IBID., P. 135. «TOURS, DU 19 JANVIER 1645.

«Monsieur, vous avez sçu par ma derniere depesche qu'à mon arrivée

de Guyenne je ne fis que passer chez moi pour m'en aller à Tours

auquel lieu je trouvai de la froideur et bien de la retenue à

l'entretien de la confidente de la duchesse de Chevreuse, dont je

ne me rebutai pas, estimant que c'estoient des effets de l'allarme

qu'ils ont eue de la prise de leur medecin, et à mon second voyage

que j'ai fait icy je suis demeuré jusques à present depuis quinze

jours, et ai donné à cette mesme confidente une monstre que

j'achetai à mon retour de Fontainebleau treize pistoles à Blois,

laquelle m'a servi à lui faire faire une confession que j'ose

estimer generale de ce qu'elle sçait jusques icy, dont les

particularités sont que depuis que le nommé Lussant d'Amboise,

duquel je vous ai escrit amplement par ma derniere depesche, est

arrivé à Paris, il assure que l'on a envoyé deux personnes

confidentes à dix jours l'une de l'autre, chargées de quantité de

mauvaises pièces et manifestes esgalement audacieux et insolents,

au duc de Lorraine et à celui de Vendosme, lesquels confidents en

ont été chargés par la duchesse de Montbason qui fait, à ce que

l'on tient icy, d'ordinaire telles expéditions par les ordres en

partie de sa belle-mère[462], et de quantité d'autres esprits

malfaisants de la cour. Cette mesme belle-mère seroit mieux loin

que près.

[462] Il doit être ici question de Mme de Chevreuse, qui était

non pas la belle-mère, mais la belle-fille de Mme de Montbazon.

«J'ai remarqué, Monsieur, que ces mesmes esprits ont de pernicieux

desseins contre la personne du duc d'Anguyen, qui leur est une

sorte d'espine à leur pied et contre lequel ils ont d'extresmes

aversions, dans la créance qu'ils ont qu'il est entierement

attaché dans les volontés et le service de la Reyne, et qu'il est

assuré ami de son Eminence; c'est ce qui me fait à present

d'autant plus desirer la conservation de sa personne, et vous

assure, Monsieur, qu'il a à prendre garde d'une fille qu'il aime à

Paris que l'on croit estre assez malheureuse pour lui donner à

manger quelque venin ou de lui en faire present par l'odorat de

certaines choses. Les predictions des mécontents sont que ce

prince ne la doit pas faire longue. Il a besoin de prendre

exactement garde à se conserver. Je vous supplie aussi, Monsieur,

de faire prendre garde particulièrement à l'odorat de ce qui sera

presenté, tant par placets qu'autres choses plus pretieuses à

Monsieur auquel on a promis de faire un present lors de la foire

de Saint-Germain, estimable pour sa gentillesse, mais

tres-malheureux peut-estre pour ce que l'on y pourroit adjouter.

La crainte que j'ai de ces diableries me fait fremir jusques au

sang, et me force de rechef à vous suplier, Monsieur, de faire

prendre garde plus que jamais à la conservation de son Eminence.

«Par les dernières depesches que ce mesme Lussant a envoyées à la

duchesse de Chevreuse, sa maîtresse, il assure qu'il y a plus

d'espérance que jamais que les deux cabales de ce royaume, qui ont

failli il y a quelques jours à esclater, se forment en parti et

plustost que l'on ne pense, mais que les particularités ne s'en

peuvent dire par lettres. Lorsque je serai à Paris, j'espere

demesler ces fusées... Ledit Lussant assure encore par sa dernière

que, quelques bruits que l'on ait fait courre du contraire, il est

neantmoins vrai que Monseigneur est aussi mal avec le Pape que

jamais, mesme que sa sainteté a promis de favoriser les armes

d'Espagne, et que dans cette campagne les affligés auront leur

tour, et qu'il arrivera ce que peu de personnes savent...

«Je ne me fusse jamais pu persuader, si je ne l'avois sçu

parfaitement, que la comtesse de Fiesque se fut laissée emporter,

dans les intrigues qu'elle a avec les duchesses de Vendosme et de

Nemours, de donner à Mademoiselle des conseils esgalement mauvais

et pernicieux. Quoiqu'ils soient à l'avantage de ceux de la maison

de Guise, ils sont neantmoins importants au service de la Reyne;

et qui plus est, pour rendre sa maîtresse plus capable de ces

persuasions, elle les fait appuyer par la duchesse d'Espernon et

par sa belle fille, et est à present aussi bien dans son esprit

qu'elle y a esté mal par le passé, ainsi que disent ceux de sa

confidence.

«Vous avez memoire, Monsieur, des particularités de mes autres

depesches sur le sujet du comte de La Rochefoucauld, son fils, son

beau frere, et quelques autres de ses intimes, qui souhaitent avec

tant de passion des gouvernements. Je vous puis assurer de rechef

que ce n'est pas pour en bien servir les personnes qui les leur

peuvent donner, car ils sont acquis et tres attachés aux intérêts

de ceux de Guise, et je vous assure que pour une bonne princesse

la Reyne est mal et tres injustement servie; et quoique je sois

fort impertinent dans les affaires de l'Estat, mon zèle me fait

prendre la liberté de dire qu'après ce que j'ai sçu et vu, la

Reyne et son Eminence doivent plustost faire des créatures que de

permettre que d'autres les fassent. Je réserve à m'expliquer de

vive voix et demande pardon à Monseigneur si la passion que j'ai à

son service me fait entreprendre d'escrire avec cette liberté au

prejudice des respects que je dois à sa Majesté et à son

Eminence.»

IBID., p. 154.--«Monsieur, depuis mon arrivée en cette province de

Touraine, j'ai, avec tous les soins qu'il m'a été possible, recherché les

occasions propres à m'instruire des choses les plus importantes au

service de leurs Majestés et de son Eminence.

«Premierement sera remarqué que la duchesse de Chevreuse reçoit

de temps à autre des nouvelles de ce qui se passe à la cour par

l'entremise de diverses personnes, et entre autres de Lussant

d'Amboise, qui est à present encore à Paris, et qui lui sert

d'ordinaire de mouchard tant en cour qu'en cette province. Par les

dernieres depesches il assure que le duc de Vendosme est à Aneci,

maison de son gendre (le duc de Nemours). Le comte de Montresor la

vient visiter ensuite des conferences ordinaires qui se tiennent

avec les comtes de Bethune et de Charost et lui; lesquelles

conferences ne tendent qu'à faire donner par des personnes

interposées de mauvaises impressions en leur voisinage et en

d'autres provinces aux peuples du gouvernement de l'Estat, et leur

faire avoir d'extresmes aversions contre les ministres.

«Est à noter que le mesme Montresor a eu un gentilhomme en cour

depuis qu'il en est parti, appellé Fuetillac (?) pour moucharder

les nouvelles plus importantes de l'Estat, les faire ensuite tenir

à son maistre par diverses voies et adresses. Ce mesme gentilhomme

a quelques habitudes en Allemagne où il depesche souvent les

nommés Rousseau et Lorrin, aussi domestiques de son maistre qu'il

tient en cour depuis sept mois, et lesquels ont porté diverses

depesches hors de ce royaume.

«Il court ici un bruit sourd que quelques personnes de qualité de

la religion ont, avec quelques factieux catholiques qui servent

mesme le Roy en apparence, fait passer par la Catalogne une

personne dont le nom m'est encore incognu, qui est, à ce que l'on

tient, un homme d'intrigues, pour se rendre en Espagne porter

nouvelles des factieux de ce royaume et en representer les

calamités, et comme les peuples sont à la veille de faire une

revolte generale; le tout pour obstacler[463] le raccommodement

des affaires avec les ennemis. En suitte de ce bruit il en court

un autre plus sur qui est que si la cour va à Fontainebleau le

prisonnier de Vincennes sortira, soit par quelque intelligence de

ses gardes ou par un effort que doivent faire ses amis apres

quelque sedition qu'ils pretendent faire à Paris, lorsque la cour

en sera un peu esloignée.

[463] Plus haut, p. 516.

«Le Palais-Royal, celui de son Eminence et de son Altesse Royale

sont meublés de force mouchards qui suivent les ordres de quantité

d'ingrats que leurs Majestés, son Eminence et son Altesse ne

sauroient obliger. Ils sont plus ingrats au loin qu'auprès. Si

Dieu permet que je puisse rencontrer les lumières que je cherche

avec toutes sortes de soins, je m'expliquerai plus intelligemment,

et specifierai les plus importantes circonstances...

«Après avoir conferé avec... homme de la religion, qui sejourne en

cette province pour s'en aller en celle d'Anjou où il demeure, je

discourus avec lui dans toutes les complaisances dont je me pus

aviser. Il s'est ouvert à moi jusques à me dire que Dieu avoit

tousjours aimé la France, et que l'on devoit esperer qu'il ne

permettroit pas longtemps que le Roy demeurast à la discretion et

gouvernement de personnes estrangeres, et qu'il y auroit en peu de

bons François, signalés de qualité, qui contribueroient leurs

biens et leur sang pour mettre sa Majesté en liberté, et pour la

faire instruire et nourrir en sorte que les peuples de ce royaume

fussent soulagés de tant d'oppressions; que monseigneur le duc

d'Orléans seroit cause en partie de la ruine de l'Estat, si l'on

n'y remédioit, à cause des complaisances qu'il rendoit à la Reyne

et des souffrances qu'il permettoit que le peuple ressentist; que

la trop grande bonté et facilité de ce prince le rendroit un jour

misérable et le Roy aussi, s'il n'y estoit remedié; que ceux de la

maison de Lorraine avoient de tout temps conspiré contre cette

couronne et esperé de s'en rendre maistres; bref, que l'on verroit

dans peu de temps les affaires de l'Estat changer de face; que

telles personnes de qualité qui en apparence sont les plus

complaisans apuyeroient en peu le dessein des bons François. C'ont

été là les dernieres paroles à nostre separation.»

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 79 / 119 题