V.--_Mme de Chevreuse en Flandre, 1646 et 1647._

Parmi les papiers de la secrétairerie d'État espagnole conservés aux

Archives générales du royaume de Belgique, liasse A, 51, est un Mémoire

curieux où l'on voit toutes les intrigues des émigrés français de ce

temps, et particulièrement de Mme de Chevreuse et de Saint-Ibar.

L'auteur de ce Mémoire est l'abbé de Mercy, déjà employé, en 1640 et

1641, dans l'affaire du comte de Soissons, et qu'en 1647 l'archiduc

Léopold, gouverneur général des Pays-Bas, avait envoyé en Hollande pour

reconnaître quel parti on pouvait tirer des émigrés et quel traité on

pouvait faire avec eux. Il s'agit surtout ici du comte de Saint-Ibar que

Retz nous a fait connaître, et qui était un homme de la trempe de

Montrésor. Mme de Chevreuse y paraît comme l'âme secrète de la

conspiration dont Saint-Ibar est l'instrument actif et officiel. L'abbé

de Mercy grossit l'importance de ceux avec lesquels il traite pour

relever la sienne, et il ne faut pas croire à tout ce qui est dit ici

des dispositions de Condé; mais il est certain que depuis le refus de

l'amirauté à la mort d'Armand de Brézé son beau-frère, et l'abandon où

Condé accusait Mazarin de l'avoir laissé en Espagne devant Lerida malgré

toutes ses promesses, M. le Prince commença à livrer son âme aux pensées

funestes qui l'entraînèrent plus tard et manquèrent de le perdre lui et

toute sa maison.

Nous devons la communication de cette pièce à M. Gachard, archiviste

général du royaume de Belgique, dont l'obligeance est aussi connue que

la solide et vaste érudition.

«MÉMOIRE DE CE QUI S'EST NÉGOTIÉ ET TRAITÉ AU VOYAGE DE L'ABBÉ DE MERCY

EN HOLLANDE ENTRE LUI, LE COMTE DE SAINT-IBAL (SIC) ET Mme LA DUCHESSE

DE CHEVREUSE.

«Comme la conjoncture et disposition présente donne à espérer de

pouvoir entrer en traité de ligue avec le prince de Condé, et que

la seule chose qui lui donne crainte, faisant sa déclaration dans

le royaume, à quoi le porte son ressentiment du gouvernement

présent, est qu'il est persuadé, et par lui-mesme et par sa sœur

la duchesse de Longueville et ses amis, que dans les emplois

périlleux où l'on l'a tousjours jetté, le Mazarin a desiré son

esloignement et sa perte; oultre que son grand courage et son

ambition le portent à desirer une révolution dans le royaume qui

lui donne une aucthorité entière, et, en procurant la paix que

l'intérest de Mazarin n'est pas d'y souhaiter, d'acquérir

l'affection et applaudissement de l'Estat et du peuple, et d'estre

en posture de mettre sa maison et ses amis dans les postes et

aucthorités qu'il croit leur estre dus, et de ne dépendre plus

désormais d'un ministre odieux duquel il paroit subalterne et

dépendant.

«Or la seule chose qui lui donne le plus à craindre de prendre en

cela les résolutions que notre intérest comme le sien est de

souhaiter, est la défiance qu'au lieu de trouver en la maison

d'Austriche l'attachement, l'intérest et l'union qu'il croit lui

estre nécessaire pour parvenir à ses fins avec sureté, il n'arrive

le contraire, que, commençant une déclaration, l'Espagne ne se

ligue plustôt à la défense des intérests de Mazarin qu'il

considère comme sujet d'Espagne, et que par le moyen de la Reyne

il ne se fasse plustôt une ligue entre eux pour le perdre et

ruiner ses desseins, par les assurances de conclure une paix

avantageuse, et que les ministres d'Espagne ont tesmoigné jusques

alors désirer avec tant de passion qu'il a semblé au prince de

Condé qu'ils l'aimeroient mieux acheter à quel prix que ce soit,

que de prendre le hasard d'une continuation de guerre, quelque

espérance qu'il y eut de causer un changement à leurs affaires.

«Et il a esté d'autant plus persuadé de n'oser songer seulement à

s'ouvrir à nous pour aucun dessein par le peu d'estime et d'estat

que le duc de Longueville a vu publiquement à Münster que l'on a

fait de la seule personne qu'ils ont le plus en confidence, comme

estant leur intime ami, le comte de Saint-Ibal, jusques à avoir

esté, contre la civilité mesme ordinaire envers personne de cette

haulte condition, refusé à la porte des ministres d'Espagne, y

allant pour entrer en négociation avec eux et traiter des choses

les plus importantes qui se pouvoient en ce temps là, et que,

offrant de pousser à bout le soulèvement du Languedoc qui avoit

comencé en ce temps là, le comte Pegnaranda lui fist response

qu'il le prioit de ne se mesler de cela et que du costé d'Espagne

on y avoit mis l'ordre nécessaire; oultre que mesme jamais ils

n'ont voulu lui accorder passe-port pour sa sureté d'aller et

venir de Münster en Hollande; où aussi l'on l'a tousjours laissé

sans lui donner les assistances nécessaires pour sa subsistance et

qui lui avoient esté accordées au traité de Sedan, duquel on lui

avoit l'une des principales obligations, n'ayant reçu jamais, ni

devant ni depuis la mort de feu M. le Comte, que cinq mil francs,

il y a trois années. Or, tous ces mauvais traitements ne

paraissant au prince de Condé, au duc de Longueville et à leurs

amis estre faits au dict Saint-Ibal que pour estre connu

irréconciliable à Mazarin, qui comme la mort a tousjours apréhendé

son intelligence avec les ministres d'Espagne, comme aussi

l'approche de sa personne à celle dudict prince, quel sujet

pouvoit-il avoir de se fier à nous proposer aucun traité qu'il

n'en apréhende en mesme temps la déclaration estre faite à la

Reyne et à Mazarin, qu'il considère l'une comme sœur du Roy et

l'autre comme son sujet, et les seules de qui l'Espagne a

tesmoigné vouloir recevoir la paix qu'elle tesmoigne desirer avec

tant d'ardeur et de passion? Ils ont cru mesme ne pouvoir plus

douter de ce soubçon après que le baron de Balembour (sic),

faisant compliment à Saint-Ibal de la part d'un ministre principal

de l'Empereur sur le mauvais traitement qu'on lui faisoit pour n'y

contribuer rien de sa part, lui dit clairement que son malheur

parmi nous estoit qu'il se fut rendu irréconciliable avec le

favori de France; quoi qu'à mesure que nos ministres le traitoient

de la sorte, ceux de France lui rendoient des visites publiques,

respects et defferences incroyables; oultre que les passeports

qu'on a refusés avec tant d'obstination à Mme de Longueville, pour

n'aprocher seulement en passant cette cour, ne paroit qu'un

mécontentement donné exprès à cette princesse par adresse de

Mazarin pour la rendre plus irreconciliable et moins praticable

avec nous, et par ainsi en avoir moins à craindre, si bien que le

prince de Condé, quoique desirant peut estre pour son intérest

autant le parti que nous le pouvons pour le nostre souhaiter,

voyant que le commençant il auroit peust estre aussi tout le faix

à suporter, et à y aprehender pour les raisons susdittes une perte

de ses interests inévitable et de sa personne, il est necessaire

le rassurer là dessus; et comme il ne se peut que par le moyen de

Saint-Ibal, il faut donc entrer en entière confiance avec lui, lui

donner tout contentement, et par son moyen ne perdre temps à

commencer à agir en cette affaire selon le besoing que nous

pouvons en avoir: dont ci après je dirai les moyens pour cet

effet.

«De plus il est à noter que les mesmes soings et précautions que

l'on croit par les indices susdicts que Mazarin apporte pour

esloigner de toute intelligence la maison de Condé d'avec les

ministres d'Espagne, il l'a apporté pour maintenir et fomenter une

desunion entre les amis et parens de Mme de Chevreuse et le

susdict prince. Il est notoire aussi qu'il l'a fait, comme il se

preuve par le grand desmelé qu'il a causé entre le duc d'Espernon

et le susdict prince, la brouillerie d'entre Mme de Monbazon et la

princesse de Condé la mère, le différent d'entre plusieurs autres

seigneurs et la maison de Vendosme; toutes lesquelles choses

preuvent assez l'adresse en cela de Mazarin et son intérest de

désunir toujours les choses qui lui peuvent faire mal. Mais quant

à ce point de la désunion et mésintelligence jusques à présent des

intéressés à la cause de Mme de Chevreuse et ses amis avec le

Prince, c'est à quoi l'on travaillera à raccommoder incontinent

les différends aussitot qu'on aura ajusté ici avec Saint-Ibal et

donné à connoistre que tout de bon nos ministres veulent entrer en

confiance et traité avec lui, et par lui avec le Prince et par Mme

de Chevreuse avec ses amis et parents; qu'en ce cas aussitot

Saint-Ibal despechera un gentilhomme, des quatre qu'il a affidés

en Hollande, au Prince pour le rassurer sur toutes les choses

susdites, le presser par toutes les raisons possibles à prendre

une prompte resolution, et faisant ses propositions de ce qu'il

peut désirer de l'Espagne et des Ministres en ajuster le tout avec

nos Ministres le mieux et le plus promptement qui se pourra. Il en

despechera un autre au Languedoc où il a ses plus secrètes

intelligences, pour y disposer et fomenter le soulevement qu'il

assure infaillible, si nous faisons de nostre costé ce qu'il nous

dira et conseillera. Il en despechera un autre à la Rochelle où il

pretend aussi donner une disposition parmi les Huguenots, qui aura

un grand effet, et il verra avec Mme de Chevreuse les moyens pour

enlever le jeune duc de Rohan[466], pour, dans la declaration de

ces gens, le leur jeter pour leur chef avec d'autres qu'ils ont

encor en main. Il en envoira aussi un autre, conjointement avec

Mme de Chevreuse, au duc d'Espernon, pour le reunir avec le prince

de Condé et les autres amis de ma ditte dame, et les obliger à

faire pour cela tout ce qui sera necessaire et que le Prince

desirera.

[466] Tancrède de Rohan, tué depuis dans la guerre de Paris.

«Il disposera aussi que nous pourrons faire une descente au bec

d'Ambès, poste très important entre la rivière de Bourdeaux et la

Dordogne, comme aussi une autre à l'île de Ré.

«Il ira aussi de sa personne à Münster près la personne du duc de

Longueville[467] pour le disposer à seconder son beau frère de la

grandeur duquel il est si désireux comme de sa conservation qu'il

ne souhaite rien tant sinon qu'il commence une chose de cette

nature, pourvu que ce soit sur de bons fondements. De plus, comme

ledict duc de Longueville est gouverneur de Normandie, il est en

résolution, à quoi Saint-Ibal le poussera toujours, de s'y rendre

maistre du Havre de Grace, le gouvernement particulier duquel il

presse fort en France, et, si l'on ne lui donne, de s'en emparer.

Il fera prendre aussi un sujet de mécontentement audit Duc avec

Mazarin qui lui fait faire un personnage à Münster qui le ruine

sans avoir l'aucthorité de conclure la paix, ni d'y rien faire

pour le bien de la France[468]. Et comme on lui refuse de se

retirer, ce qu'il ne pourra que mal content, en ce cas on

trouveroit encor autres expédients pour le gagner en ce que nous

desirerions.

[467] Voyez plus haut, p. 497 et p. 500, les carnets de Mazarin.

[468] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 325;

et sur les relations de Saint-Ibar avec Mme de Longueville, v.

aussi, _ibid._, p. 288.

«Que si, enfin, sur toutes ces choses l'on prend une bonne

résolution et on donne audict Saint-Ibal la satisfaction et

confidence qu'il desire, aussitôt accordée, il se trouvera

incontinent ici, ou en quelque lieu qu'on lui assignera, pour

donner encor plus particulièrement conte des choses qu'il peut et

desire faire, et en traiter avec M. le marquis de Castel Rodrigo,

avant son voyage d'Espagne mesme s'il le desire, ou avec M. le

comte de Schwartzemberg, et instruire l'un ou l'autre si

particulièrement de toutes choses qu'on ne puisse douter du grand

avantage que l'on recevra par son entremise et negotiation;

d'autant plus que lui et Mme la duchesse de Chevreuse m'ont assuré

qu'encor bien mesme, à quoi il n'y a point d'aparence, qu'après

les diligences qu'ils feront pour engager le prince de Condé, il

retarderoit ou demeureroit irresolu, ils donneront des moyens

certains aux ministres et à S. A. que faisant, la campagne qui

vient, une entrée en France en la manière et façon dont ils

instruiront, il y aura des villes, ports de mer, provinces et

parlements qui seconderont; et que cette entrée fera un tel effet,

qu'il obligera et necessitera toujours ledict Prince à entrer en

parti et déclaration, et qu'alors Saint-Ibal se rendra à l'armee

proche S. A. pour payer de sa personne en faisant exécuter tout ce

dont il aura esté convenu avec Mme la duchesse, lui, S. A. et les

ministres du Roy.

«Sur toutes lesquelles choses, si l'on prend de bonnes résolutions

et promptes, outre que Saint-Ibal se trouvera pour en concerter

avec M. le marquis de Castel Rodrigo ou M. le comte de

Schwartzemberg, Madame la duchesse, toute chose estant conclue, et

en estant priée, viendra à Bruxelles l'hiver pour estant sur les

lieux aider et assister à tout autant qu'elle pourra. Si non,

comme elle ne peut tousjours demeurer dans cette ambiguë et

irrésolue conduite ordinaire de nos ministres, luy estant offert

de la part de la Reyne et de Mazarin pour elle et ses amis de

grandes satisfactions, elle sera contrainte à s'accommoder; ce

qu'elle ne fera pourtant jamais sans la participation du Roy, de

S. A. et des ministres. Pour Saint-Ibal, il est vrai qu'il assure

qu'encor que nous ne prenions nulle résolution sur tout ceci, il

demeurera tousjours irréconciliable avec Mazarin, mais qu'il

croira avoir grand sujet de blasmer nos conduites en esloignant

par des fausses maximes des négociations dont il se peut tirer

tant d'avantage sans rien risquer, lesquelles devant avoir un

commencement avant d'en venir à la jouissance, il y faut

travailler avec soing et application par tous les moiens

possibles, autant que l'importance le requiert.

«Or, outre les services et avantages que l'on peut tirer en France

par le moyen de Saint-Ibal, il m'a fait connoistre pour

indubitables que les obligations principales que nous avons pour

les bonnes dispositions qui sont en Hollande pour une paix, sont

dues à la princesse d'Orange, la mère, les ministres d'Estat P...

et K..., le baron d'Obdem et un autre dont j'ai oublié le nom; il

m'a aussi fait voir, en la présence mesme de l'un et l'autre, qui

tous me l'ont avoué, que les instructions qu'il leur a données, la

chaleur avec quoi il les a poussés, les a fait demeurer fermes

contre la France et porté Obdem à entreprendre le voyage dans les

provinces pour en tirer leur consentement pour la paix, ce qui lui

réussit si bien que de là sont venues les conclusions prises, et

ce qui causa le grand différend entre le prince d'Orange,

Brederode et autres contre ledict Obdem, qui pourtant estant tous

unis à la mère et appuiés des bons conseils de Saint-Ibal tiennent

le Prince en estat de n'oser rien entreprendre contre eux. Et

comme, encor que les apparences et dispositions soient grandes

pour la paix avec la Hollande, la chose n'est pourtant encor

assurée, ledict Saint-Ibal promet et assure de tellement disposer

le tout par des voies infaillibles qu'il nous fera connoistre, que

pour certain il empechera tousjours que l'on entre en campagne

l'année prochaine, et maintiendra le prince d'Orange[469] en tels

sentiments qu'il contribueroit mesme ce qu'il pourroit pour causer

une révolution grande en France, afin que de grands changements y

arrivant il puisse espérer de monter à cheval pour la guerre qui

est toute son ambition, et où il ne croit jamais parvenir que par

de grandes disgraces et révolutions en France, qui donnant

jalousie aux Estats il en prenne occasion pour les porter avec de

bonnes raisons à lui laisser faire campagne, en quoi Saint-Ibal

saura tousjours avec adresse le maintenir; ce qu'il peut mieux que

personne, et lui faire faire ce que nous pouvons souhaiter, tant

par la haute adresse qu'il a que par l'aucthorité qu'il a sur son

esprit et celui de sa mere.

[469] Guillaume de Nassau, mort en 1650, à l'âge de 24 ans, père

du célèbre Prince d'Orange, depuis roi d'Angleterre.

«Enfin, comme en cent manières nous pouvons tirer de grands

services et avantages dudict comte Saint-Ibal, ainsi que je l'ai

reconnu et me paraît infaillible, comme en dissipant avec adresse

les prétentions et menées que peuvent avoir les François en

Hollande et Münster ou en donner des avis; faisons demandes

pressantes de Saint-Ibal avant toute chose, premierement que tout

à l'heure on lui remettra en Hollande, par lettre de change, douze

mil francs, tant pour pouvoir despecher en France les personnes

ci-dessus nommées qu'autres choses nécessaires à faire; qu'on lui

despechera un brevet d'assurance de pension de mille francs par

mois, qu'on lui a desjà autrefois promis, de laquelle pourtant il

ne pretend entrer en premier paiement que dans trois mois que l'on

commencera à connoistre les effets de ses services; que par une

forme de lettre S. A. l'assurera de donner assistance et

entretenement aux particuliers qui s'emploieront au bien de cette

affaire par l'ordre et commission dudict Saint-Ibal, selon la

relation du merite et importance de chacun d'eux qu'il donnera,

que l'on mettra près de sa personne un qui soit confident et bien

connu des ministres de S. A., tant pour l'aider aux chiffres et

choses de correspondance que pour l'aider en tout ce qu'il

pourroit avoir à faire, et estre tesmoing de sa conduitte en

toutes les choses du bien de cette négotiation.--Fait ce 27

septembre 1647. P. ERNEST DE MERCY.»

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 81 / 119 题