Suyvez assemblées et festes,
En la fin jà mieulx n'en vauldrez,
Et sy n'y romprez que vos testes:
Folles amours font les gens bestes:
Salmon en idolatrya;
Samson en perdit ses lunettes...
Bien heureux est qui rien n'y a!
Orpheus, le doux menestrier,
Jouant de flustes et musettes,
En fut en dangier du meurtrier [P. 46]
Bon chien Cerberus à troys testes;
Et Narcissus, _le bel honnestes_,
En ung profond puys se noya,
Pour l'amour de ses amourettes...
Bien heureux est qui rien n'y a!
Sardana, le preux chevalier,
Qui conquist le regne de Crètes,
En voult devenir moulier
Et filer entre pucellettes.
David ly roy, saige prophètes,
Craincte de Dieu en oublya,
Voyant laver cuisses bien faictes...
Bien heureux est qui rien n'y a!
Ammon en voult deshonnorer,
Feignant de manger tartelettes,
Sa soeur Thamar, et deflorer,
Qui fist choses moult deshonnestes;
Herodes (pas ne sont sornettes)
Sainct Jean-Baptiste en décolla,
Pour dances, saultz et chansonnettes...
Bien heureux est qui rien n'y a!
De moy, pauvre, je veuil parler;
J'en fuz batu, comme à ru telles,
Tout nud, jà ne le quiers celer.
Qui me feit mascher ces groiselles,
Fors Katherine de Vauselles?
Noé le tiers ot, qui fut là.
Mitaines à ces nopces telles,
Bien heureux est qui rien n'y a!
Mais que ce jeune bachelier [P. 47]
Laissast ces jeunes bachelettes,
Non! et, le deust-on vif brusler,
Comme ung chevaucheur d'escovettes.
Plus doulces luy sont que civettes;
Mais toutesfoys fol s'y fia:
Soient blanches, soient brunettes,
Bien heureux est qui rien n'y a!
LV.
Si celle que jadis servoye
De si bon cueur et loyaument,
Dont tant de maulx et griefz j'avoye,
Et souffroye tant de torment,
Se dit m'eust, au commencement,
Sa voulenté (mais nenny, las!),
J'eusse mys peine aucunement,
De moy retraire de ses las.
LVI.
Quoy que je luy voulsisse dire,
Elle estoit preste d'escouter,
Sans m'accorder ne contredire;
Qui plus, me souffroit arrester,
Joignant elle près s'accouter;
Et ainsi m'alloit amusant,
Et me souffroit tout racompter,
Mais ce n'estoit qu'en m'abusant.
LVII.
Abusé m'a, et faict entendre
Tousjours d'ung que ce fust ung aultre;
De farine, que ce fust cendre;
D'ung mortier, ung chapeau de feautre; [P. 48]
De viel machefer, que fust peaultre;
D'ambesas, que ce fussent ternes...
Toujours trompant ou moy ou aultre,
Et vendoit vessies pour lanternes.
LVIII.
Du ciel, une poisle d'arain;
Des nues, une peau de veau;
Du matin, qu'estoit le serain;
D'un trongnon de chou, ung naveau;
D'orde cervoise, vin nouveau;
D'une truie, ung molin à vent;
Et d'une hart, ung escheveau;
D'un gras abbé, ung poursuyvant.
LIX.
Ainsi m'ont amours abusé,
Et pourmené de l'uys au pesle.
Je croy qu'homme n'est si rusé,
Fust fin comme argent de crepelle,
Qui n'y laissast linge et drapelle,
Mais qu'il fust ainsi manyé
Comme moy, qui partout m'appelle:
_L'Amant remys et renyé_.
LX.
Je renye Amours et despite;
Je deffie à feu et à sang.
Mort par elles me precipite,
Et si ne leur vault pas d'ung blanc.
Ma vielle ay mys soubz le banc;
Amans je ne suyvray jamais;
Se jadis je fuz de leur ranc,
Je declaire que n'en suys mais.
LXI. [P. 49]
Car j'ay mys le plumail au vent:
Or le suyve qui a attente;
De ce me tays dorenevant.
Poursuyvre je vueil mon entente,
Et, s'aucun m'interroge ou tente
Comment d'amours ose mesdire,
Geste parolle les contente:
«Qui meurt a ses loix de tout dire.»
LXII.
Je cognoys approcher ma soef;
Je crache, blanc comme cotton,
Jacobins gros comme ung estoeuf:
Qu'est-ce à dire? que Jenanneton
Plus ne me tient pour valeton,
Mais pour ung vieil usé régnait...
De vieil porte voix et le ton,
Et ne suys qu'ung jeune coquart.
LXIII.
Dieu mercy et Jaques Thibault,
Qui tant d'eau froide m'a faict boyre,
En ung bas lieu, non pas en hault;
Manger d'angoisse mainte poire;
Enferré... Quand j'en ay mémoire,
Je pry pour luy et _reliqua_,
Que Dieu luy doint... et voire, voire,
Ce que je pense... _et cetera_.
LXIV.
Toutesfoys, je n'y pense mal,
Pour luy et pour son lieutenant;
Aussy pour son official, [P. 50]
Qui est plaisant et advenant,
Que faire n'ay du remenant;
Mais du petit maistre Robert?...
Je les ayme, tout d'ung tenant,
Ainsi que faict Dieu le Lombart.
LXV.
Si me souvient, à mon advis,
Que je feis, à mon partement,
Certains lays, l'an cinquante six,
Qu'aucuns, sans mon consentement,
Voulurent nommer _Testament_;
Leur plaisir fut, et non le mien:
Mais quoy! on dit communement,
Qu'un chascun n'est maistre du sien.
LXVI.
S'ainsi estoit qu'aulcun n'eust pas
Receu les lays que je luy mande,
J'ordonne que, après mon trespas,
A mes hoirs en face demande;
Qui sont-ilz? si on le demande:
Moreau, Provins, Robin Turgis;
De moy, par dictez que leur mande,
Ont eu jusqu'au lict où je gys.
LXVII.
Pour le révoquer ne le dy,
Et y courust toute ma terre;
De pitié en suys refroidy,
Envers le bastard de la Barre:
Parmy ses trois gluvons de foerre,
Je luy donne mes vieilles nattes;
Bonnes seront pour tenir serre, [P. 51]
Et soy soustenir sur ses pattes.
LXVIII.
Somme, plus ne diray qu'ung mot,
Car commencer veuil à tester:
Devant mon clerc Fremin, qui m'ot
(S'il ne dort), je vueil protester,
Que n'entends homme detester,
En ceste presente ordonnance;
Et ne la vueil manifester
Sinon au royaulme de France.
LXIX.
Je sens mon cueur qui s'affoiblist,
Et plus je ne puys papier.
Fremin, siez-toy près de mon lict,
Que l'on ne me viengne espier!
Prens tost encre, plume et papier,
Ce que nomme escryz vistement;
Puys fais-le partout copier,
Et vecy le commancement.
_Ici commance Villon à tester_.
LXX.
Au nom de Dieu, Père eternel.
Et du Filz que Vierge parit,
Dieu au Père oeternel,
Ensemble et du Sainct Esperit,
Qui saulva ce qu'Adam périt,
Et du pery pare les Cieulx...
Qui bien ce croyt, peu ne merit: [P. 52]
De gens mortz se font petiz Dieux.
LXXI.
Mortz estoient, et corps et ames,
En damnée perdition;
Corps pourriz, et ames en flammes,
De quelconque condition;
Toutesfoys, fais exception
Des patriarches et prophètes;
Car, selon ma conception,
Oncques grand chault n'eurent aux fesses.
LXXII.
Qui me diroit: «Qui te faict mectre
Si très-avant ceste parolle,
Qui n'es en Théologie maistre?
A toy est presumption folle.»
--C'est de JESUS la parabolle,
Touchant le Riche ensevely
En feu, non pas en couche molle,
Et du Ladre, de dessus ly.
LXXIII.
Si du Ladre eust veu le doy ardre,
Jà n'en eust requis refrigère,
N'au bout d'icelluy doiz aherdre,
Pour refreschir sa maschouëre.
Pions y feront mate chère,
Qui boy vent pourpoinct et chemise:
Puys que boyture y est si chère,
Dieu nous garde de la main mise!
LXXIV. [P. 53]
Ou nom de Dieu, comme j'ay dit,
Et de sa glorieuse Mère,
Sans peché soit parfaict ce dict
Par moy, plus maigre que chimere;
Si je n'ay eu fièvre effimère,
Ce m'a faict divine clémence;
Mais d'autre dueil et perte amère
Je me tays, et ainsi commence:
LXXV.
Premier, je donne ma pauvre ame
A la benoiste Trinité,
Et la commande à Nostre Dame,
Chambre de la divinité;
Priant toute la charité
Des dignes neuf Ordres des cieulx,
Que par eulx soit ce don porté
Devant le Trosne précieux.
LXXVI.
Item, mon corps j'ordonne et laisse
A nostre grand mère la terre;
Les vers n'y trouveront grand gresse:
Trop lui a faict faim dure guerre.
Or luy soit délivré grand erre;
De terre vint, en terre tourne.
Toute chose, se par trop n'erre,
voulentiers en son lieu retourne.
LXXVII.
Item, et à mon plus que père,
Maistre Guillaume de Villon
Qui m'a esté plus doulx que mère [P. 54]
D'enfant eslevé de maillon;
Dejetté m'a de maint boillon,
Et de cestuy pas ne s'esjoye,
Si luy requiers à genoillon,
Qu'il m'en laisse toute la joye.
LXXVIII.
Je luy donne ma librairie,
Et le _Rommant du Pet au Diable_,
Lequel maistre Gui Tabarie
Grossoya, qu'est hom véritable.
Par cayers est soubz une table.
Combien qu'il soit rudement faict,
La matière est si très notable,
Qu'elle amende tout le meffaict.
LXXIX.
Item, donne à ma bonne mère
Pour saluer nostre Maistresse,
Qui pour moy eut douleur amère,
Dieu le sçait, et mainte tristesse;
Autre chastel ou fosteresse
N'ay où retraire corps et ame,
Quand sur moy court male destresse,
Ne ma mère, la povre femme!
[P. 55]
BALLADE
QUE VILLON FEIT A LA REQUESTE DE SA MÈRE,
POUR PRIER NOSTRE-DAME.
Dame du ciel, régente terrienne,
Emperière des infernaulx palux,
Recevez-moy, vostre humble chrestienne,
Que comprinse soye entre voz esleuz,
Ce non obstant qu'oncques rien ne valuz.
Les biens de vous, ma dame et ma maistresse,
Sont trop plus grans que ne suis pecheresse,
Sans lesquelz biens ame ne peult merir
N'avoir les cieulx, je n'en suis jengleresse.
En ceste foy je vueil vivre et mourir.
A vostre Filz dictes que je suis sienne;
Que de luy soyent mes péchez aboluz:
Pardonnés moi comme à l'Egyptienne,
Ou comme il feit au clerc Theophilus,
Lequel par vous fut quitte et absoluz,
Combien qu'il eust au diable faict promesse.
Preservez-moy, que je ne face cesse;
Vierge, pourtant, me vouilliés impartir
Le sacrement qu'on celebre à la messe.
En ceste foy je vueil vivre et mourir.
Femme je suis povrette et ancienne,
Ne riens ne sçay; oncques lettre ne leuz;
Au monstier voy dont suis parroissienne
Paradis painct, où sont harpes et luz,
Et ung enfer où damnez sont boulluz: [P. 56]
L'ung me faict paour, l'autre joye et liesse.
La joye avoir fais-moy, haulte Deesse,
A qui pecheurs doivent tous recourir,
Comblez de foy, sans faincte ne paresse.
En ceste foy je vueil vivre et mourir.
ENVOI.
Vous portastes, Vierge, digne princesse,
JESUS régnant, qui n'a ne fin ne cesse.
Le Tout-Puissant, prenant nostre foiblesse,
Laissa les cieulx et nous vint secourir;
Offrist à mort sa très clère jeunesse;
Nostre Seigneur tel est, tel le confesse.
En ceste foy je vueil vivre et mourir.
LXXX.
Item, m'amour, ma chère Rosé,
Ne luy laisse ne cueur ne foye:
Elle aymeroit mieulx autre chose,
Combien qu'elle ait assez monnoye:
Quoy? une grand bourse de soye,
Pleine d'escuz, profonde et large:
Mais pendu soit-il, que je soye,
Qui luy lairra escu ne targe.
LXXXI.
Car elle en a, sans moy, assez.
Mais de cela il ne m'en chault;
Mes grans deduictz en sont passez;
Plus n'en ay le cropion chauld.
Si m'en desmetz aux hoirs Michault, [P. 57]
Qui fut nommé le bon fouterre.
Priez pour luy, faictes ung sault:
A Saint-Satur gist, soubz Sancerre.
LXXXII.
Ce non obstant, pour m'acquitter
Envers Amours, plus qu'envers elle,
Car oncques n'y peuz acquester
D'amours une seule estincelle;
Ne sçay s'à tous est si rebelle
Qu'à moy: ce ne m'est grand esmoy;
Mais, par saincte Marie la belle!
Je n'y voy que rire pour moy.
LXXXIII.
Ceste Ballade luy envoye,
Qui se termine toute en R.
Qui la portera? que j'y voye:
Ce sera Pernet de la Barre,
Pourveu, s'il rencontre en son erre
Ma damoyselle au nez tortu,
Il luy dira, sans plus enquerre:
«Orde paillarde, d'où viens-tu?»
BALLADE
DE VILLON A S'AMYE.
Faulse beaulté, qui tant me couste cher.
Rude en effect, hypocrite doulceur;
Amour dure, plus que fer, à mascher; [P. 58]
Nommer que puis de ma deffaçon soeur,
Cherme felon, la mort d'ung povre cueur,
Orgueil mussé, qui gens met au mourir;
Yeulx sans pitié! ne veult droicte rigueur,
Sans empirer, ung pauvre secourir?
Mieulx m'eust valu avoir esté crier
Ailleurs secours, c'eust esté mon bonheur:
Rien ne m'eust sceu hors de ce fait chasser;
Trotter m'en fault en fuyte à deshonneur.
Haro, haro, le grand et le mineur!
Et qu'est cecy? mourray, sans coup ferir,
Ou pitié veult, selon ceste teneur,
Sans empirer, ung povre secourir.
Ung temps viendra, qui fera desseicher,
Jaulnir, flestrir, vostre espanie fleur:
Je m'en risse, se tant peusse marcher,
Mais nenny: lors (ce seroit donc foleur)
Vieil je seray; vous, laide, et sans couleur.
Or, beuvez fort, tant que ru peult courir.
Ne donnez pas à tous ceste douleur,
Sans empirer, ung povre secourir.
ENVOI.
Prince amoureux, des amans le greigneur,
Vostre mal gré ne vouldroye encourir;
Mais tout franc cueur doit, par Nostre Seigneur,
Sans empirer, ung povre secourir.
[P. 59]
LXXXIV.
Item, à maistre Ythier, marchant,
Auquel mon branc laissay jadis,
Donne (mais qu'il le mette en chant),
Ce lay, contenant des vers dix;
Et aussi ung _De profundis_
Pour ses anciennes amours,
Desquelles le nom je ne dis,
Car il me herroit à tousjours.
LAY OU PLUSTOST RONDEAU.
MORT, j'appelle de ta rigueur,
Qui m'as ma maistresse ravie,
Et n'es pas encore assouvie,
Se tu ne me tiens en langueur.
Onc puis n'euz force ne vigueur;
Mais que te nuysoit-elle en vie,
Mort?
Deux estions, et n'avions qu'ung cueur;
S'il est mort, force est que dévie,
Voire, ou que je vive sans vie,
Comme les images, par cueur,
Mort!
LXXXV.
Item, à maistre Jehan Cornu,
Autres nouveaux lays luy vueil faire,
Car il m'a tousjours secouru [P. 60]
A mon grand besoing et affaire:
Pour ce, le jardin luy transfère,
Que maistre Pierre Bourguignon
Me renta, en faisant refaire
L'huys, et redrecier le pignon.
LXXXVI.
Par faulte d'ung huys, j'y perdis
Ung grez, et ung manche de houe.
Alors, huyt faulcons, non pas dix,
N'y eussent pas prins une alloüe.
L'hostel est seur, mais qu'on le cloüe.
Pour enseigne y mis ung havet;
Qui que l'ait prins, point ne l'en loüe:
Sanglante nuict et bas chevet!
LXXXVII.
Item, et pource que la femme
De maistre Pierre Sainct Amant
(Combien, si coulpe y a ou blasme,
Dieu luy pardonne doulcement!)
Me meist en reng de caymant,
Pour le Cheval Blanc qui ne bouge,
Luy changeay à une jument,
Et la Mulle à ung Asne rouge.
LXXXVIII.
Item, donne à sire Denys
Hesselin, Esleu de Paris,
Quatorze muys de vin d'Aulnis,
Prins chez Turgis, à mes perilz.
S'il en beuvoit tant que periz
En fust son sens et sa raison,
Qu'on mette de l'eau es barrilz: [P. 61]
Vin perd mainte bonne maison.
LXXXIX.
Item, donne à mon advocat,
Maistre Guillaume Charruau,
Quoy qu'il marchande ou ait estât,
Mon branc... Je me tays du fourreau,
Il aura, avec ce, ung réau
En change, affin que sa bourse enfle,
Prins sur la chaussée et carreau
De la grand closture du Temple.
Item, mon procureur Fournier
Aura, pour toutes ses corvées
(Simple seroit de l'espargner;
En ma bourse quatre havées),
Car maintes causes m'a saulvées,
Justes, ainsi, JESUS-CHRIST m'ayde!
Comme elles ont esté trouvées;
Mais bon droit a bon mestier d'ayde.
XCI.
Item, je donne à maistre Jaques
Raguyer le grant godet de Grève,
Pourveu qu'il payera quatre plaques,
Deust-il vendre, quoy qu'il luy griefve,
Ce dont on ceuvre mol et grève;
Aller sans chausses et chappin,
Tous les matins, quand il se liève,
Au trou de la Pomme de pin.
XCII. [P. 62]
Item, quant est de Mairebeuf,
Et de Nicolas de Louviers,
Vache ne leur donne ne beuf,
Car vachers ne sont, ne bouviers,
Mais gens à porter esperviers,
Ne cuidez pas que je vous joue,
Pour prendre perdriz et plouviers,
Sans faillir, sur la Maschecroüe.
XCIII.
Item, vienne Robert Turgis
A moy, je luy payeray son vin,
Combien, s'il trouve mon logis,
Plus fort sera que le devin.
Le droit luy donne d'eschevin,
Que j'ay comme enfant de Paris...
Se je parle ung peu poictevin,
Ilce m'ont deux dames appris.
XCIV.
Filles sont très belles et gentes,
Demourantes à Sainct-Genou,
Près Sainct-Julian des Voventes,
Marches de Bretaigne ou Poictou,
Mais je ne dy proprement où,
Or y pensez trestous les jours,
Car je ne suis mie si fou...
Je pense celer mes amours.
XCV.
Item, à Jehan Raguyer je donne,
Qui est sergent, voir des Douze,
Tant qu'il vivra, ainsi l'ordonne, [P. 63]
Tous les jours une talemouze,
Pour brouter et fourrer sa mouse,
Prinse à la table de Bailly;
A Maubuay sa gorge arrouse,
Car à manger n'a pas failly.
XCVI.
Item, donne au prince des Sotz
Pour ung bon sot Michault du Four,
Qui à la fois dit de bons motz
Et chante bien: _Ma doulce amour_!
Avec ce, il aura le bonjour.
Brief, mais qu'il fust ung peu en poinct,
Il est ung droit sot de séjour,
Et est plaisant où il n'est point.
XCVII.
Item, aux unze vingtz Sergens
Donne, car leur faict est honneste,
Et sont bonnes et doulces gens,
Denis Richier, et Jehan Vallette,
A chascun une grand cornette,
Pour pendre à leurs chappeaulx de feautre
J'entendz à ceulx de pied, hohecte!
Car je n'ay que faire des autres.
XCVIII.
Derechef, donne à Périnet,
J'entendz le bastard de la Barre,
Pour ce qu'il est beau fils et net,
En son escu, en lieu de barre,
Trois detz plombez, de bonne carre,
Ou ung beau joly jeu de cartes...
Mais quoy! s'on l'oyt vessir ne poirre, [P. 64]
En oultre aura les fièvres quartes.
XCIX.
Item, ne vueil plus que Chollet
Dolle, trenche, douve ne boyse,
Relye brocq ne tonnelet,
Mais tous ses outilz changer voyse
A une espée lyonnoise,
Et retienne le hutinet:
Combien qu'il n'ayme bruyt ne noyse,
Si luy plaist-il ung tantinet.
C.
Item, je donne à Jehan le Lou,
Homme de bien et bon marchant,
Pour ce qu'il est linget et flou,
Et que Chollet est mal chassant,
Par les rues plustost qu'au champ,
Qui ne lairra poulaille en voye,
Le long tabart, et bien cachant,
Pour les musser, qu'on ne les voye.
CI.
Item, à l'orfèvre Du Boys,
Donne cent clouz, queues et testes,
De gingembre sarazinoys,
Non pas pour accoupler ses boytes,
Mais pour conjoindre culz et coettes,
Et couldre jambons et andoilles,
Tant que le laict en monte aux tettes,
Et le sang en devalle aux coilles.
CII. [P. 65]
Au cappitaine Jehan Riou,
Tant pour luy que pour ses archiers,
Je donne six livres de lou,
Qui n'est pas viande à porchiers,
Prins à gros mastins de bouchiers,
Et cuittes de vin de buffet.
Pour manger de ces morceaulx chiers,
On en ferait bien un mau faict.
CIII.
C'est viande ung peu plus pesante,
Que duvet, ne plume, ne liège.
Elle est bonne à porter en tente,
Ou pour user en quelque siège.
Et, s'ilz estoient prins en un piège,
Les mastins, qu'ils ne sceussent courre,
J'ordonne, moy qui suis bon miège,
Que des peaulx, sur l'hyver, se fourre.
CIV.
Item, à Robin Troussecaille,
Qui s'est en service bien faict;
A pied ne va comme une caille,
Mais sur roussin gros et reffaict:
Je luy donne, de mon buffet,
Une jatte qu'emprunter n'ose;
Si aura mesnage parfait:
Plus ne luy failloit autre chose.
CV.
Item, donne à Perrot Girard,
Barbier juré du Bourg-la-Royne,
Deux bassins et ung coquemard, [P. 66]
Puis qu'à gaigner mect telle peine.
Des ans y a demy douzaine,
Qu'en son hostel, de cochons gras
M'apastela une sepmaine;
Tesmoing l'abesse de Pourras.
CVI.
Item, aux Frères mendians,
Aux Devotes et aux Beguines,
Tant de Paris que d'Orléans,
Tant Turlupins que Turlupines,
De grasses souppes jacobines
Et flans leurs fais oblation;
Et puis après, soubz les courtines,
Parler de contemplation.
CVII.
Si ne suis-je pas qui leur donne,
Mais du tout en sont-ce les mères,
Et Dieu, qui ainsi les guerdonne,
Pour qui souffrent peines amères.
Il fault qu'ilz vivent, les beaulx pères,
Et mesmement ceulx de Paris.
S'ilz font plaisir à noz commères,
Ilz ayment ainsi les maris.
CVIII.
Quoy que maistre Jehan de Pontlieu
En voulsist dire, _et reliqua_,
Contrainct et en publique lieu,
Voulsist ou non, s'en revocqua.
Maistre Jehan de Mehun se moqua
De leur façon; si feit Mathieu.
Mais on doit honorer ce qu'a [P. 67]
Honnoré l'Eglise de Dieu.
CIX.
Si me submectz, leur serviteur,
En tout ce que puis faire et dire,
A les honorer de bon cueur,
Et servir, sans y contredire.
L'homme bien fol est d'en mesdire,
Car, soit à part, ou en prescher,
Ou ailleurs, il ne fault pas dire
Si gens sont pour eux revencher.
CX.
Item, je donne à frère Baulde,
Demeurant à l'hostel des Carmes,
Portant chère hardie et baulde,
Une sallade et deux guysarmes,
Que De Tusca et ses gens d'armes
Ne luy riblent sa Caige-vert.
Vieil est: s'il ne se rend aux armes,
C'est bien le diable de Vauvert.
CXI.
Item, pour ce que le Scelleur,
Maint estront de mousche à masché,
Donne, car homme est de valleur,
Son sceau davantage craché,
Et qu'il ait le pouce escaché,
Pour tout comprendre à une voye;
J'entendz celluy de l'Evesché,
Car les autres, Dieu les pourvoye.
CXII. [P. 68]
Quant de messieurs les Auditeux,
Leur chambre auront lembroysée;
Et ceulx qui ont les culz rongneux,
Chascun une chaise persée,
Mais qu'à la petite Macée
D'Orléans, qui eut ma ceincture,
L'amende soit bien hault taxée:
Elle est une mauvaise ordure.
CXIII.
Item, donne à maistre Françoys,
Promoteur de la vacquerie,
Ung hault gorgerin d'Escossoys,
Toutesfois sans orfaverie;
Car, quant receut chevalerie,
Il maugrea Dieu et saint George.
Parler n'en oyt qu'il ne s'en rie,
Comme enragé, à pleine gorge.
CXIV.
Item, à maistre Jehan Laurens,
Qui a les povres yeulx si rouges,
Par le peché de ses parens,
Qui beurent en barilz et courges,
Je donne l'envers de mes bouges,
Pour chascun matin les torcher...
S'il fust archevesque de Bourges,
Du cendal eust, mais il est cher.
CXV.
Item, à maistre Jehan Cotard,
Mon procureur en Court d'Eglise,
Devoye environ ung patard, [P. 69]
Car à present bien m'en advise,
Quant chicanner me feit Denise,
Disant que l'avoye mauldite;
Pour son ame, qu'ès cieulx soit mise!
Ceste Oraison j'ay cy escripte.
BALLADE ET ORAISON.
Père Noé, qui plantastes la vigne;
Vous aussi, Loth, qui bustes au rocher,
Par tel party qu'Amour, qui gens engigne,
De vos filles si vous feit approcher,
Pas ne le dy pour le vous reprocher,
Architriclin, qui bien sceustes cest art,
Tous trois vous pry qu'o vous veuillez percher
L'ame du bon feu maistre Jehan Cotard!
Jadis extraict il fut de vostre ligne,
Luy qui beuvoit du meilleur et plus cher;
Et ne deust-il avoir vaillant ung pigne,
Certes, sur tous, c'estoit un bon archer;
On ne luy sceut pot des mains arracher,
Car de bien boire oncques ne fut faitard.
Nobles seigneurs, ne souffrez empescher
L'ame du bon feu maistre Jehan Cotard!
Comme um viellart qui chancelle et trepign
L'ay veu souvent, quand il s'alloit coucher;
Et une foys il se feit une bigne,
Bien m'en souvient, à l'estal d'ung boucher.
Brief, on n'eust sçeu en ce monde chercher [P. 70]
Meilleur pion, pour boire tost et tard.
Faictes entrer quand vous orrez hucher
L'âme du bon feu maistre Jehan Cotard.
ENVOI.
Prince, il n'eust sçeu jusqu'à terre cracher;
Tousjours crioyt: Haro, la gorge m'ard!
Et si ne sceut oncq sa soif estancher,
L'âme du bon feu maistre Jehan Cotard.
CXVI.
Item, vueil que le jeune Merle
Désormais gouverne mon change,
Car de changer envys me mesle,
Pourveu que tousjours baille en change,
Soit à privé, soit à estrange,
Pour trois escus, six brettes targes;
Pour deux angelotz, ung grand ange:
Car amans doivent estre larges.
CXVII.
Item, j'ay sçeu, à ce voyage,
Que mes trois povres orphelins
Sont creus et deviennent en aage,
Et n'ont pas testes de belins,
Et qu'enfans d'icy à Salins
N'a mieulx saichans leur tour d'escolle;
Or, par l'ordre des Mathelins,
Telle jeunesse n'est pas folle.
CXVIII. [P. 71]
Si vueil qu'ilz voysent à l'estude;
Où? chez maistre Pierre Richer.
Le _Donnait_ est pour eulx trop rude:
Jà ne les y vueil empescher.
Ilz sçauront, je l'ayme plus cher:
_Ave salus, tibi decus_,
Sans plus grandes lettres chercher:
Tousjours n'ont pas clercs le dessus.
CXIX.
Cecy estudient, et puis ho!
Plus procéder je leur deffens.
Quant d'entendre le grand _Credo_,
Trop fort il est pour telz enfans.
Mon grant tabard en deux je fendz:
Si vueil que la moictié s'en vende,
Pour eulx en achepter des flans,
Car jeunesse est ung peu friande.
CXX.
Et veuil qu'ilz soyent informez
En meurs, quoy que couste bature;
Chapperons auront enfermez,
Et les poulces soubz la ceincture;
Humbles à toute créature;
Disans: _Hen? Quoy? Il n'en est rien!_
Si diront gens, par adventure:
«Voycy enfans de lieu de bien!»
CXXI.
Item, à mes pouvres clergeons,
Auxquelz mes titres je resigne,
Beaulx enfans et droictz comme joncs, [P. 72]
Les voyans, je m'en dessaisine,
Et, sans recevoir, leur assigne,
Seur comme qui l'auroit en paulme,
A une certain jour que l'on signe,
Sur l'hostel de Guesdry Guillaume.
CXXII.
Quoy que jeunes et esbatans
Soyent, en rien ne me desplaist;
Dedans vingt, trente ou quarante ans
Bien autres seront, se Dieu plaist.
Il faict mal qui ne leur complaist,
Car ce sont beaux enfans et gents;
Et qui les bat ne fiert, fol est,
Car enfans si deviennent gens.
CXXIII.
Les bourses des Dix-et-huict clers
Auront; je m'y vueil travailler:
Pas ilz ne dorment comme lerz,
Qui trois mois sont sans resveiller.
Au fort, triste est le sommeiller
Qui faict aise jeune en jeunesse,
Tant qu'enfin luy faille veiller,
Quant reposer deust en vieillesse.
CXXIV.
Cy en escris au collateur
Lettres semblables et pareilles:
Or prient pour leur bienfaicteur,
Ou qu'on leur tire les oreilles.
Aucunes gens ont grand merveilles,
Que tant m'encline envers ces deux;
Mais, foy que doy, festes et veilles, [P. 73]
Oncques ne vey les mères d'eulx!
CXXV.