PARIS, 23 SEPTEMBRE 1639. DU DORAT AU CARDINAL RICHELIEU[429].

«Monseigneur, je supplie très humblement votre Éminence par sa

bonté ordinaire me pardonner cette importunité qui sera, à mon

avis, la dernière pour ce qui regarde les malheurs et fautes de

Mme de Chevreuse, de laquelle je désespère le retour après tant de

fuittes et de remises. Il est bien vrai que si je pouvois ajouter

foi aux relations du sieur de Boispille, qui arriva ici le 20 de

ce mois, il me resteroit encore quelque petit rayon d'espérance.

Il est bien vrai qu'il a de bonnes intentions, mais il se laisse

aisément piper au chant des Sirenes. Ses raisons, ou plutôt ses

conjectures, sont, qu'il a l'argent que votre Éminence lui a fait

délivrer avant que partir, que Mme de Chevreuse ne lui a point du

tout demandé; seulement lui a esté ordonné de le garder quand elle

voudra partir pour revenir en France, ce qu'elle ne veut faire que

le Roy et votre Éminence ne soyent ici, parce qu'estant à

Dampierre et si proche de Saint-Germain elle a assez d'ennemis qui

pourroient rapporter qu'elle verroit toutes les nuits la Reyne,

comme elle faisoit souvent, il y a huit ou neuf ans. Elle a encore

une autre raison qui me semble bien ridicule, qu'elle demande du

loisir pour reposer son esprit après tant de frayeurs qu'elle dit

qu'on lui a faites; elle croit, à mon avis, que les esprits

doivent faire diète comme les corps; mais c'est un régime que le

sien ne doit pas pratiquer, car il se pourroit bientôt évaporer.

Le dit sieur de Boispille à toutes ces apparences de son retour

ajoute un serment qu'elle lui a fait de revenir, qui est si

exécrable que je ne l'ose écrire. Je crois qu'estant en Espagne

elle l'a tiré de quelque formalité des anciens Grenadins; et à

tout cela le bourgeois de Londres et de Paris ajoute que la Reyne

ne veut pas qu'elle revienne devant qu'elle ait parlé à votre

Éminence, et disent-ils qu'elle n'est fort bien avec vous qu'afin

de faire part à Mme de Chevreuse de votre amitié. Votre Éminence

me pardonnera, s'il lui plaît, cette liberté de lui écrire ce

qu'on dit ici. J'avois écrit à Mme de Chevreuse qu'on l'accusoit

d'avoir sollicité l'alliance d'Espagne et d'Angleterre, mais le

sieur de Boispille m'a assuré de sa part que là il ne se parle

point du tout de cette alliance, et il m'assure que l'ambassadeur

ou agent d'Espagne n'est pas fort bien dans l'esprit du Roy de la

Grande-Bretagne, qui ne l'a point vu du tout depuis son retour

d'Écosse, et que même il est mal satisfait des Espagnols qui ont

fait quelque déplaisir au sieur Gerbier à Bruxelles; et de plus il

ajoute qu'il y a trois mois que la Reyne mère n'a reçu d'argent.

Hier, un homme natif d'Orléans, nommé Bernard, que j'ai autrefois

présenté au feu père Joseph, me vint trouver et me dit qu'il y a

long temps qu'il a intention de rendre un bon service au Roy, qui

est que si on lui veut donner ce qu'il faut il baillera une rude

atteinte au fort de Mardic, près de Dunquerque. Je lui voulus

doucement demander les moyens, mais il me dit que c'estoit un

secret à dire au maître. C'est un homme qui a séjourné longtemps à

Bruxelles, et qui n'en est de retour que depuis dix-huit mois. Il

m'a dit que quelque esloignée que fût votre Éminence, s'il avoit

de quoi il y pourroit bien aller, et m'a conclu que son entreprise

est une pièce d'hiver, ou pour le plus tard du mois de mars; c'est

tout ce que j'ai pu tirer. Je vous supplie très humblement trouver

bon, Monseigneur, que je vous aie écrit tout ce que dessus, et de

me faire l'honneur de croire qu'il n'y a personne au monde qui ait

plus de passion que moi à tout ce qui regarde votre service, comme

y estant bien obligé, et voulant vivre et mourir dans la qualité

de, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 23 septembre

1639.»

[429] Man. de Colbert, fol. 49. Manque dans le _Suppl. franç._

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 52 / 119 题