«Monsieur, vous avez sçu par ma derniere depesche qu'à mon arrivée
de Guyenne je ne fis que passer chez moi pour m'en aller à Tours
auquel lieu je trouvai de la froideur et bien de la retenue à
l'entretien de la confidente de la duchesse de Chevreuse, dont je
ne me rebutai pas, estimant que c'estoient des effets de l'allarme
qu'ils ont eue de la prise de leur medecin, et à mon second voyage
que j'ai fait icy je suis demeuré jusques à present depuis quinze
jours, et ai donné à cette mesme confidente une monstre que
j'achetai à mon retour de Fontainebleau treize pistoles à Blois,
laquelle m'a servi à lui faire faire une confession que j'ose
estimer generale de ce qu'elle sçait jusques icy, dont les
particularités sont que depuis que le nommé Lussant d'Amboise,
duquel je vous ai escrit amplement par ma derniere depesche, est
arrivé à Paris, il assure que l'on a envoyé deux personnes
confidentes à dix jours l'une de l'autre, chargées de quantité de
mauvaises pièces et manifestes esgalement audacieux et insolents,
au duc de Lorraine et à celui de Vendosme, lesquels confidents en
ont été chargés par la duchesse de Montbason qui fait, à ce que
l'on tient icy, d'ordinaire telles expéditions par les ordres en
partie de sa belle-mère[462], et de quantité d'autres esprits
malfaisants de la cour. Cette mesme belle-mère seroit mieux loin
que près.
[462] Il doit être ici question de Mme de Chevreuse, qui était
non pas la belle-mère, mais la belle-fille de Mme de Montbazon.
«J'ai remarqué, Monsieur, que ces mesmes esprits ont de pernicieux
desseins contre la personne du duc d'Anguyen, qui leur est une
sorte d'espine à leur pied et contre lequel ils ont d'extresmes
aversions, dans la créance qu'ils ont qu'il est entierement
attaché dans les volontés et le service de la Reyne, et qu'il est
assuré ami de son Eminence; c'est ce qui me fait à present
d'autant plus desirer la conservation de sa personne, et vous
assure, Monsieur, qu'il a à prendre garde d'une fille qu'il aime à
Paris que l'on croit estre assez malheureuse pour lui donner à
manger quelque venin ou de lui en faire present par l'odorat de
certaines choses. Les predictions des mécontents sont que ce
prince ne la doit pas faire longue. Il a besoin de prendre
exactement garde à se conserver. Je vous supplie aussi, Monsieur,
de faire prendre garde particulièrement à l'odorat de ce qui sera
presenté, tant par placets qu'autres choses plus pretieuses à
Monsieur auquel on a promis de faire un present lors de la foire
de Saint-Germain, estimable pour sa gentillesse, mais
tres-malheureux peut-estre pour ce que l'on y pourroit adjouter.
La crainte que j'ai de ces diableries me fait fremir jusques au
sang, et me force de rechef à vous suplier, Monsieur, de faire
prendre garde plus que jamais à la conservation de son Eminence.
«Par les dernières depesches que ce mesme Lussant a envoyées à la
duchesse de Chevreuse, sa maîtresse, il assure qu'il y a plus
d'espérance que jamais que les deux cabales de ce royaume, qui ont
failli il y a quelques jours à esclater, se forment en parti et
plustost que l'on ne pense, mais que les particularités ne s'en
peuvent dire par lettres. Lorsque je serai à Paris, j'espere
demesler ces fusées... Ledit Lussant assure encore par sa dernière
que, quelques bruits que l'on ait fait courre du contraire, il est
neantmoins vrai que Monseigneur est aussi mal avec le Pape que
jamais, mesme que sa sainteté a promis de favoriser les armes
d'Espagne, et que dans cette campagne les affligés auront leur
tour, et qu'il arrivera ce que peu de personnes savent...
«Je ne me fusse jamais pu persuader, si je ne l'avois sçu
parfaitement, que la comtesse de Fiesque se fut laissée emporter,
dans les intrigues qu'elle a avec les duchesses de Vendosme et de
Nemours, de donner à Mademoiselle des conseils esgalement mauvais
et pernicieux. Quoiqu'ils soient à l'avantage de ceux de la maison
de Guise, ils sont neantmoins importants au service de la Reyne;
et qui plus est, pour rendre sa maîtresse plus capable de ces
persuasions, elle les fait appuyer par la duchesse d'Espernon et
par sa belle fille, et est à present aussi bien dans son esprit
qu'elle y a esté mal par le passé, ainsi que disent ceux de sa
confidence.
«Vous avez memoire, Monsieur, des particularités de mes autres
depesches sur le sujet du comte de La Rochefoucauld, son fils, son
beau frere, et quelques autres de ses intimes, qui souhaitent avec
tant de passion des gouvernements. Je vous puis assurer de rechef
que ce n'est pas pour en bien servir les personnes qui les leur
peuvent donner, car ils sont acquis et tres attachés aux intérêts
de ceux de Guise, et je vous assure que pour une bonne princesse
la Reyne est mal et tres injustement servie; et quoique je sois
fort impertinent dans les affaires de l'Estat, mon zèle me fait
prendre la liberté de dire qu'après ce que j'ai sçu et vu, la
Reyne et son Eminence doivent plustost faire des créatures que de
permettre que d'autres les fassent. Je réserve à m'expliquer de
vive voix et demande pardon à Monseigneur si la passion que j'ai à
son service me fait entreprendre d'escrire avec cette liberté au
prejudice des respects que je dois à sa Majesté et à son
Eminence.»
IBID., p. 154.--«Monsieur, depuis mon arrivée en cette province de
Touraine, j'ai, avec tous les soins qu'il m'a été possible, recherché les
occasions propres à m'instruire des choses les plus importantes au
service de leurs Majestés et de son Eminence.
«Premierement sera remarqué que la duchesse de Chevreuse reçoit
de temps à autre des nouvelles de ce qui se passe à la cour par
l'entremise de diverses personnes, et entre autres de Lussant
d'Amboise, qui est à present encore à Paris, et qui lui sert
d'ordinaire de mouchard tant en cour qu'en cette province. Par les
dernieres depesches il assure que le duc de Vendosme est à Aneci,
maison de son gendre (le duc de Nemours). Le comte de Montresor la
vient visiter ensuite des conferences ordinaires qui se tiennent
avec les comtes de Bethune et de Charost et lui; lesquelles
conferences ne tendent qu'à faire donner par des personnes
interposées de mauvaises impressions en leur voisinage et en
d'autres provinces aux peuples du gouvernement de l'Estat, et leur
faire avoir d'extresmes aversions contre les ministres.
«Est à noter que le mesme Montresor a eu un gentilhomme en cour
depuis qu'il en est parti, appellé Fuetillac (?) pour moucharder
les nouvelles plus importantes de l'Estat, les faire ensuite tenir
à son maistre par diverses voies et adresses. Ce mesme gentilhomme
a quelques habitudes en Allemagne où il depesche souvent les
nommés Rousseau et Lorrin, aussi domestiques de son maistre qu'il
tient en cour depuis sept mois, et lesquels ont porté diverses
depesches hors de ce royaume.
«Il court ici un bruit sourd que quelques personnes de qualité de
la religion ont, avec quelques factieux catholiques qui servent
mesme le Roy en apparence, fait passer par la Catalogne une
personne dont le nom m'est encore incognu, qui est, à ce que l'on
tient, un homme d'intrigues, pour se rendre en Espagne porter
nouvelles des factieux de ce royaume et en representer les
calamités, et comme les peuples sont à la veille de faire une
revolte generale; le tout pour obstacler[463] le raccommodement
des affaires avec les ennemis. En suitte de ce bruit il en court
un autre plus sur qui est que si la cour va à Fontainebleau le
prisonnier de Vincennes sortira, soit par quelque intelligence de
ses gardes ou par un effort que doivent faire ses amis apres
quelque sedition qu'ils pretendent faire à Paris, lorsque la cour
en sera un peu esloignée.
[463] Plus haut, p. 516.
«Le Palais-Royal, celui de son Eminence et de son Altesse Royale
sont meublés de force mouchards qui suivent les ordres de quantité
d'ingrats que leurs Majestés, son Eminence et son Altesse ne
sauroient obliger. Ils sont plus ingrats au loin qu'auprès. Si
Dieu permet que je puisse rencontrer les lumières que je cherche
avec toutes sortes de soins, je m'expliquerai plus intelligemment,
et specifierai les plus importantes circonstances...
«Après avoir conferé avec... homme de la religion, qui sejourne en
cette province pour s'en aller en celle d'Anjou où il demeure, je
discourus avec lui dans toutes les complaisances dont je me pus
aviser. Il s'est ouvert à moi jusques à me dire que Dieu avoit
tousjours aimé la France, et que l'on devoit esperer qu'il ne
permettroit pas longtemps que le Roy demeurast à la discretion et
gouvernement de personnes estrangeres, et qu'il y auroit en peu de
bons François, signalés de qualité, qui contribueroient leurs
biens et leur sang pour mettre sa Majesté en liberté, et pour la
faire instruire et nourrir en sorte que les peuples de ce royaume
fussent soulagés de tant d'oppressions; que monseigneur le duc
d'Orléans seroit cause en partie de la ruine de l'Estat, si l'on
n'y remédioit, à cause des complaisances qu'il rendoit à la Reyne
et des souffrances qu'il permettoit que le peuple ressentist; que
la trop grande bonté et facilité de ce prince le rendroit un jour
misérable et le Roy aussi, s'il n'y estoit remedié; que ceux de la
maison de Lorraine avoient de tout temps conspiré contre cette
couronne et esperé de s'en rendre maistres; bref, que l'on verroit
dans peu de temps les affaires de l'Estat changer de face; que
telles personnes de qualité qui en apparence sont les plus
complaisans apuyeroient en peu le dessein des bons François. C'ont
été là les dernieres paroles à nostre separation.»