En l'escume d'une mulle poussive,

Detrenchée menu à bons ciseaulx;

En eau où ratz plongent groings et museaulx,

Raines, crapauds, telz bestes dangereuses,

Serpens, lezards, et telz nobles oyseaulx,

Soient frittes ces langues envieuses!

En sublimé, dangereux à toucher;

Et au nombril d'une couleuvre vive;

En sang qu'on mect en poylettes secher,

Chez ces barbiers, quand plaine lune arrive,

Dont l'ung est noir, l'autre plus vert que cive,

En chancre et fix, et en ces ords cuveaulx

Où nourrices essangent leurs drappeaulx;

En petits baings de filles amoureuses

Qui n'entendent qu'à suivre les bordeaulx,

Soient frittes ces langues envieuses!

ENVOI.

Prince, passez tous ces friands morceaux,

S'estamine n'avez, sacs ou bluteaux,

Parmy le fons d'unes brayes breneuses;

Mais, paravant, en estronts de pourceaulx

Soient frittes ces langues envieuses!

CXXXII.

Item, à maistre Jehan Courault,

Les Contredictz Franc-Gontier mande:

Quant du Tyrant seant en hault, [P. 78]

A cestuy-là rien ne demande;

Le saige ne veult que contende,

Contre puissant, pouvre homme las,

Affin que ses filez ne tende,

Et que ne tresbuche en ses laqs.

CXXXIII.

Gontier ne crains: il n'a nulz hommes

Et mieulx que moy n'est herité;

Mais en ce debat cy nous sommes,

Car il loue sa pouvreté:

Estre pouvre, yver et esté,

A felicité il repute,

Ce que tiens à malheureté.

Lequel à tort? Or en dispute.

BALLADE

Intitulée: _Les Contredictz de Franc-Gontier_

Sur mol duvet assis, ung gras chanoine,

Lez ung brasier, en chambre bien nattée,

A son costé gisant dame Sydoine,

Blanche, tendre, pollie et attaintée:

Boire ypocras, à jour et à nuyctée,

Rire, jouer, mignonner et baiser,

Et nud à nud, pour mieulx des corps s'ayser,

Les vy tous deux, par un trou de mortaise:

Lors je congneuz que, pour dueil appaiser,

Il n'est tresor que de vivre à son aise.

Se Franc-Gontier et sa compaigne Heleine [P. 79]

Eussent tousjours tel douce vie hantée,

D'oignons, civetz, qui causent forte alaine,

N'en comptassent une bise tostée.

Tout leur mathon, ne toute leur potée,

Ne prise ung ail, je le dy sans noysier.

S'ilz se vantent coucher soubz le rosier,

Ne vault pas mieulx lict costoyé de chaise?

Qu'en dictes-vous? Faut-il à ce muser?

Il n'est tresor que de vivre à son aise.

De gros pain bis vivent, d'orge, d'avoine,

Et boivent eau, tout au long de l'année.

Tous les oyseaulx d'icy en Babyloine

A tel escot une seule journée

Ne me tiendroient, non une matinée.

Or s'esbate, de par Dieu, Franc-Gontier,

Helène o luy, soubz le bel esglantier;

Si bien leur est, n'ay cause qu'il me poise;

Mais, quoy qu'il soit du laboureux mestier,

Il n'est tresor que de vivre à son aise.

ENVOI.

Prince, jugez, pour tous nous accorder.

Quant est à moy, mais qu'à nul n'en desplaise,

Petit enfant, j'ay ouy recorder

Qu'il n'est tresor que de vivre à son aise.

CXXXIV.

Item, pour ce que sçait la Bible,

Mademoyselle de Bruyères,

Donne prescher, hors l'Evangile, [P. 80]

A elle et à ses bachelieres,

Pour retraire ces villotières

Qui ont le bec si affilé,

Mais que ce soit hors cymetières,

Trop bien au marché au filé.

BALLADE

DES FEMMES DE PARIS.

Quoy qu'on tient belles langagières

Florentines, Veniciennes,

Assez pour estre messaigières,

Et mesmement les anciennes;

Mais, soient Lombardes, Rommaines,

Genevoises, à mes perilz,

Piemontoises, Savoysiennes,

Il n'est bon bec que de Paris.

De très beau parler tiennent chaires,

Ce dit-on, les Napolitaines,

Et que sont bonnes cacquetoeres

Allemanses et Bruciennes;

Soient Grecques, Egyptiennes,

De Hongrie ou d'autre pays,

Espaignolles ou Castellannes,

Il n'est bon bec que de Paris.

Brettes, Suysses, n'y sçavent guères,

Ne Gasconnes et Tholouzaines;

Du Petit-Pont deux harangères [P. 81]

Les concluront, et les Lorraines,

Anglesches ou Callaisiennes,

(Ay je beaucoup de lieux compris?)

Picardes, de Valenciennes;

Il n'est bon bec que de Paris.

ENVOI.

Prince, aux dames parisiennes

De bien parler donnez le prix;

Quoy qu'on die d'Italiennes,

Il n'est bon bec que de Paris.

CXXXV.

Regarde-m'en deux, trois, assises

Sur le bas du ply de leurs robes,

En ces monstiers, en ces eglises;

Tire t'en près, et ne t'en hobes;

Tu trouveras là que Macrobes

Oncques ne fist tels jugemens;

Entens: quelque chose en desrobes;

Ce sont tous beaulx enseignemens.

CXXXVI.

Item, et au mont de Montmartre,

Qui est ung lieu moult ancien,

Je lui donne et adjoincts le tertre.

Qu'on dit de mont Valerien;

Et, oultre plus, d'ung quartier d'an

Du pardon qu'apportay de Romme:

Sy yra maint bon paroissien,

En l'abbaye ou il n'entre homme.

CXXXVII. [P. 82]

Item, valetz et chambrières

De bons hostelz (rien ne me nuyst),

Faisans tartes, flans et goyères,

Et grant rallias à minuict:

Riens n'y font sept pintes ne huict,

Tant que gisent Seigneur et dame;

Puis après, sans mener grant bruyt,

Je leur ramentoy le jeu d'asne.

CXXXVIII.

Item, et à filles de bien,

Qui ont pères, mères et antes,

Par m'ame! je ne donne rien;

Tout ont eu varletz et servantes;

Se fussent-ilz de pou contentes,

Grant bien leur feissent maintz lopins,

Aux povres filles advenantes,

Qui se perdent aux Jacopins.

CXXXIX.

Aux Célestins et aux Chartreux,

Quoy que vie meinent estroicte,

Si ont-ilz largement entre eulx,

Dont povres filles ont souffrette:

Tesmoing Jaqueline et Perrette,

Et Isabeau, qui dit: _Enné!_

Puis qu'ilz ont eu telle disette,

A peine en seroit-on damné.

CXL.

Item, à la grosse Margot,

Très doulce face et pourtraicture,

Foy que doy _Brelare Bigod,_

Assez devote creature. [P. 83]

Je l'ayme de propre nature,

Et elle moy, la doulce sade.

Qui la trouvera d'adventure,

Qu'on luy lise ceste Ballade.

BALLADE

DE VILLON ET DE LA GROSSE MARGOT.

Se j'ayme et sers la belle de bon haict,

M'en devez-vous tenir à vil ne sot?

Elle a en soy des biens à fin souhaict.

Pour son amour ceings bouclier et passot.

Quand viennent gens, je cours et happe un pot:

Au vin m'en voys, sans demener grand bruyt.

Je leur tendz eau, frommage, pain et fruict,

S'ils payent bien, je leur dy que bien _stat_:

«Retournez cy, quand vous serez en ruyt,

En ce bourdel où tenons nostre estat!»

Mais, tost après, il y a grant deshait,

Quand sans argent s'en vient coucher Margot;

Veoir ne la puis; mon cueur à mort la hait.

Sa robe prens, demy-ceinct et surcot:

Si luy prometz qu'ilz tiendront pour l'escot.

Par les costez si se prend, l'Antechrist

Crie, et jure par la mort Jesuchrist,

Que non fera. Lors j'enpongne ung esclat,

Dessus le nez luy en fais ung escript,

En ce bourdel où tenons nostre estat.

Puis paix se faict, et me lasche ung gros pet [P. 84]

Plus enflée qu'ung venimeux scarbot.

Riant, m'assiet le poing sur mon sommet,

Gogo me dit, et me fiert le jambot.

Tous deux yvres, dormons comme ung sabot;

Et, au reveil, quand le ventre luy bruyt,

Monte sur moy, qu'el ne gaste son fruit.

Soubz elle geins; plus qu'ung aiz me faict plat;

De paillarder tout elle me destruict,

En ce bourdel où tenons nostre estat.

ENVOI.

Vente, gresle, gelle, j'ay mon pain cuict!

Je suis paillard, la paillarde me suit.

Lequel vault mieux, chascun bien s'entresuit.

L'ung l'autre vault: c'est à mau chat mau rat.

Ordure amons, ordure nous affuyt.

Nous deffuyons honneur, il nous deffuyt,

En ce bourdel où tenons nostre estat.

CXLI.

Item, à Marion l'Ydolle,

Et la grand Jehanne de Bretaigne,

Donne tenir publique escolle,

Où l'escolier le maistre enseigne.

Lieu n'est où ce marché ne tienne,

Sinon en la grille de Mehun;

De quoy je dy: Fy de l'enseigne,

Puis que l'ouvrage est si commun!

CXLII. [P. 85]

Item, à Noë le Jolys,

Autre chose je ne luy donne,

Fors plein poing d'osiers frez cueilliz

En mon jardin; je l'abandonne.

Chastoy est une belle aulmosne;

Ame n'en doit estre marry.

Unze vingtz coups lui en ordonne,

Par les mains de maistre Henry.

CXLIII.

Item, ne sçay que à l'Hostel-Dieu

Donner, n'aux povres hospitaulx;

Bourdes n'ont icy temps ne lieu,

Car povres gens ont assez maulx.

Chascun leur envoye leurs os.

Les Mandians ont eu mon oye;

Au fort, ilz en auront les os:

A menues gens menue monnoye.

CXLIV.

Item, je donne à mon barbier,

Qui se nomme Colin Galerne,

Près voysin d'Angelot l'Herbier,

Ung gros glasson... Prins où? En Marne,

Affin qu'à son ayse s'yverne.

De l'estomach le tienne près.

Se l'yver ainsi se gouverne,

Il n'aura chault l'esté d'après.

CXLV.

Item, rien aux Enfans-Trouvez;

Mais les perduz fault que console,

Si doivent estre retrouvez, [P. 86]

Par droict, sur Marion l'Ydolle.

Une leçon de mon escolle

Leur liray, qui ne dure guière.

Teste n'ayent dure ne folle,

Mais escoutent: c'est la dernière!

BELLE LEÇON

DE VILLON, AUX ENFANS PERDUZ.

Beaux enfans, vous perdez la plus

Belle rose de vo chapeau,

Mes clers apprenans comme glu;

Se vous allez à Montpippeau

Ou à Ruel, gardez la peau:

Car, pour s'esbatre en ces deux lieux,

Cuydant que vaulsist le rappeau,

La perdit Colin de Cayeulx.

Ce n'est pas ung jeu de trois mailles,

Où va corps, et peut-estre l'ame:

S'on perd, rien n'y sont repentailles,

Qu'on ne meure à honte et diffame;

Et qui gaigne, n'a pas à femme

Dido la royne de Cartage.

L'homme est donc bien fol et infame,

Qui, pour si peu, couche tel gage.

Qu'ung chascun encore m'escoute:

On dit, et il est vérité,

Que charretée se boyt toute, [P. 87]

Au feu l'yver, au bois l'esté.

S'argent avez, il n'est enté;

Mais le despendez tost et viste.

Qui en voyez-vous hérité?

Jamais mal acquest ne proffite.

BALLADE

DE BONNE DOCTRINE,

A ceux de mauvaise vie.

Car ou soyes porteur de bulles,

Pipeur ou hazardeur de dez,

Tailleur de faulx coings, tu te brusles,

Comme ceux qui sont eschaudez,

Traistres pervers, de foy vuydez;

Soyes larron, ravis ou pilles:

Où en va l'acquest, que cuydez?

Tout aux tavernes et aux filles.

Ryme, raille, cymballe, luttes,

Comme folz, faintis, eshontez;

Farce, broille, joue des flustes;

Fais, ès villes et ès cités,

Fainctes, jeux et moralitez;

Gaigne au berlan, au glic, aux quilles:

Où s'en va tout? Or escoutez:

Tout aux tavernes et aux filles.

De telz ordures te reculles; [P. 88]

Laboure, fauche champs et prez;

Serz et panse chevaulx et mulles,

S'aucunement tu n'es lettrez;

Assez auras, se prens en grez.

Mais, se chanvre broyes ou tilles,

Où tend ton labour qu'as ouvrez?

Tout aux tavernes et aux filles.

ENVOI.

Chausses, pourpoinctz esguilletez,

Robes, et toutes vos drapilles,

Ains que cessez, vous porterez

Tout aux tavernes et aux filles.

CXLVI.

A vous parle, compaings de galles,

Qui estes de tous bons accors;

Gardez-vous tous de ce mau hasles,

Qui noircist gens quand ils sont mortz;

Eschevez-le, c'est ung mal mors;

Passez-vous-en mieulx que pourrez;

Et, pour Dieu, soyez tous recors

Qu'une fois viendra que mourrez.

CXLVII.

Item, je donne aux Quinze-Vingtz,

Qu'autant vauldroit nommer Trois-Cens

De Paris, non pas de Provins,

Car à eulx tenu je me sens.

Ilz auront, et je m'y consens,

Sans les estuis, mes grans lunettes, [P. 89]

Pour mettre à part, aux Innocens,

Les gens de bien des deshonnestes.

CXLVIII.

Icy n'y a ne rys ne jeu.

Que leur vault avoir eu chevances,

N'en grans lictz de parement geu,

Engloutir vin, engrossir panses,

Mener joye, festes et danses,

Et de ce prest estre à toute heure?

Tantost faillent telles plaisances,

Et la coulpe si en demeure.

CXLIX.

Quand je considère ces testes

Entassées en ces charniers,

Tous furent maistres des requestes,

Ou tous de la Chambre aux Deniers,

Ou tous furent porte-paniers;

Autant puis l'ung que l'autre dire,

Car, d'evesques ou lanterniers,

Je n'y congnois rien a redire.

CL.

Et icelles qui s'inclinoient

Unes contre autres en leur vies;

Desquelles les unes regnoient,

Des autres craintes et servies:

Là les voy toutes assouvies,

Ensemble en ung tas pesle-mesle.

Seigneuries leur sont ravies;

Clerc ne maistre ne s'y appelle.

CLI. [P. 90]

Or sont-ilz mortz, Dieu ayt leurs âmes!

Quant est des corps, ils sont pourriz.

Ayent esté seigneurs ou dames,

Souef et tendrement nourriz

De cresme, fromentée ou riz,

Leurs os sont declinez en pouldre,

Auxquelz ne chault d'esbat, ne riz...

Plaise au doulx Jesus les absouldre!

CLII.

Aux trespassez je fais ce lays,

Et icelluy je communique

A regentz, courtz, sieges et plaids,

Hayneurs d'avarice l'inique,

Lesquelz pour la chose publique

Se seichent les os et les corps:

De Dieu et de sainct Dominique

Soient absolz, quand ilz seront mortz

LAYS.

Au retour de dure prison,

Où j'ay laissé presque la vie,

Se Fortune a sur moy envie,

Jugez s'elle fait mesprison!

Il me semble que, par raison,

Elle deust bien estre assouvie,

Au retour.

Cecy plain est de desraison, [P. 91]

Qui vueille que de tout desvie;

Plaise à Dieu que l'ame ravie

En soit, lassus, en sa maison,

Au retour!

CLIII.

Item, donne à maistre Lomer,

Comme extraict que je suis de fée,

Qu'il soit bien amé; mais, d'amer

Fille en chief ou femme coëffée,

Jà n'en ayt la teste eschauffée,

Ce qui ne luy couste une noix,

Faire ung soir pour soy la fastée,

En despit d'Auger le Danois.

CLIV.

Item, rien à Jaques Cardon,

Car je n'ay rien pour luy honneste.

Non pas que le jette à bandon

Sinon cette Bergeronnette:

S'elle eust le chant _Marionnette_,

Faict por Marion la Peau-Tarde,

D'un _Ouvrez vostre huys, Guillemette_,

Elle allast bien à la moustarde.

CLV.

Item donne aux amans enfermes,

Oultre le lay Alain Chartier,

A leurs chevetz, de pleurs et lermes

Trestout fin plain ung benoistier,

Et ung petit brin d'esglantier, [P. 92]

En tout temps verd, pour gouppillon,

Pourveu qu'ilz diront ung _Psaultier_

Pour l'ame du pouvre Villon.

CLVI.

Item, à maistre Jacques James,

Qui se tue d'amasser biens,

Donne fiancer tant de femmes

Qu'il vouldra; mais d'espouser, riens

Pour qui amasse-il? Pour les siens.

Il ne plainct fors que ses morceaulx;

Ce qui fut aux truyes, je tiens

Qu'il doit de droit estre aux pourceaulx.

CLVII.

Item, le Camus Seneschal,

Qui une fois paya mes debtes,

En recompense, mareschal,

Pour ferrer oës et canettes.

Je luy envoye ces sornettes,

Pour soy desennuyer; combien,

Si veult, face-en des alumettes.

De bien chanter s'ennuye-on bien.

CLVIII.

Item, au Chevalier du Guet

Je donne deux beaulx petitz pages,

Philippot et le gros Marquet,

Qui ont servy, dont sont plus sages,

La plus grant partie de leurs aages,

Tristan, prevost des mareschaulx.

Hélas, s'ilz sont cassez de gaiges,

Aller leur fauldra tous deschaulx!

CLIX. [P. 93]

Item, au Chappelain je laisse

Ma chapelle à simple tonsure,

Chargée d'une seiche messe,

Où il ne fault pas grand lecture.

Resigné luy eusse ma cure,

Mais point ne veult de charge d'ames;

De confesser, ce dit, n'a cure,

Sinon chambrières et dames.

CLX.

Pour ce que sçait bien mon entente,

Jehan de Calays, honnorable homme,

Qui ne me veit des ans a trente,

Et ne sçait comment je me nomme,

De tout ce Testament, en somme,

S'aucune y a difficulté,

Oster jusqu'au rez d'une pomme

Je luy en donne faculté.

CLXI.

De le gloser et commenter,

De le diffinir ou prescripre,

Diminuer ou augmenter;

De le canceller ou transcripre

De sa main, ne sceust-il escripre;

Interpreter, et donner sens,

A son plaisir, meilleur ou pire;

A tout ceci je m'y consens.

CLXII.

Et s'aucun, dont n'ay congnoissance,

Estoit allé de mort à vie,

Audict Calais donne puissance, [P. 94]

Affin que l'ordre soit suyvie

Et mon ordonnance assouvie,

Que ceste aulmosne ailleurs transporte,

Sans se l'appliquer par envie;

A son ame je m'en rapporte.

CLXIII.

Item, j'ordonne à Saincte-Avoye,

Et non ailleurs, ma sepulture;

Et, affin que chascun me voye,

Non pas en chair, mais en paincture,

Que l'on tire mon estature

D'ancre, s'il ne coustoit trop cher.

De tumbel? Rien; je n'en ay cure,

Car il greveroit le plancher.

CLXIV.

Item, vueil qu'autour de ma fosse

Ce que s'ensuyt, sans autre histoire,

Soit escript, en lettre assez grosse;

Et qui n'auroit point d'escriptoire,

De charbon soit, ou pierre noire,

Sans en rien entamer le plastre:

Au moins sera de moy memoire

Telle qu'il est d'ung bon folastre.

CLXV.

CY GIST ET DORT EN CE SOLLIER,

QU'AMOUR OCCIST DE SON RAILLON,

UNG POUVRE PETIT ESCOLLIER,

QUI FUT NOMMÉ FRANÇOIS VILLON.

ONCQUES DE TERRE N'EUT SILLON.

TESTAMENT. [P. 95]

IL DONNA TOUT, CHASCUN LE SCET:

TABLE, TRETTEAULX, PAIN, CORBILLON.

POUR DIEU, DICTES-EN CE VERSET.

RONDEAU.

_Repos eternel donne à cil,

Lumière, clarté perpétuelle,

Qui vaillant plat ny escuelle

N'eut oncques, n'ung brin de percil.

Il fut rez, chef, barbe, sourcil,

Comme ung navet qu'on ree et pelle.

Repos éternel donne à cil_.

_Rigueur le transmit en exil,

Et luy frappa au cul la pelle,

Nonobstant qu'il dist_: J'en appelle!

_Qui n'est pas terme trop subtil.

Repos eternel donne à cil_.

CLXVI.

Item, je vueil qu'on sonne à branle

Le gros Beffray, qui n'est de voire;

Combien que cueur n'est qui ne tremble;

Quand de sonner est à son erre.

Saulvé a mainte belle terre,

Le temps passé, chascun le sçait:

Fussent gens d'armes ou tonnerre;

Au son de luy tout mal cessoit.

CLXVII [P. 96]

Les sonneurs auront quatre miches;

Et se c'est peu, demy-douzaine,

Autant qu'en donnent les plus riches;

Mais ilz seront de sainct Estienne.

Vollant est homme de grant peine:

L'ung en sera. Quand j'y regarde,

Il en vivra une sepmaine.

Et l'autre? Au fort, Jehan de la Garde.

CLXVIII.

Pour tout ce fournir et parfaire,

J'ordonne mes executeurs,

Auxquelz faict bon avoir affaire,

Et contentent bien leurs debteurs.

Ilz ne sont pas trop grans venteurs,

Et ont bien de quoy, Dieu mercys!

De ce faict seront directeurs...

Escripts: je t'en nommeray six.

CLXIX.

C'est maistre Martin Bellefaye,

Lieutenant du cas criminel.

Qui sera l'autre? J'y pensoye:

Ce sera sire Colombel.

S'il luy plaist et il lui est bel,

Il entreprendra ceste charge.

Et l'autre? Michel Jouvenel.

Ces trois seulz, et pour tous, j'en charge.

CLXX.

Mais, au cas qu'ils s'en excusassent,

En redoubtant les premiers frais,

Ou totalement recusassent, [P. 97]

Ceulx qui s'ensuivent cy-après

J'institue, gens de bien très,

Philip Bruneau, noble escuyer,

Et l'autre, son voysin d'emprès,

Cy est maistre Jacques Raguyer;

CLXXI.

Et l'aultre, maistre Jaques James,

Trois hommes de bien et d'honneur,

Desirans de saulver leurs âmes,

Et doubtans Dieu Nostre Seigneur.

Plustot y metteront du leur,

Que ceste ordonnance ne baillent.

Point n'auront de contrerooleur,

Mais à leur seul plaisir en taillent.

CLXXII

Des testamens qu'on dit le maistre

De mon faict n'aura _quid_ ne _quod_;

Mais ce sera ung jeune prebstre,

Qui se nomme Colas Tacot.

Voulentiers beusse à son escot,

Et qu'il me coustast ma cornette!

S'il sceust jouer en ung trippot,

Il eust de moy le Trou Perrette.

CLXXIII.

Quant au regard du luminaire,

Guillaume du Ru j'y commectz.

Pour porter les coings du suaire,

Aux executeurs le remectz.

Trop plus mal me font qu'oncques mais

Penil, cheveulx, barbe, sourcilz.

Mal me presse; est temps désormais [P. 98]

Que crie à toutes gens merciz.

BALLADE

Par laquelle Villon crye mercy à chascun.

A Chartreux, aussi Celestins,

A mendians et aux devotes,

A musars et cliquepatins,

Servantes et filles mignottes,

Portant surcotz et justes cottes;

A cuyderaulx d'amours transis,

Chaussans sans meshaing fauves bottes,

Je crye à toutes gens merciz!

A fillettes monstrans tetins,

Pour avoir plus largement hostes;

A ribleurs meneurs de butins,

A basteleurs traynans marmottes,

A folz et folles, sotz et sottes,

Qui s'en vont sifflant cinq et six;

A veufves et à mariottes,

Je crye à toutes gens merciz!

Sinon aux trahistres chiens mastins,

Qui m'ont fait ronger dures crostes

Et boire eau maintz soirs et matins,

Qu'ores je ne crains pas trois crottes.

Je feisse pour eulx petz et rottes;

Je ne puis, car je suis assis.

Bien fort, pour éviter riottes,

Je crye à toutes gens, merciz!

ENVOI. [P. 99]

Qu'on leur froisse les quinze costes

De gros mailletz, fortz et massis,

De plombée et de telz pelottes.

Je crye à toutes gens merciz!

BALLADE

POUR SERVIR DE CONCLUSION.

Icy se clost le Testament

Et finist du pouvre Villon.

Venez à son enterrement,

Quant vous orrez le carillon,

Vestuz rouges com vermillon,

Car en amours mourut martir;

Ce jura-il sur son coullon

Quand de ce monde voult partir.

Et je croy bien que pas n'en ment,

Car chassié fut comme un soullon

De ses amours hayneusement,

Tant que, d'icy à Roussillon,

Brosses n'y a ne brossillon,

Qui n'eust, ce dit-il sans mentir,

Ung lambeau de son cotillon,

Quand de ce monde voult partir.

Il est ainsi, et tellement,

Quand mourut n'avoit qu'un haillon.

Qui plus? En mourant, mallement [P. 100]

L'espoignoit d'amours l'esguillon;

Plus agu que le ranguillon

D'un baudrier luy faisoit sentir,

C'est de quoy nous esmerveillon,

Quand de ce monde voult partir.

ENVOI.

Prince, gent comme esmerillon,

Saichiez qu'il fist, au departir:

Ung traict but de vin morillon,

Quand de ce monde voult partir.

FIN DU GRAND TESTAMENT.

[P. 101]

POÉSIES DIVERSES

Œuvres complètes de François Villon Suivies d'un choix des poésies de ses disciples · 第 4 / 13 段