«Monseigneur, j'ai jugé qu'il estoit à propos de donner avis à
votre Éminence que j'ai de vendredi dernier fait tenir la lettre
qu'il lui a plu écrire à madame de Chevreuse, à laquelle j'ai fait
aussi une bien longue lettre pleine de raisons qui la doivent
porter à ce qui est du devoir d'une dame d'honneur[428]. Mais
parce que je crains que dans le sentiment où elle est à présent,
elle ne sera peut-estre pas satisfaite ni de mes vérités ni de mes
respects, j'en ai retenu copie pour faire voir que mon intention a
bien toujours esté de la servir, mais non pas de l'offenser. Mais
comme je pensois fermer ma lettre un homme de condition m'est venu
dire une nouvelle que votre Éminence ne doit pas ignorer, qui est
que le mariage d'Espagne et d'Angleterre est conclu, et par la
négociation de madame de Chevreuse. Je l'ai bien pressé de m'en
dire davantage, mais il m'a juré n'en sçavoir que le bruit commun.
J'ai ajouté cette nouvelle à ma lettre et lui ai mandé qu'elle
pouvoit s'assurer que si la chose estoit, quoiqu'elle semblât bien
cachée, ou votre Éminence la sçavoit ou la sçauroit dans peu de
jours; que c'estoit un péché qui ne se remettoit ni en ce monde
ici ni en l'autre, et que qui auroit commis ce crime feroit bien
de mourir hors son pays et ne mériteroit pas de la terre pour l'y
couvrir, qu'il ne falloit néantmoins jamais désespérer tant que
votre Éminence seroit dans cette bonne volonté dont elle a si
souvent reconnu les effets. Et quoique cette nouvelle m'ait à
l'abord surpris, je ne l'ai pourtant pas jugée impossible, quand
j'ai bien songé à la soudaine fuitte de Cousières, et sans sujet
ni aucune apparence de crainte. Je ne sçais pas si quelqu'un
affectionné à l'Espagne ou à l'Angleterre l'auroit voulu honorer
de cette pénible et périlleuse commission, mais il faudroit estre
plus fin et moins innocent que moi pour deviner. Cependant,
Monseigneur, je crois qu'il faudra que cette dame s'explique dans
le 21 de ce mois, car je mande vertement à monsieur de Boispille
qu'il ne faut plus parler de retardement, et que s'il pense
envoyer ci-après des lettres, je ne les ouvrirai point, car pour
elle trois ordinaires se sont passés sans qu'elle m'ait écrit. Il
y a quelques jours, Monseigneur, que j'avois prié monsieur Cheré
de communiquer à votre Éminence un petit dialogue entre la Reyne
et monsieur de Chevreuse lorsqu'il fut à Saint-Germain conduire
Monsieur le vice-légat pour son congé. La Reyne demanda au mari
des nouvelles de sa femme. Il lui répondit sans songer qu'elle en
sçavoit beaucoup plus que lui, et lui dit d'un ton assez aigre
qu'il se plaignoit bien fort de sa Majesté de ce que seule elle
empêchoit le retour de sa femme. La Reyne, qui est toute bonne,
fut surprise, et lui dit qu'il avoit grand tort, qu'elle aimoit
bien fort sa femme, qu'elle souhaiteroit bien de la voir, mais
qu'elle ne lui conseilleroit jamais de revenir. Et ayant fait une
pose, elle lui demanda si c'estoit Du Dorat qui lui avoit dit
cette nouvelle; il jura, et ne se parjura point, que je ne lui en
avois jamais parlé; car il est très véritable qu'il y a quinze
mois que je n'ai pas eu l'honneur de voir la Reyne, et m'en
estimant indigne j'en ai évité les occasions, jusques là que je
n'ai jamais vu monseigneur le Dauphin, et n'ai osé prononcer
l'auguste nom de la Reyne qu'en demandant à Dieu la conservation
de sa personne; et il faudroit estre bien abandonné de Dieu que
d'avoir autre parole ni autre sentiment. Monsieur de Chevreuse m'a
fait l'honneur de me redire ceci aux mêmes termes qu'il plaira à
votre Éminence le lire, et le bon homme entreprend d'écrire à
votre Éminence pour une affaire qui lui importe de la vie; car
monsieur Prou, à qui il doit et qui fournit sa maison, le veut
prendre par famine. Il a ouï dire que votre Éminence a fait
beaucoup de bien à Madame sa femme, et que les jurisconsultes
disent que l'homme et la femme sont _eadem persona_; c'est
pourquoi il en espère aussi; mais les philosophes disent que
_nullum idem simile_, et que qui a de l'argent le garde. J'espère,
Monsieur, que votre Éminence me pardonnera d'oser tant écrire,
puisque je suis, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 12
septembre.»
[427] Man. de Colbert, fol. 47. Manque dans le _Suppl. franç._
[428] On n'a pas cette lettre.