«Monsieur, encore que vous me fassiez grand tort de m'accuser de
tant d'injustice contre moi-même que je ne veux pas mon propre
bien en ne désirant pas mon retour en France, je ne puis me
fascher contre vous, d'autant que j'attribue ce soupçon à l'amitié
que vous me portez, qui vous fait souhaiter mon repos que je
sçais, aussi bien que vous, ne pouvoir trouver que là, et encore
mieux que je ne le cherche point autre part. Puisque vous doutez
encore de mes sentiments d'y aller, (je vous dis que) quand
Boispille vous a dit que j'avois résolu de ne point perdre de
temps pour cela, il vous a dit vrai, et le motif qui m'arrête est
fondé sur des appréhensions si raisonnables de la continuation de
la persécution de mon malheur ordinaire, dont j'ai encore depuis
peu sujet de craindre de nouveaux effets, que je m'étonne comme on
me peut accuser d'une telle extravagance comme de feindre des
appréhensions imaginaires pour n'aller pas jouir des biens
véritables, au lieu de me plaindre des peines où ma mauvaise
fortune me réduit. Enfin je conclus que Dieu seul sçait quand il
m'en tirera, et moi que j'y travaillerai après mon salut comme à
ce qui m'importe le plus au monde, et que, comme il y va du tout,
je n'oublierai rien dès que je verrai jour à trouver la fin de mes
misères; c'est-à-dire à vous pouvoir dire de vive voix que je suis
de tout mon cœur à vous, M. DE ROHAN.»
* * * * *
«Je ne nie pas que je n'ai beaucoup d'obligation à M. le cardinal;
mais il faut que je lui en aie encore davantage pour n'estre plus
malheureuse.--16 novembre.»
Mme DE CHEVREUSE A BOISPILLE[432].
«Boispille, il est vrai que vous m'avez laissée dans un très
véritable désir de retourner en France, et je proteste que j'y
suis toujours; mais j'ai eu encore depuis votre partement tant de
nouvelles connoissances de la continuation de mon malheur dans les
soupçons qu'il donne de moi, qu'il m'est impossible de me résoudre
d'aller m'exposer à tout ce qu'il peut produire contre moi. C'est
ce qui m'arrête encore de suivre le dessein que j'avois d'écrire
et envoyer selon que je vous avois parlé, et me fait attendre
quelque temps qui me donne la lumière que je n'ai pas de pouvoir
avec sûreté travailler à me procurer le repos de me voir chez moi,
qui ne sçauroit estre tel jusques à ce que j'y puisse aller hors
des inquiétudes que j'ai présentement sujet d'avoir. Croyez que je
suis si partiale pour mon retour que je passe pardessus beaucoup
de choses, mais il y en a qui m'arrêtent avec tant de raison qu'il
faut nécessairement que je demeure encore où je suis. Je l'écris à
monsieur mon mari, et l'assure que toute mon étude est le moyen de
me procurer un retour exempt des maux que j'appréhende. A quoi
j'espère qu'après tout Dieu me fera la grace de parvenir,
peut-estre plus tôt qu'il me semble. Je sens et sens trop les
incommodités qu'il y a dans cet éloignement pour ne le pas faire
finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant il faut plutôt
souffrir que de périr; et comme j'ai le principal intérêt j'aurai
le principal soin de me retirer le plus tôt qu'il se pourra de
l'état où je suis, ne le pouvant faire sans me mettre en un pire,
où n'estant pas bonne pour moi-même je ne le serois pour personne.
C'est tout ce que je vous puis dire pour cette heure, et que je
serai toute ma vie votre très affectionnée amie, MARIE DE ROHAN.»
[431] Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le _Suppl. franç._
[432] Man. de Colbert, fol. 54. Manque dans le _Suppl. franç._