«Louis, par la grace Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous
présents et à venir, salut. Depuis nostre avénement à la couronne,
Dieu nous a départi si visiblement sa protection que nous ne
pouvons sans admiration considérer toutes les actions passées dans
le cours de notre règne, qui sont autant d'effets merveilleux de
sa bonté. Dès son entrée, la foiblesse de notre âge donna sujet à
quelques mauvais esprits d'en troubler le repos et la
tranquillité; mais cette main divine soutint avec tant de force
notre innocence et la justice de notre cause que l'on vit en mesme
temps la naissance et la fin de ces pernicieux desseins, avec tant
d'avantage pour nous qu'ils ne servirent qu'à affermir notre
puissance. Depuis, la faction de l'hérésie s'eslevant pour former
un parti dans l'Estat qui sembloit partager nostre authorité, il
s'est servi de nous pour en abattre la puissance; et nous rendant
l'instrument de sa gloire, il a permis que nous ayons remis
l'exercice de la religion et relevé ses autels en tous les lieux
où la violence de l'hérésie en avoit effacé les marques. Lorsque
nous avons entrepris la protection de nos alliés, il a donné des
jours si heureux à nos armes qu'à la vue de toute l'Europe, contre
l'espérance de tout le monde, nous les avons rétablis en la
possession de leurs États. Si les plus grandes forces des ennemis
communs de cette couronne se sont ralliés contre nous, il a
confondu leurs ambitieux desseins. Enfin, pour faire paroistre
davantage sa bonté envers nous, il a donné bénédiction à notre
mariage par la naissance de deux enfants lorsque nous l'espérions
le moins. Mais si d'un costé Dieu nous a rendu le plus grand et le
plus glorieux prince de l'Europe, il nous a fait aussi connoîstre
que les plus grands Roys ne sont pas exempts de la condition
commune des autres hommes; il a permis, au milieu de toutes ces
prospérités, que nous ayons ressenti des effets de la foiblesse de
la nature; et, bien que les infirmités que nous avons eues et qui
nous continuent encore, ne nous donnent pas sujet de croire que le
mal soit sans remède, et qu'au contraire nous ayons par toutes les
apparences l'assurance de recouvrer une personne entière,
néantmoins comme les événements des maladies sont incertains, et
que souvent les jugements de ceux qui ont le plus d'expérience
sont peu asseurés, nous avons estimé estre obligé de penser à tout
ce qui seroit nécessaire pour conserver le repos et la
tranquillité de nostre Estat, en cas que nous vinssions à lui
manquer. Nous croyons que comme Dieu s'est servi de nous pour
faire tant de graces à cette monarchie qu'il désire encore cette
dernière action de prudence qui donnera la perfection à toutes les
autres, si nous apportons un si bon ordre pour le gouvernement et
administration de nostre couronne que Dieu nous appellant à lui
rien n'en puisse affoiblir la grandeur, et que dans le bas âge de
nostre successeur le gouvernement soit soutenu avec la force et la
vigueur si nécessaires pour maintenir l'authorité royale; nous
croyons que c'est le seul moyen de faire perdre à nos ennemis
toutes les espérances de prendre avantage de notre perte: et nous
ne pouvons leur opposer une plus grande force pour les obliger à
un traité de paix que de faire un si bon establissement dès nostre
vivant qu'il rallie et reunisse toute la maison royale pour
conspirer avec un mesme esprit à maintenir l'estat présent de
nostre couronne. La France a bien fait voir qu'estant unie elle
est invincible, et que de son union dépend sa grandeur, comme sa
ruine de sa division. Aussi les mauvais François seront retenus de
former aucune entreprise, jugeant bien qu'elles ne réussiront qu'à
leur confusion, lorsqu'ils verront l'authorité royale appuyée sur
de si fermes fondements qu'elle ne pourra estre esbranlée. Enfin
nous affermirons l'union avec nos alliés, qui est une des
principales forces de la France, quand ils sçauront qu'elle sera
conduite par les mesmes maximes qui en ont jusques ici si
heureusement et si glorieusement maintenu la grandeur. Nos actions
passées font assez juger de l'amour que nous avons eu pour la
conservation de nos peuples et de leur acquérir par nos travaux
une félicité accomplie. Mais la résolution que nous prenons de
porter nos pensées à l'avenir, avec l'image de nostre fin et de
nostre perte, est bien une marque plus assurée de nostre tendre
affection envers eux, puisque l'exécution de nos dernières
volontés produira ses effets en un temps où nous ne serons plus,
et que nous n'aurons autre part en la félicité du règne qui
viendra que la satisfaction et le contentement que nous recevrons
par avance de penser au bonheur de nostre Estat. Or, pour exécuter
nostre dessein, nous avons pensé que nous ne pouvions prendre une
voie plus assurée que celle qu'ont tenue en pareilles occasions
les Rois nos prédécesseurs. Ces sages princes ont jugé avec
grand'raison que la régence du royaume, l'instruction et éducation
des Rois mineurs, ne pouvoit estre déposée plus avantageusement
qu'en la personne des mères des Rois, qui sont sans doute plus
intéressées à la conservation de leurs personnes et de leur
couronne qu'aucun autre qui y pourroit estre appelé.
* * * * *
«A ces causes, de notre certaine science, pleine puissance et
authorité royale, nous avons ordonné et ordonnons, voulons et nous
plaist qu'advenant notre déceds avant que notre fils aîné le
Dauphin soit entré en la quatorzième année de son âge, ou en cas
que notre dit fils le Dauphin décedast avant la majorité de notre
second fils le duc d'Anjou, nostre très chère et très amée épouse
et compagne, la Reyne, mère de nos dits enfants, soit régente en
France, qu'elle ait l'éducation et l'instruction de nos dits
enfants, avec l'administration et gouvernement du Royaume, tant et
si longuement que durera la minorité de celui qui sera Roy, avec
l'advis du conseil et en la forme que nous ordonnerons ci après;
et en cas que ladite dame régente se trouvant après notre déceds
et pendant sa régence en telle indisposition qu'elle eust sujet
d'appréhender de finir ses jours avant la majorité de nos enfants,
nous voulons et ordonnons qu'elle pourvoye, avec l'advis du
conseil que nous ordonnerons ci-après, à la régence, gouvernement
et administration de nos enfants et du Royaume, déclarant dès à
présent que nous confirmons la disposition qui en sera ainsi par
elle faite, comme si elle avoit esté ordonnée par nous.
* * * * *
«Et pour témoigner à notre très cher frère le duc d'Orléans que
rien n'a esté capable de diminuer l'affection que nous avons
toujours eue pour lui, nous voulons et ordonnons qu'après notre
déceds il soit lieutenant général du Roy mineur en toutes les
provinces du Royaume, pour exercer pendant la minorité ladite
charge sous l'authorité de ladite dame Reyne régente et du conseil
que nous ordonnerons ci-après, et ce nonobstant la déclaration
registrée en notre cour de Parlement qui le prive de toute
administration de nostre Estat, à laquelle nous avons dérogé et
dérogeons par ces présentes pour ce regard. Nous nous promettons
de son bon naturel qu'il honorera nos volontés par une obeissance
entière, et qu'il servira l'Estat et nos enfants avec la fidélité
et l'affection à laquelle sa naissance et les grâces qu'il a
reçues de nous l'obligent, déclarant qu'en cas qu'il vînt à
contrevenir en quelque façon que ce soit à l'establissement que
nous faisons par la présente déclaration, nous voulons qu'il
demeure privé de la charge de lieutenant général, défendant très
expressément en ce cas à tous nos sujets de le recognoistre et de
lui obeir en cette qualité.
«Nous avons tout sujet d'espérer de la vertu, de la piété et de la
sage conduite de notre très chère et bien amée épouse et compagne,
la Reyne, mère de nos enfants, que son administration sera
heureuse et advantageuse à l'Estat. Mais comme la charge de
régente est de si grand poids, sur laquelle repose le salut et la
conservation entière du Royaume, et qu'il est impossible qu'elle
puisse avoir la connoissance parfaite et si nécessaire pour la
resolution de si grandes et si difficiles affaires, qui ne
s'acquiert que par une longue expérience, nous avons jugé à propos
d'establir un conseil près d'elle pour la régence, par les advis
duquel et sous son authorité les grandes et importantes affaires
de l'Estat soient résolues suivant la pluralité des voix. Et pour
dignement composer le corps de ce conseil, nous avons estimé que
nous ne pouvions faire un meilleur choix pour estre ministres de
l'Estat que de nos très chers et très amés cousins le prince de
Condé et le cardinal de Mazarin, et de notre très cher et féal le
sieur Seguier, chancelier de France, garde des sceaux et
commandeur de nos ordres, et de nos très chers et bien amés
Bouthillier, surintendant de nos finances, et de Chavigny,
secrétaire d'Estat et de nos commandements; voulons et ordonnons
que notre très cher frère le duc d'Orléans, et en son absence nos
très chers et amés cousins le prince de Condé et le cardinal de
Mazarin soient chefs dudit conseil, selon l'ordre qu'ils sont ici
nommés, sous l'authorité de ladite dame Reyne régente. Et comme
nous croyons ne pouvoir faire un meilleur choix, nous défendons
très expressement d'apporter aucun changement audit conseil en
l'augmentant ou diminuant, pour quelque cause ou occasion que ce
soit, entendant néantmoins que vacation advenant d'une des places
dudit conseil par mort ou forfaiture, il y soit pourveu de telles
personnes que ladite dame Régente jugera dignes, par l'advis dudit
conseil et à la pluralité des voix, de remplir cette place,
déclarant que notre volonté est que toutes les affaires de la paix
et de la guerre et autres importantes à l'Estat, même celles qui
regarderont la disposition de nos deniers, soient délibérées audit
conseil par la pluralité des voix; comme aussi qu'il soit pourvu
cas échéant aux charges de la couronne, surintendant des finances,
premier président et procureur général en notre cour du parlement
de Paris, charges de secrétaire d'Estat, charges de la guerre,
gouvernements des places frontières, par ladite dame Régente avec
l'advis dudit conseil sans lequel elle ne pourra disposer d'aucune
desdites charges; et quant aux autres charges, elle en disposera
avec la participation dudit conseil. Et pour les archeveschés,
eveschés et abbayes estant en notre nomination, comme nous avons
eu jusques à présent un soin particulier qu'ils soient conférés à
des personnes de mérite et de piété singulière et qui ayent esté
pendant trois ans en l'ordre de prestrise, nous croyons, après
avoir reçu tant de grâces de la bonté divine, estre obligé de
faire en sorte que le même ordre soit observé pour cet effect;
nous désirons que ladite dame Régente, mère de nos enfants, suive
aux choix qu'elle fera pour remplir les dignités ecclésiastiques
l'exemple que nous lui en avons donné, et qu'elle les confère avec
l'advis de notre cousin le cardinal de Mazarin auquel nous avons
fait cognoistre l'affection que nous avons que Dieu soit honoré en
ces choix; et comme il est obligé, par la grande dignité qu'il a
dans l'Église, d'en procurer l'honneur, qui ne sçauroit estre plus
élevé qu'en y mettant des personnes de piété exemplaire, nous nous
assurons qu'il donnera de très fidèles conseils conformes à nos
intentions. Il nous a rendu tant de preuves de sa fidélité et de
son intelligence au maniement de nos plus grandes et plus
importantes affaires, tant dedans que dehors notre royaume, que
nous avons cru ne pouvoir confier après nous l'exécution de cet
ordre à personne qui s'en acquittast plus dignement que lui.
Et d'autant que pour des grandes raisons, importantes au bien de
notre service, nous avons été obligé de priver le sieur de
Châteauneuf de la charge de garde des sceaux de France, et de le
faire conduire au château d'Angoulesme où il a demeuré jusques à
présent par nos ordres, nous voulons et entendons que ledit sieur
de Châteauneuf demeure au mesme estat qu'il est de présent audit
château d'Angoulesme jusques après la paix conclue et exécutée, à
la charge néantmoins qu'il ne pourra lors estre mis en liberté que
par l'ordre de ladite dame Régente, avec l'advis dudit conseil qui
ordonnera d'un lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du
royaume ainsi qu'il sera jugé pour le mieux. Et comme notre
dessein est de prévoir tous les sujets qui pourroient en quelque
sorte troubler le bon establissement que nous faisons pour
conserver le repos et la tranquillité de notre Estat, la
cognoissance que nous avons de la mauvaise conduite de la dame
duchesse de Chevreuse, et des artifices dont elle s'est servie
jusques ici pour mettre la division dans notre royaume, les
factions et les intelligences qu'elle entretient au dehors avec
nos ennemis nous font juger à propos de lui défendre, comme nous
lui défendons, l'entrée de notre Royaume pendant la guerre;
voulons même qu'après la paix conclue et exécutée, elle ne puisse
retourner dans notre Royaume que par les ordres de ladite dame
Reyne régente, avec l'advis dudit conseil, à la charge néantmoins
qu'elle ne pourra faire sa demeure ni estre en aucun lieu proche
de la cour et de ladite dame Reyne. Et quant aux autres de nos
sujets de quelque qualité et condition qu'ils soient que nous
avons obligé de sortir du royaume par condamnation ou autrement,
nous voulons que ladite dame Reyne régente ne prenne aucune
résolution pour leur retour que par l'advis dudit conseil.
«Voulons et ordonnons que notre très chère et très amée épouse et
compagne la Reyne, mère de nos enfants, et notre très cher et amé
frère le duc d'Orléans fassent le serment en notre présence et des
princes de notre sang, et aux princes, ducs, pairs, maréchaux de
France et officiers de notre couronne, de garder et observer le
contenu en notre présente déclaration sans y contrevenir en
quelque façon et manière que ce soit.
«Si donnons en mandement à nos amés et féaux les gens tenant notre
cour de parlement de Paris, que ces présentes ils ayent à faire
lire, publier et registrer pour estre inviolablement gardées et
observées sans qu'il y puisse être contrevenu en quelque sorte et
manière que ce soit; car tel est notre plaisir. Et affin que ce
soit chose ferme et stable à toujours, nous avons signé ces
présentes de notre propre main et fait ensuite signer par notre
chère et très amée épouse et compagne, et par notre très cher et
amé frère le duc d'Orléans, et des trois secrétaires d'Estat et de
nos commandements étant de présent près de nous, et fait mettre
notre scel.
«Donné à Saint Germain en Laye, au mois d'avril l'an de grâce mil
six cent quarante trois, et de notre règne le trente troisième.
«Ce que dessus est ma très expresse et dernière volonté que je
veux être exécutée. Signé LOUIS, ANNE, GASTON.
«A côté visa, et plus bas: PHELIPEAUX, BOUTHILLIER, et de
GUENEGAUD.
«Scellées du grand seau de cire verte, sur lacqs de soye rouge et
verte. Et encore est écrit: lues, publiées, registrées, ouï et
requerant et consentant le procureur général du Roy, pour être
exécutées selon leur forme et teneur, à Paris, en Parlement, le
vingt unième avril mil six cent quarante trois. Signé DU TILLET.»