17 MARS 1639. LE CARDINAL DE RICHELIEU A L'ABBÉ DU DORAT[416].

«Monsieur, la dernière lettre que j'ai reçue de madame de

Chevreuse estant plutôt un reproche de ce que je ne la sers pas

selon son gré qu'une aprobation de ce que j'ai pu faire pour son

contentement, au même temps que la civilité qui est due aux dames

m'empesche de lui faire réponse de peur de lui déplaire, son

intérêt me met la plume en main pour vous faire savoir ce que

j'estime qui lui doit estre représenté pour son avantage.

[416] Man. de Colbert, fol. 18. L'original, de la main de Chéré,

est au _Suppl. fr._

«Elle trouve étrange qu'on la veuille obliger à quelque

reconnoissance de ce qu'elle a négocié avec certains étrangers. Sa

sureté requiert qu'on en use ainsi. On a point encore vu de malade

qui ait voulu et pu estre guéri d'un mal dont il ne veut pas qu'on

croie seulement qu'il soit malade. Comme la connoissance des maux

est nécessaire aux médecins, leur discrétion est telle qu'ils

savent bien la cacher aux autres. Vous sçavez mieux que personne

qu'en ce qui touche madame de Chevreuse, j'ai gardé le secret et

de confesseur et de médecin en diverses choses qui lui sont assez

importantes, et dont j'ai la preuve entre les mains. J'ose vous

dire même que depuis l'affaire de monsieur de Chasteauneuf il m'en

est tombé quelque autre aussi entre les mains, dont je ne vous ai

jamais dit le détail, bien que je vous aie parlé en gros de

quelque nouveau chiffre découvert. Je n'ai, graces à Dieu, pas

moins de discrétion que j'ai eu par le passé, et j'aurai

certainement autant de soin à l'avenir comme j'ai eu ci-devant en

ce qui importera à madame de Chevreuse. Quelque passion qu'elle

puisse avoir en ce qui la touche, elle est trop raisonnable pour

vouloir que je choque les sentiments du Roy, et ne trouver pas bon

qu'en la servant je serve l'Estat, mesme en ce qui ne lui peut

porter préjudice. Cependant pour lui complaire j'ai obtenu du Roy

une abolition pure et simple comme elle l'a désiré, laquelle

monsieur de Chavigny vous envoie.

«Elle témoigne encore un grand étonnement de ce qu'on ne lui

permet pas d'aller et de demeurer en tout lieu que bon lui

semblera en France lorsque le Roy et la Reyne n'y seront pas

actuellement. Auparavant qu'elle fit la promenade qu'elle a faite

depuis un an, Tours estoit sa demeure. Si depuis ce temps elle a

fait quelque chose qui mérite une meilleure condition, j'ai grand

tort de ne travailler pas à la lui faire obtenir; mais si ses

actions n'ont pas esté de cette nature, il me semble qu'elle n'a

pas raison de vouloir que, contre toute règle d'une bonne

politique, on augmente les graces à proportion de l'augmentation

des fautes.

«Le temps et sa bonne conduite peuvent lui donner tout le

contentement qu'elle désire, mais mon pouvoir n'est pas assez

grand pour l'opposer à celui de la raison, ni ma volonté assez

déréglée pour vouloir des choses aussi préjudiciables à l'Estat

qu'inutiles à son service, bien qu'elles lui fussent agréables.

Vous l'assurerez, s'il vous plaît, que j'aurai toujours une

très-sincère affection à ce qui lui sera avantageux, et la

conjurerai de trouver bon que tandis qu'elle sera en l'humeur où

elle est, on mesure plutôt ce qui lui sera utile par le jugement

de ceux qui sont ses amis et ses serviteurs, entre lesquels vous

n'estes pas des moindres, que par elle-même, à l'esprit de

laquelle je déférerai toujours très volontiers, lorsqu'il ne sera

point prévenu de passion à son préjudice. Il ne me reste qu'à vous

assurer que je suis, Monsieur, votre très-affectionné, etc.»

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 43 / 119 题