«Monseigneur, je supplie très humblement votre Éminence par sa
bonté ordinaire me pardonner cette importunité qui sera, à mon
avis, la dernière pour ce qui regarde les malheurs et fautes de
Mme de Chevreuse, de laquelle je désespère le retour après tant de
fuittes et de remises. Il est bien vrai que si je pouvois ajouter
foi aux relations du sieur de Boispille, qui arriva ici le 20 de
ce mois, il me resteroit encore quelque petit rayon d'espérance.
Il est bien vrai qu'il a de bonnes intentions, mais il se laisse
aisément piper au chant des Sirenes. Ses raisons, ou plutôt ses
conjectures, sont, qu'il a l'argent que votre Éminence lui a fait
délivrer avant que partir, que Mme de Chevreuse ne lui a point du
tout demandé; seulement lui a esté ordonné de le garder quand elle
voudra partir pour revenir en France, ce qu'elle ne veut faire que
le Roy et votre Éminence ne soyent ici, parce qu'estant à
Dampierre et si proche de Saint-Germain elle a assez d'ennemis qui
pourroient rapporter qu'elle verroit toutes les nuits la Reyne,
comme elle faisoit souvent, il y a huit ou neuf ans. Elle a encore
une autre raison qui me semble bien ridicule, qu'elle demande du
loisir pour reposer son esprit après tant de frayeurs qu'elle dit
qu'on lui a faites; elle croit, à mon avis, que les esprits
doivent faire diète comme les corps; mais c'est un régime que le
sien ne doit pas pratiquer, car il se pourroit bientôt évaporer.
Le dit sieur de Boispille à toutes ces apparences de son retour
ajoute un serment qu'elle lui a fait de revenir, qui est si
exécrable que je ne l'ose écrire. Je crois qu'estant en Espagne
elle l'a tiré de quelque formalité des anciens Grenadins; et à
tout cela le bourgeois de Londres et de Paris ajoute que la Reyne
ne veut pas qu'elle revienne devant qu'elle ait parlé à votre
Éminence, et disent-ils qu'elle n'est fort bien avec vous qu'afin
de faire part à Mme de Chevreuse de votre amitié. Votre Éminence
me pardonnera, s'il lui plaît, cette liberté de lui écrire ce
qu'on dit ici. J'avois écrit à Mme de Chevreuse qu'on l'accusoit
d'avoir sollicité l'alliance d'Espagne et d'Angleterre, mais le
sieur de Boispille m'a assuré de sa part que là il ne se parle
point du tout de cette alliance, et il m'assure que l'ambassadeur
ou agent d'Espagne n'est pas fort bien dans l'esprit du Roy de la
Grande-Bretagne, qui ne l'a point vu du tout depuis son retour
d'Écosse, et que même il est mal satisfait des Espagnols qui ont
fait quelque déplaisir au sieur Gerbier à Bruxelles; et de plus il
ajoute qu'il y a trois mois que la Reyne mère n'a reçu d'argent.
Hier, un homme natif d'Orléans, nommé Bernard, que j'ai autrefois
présenté au feu père Joseph, me vint trouver et me dit qu'il y a
long temps qu'il a intention de rendre un bon service au Roy, qui
est que si on lui veut donner ce qu'il faut il baillera une rude
atteinte au fort de Mardic, près de Dunquerque. Je lui voulus
doucement demander les moyens, mais il me dit que c'estoit un
secret à dire au maître. C'est un homme qui a séjourné longtemps à
Bruxelles, et qui n'en est de retour que depuis dix-huit mois. Il
m'a dit que quelque esloignée que fût votre Éminence, s'il avoit
de quoi il y pourroit bien aller, et m'a conclu que son entreprise
est une pièce d'hiver, ou pour le plus tard du mois de mars; c'est
tout ce que j'ai pu tirer. Je vous supplie très humblement trouver
bon, Monseigneur, que je vous aie écrit tout ce que dessus, et de
me faire l'honneur de croire qu'il n'y a personne au monde qui ait
plus de passion que moi à tout ce qui regarde votre service, comme
y estant bien obligé, et voulant vivre et mourir dans la qualité
de, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 23 septembre
1639.»
[429] Man. de Colbert, fol. 49. Manque dans le _Suppl. franç._