«Monsieur, deux jours apres estre arrivé chez moi, je suis allé à
Tours, auquel lieu j'ai visité une demoiselle qui a tousjours été
extremement aimée de la duchesse de Chevreuse, et avec laquelle
elle a tousjours eu depuis deux ans parfaite intelligence. C'est
celle-là avec qui j'ai conféré diverses fois, et laquelle porte
avec des ressentiments non pareils l'absence de sa bonne amie. Ses
plaintes sont excessives, et lui ont fait dire plus que je pense
qu'elle ne feroit dans un autre temps. Les particularités que j'ai
cru vous devoir dire sont que l'on n'eut jamais cru que la Reyne
eut voulu permettre que son authorité eut servi à venger les
passions des ennemis de sa bonne amie, qu'elle dit estre ceux des
maisons de Condé et de Longueville et Monseigneur, que Dieu ne
permettra pas longtemps les persecutions que l'on lui fait, et
dans un temps où elle n'avoit d'autre pensée qu'à songer à son
salut, que bientost on verra les effets de la justice de Dieu qui
chatie ses créatures quand il lui plaist, et puis brise ses
verges. Ses parenthèses tombent sur son Altesse royale qu'elle dit
estre le plus ingrat de la terre d'avoir abandonné celle que la
conscience et l'honneur l'obligeoient de proteger comme ceux de la
maison de Vendosme et de sa bonne amie. Elle n'a pu s'empescher de
donner en passant un coup de langue au duc son mari; et après une
grande confusion de langages elle m'a demandé si je n'avois point
vu un jeune homme de Vendosme, qui avoit passé en Flandre, lequel
lui avoit dit des nouvelles de sa bonne amie. Elle ne me put dire
son logis, mais bien que je pourrois sçavoir de ses nouvelles
chez Mlle Des Cremilliers; et peu après je le rencontrai, et
c'estoit celui duquel je vous ai escrit diverses particularités
dans ma premiere depesche, il y a un an et plus. Celles que j'ai
apprises à présent sont assez considérables pour vous les déduire
exactement, ainsi que je le ferai ensuitte, après vous avoir
assuré que, si cette demoiselle dit vrai, ceux d'Orleans n'ont
jamais plus regretté la mort de leur Pucelle que ceux de Tours sa
bonne amie. Le mesme jeune homme a esté laquais du duc de Beaufort
et un peu avant sa prison l'un de ses valets de chambre. Le
commencement de ses discours fut fort changeant, car tantost il
disoit qu'il venoit d'Italie, puis qu'il venoit de Flandre, et
après seulement de Vendosme. Enfin il m'a confié qu'il estoit
parti d'Italie le 29 de mai, pour s'en venir en Flandre, où il est
arrivé le 21 juin, et a donné deux lettres à la duchesse de
Chevreuse qui estoient enfermées dans une canne, avec celles qu'il
a apportées de Paris, auquel lieu il dit avoir sejourné sept
jours, couché une nuit à l'hotel Vendosme, quatre à celui de
Nemours, une à la maison du sieur de La Rochefoucauld, le mesme
jour que le duc de Chevreuse ne voulut pas permettre qu'il
couchast dans la sienne; la dernière nuit il coucha avec Lussant
qui le mena le lendemain à Rochefort où il laissa quelques
lettres. Je crois qu'il n'attend que l'arrivée du dit Lussant qui
doit aporter quelques depesches pour Vendosme, et aussitot il sera
depesché pour l'Italie. Il ne m'a pu assurer s'il repassera par
Paris. Si cela estoit et qu'il put estre arresté, l'on aprendroit
des choses fort importantes. Il est bien certain que le nommé
Hurliers qui est au comte de Brion lui a baillé, à l'insçu de son
maistre, à ce qu'il dit, une lettre de faveur, adressant à
l'escuyer du comte d'Acer (?), pour favoriser son embarquement à
Marseille. Le dit Hurliers est frère d'un nommé Vaumorin qui est
au duc de Vendosme. Il m'a assuré que lorsqu'il partit d'Italie,
le nommé Tierceville estoit allé de la part du duc de Vendosme à
Rome pour y faire paroistre les doleances de son maistre, qui se
plaint de ce que l'on ne veut, à ce qu'il dit, faire juger son
fils au Parlement de Paris, et que l'on le veut faire perir comme
Saint Philibert et Heudeville, prisoniers à la Bastille. Il y
ajouste les mepris dont il dit que l'on traite toute la famille de
son maistre, les persecutions que l'on fait à ses sujets par des
logemens de gens de guerre dont ils sont presque tous ruinés,
mesme ceux d'Estampes; les restrictions que l'on a encore fait
depuis peu à son fils prisonier, auquel il avoit charge de faire
passer quelques lettres, lesquelles il dit avoir mises ès mains
d'un nommé Monuau. Pour conclusion il se repait d'esperances, et
croit qu'il arrivera bientost quelques choses qui feront changer
de face aux affaires de l'Estat. L'on croyoit, à ce qu'il assure,
d'où il est parti, qu'en arrivant en France, il y trouveroit la
plupart des provinces soulevées et protegées par le Parlement, ce
qui fut, dit-il, arrivé sans la lacheté des uns et l'avarice des
autres qui les ont portés dans une desunion. Mais il a promis que,
quoique puissent faire les hommes, Dieu secourra bientost les
affligés par des moyens que les almanacs ne sauroient dire. La
pluspart de ses discours n'ont pas grande liaison parce qu'il
revient à dire les choses qui semblent le satisfaire le plus; mais
ce que j'en ai pu ramasser m'oblige à vous assurer, Monsieur,
qu'il est important de ne point laisser aprocher aucun homme de
cheval qui ne soit bien cognu du carosse de Monseigneur, ni aussi
peu de sa chaise, et particulierement le soir lorsque son Eminence
va de son palais à celui du Roy, ou qu'il en revient. Ce qui peut
estre à craindre est à la sortie ou entrée de la rue venant du
jardin. Les gardes peuvent facilement y soigner, et ceux de son
Eminence lorsque sa personne sera en son carosse. Je vous supplie,
Monsieur, d'apuyer cet advis à ce qu'il ne soit meprisé. Si l'on
pouvoit se saisir de ce jeune homme qui est vestu de gris, le poil
chatain, la barbe qui commence à lui percer, les cheveux fort
longs, et à ses deux moustaches deux rubans noirs et au chapeau
deux glands l'un vert et l'autre orange, l'on sçauroit de lui
choses si importantes que je voudrois qu'il m'en coustast de mon
sang qu'il fust arresté.»
IBID., p. 198.--«Monsieur, le malheur de mes affaires qui ne m'ont
pu permettre de retourner à Vendosme depuis ma derniere depesche,
m'a donné lieu d'aller neantmoins par diverses fois à Tours où
j'ai appris des particularités qui me forcent de dire que la
demoiselle Mandat, qui a toujours esté extremement confidente de
la duchesse de Chevreuse, seroit mieux pour le bien du service de
leurs Majestés esloignée de cette province que dedans. Les raisons
sont, Monsieur: premierement qu'elle agit avec dexterité et
puissamment selon les ordres de sa maîtresse. Les derniers lui ont
esté apportés par un laquais que la mesme duchesse a amené
d'Espagne, vestu haut en bas de chausses d'un gris sale, et le
pourpoint de peau de mesme couleur. Il est de taille allignée, les
cheveux noirs, et sans barbe. Il a sejourné quelques jours à
Cousières, maison du duc de Montbazon, feignant n'y estre venu que
pour apprendre la santé de l'enfant de Paquine, valet de chambre
de la duchesse et de... espagnole, sa femme de chambre. Mais enfin
j'ai sçu, non sans difficulté, la plus grande partie des
particularités de ces depesches qui me tentèrent fort de le faire
arrester, et je l'aurois fait si j'eusse eu quelqu'un à qui me
confier, osant vous assurer, Monsieur, qu'il a dit force choses
qui donneroient de grandes prises sur le duc de Vendosme et la
duchesse de Chevreuse et leurs partisans. Ses nouvelles sont que
le mesme duc est à present à Rome depuis un certain temps, où l'on
avoit feint quelques jours ne le vouloir recevoir. Mais les
industries et adresses de ses agents ont réussi, à ce qu'assure
ce compagnon qui en venoit, et lequel a apporté l'ordre à Vendosme
de faire conduire à Rome des dogues d'Angleterre que le duc de
Vendosme veut donner à quelques cardinaux de ses amis. Et pour
abuser les esprits des peuples de cette province, cette mesme
demoiselle assure que l'on nous croit en Italie plus heretiques
que les protestants d'Allemagne; assure de plus que l'on ne veut
en France paix ni treve, le tout pour favoriser les desseins des
Suedois au préjudice, disent-ils, de la religion catholique, et
pour donner lieu aux armes du Turc de piller la Sicile après avoir
ruiné l'isle de Candie, ainsi qu'ils disent avoir commencé.
Voulant en outre cet esprit infecté de tant de nouvelles
seditieuses persuader que les progres des armes du Roy en cette
campagne n'ont reussi que par la faveur de celles du Turc; allègue
pour appuyer ces impostures l'attestation d'une damoiselle, femme
d'un officier de l'un des vieux regiments, laquelle dit avoir reçu
lettres de son mari estant au siege de Roses que sans cette armée
turque cette place n'eust été prise par l'opposition des armées
d'Espagne qui n'osèrent s'embarquer. Et a de plus, par un excès
d'impudence, cette dite femme d'officier dit et redit, dans une
passion deresglée fondée sur quelque vieille amitié d'Amboise, sur
le sujet du décès du prisonier de Pignerol[464], des paroles si
insolentes et si seditieuses qu'il est impossible de pouvoir rien
adjouster au manque de respect; et feignant de plaindre la
duchesse de Vendosme de laquelle elle est aimée, predit des choses
que peut estre elle ne croit pas, et qui ne peuvent estre, ainsi
qu'elle les figure, que pour noircir les actions de quelques
personnes de respect.
[464] Le président Barillon, mort dans la citadelle de Pignerol,
le 30 août 1645. Cette lettre doit donc être postérieure à cette
date, et on peut la mettre au commencement de septembre.
«Je ne veux omettre à vous dire, Monsieur, que la confidente, qui
a des intrigues à Vendosme aussi bien qu'ailleurs, m'a assuré que
la dame du lieu lui avoit mandé que le père de Gondy, appuyé du
père Vincent, avoit porté le Coadjuteur de l'archevesché de
Paris[465] de faire en sorte que ceux qui iroient de la part de
leurs Majestés vers les deputés de l'assemblée trouvassent en lui
forte opposition sur ce que l'on leur demande, et qu'ayant desjà
fait voir les puissances de son bel esprit par de pressantes
raisons qu'ils disent avoir esté alleguées par lui, il a promis
qu'il ne fléchira point. Mais j'ose dire, Monsieur, que de la
sorte que je lui en ai ouï parler, il y a apparence que ce prélat
soit prevenu par d'autres considerations que celles de la
conscience.
[465] C'est la première fois que dans nos documents il est
question du Coadjuteur, et en des termes qui font honneur à la
sagacité de Cangé. Retz nous raconte cet incident de l'assemblée
du clergé de 1645, t. Ier, p. 75.
«En attendant, Monsieur, que j'aye plus de moyens de servir plus
utilement Monseigneur, je supplierai de jour à autre la divine
providence de vouloir conserver S. Émin. en sa sainte garde, et vous,
Monsieur, me faire l'honneur de vous ressouvenir de vostre pauvre
serviteur qui est à present le plus affligé homme de sa condition qui
soit en ce royaume.»