PARIS, 12 SEPTEMBRE 1839. DU DORAT AU CARDINAL[427].

«Monseigneur, j'ai jugé qu'il estoit à propos de donner avis à

votre Éminence que j'ai de vendredi dernier fait tenir la lettre

qu'il lui a plu écrire à madame de Chevreuse, à laquelle j'ai fait

aussi une bien longue lettre pleine de raisons qui la doivent

porter à ce qui est du devoir d'une dame d'honneur[428]. Mais

parce que je crains que dans le sentiment où elle est à présent,

elle ne sera peut-estre pas satisfaite ni de mes vérités ni de mes

respects, j'en ai retenu copie pour faire voir que mon intention a

bien toujours esté de la servir, mais non pas de l'offenser. Mais

comme je pensois fermer ma lettre un homme de condition m'est venu

dire une nouvelle que votre Éminence ne doit pas ignorer, qui est

que le mariage d'Espagne et d'Angleterre est conclu, et par la

négociation de madame de Chevreuse. Je l'ai bien pressé de m'en

dire davantage, mais il m'a juré n'en sçavoir que le bruit commun.

J'ai ajouté cette nouvelle à ma lettre et lui ai mandé qu'elle

pouvoit s'assurer que si la chose estoit, quoiqu'elle semblât bien

cachée, ou votre Éminence la sçavoit ou la sçauroit dans peu de

jours; que c'estoit un péché qui ne se remettoit ni en ce monde

ici ni en l'autre, et que qui auroit commis ce crime feroit bien

de mourir hors son pays et ne mériteroit pas de la terre pour l'y

couvrir, qu'il ne falloit néantmoins jamais désespérer tant que

votre Éminence seroit dans cette bonne volonté dont elle a si

souvent reconnu les effets. Et quoique cette nouvelle m'ait à

l'abord surpris, je ne l'ai pourtant pas jugée impossible, quand

j'ai bien songé à la soudaine fuitte de Cousières, et sans sujet

ni aucune apparence de crainte. Je ne sçais pas si quelqu'un

affectionné à l'Espagne ou à l'Angleterre l'auroit voulu honorer

de cette pénible et périlleuse commission, mais il faudroit estre

plus fin et moins innocent que moi pour deviner. Cependant,

Monseigneur, je crois qu'il faudra que cette dame s'explique dans

le 21 de ce mois, car je mande vertement à monsieur de Boispille

qu'il ne faut plus parler de retardement, et que s'il pense

envoyer ci-après des lettres, je ne les ouvrirai point, car pour

elle trois ordinaires se sont passés sans qu'elle m'ait écrit. Il

y a quelques jours, Monseigneur, que j'avois prié monsieur Cheré

de communiquer à votre Éminence un petit dialogue entre la Reyne

et monsieur de Chevreuse lorsqu'il fut à Saint-Germain conduire

Monsieur le vice-légat pour son congé. La Reyne demanda au mari

des nouvelles de sa femme. Il lui répondit sans songer qu'elle en

sçavoit beaucoup plus que lui, et lui dit d'un ton assez aigre

qu'il se plaignoit bien fort de sa Majesté de ce que seule elle

empêchoit le retour de sa femme. La Reyne, qui est toute bonne,

fut surprise, et lui dit qu'il avoit grand tort, qu'elle aimoit

bien fort sa femme, qu'elle souhaiteroit bien de la voir, mais

qu'elle ne lui conseilleroit jamais de revenir. Et ayant fait une

pose, elle lui demanda si c'estoit Du Dorat qui lui avoit dit

cette nouvelle; il jura, et ne se parjura point, que je ne lui en

avois jamais parlé; car il est très véritable qu'il y a quinze

mois que je n'ai pas eu l'honneur de voir la Reyne, et m'en

estimant indigne j'en ai évité les occasions, jusques là que je

n'ai jamais vu monseigneur le Dauphin, et n'ai osé prononcer

l'auguste nom de la Reyne qu'en demandant à Dieu la conservation

de sa personne; et il faudroit estre bien abandonné de Dieu que

d'avoir autre parole ni autre sentiment. Monsieur de Chevreuse m'a

fait l'honneur de me redire ceci aux mêmes termes qu'il plaira à

votre Éminence le lire, et le bon homme entreprend d'écrire à

votre Éminence pour une affaire qui lui importe de la vie; car

monsieur Prou, à qui il doit et qui fournit sa maison, le veut

prendre par famine. Il a ouï dire que votre Éminence a fait

beaucoup de bien à Madame sa femme, et que les jurisconsultes

disent que l'homme et la femme sont _eadem persona_; c'est

pourquoi il en espère aussi; mais les philosophes disent que

_nullum idem simile_, et que qui a de l'argent le garde. J'espère,

Monsieur, que votre Éminence me pardonnera d'oser tant écrire,

puisque je suis, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 12

septembre.»

[427] Man. de Colbert, fol. 47. Manque dans le _Suppl. franç._

[428] On n'a pas cette lettre.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 51 / 119 题