Ainsi que nous l'avons dit, la bibliothèque impériale possède
aujourd'hui, _Supplément françois_, no 4068, in-fol., les papiers
relatifs à l'affaire du Val-de-Grâce que renfermait la cassette du
cardinal de Richelieu et dont le père Griffet a donné des extraits au t.
III de son _Histoire du règne de Louis XIII_. Dispersés à la révolution,
recueillis nous ne savons comment par M. le marquis de Bruyère-Chalabre,
vendus à sa mort en 1833 (_Catalogue des livres imprimés et manuscrits
et des autographes composant le cabinet de feu M. de Bruyère-Chalabre_,
Paris, Merlin, 1833), achetés d'abord par le libraire Fontaine, puis par
la société des Bibliophiles, revendus publiquement par cette société en
1847 (_Catalogue de documents historiques et de lettres autographes_,
etc., Techener, 1847), la bibliothèque impériale les a définitivement
acquis. Nous donnons ici quelques-uns des plus importants.
«_Relation de ce qui s'est passé en l'affaire de la Reyne au mois
d'août 1637, sur le sujet de La Porte et de l'abbesse du
Val-de-Grâce._»
Cette relation est de la main même de Richelieu, et a servi à ses
Mémoires. On voit par là comment cet ouvrage a été composé, et qu'il
n'est bien souvent qu'une collection de mémoires particuliers, fondés
sur des pièces officielles et liés entre eux par quelques mots de
narration.
«Le Roy ayant divers avis qu'un nommé La Porte, porte-manteau de
la reyne sa femme, faisoit divers voyages dont on ne savoit pas la
cause et estoit en confiance assez estroite pour un valet avec la
reyne, se résolut de le faire prendre lorsqu'il pourroit
soubçonner apparemment qu'il auroit des lettres de la reyne. Pour
cet effect, le 11e aoust (1637), Sa Majesté donna charge que, la
reyne estant partie pour aller à Chantilly trouver sa dite
Majesté, le dit La Porte fût arrêté par le sr Goulart, enseigne
des mousquetaires du Roy. En le prenant on le trouva saisi d'une
lettre de la reyne pour Mme de Chevreuse, qui faisoit cognoistre
que la dite dame de Chevreuse vouloit venir trouver la reyne
déguisée, à quoi Sa Majesté n'inclinoit pas trop. Au mesme temps
le Roy commanda à M. le chancelier d'aller avec M. de Paris au
Val-de-Grâce, où le procès-verbal qui y fut fait fait foi de ce
qui s'y passa.
«D'abord que la Reyne sçut la prise de La Porte, elle envoya le sr
Le Gras, son secrétaire, vers le cardinal de Richelieu pour
sçavoir ce que c'estoit, et l'assurer cependant qu'elle ne
s'estoit servie du dit La Porte que pour écrire à Mme de
Chevreuse, protestant n'avoir écrit en aucune façon ni en Flandres
ni en Espagne, soit par son moyen ou par quelqu'autre voye que ce
pût estre. Le jour de l'Assomption estant arrivé, la reyne ayant
communié fit appeler le dit sr Le Gras, et lui jura de nouveau sur
le Saint-Sacrement qu'elle avoit reçu qu'elle n'avoit point escrit
en pays estranger, et lui commanda d'en assurer de nouveau le dit
cardinal sur les serments qu'elle avoit faits. Elle envoya mesme
querir le père Caussin pour lui parler de toutes ces affaires-là,
et lui fit les mesmes sermens qu'elle avoit faits au sr Le Gras;
en sorte que le bon père qui ne sçavoit pas ce que le Roy sçavoit
en demeura persuadé par raison.
«Deux jours après, la Reyne estant assurée par le sr Le Gras qu'on
sçavoit davantage qu'elle ne disoit, commença à parler au dit sr
Le Gras, et lui en avoua une partie, niant toujours le principal,
et commanda au dit sr Le Gras de dire au cardinal qu'elle désiroit
lui parler et lui dire ce qu'elle sçavoit. Le lendemain le
cardinal la fut trouver par l'ordre de Sa Majesté. D'abord après
lui avoir rendu plus de témoignages de sa bonne volonté qu'il n'en
osoit attendre, elle lui dit qu'il estoit vrai qu'elle avoit écrit
en Flandres à M. le cardinal infant, mais que ce n'estoit que de
choses indifférentes pour sçavoir de sa santé, et autres choses de
pareille nature. Le cardinal lui disant qu'à son avis il y avoit
plus, et que si elle se vouloit servir de lui, il l'assuroit que,
pourvu qu'elle lui dît tout, le roi oublieroit tout ce qui
s'estoit passé, mais qu'il la supplioit de ne l'employer point si
elle vouloit user de dissimulation. Estant pressée par sa bonté et
par sa conscience, elle dit lors à Mme de Senecé, MM. de Chavigny
et de Noyers, qui estoient présens et avoient esté appellés par le
cardinal pour estre témoins de l'offre qu'il lui faisoit de la
part du Roy d'oublier tout le passé, qu'ils se retirassent, pour
lui donner lieu de dire en particulier au cardinal ce qu'elle lui
vouloit dire; alors elle confessa au cardinal tout ce qui est dans
le papier qu'elle a signé depuis, avec beaucoup de desplaisir et
de confusion d'avoir fait les sermens contraires à ce qu'elle
confessoit. Pendant qu'elle fit la dite confession au cardinal, sa
honte fut telle qu'elle s'escria plusieurs fois: Quelle bonté
faut-il que vous ayez, M. le cardinal! Et protestant qu'elle
auroit toute sa vie la recognoissance de l'obligation qu'elle
pensoit avoir à ceux qui la tiroient de cette affaire, elle fit
l'honneur de dire au cardinal: donnez-moi la main, présentant la
sienne pour marque de la fidélité avec laquelle elle vouloit
garder ce qu'elle promettoit; ce que le cardinal refusa par
respect, se retirant par le mesme motif au lieu de s'approcher.
«La reyne ayant dit tout ce qu'elle vouloit dire, le cardinal
l'alla dire au Roy qui trouva bon qu'elle l'écrivît et promit de
l'oublier entièrement. Ensuite de quoi Sa Majesté monta dans la
chambre de la reyne qui lui demanda pardon, ce que le Roy lui
accorda volontiers, s'embrassant tous deux à la supplication du
cardinal.
«Est à noter que la mère supérieure du Val-de-Grâce d'abord nia
tout ce qu'elle sçavoit, ainsi qu'il appert par les
procès-verbaux, et depuis supplia M. le chancelier de lui
pardonner si elle n'avoit pas recogneu la vérité, ainsi qu'il
appert par les actes.
«Est à noter que La Porte nia aussi d'abord la vérité, et ne la
voulut recognoistre que par commandement de la Reyne, ainsi qu'il
paroist.
«Est à noter que le sieur Patrocle (écuyer de la reine) dit avant
la confession de la reyne au père Caussin qu'elle estoit
très-innocente, que cette accusation estoit un effet de la
mauvaise volonté du cardinal qui lui vouloit mal parce que la
reyne n'avoit pas fait arrêter son carrosse devant le sien au
cours, et que déjà autrefois on avoit traité la reyne de la sorte,
lui supposant des lettres de Mme du Fargis[388] qu'elle avoit esté
contrainte d'avouer.
[388] Non pas celles dont il a été question plus haut, mais
d'autres lettres antérieures à celles-là, et pour lesquelles Mme
du Fargis avait été exilée. Voyez le _Journal de M. le Cardinal_,
etc., etc., édit. de 1665.
«Est à noter que lorsque la reyne fit sa confession on lui demanda
en cette considération s'il estoit vrai que les lettres de Mme du
Fargis lui eussent esté supposées. Elle recognut de nouveau
qu'elles estoient vraies, ainsi qu'il est clairement vérifié en
son procès; et cependant Patrocle ne pouvoit apparemment avoir ouï
dire ce qu'il disoit que de la Reyne qui, auparavant cette
découverte, prenoit plaisir à faire croire ou laisser croire à
diverses personnes dans le monde qu'elle avoit à souffrir du
cardinal pour des raisons semblables et pires que celles que
disoit Patrocle, toutes fausses comme celles qu'il mettoit en
avant, ainsi qu'il a plu à la dite dame reyne le recognoistre par
une lettre escrite au cardinal sur la permission qu'il lui fit
demander par M. de Chavigny de se pouvoir justifier des calomnies
qu'on lui mettoit à sus.»
_Déclaration de la reine Anne, du 17 aoust 1637._
«Sur l'assurance que nostre très-cher et très-amé cousin le
cardinal duc de Richelieu, qui nous est venu trouver à nostre
prière, nous a donnée que le Roy, nostre très-honoré seigneur et
espoux, lui avoit commandé de nous dire qu'ainsi qu'il avoit déjà
oublié diverses fois quelques-unes de nos actions qui lui auroient
été désagréables, et notamment ce qui s'estoit passé sur le sujet
de la dame du Fargis en l'année 1631 et 1632, il estoit encore
disposé de faire de mesme, pourvu que nous déclarassions
franchement les intelligences que nous pouvions avoir eues depuis
à l'insçu et contre l'intention de Sa Majesté, tant au dedans
qu'au dehors du royaume, les personnes que nous y avons employées,
et les choses principales que nous avons sçues ou qui nous ont
esté mandées; Nous, Anne, par la grâce de Dieu, royne de France et
de Navarre, advouons librement, sans contrainte aucune, avoir
escrit plusieurs fois à M. le cardinal infant, nostre frère, au
marquis de Mirabel, à Gerbier, résident d'Angleterre en Flandres,
et avoir reçu souvent de leurs lettres;
«Que nous avons escrit les susdites lettres dans nostre cabinet,
nous confiant seulement à La Porte, nostre porte-manteau
ordinaire, à qui nous donnions nos lettres, qui les portoit à
Auger, secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, qui les faisoit
tenir au dit Gerbier;
«Qu'entre autres choses nous avons quelques fois tesmoigné du
mécontentement de l'estat auquel nous estions, et avons reçu et
escrit des lettres au marquis de Mirabel qui estoient en des
termes qui devoient déplaire au Roy;
«Que nous avons donné advis du voyage d'un Minime en Espagne pour
que l'on eust l'œil ouvert à prendre garde à quel dessein on
l'envoyoit;
«Que nous avons donné advis audit marquis de Mirabel que l'on
parloit ici de l'accommodement de M. de Lorraine avec le Roy, et
que l'on y prit garde;
«Que nous avons témoigné estre en peine de ce que l'on disoit que
les Anglois s'accommodoient avec la France aulieu de demeurer unis
avec l'Espagne;
«Et que la lettre dont La Porte a esté trouvé chargé devoit estre
portée à Mme de Chevreuse par le sieur de la Thibaudière, et que
la dite lettre fait mention d'un voyage que la dite dame de
Chevreuse vouloit faire incognue devers nous.
«Advouons ingénuement tout ce que dessus comme choses que nous
recognoissons franchement et volontairement estre véritables. Nous
promettons de ne retourner jamais à pareilles fautes, et de vivre
avec le Roy nostre très-honoré seigneur et espoux comme une
personne qui ne veut autres intérests que ceux de sa personne et
de son Estat. En tesmoing de quoi nous avons signé la présente de
nostre propre main, et icelle faict contresigner par nostre
conseiller et secrétaire de nos commandements et finances. Fait à
Chantilly, ce dix-septième aoust 1637. Signé: Anne. Et plus bas:
Legras.
«Et audessoubs est escrit de la main du Roy:
«Après avoir veu la franche confession que la reyne, nostre
très-chère espouse, a faite de ce qui a pu nous desplaire depuis
quelque temps en sa conduite, et l'assurance qu'elle nous a donnée
de se conduire à l'advenir, selon son devoir, envers nous et
nostre Estat, nous lui déclarons que nous oublions entièrement
tout ce qui s'est passé, n'en voulons jamais avoir souvenance,
ains voulons vivre avec elle comme un bon roy et un bon mary doibt
faire avec sa femme. En tesmoing de quoi j'ay signé la présente,
et icelle faict contresigner par l'un de nos conseillers et
secrétaire d'Estat. Fait à Chantilly, ce dix-septième jour
d'aoust, 1637. Signé de la propre main du Roy: Louis. Et plus bas:
Bouthillier.»
_Nouvelle déclaration de la reine du 22 aoust 1637, de la main de
Legras._
«La Reyne m'a commandé de dire à monseigneur l'éminentissime
cardinal duc de Richelieu ce qui ensuit:
«Qu'elle avoit baillé un chiffre à La Porte pour escrire au
marquis de Mirabel ce que Sa Majesté a dit avoir escrit audit
marquis par sa déclaration du 17 de ce mois, et que ledit La Porte
lui avoit rendu ledit chiffre il y a quelque temps, lequel elle a
bruslé;
«Que Sa Majesté sçait que M. de Lorraine a envoyé un homme à Mme
de Chevreuse, ne sçait si c'est pour traiter avec ladite dame de
Chevreuse pour affaires générales ou particulières, n'entendant Sa
Majesté charger ni décharger ladite dame de Chevreuse de la
négociation dudit envoyé par monseigneur de Lorraine, ne voullant
que si ladite dame de Chevreuse doist estre chargée ce fust par
elle, laissant à La Porte à dire sur ce sujet ce qu'il sçaura;
«Que Mme de Chevreuse est venue trouver deux fois Sa Majesté dans
le Val-de-Grace, lorsqu'elle estoit releguée à Dampierre, et
qu'elle a reçeu quelques lettres de ladite dame de Chevreuse dans
le Val-de-Grace, et que mesme depuis peu un homme lui estoit venu
apporter des nouvelles dans le Val-de-Grace;
«Que Sa Majesté a escrit, devant la rupture de la paix, plusieurs
fois dans le Val-de-Grace à ladite dame de Chevreuse;
«Que lord Montaigu l'est venu trouver une fois dans le
Val-de-Grace, et qu'elle a reçu quelque lettres dudit sieur de
Montaigu par la voye d'Auger, tant pour elle que pour Mme de
Chevreuse, qui n'estoient que compliments;
«Que lorsque la Reyne escrivoit de Lyon à la supérieure du
Val-de-Grace: donnez ces lettres à vostre parente qui est dans la
conté de Bourgogne, c'est à dire: donnez-les à Mme de Chevreuse.»
_Copie d'un mémoire écrit de la main du roi, le 17 aoust, et d'un
engagement de la reine à se conformer à toutes les choses qui lui sont
prescrites._
«Mémoire des choses que je desire de la royne.»
«Je ne desire plus que la royne escrive à Mme de Chevreuse,
principalement pour ce que ce prétexte a esté la couverture de
toutes les escritures qu'elle a fait ailleurs.
«Je désire que Mme de Senecey me rende conte de toutes les lettres
que la royne escrira et qu'elle soient fermées en sa présence.
«Je veux aussi que Fillandre, première femme de chambre, me rende
conte touttes les fois que la royne escrira, estant impossible
qu'elle ne le sçache puisqu'elle garde son escritoire.
«Je deffends à la royne l'entrée des couvents des religieuses
jusques à ce que je le lui aye permis de nouveau; et lorsque je
lui permettrai je désire qu'elle aye toujours sa dame d'honneur et
sa dame d'atours dans les chambres où elle entrera.
«Je prie la royne de se bien souvenir quand elle escrit ou fait
escrire en pays estrangers, ou y fait sçavoir des nouvelles par
quelque voye que ce soit, directe ou indirecte, qu'elle mesme m'a
dit qu'elle se tient deschue par son propre consentement de
l'oubli que j'ai fait aujourd'hui de sa mauvaise conduite.
«La royne sçaura aussi que je ne desire plus en façon du monde
qu'elle voye Craft, et autres entremetteurs de Mme de Chevreuse.
Fait à Chantilly, ce 17 aoust 1637.
«Et plus bas est escrit de la propre main de la Reyne ce qui
ensuit:
«Je promets au roy d'observer relligieusement le contenu cy
dessus. Fait à Chantilly le jour que dessus.
«Cette copie a été escrite par commandement de la Reyne à
Chantilly, ce 21 aoust 1637, pour estre mise ès mains de
monseigneur l'eminentissime cardinal duc de Richelieu.»
_Instructions adressées au chancelier Seguier pour interroger La Porte
et l'abbesse du Val-de-Grâce, du 22 août._
PREMIER MÉMOIRE. «La Reyne a avoué que la lettre que La Porte
avoit lorsqu'il a esté arresté, estoit pour Thibaudière qui la
devoit porter à Mme de Chevreuse. Elle a avoué de plus que La
Porte estoit celui qui portoit et recevoit les lettres qu'elle
escrivoit en Flandre.
«M. le chancelier doit, s'il lui plaist, envoyer querir La Porte,
le soir en un carrosse, bien accompagné de son exempt et de ses
fustes et de quelques soldats de la Bastille, et lui demander
lui-mesme qui devoit porter la lettre qu'on lui a trouvée à Mme de
Chevreuse, lui déclarant en parole de Chancelier que la Reyne a
déclaré qui estoit le gentilhomme qui la devoit porter, et que
s'il manque à dire la vérité le Roy le fera pendre. Après cela M.
le Chancelier lui dira: On sait bien que ce n'est pas vous qui
deviez porter la lettre, c'est un gentilhomme; qui est-il?
«Pour l'autre article le Chancelier lui peut dire: Je veux vous
aider à vous tirer de peine. La Reyne a dict que c'étoit par le
moyen d'un nommer Auger qu'elle escrivoit et recevoit des lettres
de Flandre, que c'estoit vous qui estiez porteur; comment y
alliez-vous? A quelle heure? Qui vous les bailloit de la part de
la Reyne? Les receviez-vous de sa main ou par personnes
interposées? Où les escrivoit plus commodément la Reyne pour
empescher qu'on ne les descouvrist? Qui vous donnoit celles
qu'elle escrivoit au Louvre? et qui celles qu'elle escrivoit au
Val-de-Grâce? Les donniez-vous vous-mesme au sieur Auger, ou si
elles passoient encore par quelque main?
«Enfin il le faut exhorter à dire la vérité par toutes sortes de
menaces, et d'autre part l'assurer qu'il n'aura point de mal, s'il
la dit, sur l'assurance qu'on lui donnera que la Reyne a déjà dit
ce qu'on lui demande, qui lui est seulement redemandé pour voir
son ingénuité ou sa malice.»
SECOND MÉMOIRE. «La Reyne a avoué que, lorsqu'il est dit dans ses
lettres que la dépositaire du Val-de-Grace apporta à M. le
Chancelier, donnez cette lettre à vostre parente, c'est à dire Mme
de Chevreuse, et qu'elle n'avoit jamais cognu mesme par
imagination aucune parente de la supérieure du Val-de-Grace. Elle
a recognu avoir escrit quelquefois dans le Val-de-Grace en Espagne
lorsque la marquise de Mirabel estoit ici. Elle dit encore avoir
donné en garde à la supérieure du Val-de-Grace deux reliquaires
avec des pierreries.
«De ces trois confessions qui ne disent pas tout, il en faut tirer
les faits qui s'ensuivent pour interroger dessus la supérieure,
qui est à la Bussière, sans lui dire d'abord que la Reyne ait rien
avoué.
«Il lui faut demander, savoir: si elle persiste à dire que la
Reyne n'ait jamais escrit dans son couvent; si elle dit encore
qu'elle n'y a point escrit, on lui demandera en particulier si du
temps que la marquise de Mirabel estoit ici, la Reyne n'a point
escrit en Espagne, en Flandre ou autre lieu, dans ledit couvent.
«Si elle dit que non, on passera à un autre article, la sommant de
dire si elle a dit vérité lorsqu'elle a soutenu que ces mots qui
se trouvent dans les lettres que la Reyne lui a escrites: donnez
cette lettre à vostre parente, signifient une des parentes de
ladite abbesse ou quelque autre.
«Si elle persiste à dire qu'ils signifient une de ses propres
parentes comme elle l'a soutenu en son premier interrogatoire, on
lui fera prêter nouveau serment si cela est vrai, l'exhortant
premièrement à ne jurer pas faux.
«Après, si elle prête nouveau serment, là-dessus on lui
représentera la misère à laquelle elle est tombée de jurer des
choses si notamment fausses, que la Reyne a avoué tout le
contraire au Roy de ce qu'elle dit, confessant avoir escrit, dès
le temps que la marquise de Mirabel estoit ici, des lettres en
Espagne et en Flandre, dans le Val-de-Grace, et recognoissant que
ces mots: donnez cette lettre à vostre parente, signifient à Mme
de Chevreuse.
«Ensuite on verra ce qu'elle dira, désavouant la Reyne ou
confessant ce que la Reyne a recognu. Si elle recognoist la
vérité, il faudra la convier de continuer à la dire, lui demandant
si, depuis le partement de la marquise de Mirabel, la Reyne n'a
pas continué à escrire dans le Val-de-Grace selon que les
occasions s'en sont présentées. Si elle dict que non, on lui fera
faire nouveau serment, l'exhortant à ne jurer pas faux.
«Après cela on lui demandera si la Reyne ne lui a déposé aucuns
papiers, chiffres ou autre chose en garde. Si elle dit que oui, on
lui demandera quoi. Si elle dit que non, on lui demandera si elle
le veut jurer, l'exhortant à ne jurer pas faux. Après cela on lui
dira que la Reyne a déclaré lui avoir mis ès mains un grand et
petit reliquaire de pierreries.»
_Note du chancelier Seguier au cardinal._
«De Paris, ce 24 aoust mil six cents sept. Les religieuses ont
tesmoigné estre fort surprises de l'ordre qu'elles ont reçu. La
mère supérieure a paru fort estonnée. L'on juge néanmoins qu'il y
avoit eu quelques avis donnés, non pas de la venue de Monseigneur
l'Archevesque, d'autant qu'il ne le sçavoit pas lui-mesme, mais
peut-estre la Reyne se doubtant de quelque chose peut en avoir
adverti la mère qui aura donné ordre que l'on n'ait trouvé aucuns
papiers.
«Les lettres sont toutes escriptes en mil six cent trente. Il n'y
a pas d'apparence que la Reyne n'ait escript depuis sept ans. Y
ayant eu plusieurs voyages, si les porteurs ont esté destournés,
il faut que ce soit avant que l'on soit entré dans le couvent, le
chancelier ayant donné ordre de veiller que personne n'entrast
dans la chambre de la Reyne pendant qu'il estoit en la cellule de
la mère où l'on a fait une recherche exacte.
«Ce qui est encore à remarquer est que la mère vouloit paroistre
plus malade qu'elle ne l'estoit en effet. Elle avoit dit qu'elle
avoit la fiebvre, et néantmoins le médecin a dit le contraire et a
dit qu'elle n'avoit aucune esmotion, bien que ce qui se passoit
lui en put donner.
«Après les serments qu'elle a faits, il faut qu'elle ait de
grandes subtilités et équivoques, si elle n'a dit la vérité. L'on
lui a prononcé l'excommunication, et qu'elle ne pourroit en estre
relevée si elle ne respondoit avecq vérité, et ensuite elle a juré
sur la damnation de son âme et sur la vérité de la sainte
Eucharistie; c'est tout ce qu'il y a de plus relligieux et de plus
fort pour presser une conscience.
«Elle tesmoigne grande passion pour la Reyne. Elle a dit que l'on
l'avoit accusée de plusieurs choses qui estoient fausses, que
c'estoit une princesse grandement vertueuse. En partant, elle a
dit que l'on leur faisoit injustice et que Dieu les en vengeroit,
et que cella ne dureroit pas long temps.
«L'on dict que cette supérieure[389] est fort advisée; elle est
Comtoise et a ses parents en la Franche-Comté.
[389] Louise de Milley, en religion sœur sainte Estienne, était
de Montmartin, en Franche-Comté.
«La communauté a eu grand peine à la laisser partir. Il y a eu
beaucoup de larmes, mais point de résistance, et une obéissance
tout entière, et telle qu'en vérité on auroit peine d'en trouver
une pareille dans les autres monastères. Elles s'offrirent toutes
pour l'accompagner.»
Le dernier interrogatoire et les aveux définitifs de la mère de sainte
Estienne sont dans le manuscrit précité de la Bibliothèque impériale, et
nous avons transporté dans Mme DE HAUTEFORT les nombreux interrogatoires
de La Porte et tout ce qui regarde la conduite de ce fidèle et courageux
serviteur.