«Monsieur, la dernière lettre que j'ai reçue de madame de
Chevreuse estant plutôt un reproche de ce que je ne la sers pas
selon son gré qu'une aprobation de ce que j'ai pu faire pour son
contentement, au même temps que la civilité qui est due aux dames
m'empesche de lui faire réponse de peur de lui déplaire, son
intérêt me met la plume en main pour vous faire savoir ce que
j'estime qui lui doit estre représenté pour son avantage.
[416] Man. de Colbert, fol. 18. L'original, de la main de Chéré,
est au _Suppl. fr._
«Elle trouve étrange qu'on la veuille obliger à quelque
reconnoissance de ce qu'elle a négocié avec certains étrangers. Sa
sureté requiert qu'on en use ainsi. On a point encore vu de malade
qui ait voulu et pu estre guéri d'un mal dont il ne veut pas qu'on
croie seulement qu'il soit malade. Comme la connoissance des maux
est nécessaire aux médecins, leur discrétion est telle qu'ils
savent bien la cacher aux autres. Vous sçavez mieux que personne
qu'en ce qui touche madame de Chevreuse, j'ai gardé le secret et
de confesseur et de médecin en diverses choses qui lui sont assez
importantes, et dont j'ai la preuve entre les mains. J'ose vous
dire même que depuis l'affaire de monsieur de Chasteauneuf il m'en
est tombé quelque autre aussi entre les mains, dont je ne vous ai
jamais dit le détail, bien que je vous aie parlé en gros de
quelque nouveau chiffre découvert. Je n'ai, graces à Dieu, pas
moins de discrétion que j'ai eu par le passé, et j'aurai
certainement autant de soin à l'avenir comme j'ai eu ci-devant en
ce qui importera à madame de Chevreuse. Quelque passion qu'elle
puisse avoir en ce qui la touche, elle est trop raisonnable pour
vouloir que je choque les sentiments du Roy, et ne trouver pas bon
qu'en la servant je serve l'Estat, mesme en ce qui ne lui peut
porter préjudice. Cependant pour lui complaire j'ai obtenu du Roy
une abolition pure et simple comme elle l'a désiré, laquelle
monsieur de Chavigny vous envoie.
«Elle témoigne encore un grand étonnement de ce qu'on ne lui
permet pas d'aller et de demeurer en tout lieu que bon lui
semblera en France lorsque le Roy et la Reyne n'y seront pas
actuellement. Auparavant qu'elle fit la promenade qu'elle a faite
depuis un an, Tours estoit sa demeure. Si depuis ce temps elle a
fait quelque chose qui mérite une meilleure condition, j'ai grand
tort de ne travailler pas à la lui faire obtenir; mais si ses
actions n'ont pas esté de cette nature, il me semble qu'elle n'a
pas raison de vouloir que, contre toute règle d'une bonne
politique, on augmente les graces à proportion de l'augmentation
des fautes.
«Le temps et sa bonne conduite peuvent lui donner tout le
contentement qu'elle désire, mais mon pouvoir n'est pas assez
grand pour l'opposer à celui de la raison, ni ma volonté assez
déréglée pour vouloir des choses aussi préjudiciables à l'Estat
qu'inutiles à son service, bien qu'elles lui fussent agréables.
Vous l'assurerez, s'il vous plaît, que j'aurai toujours une
très-sincère affection à ce qui lui sera avantageux, et la
conjurerai de trouver bon que tandis qu'elle sera en l'humeur où
elle est, on mesure plutôt ce qui lui sera utile par le jugement
de ceux qui sont ses amis et ses serviteurs, entre lesquels vous
n'estes pas des moindres, que par elle-même, à l'esprit de
laquelle je déférerai toujours très volontiers, lorsqu'il ne sera
point prévenu de passion à son préjudice. Il ne me reste qu'à vous
assurer que je suis, Monsieur, votre très-affectionné, etc.»