_Divers passages des Carnets de Mazarin qui se rapportent à ces trois
chapitres._
Le cardinal Mazarin avait l'habitude d'écrire de temps en temps sur un
de ces petits cahiers, qu'on appelle ordinairement _agendas_ ou
_carnets_, ce qu'il devait faire, ou même ce qu'il se proposait de dire
à diverses personnes, au conseil, surtout à la reine; et il mettait cet
agenda, ce carnet dans la poche de sa simarre pour s'en servir au
besoin. La plupart du temps, on n'y rencontre que des lignes fort
obscures, où Mazarin seul aujourd'hui pourrait reconnaître sa pensée.
Quelquefois il se développe davantage, et dans ces notes, jetées à la
hâte sur le papier à mesure que les événements se succédaient, on
découvre ses sentiments véritables, on a comme un tableau fidèle de ce
qui se passait alors dans son esprit. Ce ne sont point des mémoires que
l'on compose après coup pour justifier sa conduite, et où l'on arrange
les faits sur le rôle et le personnage que l'on veut se donner auprès de
la postérité. Ici, rien de pareil: tout est écrit sur place, sous
l'impression du moment, sans aucun dessein préconçu. Ces notes n'étaient
pas faites pour d'autres yeux que ceux de leur auteur; c'est une sorte
d'entretien qu'il institue avec lui-même, un compte qu'il se rend de ses
actions et même de ses intentions; par où l'on peut se convaincre que
Mazarin n'a rien entrepris sans y avoir mûrement pensé, et qu'ainsi que
Richelieu il a voulu tout ce qu'il a fait.
Colbert, le premier domestique de Mazarin, comme on disait alors, son
homme de confiance, l'intendant de ses affaires et de sa maison,
recueillit ces carnets, à ce qu'il paraît; des mains de Colbert ils ont
passé aisément dans celles de son bibliothécaire Baluze, et c'est de là
qu'ils sont arrivés à la Bibliothèque impériale, FONDS DE BALUZE,
_armoire_ VI, paquet 1. Chacun de ces carnets est tout petit, à peu près
comme un in-32. Il y en a quinze; il est certain qu'autrefois il y en
avait au moins seize; car le seizième est à Tours entre des mains bien
connues qui le gardent sévèrement. Ces quinze carnets commencent en
1642, et vont jusqu'à l'exil de Mazarin en 1651. Ils embrassent donc
près de dix années qui ne sont pas assurément les moins remplies et les
moins glorieuses du XVIIe siècle.
Sans entrer dans de trop minutieux détails, il suffit de dire que ces
carnets sont écrits tantôt au crayon, tantôt à l'encre. Le crayon est
aujourd'hui assez effacé; l'écriture a mieux résisté; mais elle est
souvent bien difficile à lire. Les noms propres surtout sont presque
méconnaissables. Pour surcroît de difficulté, Mazarin écrit d'abord en
italien, et, quand il songe plus particulièrement à la reine, en
espagnol; il ne se hasarde que peu à peu et assez tard à se servir du
français. Nous ne craignons donc pas d'avancer que la moitié à peu près
des premiers carnets est ou matériellement indéchiffrable, ou presque
inintelligible faute de développements suffisants; mais l'autre moitié
nous paraît digne de la plus sérieuse attention: tantôt elle confirme,
tantôt elle rectifie, toujours elle éclaire les idées qu'on s'est faites
des desseins, des sentiments et de la conduite de Mazarin.
M. Ravenel, auquel on doit les _Lettres du cardinal Mazarin à la Reine
et à la princesse Palatine_, etc., _pendant sa retraite hors de France,
en 1651 et 1652_, était plus propre que personne, et par ses études
antérieures et par sa pénétration ingénieuse, à continuer ce qu'il avait
si bien commencé, et à donner des extraits intelligents et fidèles des
carnets de Mazarin. Malheureusement M. Ravenel nous a déclaré qu'il
avait renoncé à ce travail, et c'est à son refus, plus d'une fois
renouvelé, que nous nous sommes engagé dans l'étude difficile de ce
précieux document. Il a bien voulu nous communiquer une copie
qu'autrefois il en avait fait faire: nous nous empressons de reconnaître
que cette copie nous a été fort utile et nous a épargné bien des peines;
mais nous pouvons dire aussi sans ingratitude qu'elle est
très-imparfaite, et il n'est pas besoin d'ajouter qu'il ne paraîtra pas
ici une seule ligne qui n'ait été soigneusement vérifiée sur le texte
original.
Enfin, M. Léon Delaborde qui, dans tous les sujets, recherche avec tant
de patience les renseignements les plus cachés et les met en lumière
avec tant d'art, a eu connaissance de ces carnets, et il en a semé
plusieurs passages dans les notes de sa curieuse histoire du _Palais
Mazarin_.
Déjà nous-même, dans _La Jeunesse de Mme de Longueville_, nous avons
fait usage de cette source riche et peu connue. Ici nous allons
rassembler, sur les personnes et les choses engagées dans notre récit,
les notes éparses dans les neuf premiers carnets, depuis 1643 jusqu'aux
approches de la Fronde, en avertissant bien qu'il nous a fallu négliger
plus d'une ligne qui nous ont été indéchiffrables, et en demandant grâce
pour les fautes qui nous seraient échappées dans cette première et
difficile transcription.