16 NOVEMBRE. Mme DE CHEVREUSE A M. DU DORAT[431].

«Monsieur, encore que vous me fassiez grand tort de m'accuser de

tant d'injustice contre moi-même que je ne veux pas mon propre

bien en ne désirant pas mon retour en France, je ne puis me

fascher contre vous, d'autant que j'attribue ce soupçon à l'amitié

que vous me portez, qui vous fait souhaiter mon repos que je

sçais, aussi bien que vous, ne pouvoir trouver que là, et encore

mieux que je ne le cherche point autre part. Puisque vous doutez

encore de mes sentiments d'y aller, (je vous dis que) quand

Boispille vous a dit que j'avois résolu de ne point perdre de

temps pour cela, il vous a dit vrai, et le motif qui m'arrête est

fondé sur des appréhensions si raisonnables de la continuation de

la persécution de mon malheur ordinaire, dont j'ai encore depuis

peu sujet de craindre de nouveaux effets, que je m'étonne comme on

me peut accuser d'une telle extravagance comme de feindre des

appréhensions imaginaires pour n'aller pas jouir des biens

véritables, au lieu de me plaindre des peines où ma mauvaise

fortune me réduit. Enfin je conclus que Dieu seul sçait quand il

m'en tirera, et moi que j'y travaillerai après mon salut comme à

ce qui m'importe le plus au monde, et que, comme il y va du tout,

je n'oublierai rien dès que je verrai jour à trouver la fin de mes

misères; c'est-à-dire à vous pouvoir dire de vive voix que je suis

de tout mon cœur à vous, M. DE ROHAN.»

* * * * *

«Je ne nie pas que je n'ai beaucoup d'obligation à M. le cardinal;

mais il faut que je lui en aie encore davantage pour n'estre plus

malheureuse.--16 novembre.»

Mme DE CHEVREUSE A BOISPILLE[432].

«Boispille, il est vrai que vous m'avez laissée dans un très

véritable désir de retourner en France, et je proteste que j'y

suis toujours; mais j'ai eu encore depuis votre partement tant de

nouvelles connoissances de la continuation de mon malheur dans les

soupçons qu'il donne de moi, qu'il m'est impossible de me résoudre

d'aller m'exposer à tout ce qu'il peut produire contre moi. C'est

ce qui m'arrête encore de suivre le dessein que j'avois d'écrire

et envoyer selon que je vous avois parlé, et me fait attendre

quelque temps qui me donne la lumière que je n'ai pas de pouvoir

avec sûreté travailler à me procurer le repos de me voir chez moi,

qui ne sçauroit estre tel jusques à ce que j'y puisse aller hors

des inquiétudes que j'ai présentement sujet d'avoir. Croyez que je

suis si partiale pour mon retour que je passe pardessus beaucoup

de choses, mais il y en a qui m'arrêtent avec tant de raison qu'il

faut nécessairement que je demeure encore où je suis. Je l'écris à

monsieur mon mari, et l'assure que toute mon étude est le moyen de

me procurer un retour exempt des maux que j'appréhende. A quoi

j'espère qu'après tout Dieu me fera la grace de parvenir,

peut-estre plus tôt qu'il me semble. Je sens et sens trop les

incommodités qu'il y a dans cet éloignement pour ne le pas faire

finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant il faut plutôt

souffrir que de périr; et comme j'ai le principal intérêt j'aurai

le principal soin de me retirer le plus tôt qu'il se pourra de

l'état où je suis, ne le pouvant faire sans me mettre en un pire,

où n'estant pas bonne pour moi-même je ne le serois pour personne.

C'est tout ce que je vous puis dire pour cette heure, et que je

serai toute ma vie votre très affectionnée amie, MARIE DE ROHAN.»

[431] Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le _Suppl. franç._

[432] Man. de Colbert, fol. 54. Manque dans le _Suppl. franç._

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 54 / 119 题