Nous avons dit, pages 136 et 137, que Richelieu envoya à Mme de
Chevreuse des commissaires pour lui poser diverses questions, auxquelles
elle répondit avec son aplomb ordinaire. Nous avons retrouvé l'original
même de sa réponse aux archives des affaires étrangères, FRANCE, t.
LXXXV, fol. 350.
«RÉPONSE AUX FAITS QUI M'ONT ÉTÉ APPORTÉS PAR MM. LES ABBÉS DE
CINQ-MARS ET DU DORAT.»
«Sur ce qui m'a été demandé par MM. les abbés du Dorat et de
Cinq-Mars de la part de M. le cardinal, si je n'avois pas eu
dessein de voir la Reine en cachette, j'ai dit qu'il étoit vrai
que j'avois eu cette volonté depuis douze ou quinze mois, laquelle
j'avois écrite à Sa Majesté par une lettre que je donnai à M. de
la Tibaudière, passant par Tours, afin de savoir si elle l'agréoit
et si elle croyoit pouvoir trouver un temps à propos pour
l'exécuter. Sur quoi Sa Majesté m'ayant fait réponse, par une
autre lettre que m'apporta M. de la Tibaudière, passant par Tours
avec MM. le comte d'Arcourt et l'archevêque de Bordeaux pour aller
à l'armée navale, qu'elle ne voyoit aucun moyen de le pouvoir
faire en ce temps-là; je n'y pensai plus pour lors; et pourtant
continuant dans le même désir en une saison plus propice,
j'écrivis à la Reine quelques mois après pour savoir si le temps
ne seroit point commode pour cela; ce qui ne se trouvant point, je
n'en parlai plus jusques à depuis trois ou quatre mois que M. de
la Tibaudière s'en allant à la cour me vit ici. J'écrivis encore
par lui à la Reine la suppliant de trouver une commodité pour cela
s'il se pouvoit; de quoi je n'ai point eu de réponse, et ne
pouvant savoir son sentiment là-dessus, et les moyens que je
devois tenir pour cela, je n'avois encore rien résolu tout à fait,
attendant de savoir la résolution de la Reine avant de former la
mienne. Bien avois-je déjà pensé d'aller à Saint-Amand, qui est
une petite maison que j'ai proche de Tours, disant que je voulois
aller chasser là six ou sept jours, et laisser tout mon train à
Tours, n'ayant point intention de me servir d'aucuns de mes gens
pour aller avec moi, mais plutôt de mener un gentilhomme d'auprès
d'icy nommé Martigni, à qui je ne l'eusse dit que deux jours
devant; mais l'affaire n'ayant pas été trouvée à propos à
entreprendre, je ne lui en ai pas parlé. La raison pourquoi j'eus
cette envie d'aller voir la Reine était premièrement l'extrême
affection que j'ai pour Sa Majesté que j'eusse fort contentée en
la voyant; de plus que connoissant le mauvais estat de mes
affaires je songeois à demander la séparation de biens d'avec M.
mon mari que j'ai obtenue par arrêt de la cour du parlement; et
craignant de rencontrer bien des obstacles dans ce dessein, je
crus n'en pouvoir mieux venir à bout que par l'entremise de la
Reine pour m'obtenir en cette occasion la protection de M. le
cardinal, et parler à M. de Chevreuse selon ce qu'il seroit à
propos pour le faire résoudre. Et ce qui m'a fait écrire depuis
peu à la Reine avec le plus de presse pour cela a été deux ou
trois lettres de M. du Dorat, par lesquelles il me mandoit que M.
le cardinal étoit fort mal satisfait d'elle, et que Sa Majesté ne
vivoit pas comme elle devoit à son endroit. Je lui écrivis sur
cela mon sentiment, et m'ayant fait réponse qu'elle n'ignoroit pas
les obligations qu'elle avoit à M. le cardinal et le soin qu'il
prenoit de ses intérêts, elle ne croyoit pas avoir manqué à lui en
témoigner ses ressentiments, et qu'elle étoit fort trompée s'il
n'étoit satisfait d'elle. Et M. du Dorat m'écrivant toujours le
contraire, cela me faisoit doublement désirer de lui parler pour
avoir un éclaircissement d'où venoit cet embarras, et la porter en
tout ce que je pourrois, s'il en étoit de besoin, à donner sujet à
M. le cardinal d'être satisfait de sa reconnoissance pour son
particulier et le mien, et aussi à résoudre avec elle du biais que
l'on pourroit prendre pour retirer les pierreries qui sont entre
les mains de M. de Chevreuse ou en celles où il les a mises, et
pour conclusion avoir l'honneur et le contentement de voir et
entretenir Sa Majesté.
«Pour ce qu'on m'a demandé quelles nouvelles j'avois eues de M. de
Lorraine depuis que je suis hors de la cour, soit par lettres ou
par personnes confidentes, j'ai répondu n'en avoir pas eu depuis
que M. de Ville vint à Paris trouver le Roi de la part de mondit
sieur de Lorraine, qui fut trois ou quatre jours à peu près devant
que je m'en allasse à Bourbon-les-Bains, auquel temps il y avoit
déjà plus de sept ou huit mois que je n'avois point eu de ses
lettres; et me faisoit de fort simples compliments par ceux qu'il
envoyoit à la cour. Et je croyois qu'il étoit mal satisfait de moi
parce que je l'avois prié de ne me plus écrire après que M. le
cardinal m'eut témoigné que ce commerce de lettres pouvoit donner
soupçon au Roi. Toutefois je connus le contraire par le discours
que me fit M. de Ville de sa part qui fut qu'il étoit fort fâché
de la brouillerie qui m'étoit arrivée, et d'autant plus qu'en
cette occasion il ne me pouvoit servir, et qu'il me prioit de
croire qu'il avoit autant de volonté de le faire en toutes les
choses où je le jugerois propre, qu'il m'en avoit témoigné en ma
première disgrâce, et qu'il n'y avoit rien qu'il ne fist pour me
le témoigner si je l'employois pour mes intérêts. De quoi le
remerciant par le dit M. de Ville, je le priai de l'assurer du
ressentiment éternel que j'ai de ses bontés pour moi, et de me
conserver sa bonne volonté et continuer à ne me point écrire
puisque cela n'étoit pas nécessaire pour m'assurer de son
affection et me pourroit beaucoup préjudicier. Voilà toutes les
nouvelles que j'ai eues de M. de Lorraine depuis la brouillerie
qui m'est arrivée jusques à cette heure. Et par ce que j'ai dit à
M. du Dorat que je n'étois pas si malheureuse que je n'espérasse
encore un jour servir M. le cardinal, ç'a toujours été
généralement parlant, et de même à M. de La Meilleraye, ainsi que
j'ai déjà répondu sur ce sujet lorsqu'on m'en a écrit. Touchant la
dépêche surprise en Bourgogne, je ne sais ce que c'est; mais si on
m'en veut donner plus d'éclaircissement, je répondrai comme je
dois pour ma justification, et bien loin d'avoir voulu porter M.
de Lorraine à ne point s'accommoder avec la France, je
souhaiterois de tout mon cœur qu'il y fust bien, et si j'y
pouvois contribuer je croirois avoir rendu le plus grand service
que je pourrois faire; et si parce que j'ai dit ici qu'il m'a
témoigné de l'estime, M. le cardinal croit que j'y puisse
contribuer, ce me sera un extrême contentement que Sa Majesté
approuve que j'essaie de lui rendre ce bon office, selon les
ordres qu'elle me prescrira, que je suivrai toujours en toutes
choses de point en point.
«J'ai aussi dit à MM. les abbés du Dorat et Cinq-Mars avoir eu
quelques lettres de M. de Montégu depuis qu'il est en Angleterre,
où il m'écrivoit en une qu'il croyoit que le traité avec la France
seroit signé avant que je reçusse une autre lettre de lui; et
depuis six jours il m'en a écrit une autre où il me mande que
Mousigot est là de la part de la Reine-mère et qu'il devoit partir
à deux jours de là et revenir avec des propositions
d'accommodement, sans spécifier rien d'avantage. Ayant toujours
reconnu M. de Montégu affectionné à la France et fort
particulièrement serviteur de M. le cardinal, j'ai cru ne point
faillir de recevoir de ses lettres et de lui écrire; mais en ce
sujet comme en tous les autres, mon intention est de me gouverner
comme Sa Majesté m'ordonnera et M. le cardinal me conseillera.
MARIE DE ROHAN.--Fait à Tours, ce 24 août 1637.»
Il faut avouer que l'envoi d'une commission rogatoire n'était pas fait
pour rassurer Mme de Chevreuse, quoi que l'abbé du Dorat eût pu lui dire
des bonnes intentions du cardinal. Après l'événement, du Dorat a bien
prétendu que, soit à Tours dans la conférence qu'il eut avec elle, soit
dans les lettres qu'il lui écrivit de Paris après avoir rendu compte de
sa mission au cardinal, il lui répéta sans cesse qu'elle n'avait rien à
craindre (FRANCE, t. LXXXVI, fol. 65, lettre du 21 septembre); mais il
devait lui adresser de Paris ou plutôt lui apporter la pièce officielle
qui seule pouvait ôter toute appréhension à Mme de Chevreuse, ce qu'on
appelait alors une lettre d'abolition. Or, le 28 août, l'abbé du Dorat
était encore à Paris, annonçant qu'il va partir pour Tours; mais il
n'était pas parti (_ibid._, t. LXXXV, fol. 358, lettre du 28 août 1637);
une indisposition le retint; ce retard inattendu effraya Mme de
Chevreuse. Elle fit part de ses craintes à son mari qui les transmit au
cardinal, s'affligeant de la maladie de l'abbé, et suppliant qu'on
envoyât à sa place, à Tours, Boispille ou Boispillé, l'intendant de leur
maison, afin de _lui ramener l'esprit_ (t. LXXXVI, lettre du duc de
Chevreuse à Richelieu). On différa. Pendant ce temps, Craft, au refus de
La Rochefoucauld, vint dire à Mme de Chevreuse ce qui se passait, et
Montalais lui annonça les _Heures_ de Mme de Hautefort rouges ou vertes,
selon les circonstances; elle se trompa de couleur, reçut des Heures qui
lui parurent l'ordre de pourvoir à sa sûreté. De là la résolution prise
subitement le 5 septembre, à Tours, par Mme de Chevreuse. Elle ne
pouvait plus songer à se retirer en Angleterre, comme elle l'eût bien
désiré; elle n'avait d'autre asile que l'Espagne, et elle s'y précipita
à travers les aventures que nous avons racontées. On n'apprit à Paris la
fuite de la duchesse que le 11 septembre; on perdit assez de temps en
délibérations, et on finit par envoyer après la fugitive, comme on
aurait dû le faire quinze jours auparavant, Boispille, avec une
abolition pleine et entière du passé, et même la promesse de la laisser
revenir bientôt à Dampierre. Mais Boispille n'arriva à Tours que neuf
jours après que Mme de Chevreuse en était sortie, et sur les indications
qu'il reçut de l'archevêque, il s'engagea dans mille courses qui
durèrent plus d'un mois. Il ne revint à Paris qu'au milieu d'octobre, et
là rédigea pour M. de Chevreuse et le cardinal la Relation qui se trouve
aux archives des affaires étrangères, FRANCE, t. LXXXVI, folio 9.
Mais bien avant de recevoir cette relation, le cardinal avait su que Mme
de Chevreuse était passée près de Verteuil, et que La Rochefoucauld,
alors prince de Marcillac, du vivant du duc son père, lui avait envoyé
un carrosse et des chevaux. Celui-ci s'était bien douté que sa mère,
sachant ce qui était arrivé, ne manquerait pas de le mander à son mari
qui était alors à Paris. Il avait donc jugé à propos de prendre les
devants, et il avait écrit à son secrétaire Serisay, celui qui fut plus
tard de l'Académie française, la lettre suivante, du 13 septembre, qui
donna le premier éveil à M. de Chevreuse et à Richelieu. _Ibid._, t.
LXXXVI, fol. 51.
«Je me donnerois l'honneur d'escrire à Monsieur (son père le duc
de La Rochefoucauld) sy je ne savois que Madame (de La
Rochefoucauld) lui mande toutes les nouvelles qu'elle sçait, et
les particularités d'une affaire qui nous met en peine. Vous
saurez donc que Mme de Chevreuse m'a fait l'honneur de m'escrire
une lettre dont je vous envoie une copie[390], à laquelle j'ai
obéi en lui envoyant un carosse et des chevaux pour aller à
Xaintes; mais nous avons appris par leur retour qu'elle a pris un
autre chemin, comme vers Bordeaux, de sorte que ne sachant si
cette affaire là n'est point de conséquence, nous avons creu qu'il
en falloit donner avis à Monsieur. Si ce n'est rien je serai bien
aise qu'on n'en fasse point de bruit. J'ai reçeu aujourd'hui de
vos lettres, mais je n'en suis pas plus informé de nouvelles que
j'estois auparavant. Je vous prie de faire retirer soigneusement
une quaisse qui est portée par la charette de Poitiers qui partira
jeudi; voillà toutes mes commissions pour ceste heure. J'espère
que vous aurez plus de curiosité d'apprendre des nouvelles affin
de pouvoir m'en instruire mieux que vous n'avez fait jusques à
présent. Je vous donne le bonsoir; adieu, mandez-moi toujours
l'estat de votre santé, etc.--A Vertœil, ce 13 septembre[391].»
[390] Cette copie manque ici.
[391] La lettre n'est pas signée, mais l'authenticité n'est pas
douteuse, l'écriture est tout à fait celle qu'a toujours gardée
La Rochefoucauld; c'est la première lettre que nous connaissions
du futur auteur des _Maximes_.
La Rochefoucauld avait bien deviné ce que ferait sa mère, car nous
trouvons, à côté de sa lettre, la suivante de Mme de La Rochefoucauld,
vraisemblablement écrite à son mari. _Ibid._, t. LXXXVI, f. 49.
«J'avois été jusqu'à aujourd'hui dans la croyance d'une visite de
haut appareil. Mme de Chevreuse avoit écrit à mon fils en passant
par Rufec qu'elle alloit à Xaintes pour une affaire d'importance
et en diligence, et qu'elle le prioit de lui envoyer un carrosse,
et qu'au retour elle me verroit. Mon carrosse est revenu
aujourd'hui, et j'ai su qu'elle a pris un chemin tout contraire à
celui qu'elle avoit mandé. Ainsi j'ai soupçonné qu'elle eût
quelqu'autre pensée et qu'il étoit à propos de vous en donner
avis, ce que je fais par ce porteur que j'envoie exprès de peur
que mon paquet se perdît à la poste et que vous vous fachassiez si
je manquois à vous avertir de cela. Vous jugerez mieux que moi si
la chose peut être de conséquence. Qu'elle en soit ou n'en soit
pas, je voudrois bien qu'elle se fut avisée d'aller par un autre
pays que celui-ci, ou que Rufec n'eut été dans le voisinage de
Verteuil, car une plus fine que moi y eut été de même trompée.
Encore que je n'ai su qu'après que le carrosse a été parti qu'elle
l'avoit demandé, et quand elle me l'eut demandé je lui eusse de
même envoyé, croyant, aussi bien que mon fils l'a cru, que c'étoit
une civilité qui ne se pouvoit pas refuser et qui n'importoit à
personne, sachant assez qu'elle a des affaires avec M. son mari
qui ne regardent que leurs seuls intérêts, et peut-être n'est-ce
que cela. Je m'en remets au jugement de ceux qui ont meilleure
vue.--De Verteuil, ce 19 septembre.»
Le duc de La Rochefoucauld s'était empressé de communiquer au cardinal
la lettre de sa femme et celle de son fils, et Richelieu avait fait
écrire bien vite à Boispille d'informer sur cet incident. En
conséquence, Boispille avait fait l'enquête consignée dans la _Relation_
que nous avons citée plus haut, et où il représentait la conduite de
Marcillac sous des couleurs assez peu favorables, et appuyait la
déposition d'un domestique déclarant que le prince avait conduit Mme de
Chevreuse à une de ses maisons et lui avait donné collation. La relation
de Boispille, assez confuse, ne satisfit point le cardinal, qui voulait
pénétrer dans tous les replis d'une affaire et n'y laisser aucune
obscurité. On ne savait pas même où était Mme de Chevreuse. Il résolut
donc de recommencer l'enquête, et il la confia cette fois à un de ses
agents les plus sûrs, le président Vignier, du parlement de Metz. Le
président s'acquitta de sa commission avec le zèle d'un serviteur dévoué
et les lumières d'un magistrat. Il interrogea successivement le vieil
archevêque de Tours, le lieutenant général de Tours, Georges Catinat,
qui était aussi un ami de Mme de Chevreuse, La Rochefoucauld et ses
domestiques, particulièrement Thuillin et Malbasti. Toutes les
recherches et procès-verbaux de Vignier sont aux Affaires étrangères,
FRANCE, t. LXXXVI, pages 16, 22, 77, 190, 194 et 211. Nous donnons ici
seulement ce qui concerne La Rochefoucauld.
«Aujourd'hui huitième jour du mois de novembre mil six cent
trente-sept, en continuant notre information et procès-verbal,
sommes arrivés au bourg le Verteuil, à l'hôtellerie où pend pour
enseigne le Dauphin; d'où nous nous serions transporté au chasteau
du dit lieu où nous aurions dit à M. le duc de La Rochefoucauld,
pair de France, et à M. le prince de Marcillac son fils, que nous
avons reçu ordre de nous transporter en ce lieu pour leur donner
communication de la commission de laquelle il a plu à Sa Majesté
nous honorer, donnée à Saint-Germain-en-Laye, le vingt-sixième
octobre de la présente année, laquelle nous leur aurions fait lire
afin qu'ils eussent à nous répondre sur le contenu en icelle.
Puis, ayant fait savoir au dit sieur duc les choses que Sa Majesté
nous auroit ordonné de lui dire de vive voix, il nous auroit fait
réponse qu'il rédigeroit par écrit celles qui étoient venues en sa
connoissance du contenu en notre dite commission et les remettroit
entre nos mains pour être envoyées à Sa Majesté[392]. Et pour le
regard de M. le prince de Marcillac son fils, il se seroit offert
de répondre et nous dire ingénument tout ce qu'il sauroit en cette
affaire. Sur quoi serions venus ensemble en notre dit logis, et
après avoir d'icelui pris le serment en tel cas requis et
accoutumé, nous a dit que la veille de la fête de Notre-Dame de
septembre dernier le nommé Hilaire, valet de chambre de Mme la
duchesse de Chevreuse, lui auroit apporté une lettre de ladite
dame, laquelle il nous a représentée et mise entre les mains par
laquelle, entre autres choses, elle le prioit de lui envoyer
secrètement un carrosse et promptement pour la mener à Xaintes
pour des affaires d'importance lesquelles elle lui communiqueroit
à son retour qu'elle viendroit voir Mme de La Rochefoucauld;
ensuite de quoi il lui envoya un carrosse tiré par quatre chevaux,
conduit par un cocher nommé Pierre et suivi d'un postillon nommé
Villefagnan. Et outre cela le dit Hilaire lui demanda quatre
chevaux de selle, lesquels il lui fit donner et fit conduire par
un sien valet de chambre nommé Thuillin, et le dit Hilaire, lequel
lui laissa la haquenée de la dite dame, le priant de la garder
jusques à son retour, depuis lequel temps et départ de la dite
dame il n'avoit ouï parler d'elle que par le retour du dit
Thuillin, qui fut sept ou huit jours après, lequel lui ramena deux
de ses chevaux et lequel arriva un jour devant le dit carrosse,
ayant laissé la dite dame à Douzain, à une lieue de Castillonnet,
et le dit carrosse à demie lieue au deçà de Mussidan. Et trois
semaines après arriva le nommé Malbasty, lequel dit avoir laissé
la dite dame à Bannières, laquelle lui avoit commandé de revenir
apporter une lettre à M. l'archevêque de Tours, et des compliments
et assurances de sa santé à lui déposant; laquelle lettre il
auroit envoyé au dit sieur archevêque par un laquais du sieur
d'Estissac. Et pour justifier de tout ce que dessus offre le dit
sieur de nous représenter les susdits Thuillin et Malbasty pour
être par nous ouïs, et nous conduire par les lieux où a passé la
dite dame. Et ce qui a empêché lui déposant de dire les choses
ci-dessus au nommé La Grange, qui lui apporta un mémoire et une
lettre de la part du sieur de Boispillé, lesquels il nous a mis
entre les mains, et même au dit Boispillé, c'est qu'il le trouva
si extravagant qu'il ne vit pas que les choses qu'il pourroit lui
confier pussent produire aucun bon effet, outre qu'il avoit déjà
donné avis à M. le duc son père qui étoit à la cour de tout ce
qu'il a ci-dessus dit, pour en informer le Roi et son Eminence,
auxquels seuls il croyoit avoir à rendre compte de ses actions. Et
sur ce que nous l'avons enquis s'il n'avoit pas vu la dite dame
duchesse sur le chemin de Ruffec à La Tesne, et envoyé un des
siens pour faire sortir tous ceux qui étoient dans la dite maison
de La Tesne, et s'il n'y avoit pas mené la dite dame, donné la
collation, et séjourné avec elle deux heures, nous auroit denié
tous les dits faits et soutenu calomnieusement avoir été inventés
par le dit Boispillé en haine du peu de cas qu'il auroit fait de
lui, ce qui est tellement vrai qu'il le justifiera par le
témoignage de tous les domestiques de sa maison et par quantité
d'habitants du dit Verteuil, gens de bien et sans reproche, que
non-seulement il ne sortit point de la maison et bourg du dit
Verteuil les jours qu'il envoya son carrosse à la dite dame, mais
même de plus de huit en suivant; déclarant qu'il consent être
déclaré convaincu en toutes les choses ci-dessus esnommées s'il
est trouvé un seul homme de bien qui die l'avoir vu, pendant les
jours que passa la dite dame et les huit suivants, hors le susdit
lieu de Verteuil. Sur ce que nous l'aurions enquis, s'il n'auroit
point donné quelqu'une de ses maisons pour retraite à la dite dame
ou de celles de M. son père et entre autres villes Cuzac, nous a
répondu que non, et que tant s'en faut qu'il l'eût pu au dit
Cuzac que les gens de M. le duc de La Vallette y étoient et sont
encore logés dans le château; qu'il y est bien vrai que le dit
Thuillin lui a dit qu'elle avoit passé dans le bourg, mais que ce
fut sans s'y arrêter et qu'elle alla coucher à Douzain, d'où elle
renvoya le dit Thuillin et y prit en sa place Malbasty qui fait sa
récidence ordinaire. Et sur ce que nous l'aurions enquis si à son
retour de la cour, il n'auroit point vu ou fait voir la dite dame
par quelqu'un des siens et lui auroit donné de ses nouvelles par
quelque autre voie: nous a dit que non, et qu'étant à Clerq (?) il
reçut de M. de Liancourt une lettre à lui écrite de la part du Roi
par laquelle il lui mandoit qu'il eût à dire au sieur de
Thibaudière de ne voir point la dite dame, ce qui le confirma dans
la résolution qu'il avoit déjà prise de ne la voir point et de ne
lui faire aucuns compliments. Et l'ayant aussi enquis si ce
n'avoit pas été lui qui auroit commandé au nommé Pauthet,
concierge de La Tesne, d'aller guider la dite dame passant par le
dit lieu, auroit dit que non, et que cette dame auroit reconnu le
dit Pauthet pour l'avoir vu autrefois chez feu M. le connétable
son premier mari, et l'avoit prié d'aller avec elle, ce qu'il lui
auroit accordé, et d'autant plus aisément qu'il la vit accompagnée
du dit Thuillin, et dedans le carrosse du dit sieur prince de
Marcillac, lequel dit avoir ouï dire du depuis que la dite dame ne
l'avoit emmené qu'à cause qu'il savoit parler le langage basque;
qui est tout ce qu'il nous a dit savoir, et assuré ce qu'il a
ci-dessus dit contenir vérité, et a signé, après lecture faite, F.
DE LA ROCHEFOUCAULD.»--«Sur quoi, et pour exécuter le contenu de
notre dite commission, lui aurions fait commandement de la part du
Roi qu'il eût à se rendre près de Sa Majesté incessament pour lui
rendre raison de ses actions, à quoi il a dit être pressé d'obéir
et de fidèlement exécuter toutes les choses qui lui seront
prescrites de la part de Sa Majesté. Signé: F. DE LA
ROCHEFOUCAULD[393].»
[392] _Ibid._, fol. 211.--COPIE DE LA RELATION DE M. LE DUC DE LA
ROCHEFOUCAULD TOUCHANT MME DE CHEVREUSE.
«Sur ce que M. le président Vignier m'a dit, de la part du Roi,
que Sa Majesté s'étonne qu'après les si hautes obligations que je
lui avois, j'eusse eu si peu de ressentiment que je n'aye pu tirer
de mon fils de Marcillac la vérité touchant le passage de Mme du
Chevreuse et que je n'en aye pas informé Sa Majesté; je lui ai
fait réponse qu'étant à la cour, lors dudit passage, et en ayant
eu avis par ma femme et mon fils, je fus à l'instant trouver M. le
Chancelier auquel je montrai les lettres de ma femme et de mon dit
fils, et la copie de la lettre que Mme de Chevreuse avoit écrite à
mon fils du lieu de Ruffec; et le lendemain je fus à Ruel où je
mis les susdites lettres en copie entre les mains de M.
Charpentier, et le priai de les faire voir à Son Éminence, auquel
j'eus l'honneur de parler ensuite sur le même sujet autant qu'il
me fut possible. Et cinq ou six jours après mon fils m'ayant
dépêché un gentilhomme pour m'avertir de ce qu'il avoit appris par
le retour d'un gentilhomme qui ramenoit les chevaux et qui l'avoit
accompagnée, j'envoyai mon secrétaire à Charonne où, ne pouvant
parler à M. Charpentier, il s'adressa à M. Cheré, son neveu, et
lui dit qu'il m'étoit arrivé un gentilhomme que m'envoyoit mon
fils pour me dire les particularités du passage de Mme de
Chevreuse, et comme elle prenoit le chemin d'Espagne. Je le priai
de le faire savoir à Son Éminence, chez qui j'allai l'après-dînée,
et trouvai dans la basse-cour M. l'abbé du Dorat et quelques
autres, qui avec beaucoup de froideur me dit qu'on avoit baillé ce
matin un mauvais avis à Son Éminence pour ce que Mme de Chevreuse
n'avoit jamais pensé d'aller en Espagne, et qu'elle étoit en
France, et n'avoit jamais été déguisée; ce qu'il me dit si
affirmativement que je le crus, et d'autant plus que je n'avois
autre avis sinon qu'elle prenoit la route d'Espagne. Et le
lendemain, allant chez monseigneur le chancelier, je lui dis dans
son jardin l'arrivée dudit gentilhomme et le sujet qui l'amenoit,
ce que deux ou trois jours après je dis aussi à monseigneur le
surintendant Boutillier, à Saint-Maur. Après quoi je pris congé du
Roi et de Son Éminence, et voyant jouer MM. de Brezé, de Liancourt
et de Mortemart à la paume, j'eus un coup de balle sur l'oreille
qui m'arrêta quatre ou cinq jours à la chambre, en fin desquels je
me mis en chemin pour venir à ma maison; je demeurai douze jours
par le chemin à cause de mon indisposition, et ne m'y suis rendu
que depuis vingt jours où je n'ai rien appris de plus particulier
que les choses que m'avoit apportées le gentilhomme. Ce que je
certifie véritable. Fait à Verteuil, le 8e novembre 1637, LA
ROCHEFOUCAULD.»--«Et engage ma foi et mon honneur qu'il n'est rien
venu depuis à ma connoissance, si ce n'est de petites
particularités qui n'étoient pas de conséquence pour faire sur
cela des dépêches, comme que étant à Bannières (Bagnères), l'homme
qui étoit venu avoit laissé Mme de Chevreuse et que Boispillé
avoit ramené la haquenée qu'elle avoit laissée icy, dont j'avois
parlé à MM. de Chevreuse et de Montbazon. Fait à Verteuil, le même
jour que dessus. Signé: LA ROCHEFOUCAULD.»
Quelques jours après, le 12 novembre 1637, le duc de La
Rochefoucauld écrivit cette lettre trouvée sans suscription,
_ibid._, fol. 22, mais qui doit être adressée à son frère, M. de
Liancour.
«Je n'ai rien à vous mander depuis ce que je vous ai écrit par le
dernier courrier, si ce n'est qu'un jeune homme de bonne famille
de mes terres, apprenant la peine où nous étions, m'est venu
trouver ce matin et m'a dit qu'étant le 15e du mois passé à
Londres dans l'hôtellerie avec quantité de ses camarades, car il
est enseigne dans un navire de guerre anglois, il y arriva un
gentilhomme anglois de sa connoissance qui leur dit à tous
qu'étant un jour ou deux devant à Plimour (Plymouth), Mme de
Chevreuse y étoit arrivée déguisée, et incontinent s'étoit fait
connoître et avoit dépêché vers le roi de la Grande-Bretagne pour
recevoir ses ordres. Je vous envoie le nom de ce jeune homme en
anglois et en françois, comme il me l'a laissé; car il part demain
pour s'en retourner en Angleterre par La Rochelle, où est le
vaisseau qui l'a amené. Je lui ai donné charge de se montrer chez
M. l'ambassadeur, afin qu'il puisse savoir de lui comme il s'en
retourne en ce pays-là pour ses affaires particulières, selon son
dessein, et qu'il n'a autre ordre de nous que de le saluer parce
que peut-être serions-nous si malheureux qu'on soupçonneroit que
cet homme m'ayant vu et s'en retournant si promptement auroit
quelque commission pour la décharge de mon fils pour lequel ce
sera quelque consolation qu'on sache la pure et nette vérité. Je
vous dirai aussi que j'ai vu hésiter M. Vignier sur la facilité et
la diligence que trouva cette femme de passer de Bagnières en
Espagne, et c'est en quoi seulement j'ai désiré qu'on ne dit pas
que c'est un commerce quasi ordinaire, car l'on eût peut-être cru
que j'eusse été bien aise de faire insérer cela dans un
procès-verbal pour taxer des personnes qu'on sait qui ne m'aiment
pas et qui me désobligent tous les jours. Mais il est très-certain
que d'Espagne il vient des laines en France, et que de France il
va par ce côté ordinairement des bœufs, des moutons, et bien
souvent des mules, et que pour de l'argent tout se fait. Mon fils
est parti ce matin pour aller à Brouage, pour être là en lieu que
l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu autre intention que celle
d'obéir et de recevoir la punition que son action bien vérifiée
méritera. Et je vous dis encore que vous pouvez sans crainte ni
pour vous ni pour moi ni pour lui assurer qu'il n'a eu commerce
aucun de lettres, de message, d'avis ni de concert quel qu'il
puisse être avec cette femme, depuis avoir parlé à Royaumont à M
de Chavigny, et de cela j'en réponds comme assuré, n'ayant si
mauvaise opinion de lui que je crusse qu'il me voulût engager à
répondre de cela sur ma vie et sur mon honneur, s'il n'étoit vrai.
Et pour ce que dit cet imposteur de Boispillé qu'on l'a vu à la
Tesne, je me soumets à tout ce qui se peut imaginer d'infamie et
de châtiment si cela est, car ma femme et la sienne ne l'ont pas
perdu de vue huit jours durant, et il n'est pas seulement sorti de
céans durant ce temps, et je suis très-certain que ma femme et mes
enfants ne me laisseroient pas hazarder ma foi, mon honneur et mon
repos et celui de la famille sur une chose que l'on me déguiseroit
et qui seroit toujours sue, si ce n'étoit à cette heure, ce seroit
au moins par le temps, avec les diligences qu'on y pourroit
apporter. Ce n'est pas que mon fils soit excusable ni envers moi
non plus que d'ailleurs, car il m'a fort peu considéré; mais je
parlerai de mon intérêt particulier quand le général sera vidé, et
je prie Dieu qu'il soit plus sage à l'avenir qu'il ne l'a été
depuis deux ou trois ans, et qu'il ait une meilleure ou plus
heureuse conduite. Cette affaire m'embarrasse si fort que je ne
puis vous écrire d'autre chose; aussi je m'assure que vous y ferez
tout ce qui se peut faire sans que je vous demande rien. Je vous
donne le bonjour. A Verteuil, ce 12e novembre 1637.»
[393] La Rochefoucauld s'en alla d'abord à Brouage, comme le dit
la lettre de son père du 12 novembre, puis à Paris, où il fut mis
pour huit jours à la Bastille. _Ibid._, fol. 138: «A M. du
Tremblay, gouverneur de la Bastille, pour recevoir à la Bastille
M. de Marcillac.--«Monsieur, Le Roy ayant commandé à M. de
Marcillac d'aller à la Bastille pour avoir fait quelque chose qui
lui a déplu, je vous écris le présent billet de la part de Sa
Majesté, afin que vous le receviez. Vous aurez soin, s'il vous
plaît, de le bien loger et lui donner la liberté de se promener
sur la terrasse. Je suis, monsieur, votre très-humble serviteur,
CHAVIGNY. A Ruel, ce mardi 29 octobre 1637.» Ne faut-il pas lire
29 novembre, à moins que l'ordre n'ait été donné d'avance sur la
_Relation_ de Boispille?
C'est sur ces documents authentiques et sur d'autres encore que le
savant collectionneur Pierre Du Puy a fait l'extrait suivant, conservé
dans ses papiers, Bibliothèque impériale, collection Du Puy, nos 499,
500, 501, réunis en un seul volume. Dernière pièce du volume écrite de
la main de Pierre Du Puy, qui, comme il le dit, a fait cet extrait de
mémoire, après avoir lu les pièces originales.
«EXTRAIT DE L'INFORMATION FAITE PAR LE PRÉSIDENT VIGNIER DE LA SORTIE DE
MME DE CHEVREUSE HORS DE FRANCE.»
«Le président Vignier commença à Tours ses informations, exposa à
l'Archevesque dudit lieu sa commission, puis l'interrogea s'il
n'avoit vu passer Mme de Chevreuse. L'Archevesque dit que oui,
qu'elle estoit venue chez lui disant qu'elle avoit eu advis, par
deux différentes personnes venues exprès la trouver, qu'on vouloit
attenter à sa liberté, et qu'une compagnie de cavaliers avoit
ordre de la prendre pour la mener à la Bastille; que sans cela
elle n'eût pas sorti de France, et qu'elle estoit fort pressée de
se sauver et qu'il falloit qu'elle s'en allât tout à l'heure, et
pour cela qu'elle se retiroit en Espagne. L'Archevesque lui offrit
cinq cents piastres. Elle n'en voulut point, disant que son
Eminence lui avoit depuis peu fait toucher dix mille livres. Pour
son carrosse, elle s'en servit deux journées pour aller jusques
auprès d'une maison du prince de Marcillac. Dit aussi ledit
Archevesque qu'au sortir de Tours son cocher lui a rapporté
qu'elle fut dîner en une maison appartenant à M. de Montbazon.
«Le prince de Marcillac, interrogé s'il a vu ladite dame, dit que
non, mais qu'il a reçu une lettre d'elle sous un nom incognu, et
la donna. La teneur est à peu près telle: «Monsieur, je suis un
gentilhomme françois qui demande un service pour ma liberté, et
peut-être pour ma vie. Je me suis malheureusement battu, et j'ai
tué un seigneur de marque. Cela me force de quitter la France et
promptement parce qu'on me cherche. Je vous crois assez généreux
pour me servir sans me cognoistre. J'ai besoin d'un carrosse et de
quelques valets pour me servir.» M. de Marcillac avoue lui avoir
donné son carrosse, et un nommé Potet (Pauthet) qui se doutoit que
c'estoit elle, mais qu'il ne le savoit pas asseurément.
«Potet interrogé répond qu'il avoit trouvé à cent pas de là un
jeune gentilhomme qui avoit la perruque blonde, lequel s'estoit
mis seul dans le carrosse où il s'estoit couché paroissant fort
las, et qu'il l'avoit conduit jusqu'à une autre maison de M. de
Marcillac, où demeuroit un gentilhomme aussi à lui, nommé
Malbasty, et que le gentilhomme à la perruque blonde avoit deux
laquais avec lui qui l'avoient suivi à cheval, l'un nommé Renaud
et l'autre Hilaire.
«Malbasty interrogé a dit que Mme de Chevreuse arriva chez lui à
trois heures de nuit, lui n'y estant pas, que sa femme se leva
pour ouvrir à cause qu'elle cognust Potet qui lui dit que c'estoit
un seigneur de qualité, ami intime de M. de Marcillac, qui
s'enfuyoit pour s'estre battu en duel. Malbasty arriva là-dessus,
auquel fut dit la mesme chose. Il demanda le nom de ce jeune
seigneur, et qu'il désiroit savoir qui il devoit servir. L'inconnu
lui respondit qu'il lui diroit le lendemain, cependant qu'il
l'accompagnât une journée ou deux, parce qu'il craignoit que les
deux gentilshommes qui estoient à lui ne fussent cognus, qu'il les
lairroit là jusques à un nouvel advis de lui. On renvoya le
carrosse du prince de Marcillac, et ladite dame monta sur une
haquenée qui se trouva là. Malbasty et Potet la suivirent. Elle
estoit vestue d'une casaque noire, les chausses et le pourpoint de
mesme. Elle avoit la teste bandée, et un morceau de taffetas noir
par-dessus, et dit audit Malbasty que c'estoit un coup d'épée
qu'elle avoit reçu en son combat et que cela l'empeschoit d'oster
son chapeau, et aussi qu'elle en avoit un à la cuisse qui
l'empeschoit de monter légèrement à cheval. Comme ils arrivoient à
la dînée, la selle de la haquenée se trouva pleine de sang, et
Malbasty lui dit qu'il en estoit fort en peine, qu'il falloit que
sa plaie se fût ouverte, et que l'on devoit envoyer querir un
chirurgien. Elle ne le voulut pas, et prit deux chemises qui
estoient audit Malbasty dont elle dit qu'elle feroit des linges
pour se bander, que sa plaie lui faisoit fort mal. On a remarqué
que ledit Potet couchoit dans sa chambre sous le prétexte de lui
panser ses plaies, et qu'à cette heure-là même elle l'y mena,
disant que c'estoit pour le même sujet. Les lits de l'hôtellerie
lui semblèrent mauvais; elle se coucha sur du foin dans une grange
pour se reposer, paraissant extrêmement affaiblie, où pour toutes
choses on lui apporta à dîner le quartier d'une oie bouillie dont
elle ne put manger. Une bourgeoise de ce bourg-là passa
fortuitement et la vit couchée sur ce foin, et s'écria: Voilà le
plus beau garçon que je vis jamais! Monsieur, dit-elle, venez
vous-en reposer chez moi, vous me faites pitié. Elle la remercia
s'excusant qu'elle avoit hâte, ne parlant néanmoins que fort bas,
parce qu'elle disoit avoir un rhume qui l'empêchoit de hausser la
voix. Ladite bourgeoise lui fut querir chez elle demi-douzaine
d'œufs frais et lui en fit prendre quatre. Malbasty pressa ladite
dame de lui dire son nom, comme elle lui avoit promis: elle lui
dit qu'elle estoit le duc d'Enguyen, et que pour un sujet qu'elle
ne pouvoit déclarer, il falloit qu'elle sortit de France pour un
temps.
«Malbasty et Potet déposent encore qu'il vint un homme vestu de
rouge, lequel, de loin qu'ils l'aperçurent, descendit de cheval et
lui fit de grandes inclinations; elle lui fit signe de la main
comme en colère, et lui dit moitié entre ses dents qu'elle
n'estoit pas en état qu'on lui fît tant d'honneur; elle s'écarta
avec l'homme susdit, et parla à lui environ demi-heure, et puis
s'en retourna. Potet dépose avoir vu encore une fois le même
homme sur le chemin la venir trouver en une hôtellerie où il lui
parla en particulier environ une heure ou deux. A une lieue de là,
un laquais aussi vêtu de rouge lui amena une haquenée en bride, et
elle monta dessus, et lui ramena la sienne. Comme ils furent au
second gîte, Malbasty dit à Mme de Chevreuse: Vous ne m'aviez
demandé que deux jours, permettez que je m'en retourne. Elle lui
dit que tout du bon elle lui vouloit dire son nom, qu'elle estoit
la duchesse de Chevreuse, qu'il lui envoyât ses deux gentilshommes
en un lieu qu'elle lui nomma, qu'il lui envoyât aussi son fils
qu'elle avoit jugé qu'il avoit de l'esprit et qu'elle feroit pour
lui[394]. Malbasty lui dit qu'elle se perdroit, qu'elle
rencontreroit mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un homme avec
elle, qu'il craignoit qu'on lui fît du desplaisir. Elle lui dit
que le gouverneur de la première ville d'Espagne lui enverroit son
carrosse en relais, et que le vice-roy de Sarragosse avoit ordre
de la Reyne de la secourir. Elle l'assura qu'elle ne desserviroit
point le Roy ni son Éminence, qu'elle leur avoit trop
d'obligations, qu'elle ne verroit ni le Roy ni la Royne d'Espagne
et qu'elle passeroit les Rois en Angleterre, et que si les
passages par la France ne lui en eussent pas été bouchés, elle y
auroit esté et non pas en Espagne. Offrit audit Malbasty un grand
rouleau de pistoles qu'il refusa, et n'en prit que sept pour s'en
retourner.
[394] Il paraît que ce jeune homme entra au service de Mme de
Chevreuse ou du moins qu'il eut quelque intrigue avec une de ses
femmes, à en juger par les lignes suivantes d'une lettre inédite
de La Rochefoucauld, adressée à un de ses hommes d'affaires nommé
Thuillin, dont il est fort question dans ces procès-verbaux:
«Paris, 28 septembre 1643... J'ai desjà escrit au fils de
Malbasty, mais s'il n'a point reçu ma lettre, faites-lui savoir
que Mme de Chevreuse veut marier Mlle de Bessé à un gentilhomme,
et que c'est une affaire qu'elle affectionne extrêmement. C'est
pourquoi avertissez Malbasty de ne s'y oposer point pour ce
qu'aussi bien cela ne serviroit qu'à aigrir Mme de Chevreuse
encore plus contre lui. Dites-lui aussy que je lui conseille de
renvoyer à Mlle de Bessé toutes les lettres qu'il a d'elle, afin
de témoigner plus de respect à Mme de Chevreuse...»
«Malbasty interrogé pourquoi il lui avoit baillé son fils, a respondu
qu'il ne l'avoit pas envoyé, que sa femme, estant en peine pourquoi il
mettoit tant à revenir, l'avoit envoyé, et qu'il falloit que ladite
duchesse l'eût emmené. Avant que le dit Malbasty se séparât de Mme de
Chevreuse, ils rencontrèrent dix ou douze hommes de cheval dont le
marquis d'Antin en estoit un. Elle se détourna un peu appréhendant
d'être cogneue, et Malbasty accosta un de ces hommes de cheval qui lui
dit qu'ils venoient de prendre un homme qui avoit tué une demoiselle de
ce pays-là.
«La Reyne est citée deux ou trois fois dans les dites informations, mais
l'on n'a pu se souvenir comment. Car cet extrait n'est que de mémoire,
et néantmoins très-véritable. Pour les temps, les lieux, les
circonstances et force mots de pratique, l'on s'en est peu souvenu,
comme aussi de plusieurs autres choses qui se sont échappées de la
mémoire.
«Monsieur le président Vignier a porté l'abolition en allant faire les
informations, et n'ayant pas pu entrer en Espagne, il a envoyé un
trompette ou hérault à la duchesse de Chevreuse lui faire sçavoir qu'il
lui portoit son abolition, et que si elle vouloit revenir le Roy lui
promettoit toutes sortes de grâces et M. le cardinal toute assistance.
Le Roy a fait commandement au prince de Marcillac de le venir trouver;
on ne donne pas ceci pour certain comme tout le reste. Les informations
n'arrivèrent à la cour que samedi au soir 15 novembre 1637.»
EXTRAIT D'UNE LETTRE ÉCRITE DE TOULOUSE LE 2 NOVEMBRE 1637: «Un
gentilhomme de notre voisinage, qui a charge dans nos montagnes, m'a dit
ces jours-ci que Mme de Chevreuse estoit passée par une des vallées de
sa charge pour entrer en Espagne, qu'un des siens le lui a mandé et que
la recognoissant il lui avoit dit qu'il la prendroit pour Mme de
Chevreuse si elle estoit vestue d'une autre façon, et qu'elle lui avoit
respondu que lui estant fort proche elle lui pouvoit bien ressembler;
qu'après cela estant entrée en Espagne à deux lieues de là, elle lui
avoit mandé qu'il ne s'étoit pas trompé, et qu'ayant recogneu en lui une
civilité extraordinaire elle prenoit la liberté de le prier de lui faire
trouver des étoffes pour se vêtir conformément à son sexe et à sa
condition avant de passer outre.»