IBID., P. 174.--DU 2 DE JUILLET 1645.

«Monsieur, deux jours apres estre arrivé chez moi, je suis allé à

Tours, auquel lieu j'ai visité une demoiselle qui a tousjours été

extremement aimée de la duchesse de Chevreuse, et avec laquelle

elle a tousjours eu depuis deux ans parfaite intelligence. C'est

celle-là avec qui j'ai conféré diverses fois, et laquelle porte

avec des ressentiments non pareils l'absence de sa bonne amie. Ses

plaintes sont excessives, et lui ont fait dire plus que je pense

qu'elle ne feroit dans un autre temps. Les particularités que j'ai

cru vous devoir dire sont que l'on n'eut jamais cru que la Reyne

eut voulu permettre que son authorité eut servi à venger les

passions des ennemis de sa bonne amie, qu'elle dit estre ceux des

maisons de Condé et de Longueville et Monseigneur, que Dieu ne

permettra pas longtemps les persecutions que l'on lui fait, et

dans un temps où elle n'avoit d'autre pensée qu'à songer à son

salut, que bientost on verra les effets de la justice de Dieu qui

chatie ses créatures quand il lui plaist, et puis brise ses

verges. Ses parenthèses tombent sur son Altesse royale qu'elle dit

estre le plus ingrat de la terre d'avoir abandonné celle que la

conscience et l'honneur l'obligeoient de proteger comme ceux de la

maison de Vendosme et de sa bonne amie. Elle n'a pu s'empescher de

donner en passant un coup de langue au duc son mari; et après une

grande confusion de langages elle m'a demandé si je n'avois point

vu un jeune homme de Vendosme, qui avoit passé en Flandre, lequel

lui avoit dit des nouvelles de sa bonne amie. Elle ne me put dire

son logis, mais bien que je pourrois sçavoir de ses nouvelles

chez Mlle Des Cremilliers; et peu après je le rencontrai, et

c'estoit celui duquel je vous ai escrit diverses particularités

dans ma premiere depesche, il y a un an et plus. Celles que j'ai

apprises à présent sont assez considérables pour vous les déduire

exactement, ainsi que je le ferai ensuitte, après vous avoir

assuré que, si cette demoiselle dit vrai, ceux d'Orleans n'ont

jamais plus regretté la mort de leur Pucelle que ceux de Tours sa

bonne amie. Le mesme jeune homme a esté laquais du duc de Beaufort

et un peu avant sa prison l'un de ses valets de chambre. Le

commencement de ses discours fut fort changeant, car tantost il

disoit qu'il venoit d'Italie, puis qu'il venoit de Flandre, et

après seulement de Vendosme. Enfin il m'a confié qu'il estoit

parti d'Italie le 29 de mai, pour s'en venir en Flandre, où il est

arrivé le 21 juin, et a donné deux lettres à la duchesse de

Chevreuse qui estoient enfermées dans une canne, avec celles qu'il

a apportées de Paris, auquel lieu il dit avoir sejourné sept

jours, couché une nuit à l'hotel Vendosme, quatre à celui de

Nemours, une à la maison du sieur de La Rochefoucauld, le mesme

jour que le duc de Chevreuse ne voulut pas permettre qu'il

couchast dans la sienne; la dernière nuit il coucha avec Lussant

qui le mena le lendemain à Rochefort où il laissa quelques

lettres. Je crois qu'il n'attend que l'arrivée du dit Lussant qui

doit aporter quelques depesches pour Vendosme, et aussitot il sera

depesché pour l'Italie. Il ne m'a pu assurer s'il repassera par

Paris. Si cela estoit et qu'il put estre arresté, l'on aprendroit

des choses fort importantes. Il est bien certain que le nommé

Hurliers qui est au comte de Brion lui a baillé, à l'insçu de son

maistre, à ce qu'il dit, une lettre de faveur, adressant à

l'escuyer du comte d'Acer (?), pour favoriser son embarquement à

Marseille. Le dit Hurliers est frère d'un nommé Vaumorin qui est

au duc de Vendosme. Il m'a assuré que lorsqu'il partit d'Italie,

le nommé Tierceville estoit allé de la part du duc de Vendosme à

Rome pour y faire paroistre les doleances de son maistre, qui se

plaint de ce que l'on ne veut, à ce qu'il dit, faire juger son

fils au Parlement de Paris, et que l'on le veut faire perir comme

Saint Philibert et Heudeville, prisoniers à la Bastille. Il y

ajouste les mepris dont il dit que l'on traite toute la famille de

son maistre, les persecutions que l'on fait à ses sujets par des

logemens de gens de guerre dont ils sont presque tous ruinés,

mesme ceux d'Estampes; les restrictions que l'on a encore fait

depuis peu à son fils prisonier, auquel il avoit charge de faire

passer quelques lettres, lesquelles il dit avoir mises ès mains

d'un nommé Monuau. Pour conclusion il se repait d'esperances, et

croit qu'il arrivera bientost quelques choses qui feront changer

de face aux affaires de l'Estat. L'on croyoit, à ce qu'il assure,

d'où il est parti, qu'en arrivant en France, il y trouveroit la

plupart des provinces soulevées et protegées par le Parlement, ce

qui fut, dit-il, arrivé sans la lacheté des uns et l'avarice des

autres qui les ont portés dans une desunion. Mais il a promis que,

quoique puissent faire les hommes, Dieu secourra bientost les

affligés par des moyens que les almanacs ne sauroient dire. La

pluspart de ses discours n'ont pas grande liaison parce qu'il

revient à dire les choses qui semblent le satisfaire le plus; mais

ce que j'en ai pu ramasser m'oblige à vous assurer, Monsieur,

qu'il est important de ne point laisser aprocher aucun homme de

cheval qui ne soit bien cognu du carosse de Monseigneur, ni aussi

peu de sa chaise, et particulierement le soir lorsque son Eminence

va de son palais à celui du Roy, ou qu'il en revient. Ce qui peut

estre à craindre est à la sortie ou entrée de la rue venant du

jardin. Les gardes peuvent facilement y soigner, et ceux de son

Eminence lorsque sa personne sera en son carosse. Je vous supplie,

Monsieur, d'apuyer cet advis à ce qu'il ne soit meprisé. Si l'on

pouvoit se saisir de ce jeune homme qui est vestu de gris, le poil

chatain, la barbe qui commence à lui percer, les cheveux fort

longs, et à ses deux moustaches deux rubans noirs et au chapeau

deux glands l'un vert et l'autre orange, l'on sçauroit de lui

choses si importantes que je voudrois qu'il m'en coustast de mon

sang qu'il fust arresté.»

IBID., p. 198.--«Monsieur, le malheur de mes affaires qui ne m'ont

pu permettre de retourner à Vendosme depuis ma derniere depesche,

m'a donné lieu d'aller neantmoins par diverses fois à Tours où

j'ai appris des particularités qui me forcent de dire que la

demoiselle Mandat, qui a toujours esté extremement confidente de

la duchesse de Chevreuse, seroit mieux pour le bien du service de

leurs Majestés esloignée de cette province que dedans. Les raisons

sont, Monsieur: premierement qu'elle agit avec dexterité et

puissamment selon les ordres de sa maîtresse. Les derniers lui ont

esté apportés par un laquais que la mesme duchesse a amené

d'Espagne, vestu haut en bas de chausses d'un gris sale, et le

pourpoint de peau de mesme couleur. Il est de taille allignée, les

cheveux noirs, et sans barbe. Il a sejourné quelques jours à

Cousières, maison du duc de Montbazon, feignant n'y estre venu que

pour apprendre la santé de l'enfant de Paquine, valet de chambre

de la duchesse et de... espagnole, sa femme de chambre. Mais enfin

j'ai sçu, non sans difficulté, la plus grande partie des

particularités de ces depesches qui me tentèrent fort de le faire

arrester, et je l'aurois fait si j'eusse eu quelqu'un à qui me

confier, osant vous assurer, Monsieur, qu'il a dit force choses

qui donneroient de grandes prises sur le duc de Vendosme et la

duchesse de Chevreuse et leurs partisans. Ses nouvelles sont que

le mesme duc est à present à Rome depuis un certain temps, où l'on

avoit feint quelques jours ne le vouloir recevoir. Mais les

industries et adresses de ses agents ont réussi, à ce qu'assure

ce compagnon qui en venoit, et lequel a apporté l'ordre à Vendosme

de faire conduire à Rome des dogues d'Angleterre que le duc de

Vendosme veut donner à quelques cardinaux de ses amis. Et pour

abuser les esprits des peuples de cette province, cette mesme

demoiselle assure que l'on nous croit en Italie plus heretiques

que les protestants d'Allemagne; assure de plus que l'on ne veut

en France paix ni treve, le tout pour favoriser les desseins des

Suedois au préjudice, disent-ils, de la religion catholique, et

pour donner lieu aux armes du Turc de piller la Sicile après avoir

ruiné l'isle de Candie, ainsi qu'ils disent avoir commencé.

Voulant en outre cet esprit infecté de tant de nouvelles

seditieuses persuader que les progres des armes du Roy en cette

campagne n'ont reussi que par la faveur de celles du Turc; allègue

pour appuyer ces impostures l'attestation d'une damoiselle, femme

d'un officier de l'un des vieux regiments, laquelle dit avoir reçu

lettres de son mari estant au siege de Roses que sans cette armée

turque cette place n'eust été prise par l'opposition des armées

d'Espagne qui n'osèrent s'embarquer. Et a de plus, par un excès

d'impudence, cette dite femme d'officier dit et redit, dans une

passion deresglée fondée sur quelque vieille amitié d'Amboise, sur

le sujet du décès du prisonier de Pignerol[464], des paroles si

insolentes et si seditieuses qu'il est impossible de pouvoir rien

adjouster au manque de respect; et feignant de plaindre la

duchesse de Vendosme de laquelle elle est aimée, predit des choses

que peut estre elle ne croit pas, et qui ne peuvent estre, ainsi

qu'elle les figure, que pour noircir les actions de quelques

personnes de respect.

[464] Le président Barillon, mort dans la citadelle de Pignerol,

le 30 août 1645. Cette lettre doit donc être postérieure à cette

date, et on peut la mettre au commencement de septembre.

«Je ne veux omettre à vous dire, Monsieur, que la confidente, qui

a des intrigues à Vendosme aussi bien qu'ailleurs, m'a assuré que

la dame du lieu lui avoit mandé que le père de Gondy, appuyé du

père Vincent, avoit porté le Coadjuteur de l'archevesché de

Paris[465] de faire en sorte que ceux qui iroient de la part de

leurs Majestés vers les deputés de l'assemblée trouvassent en lui

forte opposition sur ce que l'on leur demande, et qu'ayant desjà

fait voir les puissances de son bel esprit par de pressantes

raisons qu'ils disent avoir esté alleguées par lui, il a promis

qu'il ne fléchira point. Mais j'ose dire, Monsieur, que de la

sorte que je lui en ai ouï parler, il y a apparence que ce prélat

soit prevenu par d'autres considerations que celles de la

conscience.

[465] C'est la première fois que dans nos documents il est

question du Coadjuteur, et en des termes qui font honneur à la

sagacité de Cangé. Retz nous raconte cet incident de l'assemblée

du clergé de 1645, t. Ier, p. 75.

«En attendant, Monsieur, que j'aye plus de moyens de servir plus

utilement Monseigneur, je supplierai de jour à autre la divine

providence de vouloir conserver S. Émin. en sa sainte garde, et vous,

Monsieur, me faire l'honneur de vous ressouvenir de vostre pauvre

serviteur qui est à present le plus affligé homme de sa condition qui

soit en ce royaume.»

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 80 / 119 题