8 JANVIER 1639. LE CARDINAL A MME DE CHEVREUSE[414].

«Les continuelles instances que M. de Chevreuse fait pour vous

garantir de votre perte, joint à l'affection que j'ai toujours eue

pour ce qui vous touche, m'ont porté à obtenir du roy un passeport

pour M. l'abbé du Dorat et le sieur de Boispille qui vous vont

trouver en intention de vous servir et de vous faire plus penser à

vous que vous n'avez jamais fait. Si vous en avez autant de

dessein qu'ils en assurent, et que vous vouliez par une bonne

conduite me donner lieu de respondre au Roy de la suite de vos

actions, je m'y engagerai de très bon cœur, me promettant que

vous ne voudriez tromper de nouveau une personne qui veut estre,

etc.»

[414] Manuscrits de Colbert, fol. 13. Manque dans le _Suppl.

franç._

Le cardinal remit à Boispille l'abolition ci-jointe, mais sous cette

réserve que nous trouvons aux Archives des affaires étrangères, FRANCE,

t. LXXXXI, fol. 38:

«Je, François Eveillard, sieur de Boispille, reconnois avoir reçu

l'abolition générale qui m'a été donnée pour Mme la duchesse de

Chevreuse, sur l'assurance que j'ai donnée de ne la délivrer point

qu'elle n'ait premièrement reconnu par écrit ce dont elle prétend

être absoute par ladite abolition, et particulièrement ce qu'elle

a négocié avec le duc Charles de Lorraine pendant son séjour à

Tours et autres lieux hors de la cour, pour le faire demeurer dans

le service du roi d'Espagne. Fait en mon seing et 9e jour de

février mil six cent trente-neuf,

«EVEILLARD DE BOISPILLE.»

«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous

présents et à venir, salut. Nous n'avons point de plus grand

déplaisir que quand nous nous voyons obligé par la nécessité du

bien et repos de notre État de laisser aller le cours de la

justice à quelque exemple de sévérité pour maintenir nos sujets

dans le devoir et les plus qualifiés dans l'obéissance, la

fidélité et le respect qu'ils nous doivent, et au contraire ce

nous est un grand contentement lorsque par la reconnoissance de

leurs fautes ils nous donnent sujet de les oublier. Notre cousine

la duchesse de Chevreuse a autant de connoisssance que personne du

monde de notre inclination plutôt à la clémence qu'à la rigueur,

dont voulant lui départir présentement un effet particulier sur le

sujet de sa dernière sortie hors du royaume contre l'ordre et le

commandement exprès qu'elle avoit de nous de demeurer en notre

ville de Tours, de sa retraite et séjour en pays ennemi, des

intelligences qu'elle a eues avec le duc Charles, et autres fautes

qu'elle auroit pu commettre contre la fidélité et le service

qu'elle nous doit; sçavoir faisons que nous avons favorablement

reçu sa très-humble supplication sur le sujet desdites fautes, et

par ces présentes, signées de notre main, nous avons remis,

quitté, pardonné et aboli, remettons, quittons, pardonnons et

abolissons à notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse, la

faute qu'elle a commise s'en allant de notre ville de Tours contre

l'exprès commandement que nous lui avions donné d'y demeurer,

ensemble sortant de notre royaume sans notre congé et se retirant

au pays de nos ennemis déclarés, comme aussi ce qu'elle a négocié

avec ledit duc Charles de Lorraine contre notre service, et

généralement toutes autres fautes qu'elle auroit commises contre

nos intentions, service et fidélité qu'elle nous doit, demeurant

content et satisfait de la confession qu'elle nous a

particulièrement fait faire. Voulons et nous plaît que pour raison

desdites fautes elle ne puisse dorénavant être recherchée en

quelque façon que ce soit, imposant pour ce regard silence

perpétuel à nos procureurs généraux et leurs substituts présents

et avenir, et l'avons restituée et restituons au même état qu'elle

étoit auparavant celui-ci. Si donnons en mandement à nos amés et

féaux conseillés séants en notre cour du parlement à Paris, que de

notre présente grâce et abolition ils fassent, souffrent et

laissent jouir notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse,

pleinement et paisiblement, et qu'ils aient à l'entériner sans que

notre dite cousine soit tenue de se représenter devant eux, dont,

de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous

l'avons dispensée et dispensons; car tel est notre plaisir; et

afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait

mettre notre sceau à ces présentes. Donné à Saint-Germain-en-Laye,

le 10 février l'an de grâce mil six cent trente-neuf et de notre

règne le vingt-neuvième,

«LOUIS, BOUTHILLIER.»

LONDRES, 23 FÉVRIER 1639. Mme DE CHEVREUSE A M. LE CARDINAL[415].

«Monsieur, jamais je n'avois cru mon malheur si grand que je fais

à cette heure, puisque la bonne volonté que vous me faites

l'honneur de me témoigner ne le peut pas surmonter, et ne m'y fait

trouver autre soulagement que la liberté qu'elle me donne de lui

représenter les raisons pourquoi elle ne m'en tire pas. Je

commencerai, Monsieur, par l'obligation que vous m'avez fait la

grâce d'obtenir du Roy, en laquelle il est spécifié une

négociation avec Monsieur de Lorraine contre le service du Roy,

laquelle vous sçavez que je vous ai toujours protesté n'avoir

jamais faite. Que si j'avois été capable de cette faute, je

croirois en commettre une seconde de ne le vous pas avouer, ayant

tant de connoissance de votre générosité que non-seulement j'eusse

espéré que vous en eussiez obtenu le pardon de Sa Majesté, mais

encore par votre bonté accoutumée vous l'auriez voulu étouffer, en

causant l'abolition qu'il eût plu au Roy me donner que sur ma

sortie de France qu'il me pardonnoit, et toutes autres fautes que

j'aurois pu commettre, sans particulariser cet article touchant

Monsieur de Lorraine, lequel n'estant point je n'ai pu vous

confesser. Ainsi, Monsieur, je vous avoue que je suis doublement

étonnée de le voir dans l'abolition que Boispille m'a montrée, et

d'entendre à quelle condition il s'estoit engagé de me la donner.

J'arriverai à la seconde chose qu'il m'a dite de votre part

touchant mon retour à Dampierre sans sçavoir ni le temps que j'y

demeurerai ni la liberté que j'y aurai, ientes (_sic_) si le roy

voudra m'éloigner davantage un peu après, ou s'il lui plaira que

j'y demeure sans avoir la liberté d'aller ailleurs. Sur ce sujet,

je vous supplie très-humblement de croire que si vous me jugez

méprisable jusqu'au point de m'obliger à la demeure d'un lieu, ou

à estre reléguée à soixante lieues de mes plus proches et des

moyens de donner ordre à mes affaires, il n'y a ville dans

l'Europe où je me trouve mieux qu'à Angers, ni maison où je

demeure plutôt qu'au Verger. C'est pourquoi, Monsieur, je vous

demande cette grâce de considérer l'état où me laissent toutes les

assurances d'amitié que vous me donnez, et de trouver bon que V.

E. m'en procure une entière par une abolition qui ne me noircisse

pas éternellement de ce que je n'ai pas fait, et ma demeure

certaine chez moi avec la liberté d'aller par tout le royaume

comme toutes les autres de ma condition, hors où seront Leurs

Majestés, puisque mon malheur est tel que le Roy ne l'a pas

agréable; afin qu'au moins estant privée, en lui obéissant, du

plus grand bien de ma vie par l'absence de la Reyne, j'aie cette

consolation de me voir sans honte avec mes plus proches, et les

moyens de donner ordre à mes affaires. Alors, Monsieur, j'aurai

une résolution fort constante d'attendre avec patience les effets

que je me veux toujours promettre de votre protection, que je ne

prétendrai que lorsque vous m'en croirez digne. C'est une ambition

si juste que j'ose croire que vous ne la désapprouverez pas, et si

quelques obstacles s'opposent à me faire obtenir ce bien, vous me

plaindrez de n'y pouvoir atteindre, et ne me blâmerez pas de

l'avoir demandé, vous assurant qu'en quelque état que je sois je

conserverai toujours si parfaitement le souvenir des faveurs que

j'ai reçues de vous, et le désir de les reconnoistre par mes

services, que vous me croirez peut estre un jour digne des grâces

dont vous ne m'avez pas crue jusques ici capable, et me trouverez

en tout temps et en tout lieu ce que je dois, qui est, Monsieur,

votre, etc., M. DE ROHAN.»

[415] Manuscrits de Colbert, fol. 14. Manque dans le _Suppl.

franç._

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 42 / 119 题