II.--CHATEAUNEUF

Les 52 lettres de Mme de Chevreuse à Châteauneuf, dont nous avons donné

des extraits plus étendus que ceux du père Griffet, embrassent au moins

toute l'année 1632, avant le voyage de la cour dans le Midi, qui eut

lieu en l'automne de cette année et auquel il n'est pas fait la moindre

allusion dans les lettres de Mme de Chevreuse. Déjà, comme on le voit

par ces lettres, Richelieu avait conçu des soupçons sur les relations

intimes de la belle duchesse et du garde des sceaux; son jaloux

amour-propre n'en fut pas seul blessé, sa politique s'en alarma; il se

doutait bien que Mme de Chevreuse n'était pas femme à se prêter à la

passion d'un homme de l'âge de Châteauneuf, sans avoir le projet de le

faire servir à ses desseins. C'était après l'affaire de Castelnaudari.

Monsieur ne savait encore à quoi s'arrêter, s'il se soumettrait ou irait

retrouver sa mère à l'étranger et passerait en Flandre ou en Lorraine ou

en Angleterre. On craignait que la reine Anne et Mme de Chevreuse ne

fussent plus ou moins mêlées à ces intrigues, et que le garde des sceaux

ne s'y fût laissé engager, ainsi que dans d'autres cabales anglaises

avec son ami intime, le chevalier, depuis le commandeur de Jars. Dans

les premiers jours de novembre 1632, toute la cour était à Bordeaux, le

roi, la reine, Mme de Chevreuse, Richelieu, ses confidents, le cardinal

La Valette et le père Joseph, Bouthillier et son fils Chavigni. Le garde

des sceaux, après avoir présidé à Toulouse la commission qui jugea

Montmorenci, était venu rejoindre la cour. Le roi, pressé de retourner à

Paris, prit les devants, accompagné de Chavigni. Richelieu donna des

fêtes à la reine; il se proposait de la ramener à Paris par la

Saintonge, et de lui faire les honneurs de La Rochelle, sa nouvelle et

illustre conquête. Tout à coup il tomba malade, et Châteauneuf, emporté

par le désir de faire un voyage d'agrément avec Mme de Chevreuse, se fit

donner la commission de conduire la reine à La Rochelle et d'y suppléer

le cardinal. Les archives des affaires étrangères nous fournissent ici

des renseignements curieux, FRANCE, t. LXI. Châteauneuf écrit de

Bordeaux, le 12 novembre, au roi qui est en route pour Paris, que le

cardinal, au moment de partir avec la reine pour La Rochelle, est tombé

malade d'une rétention d'urine. Il voulait, dit-il, rester près de lui,

mais le cardinal lui a commandé d'accompagner la reine jusqu'à La

Rochelle, où il compte aller bientôt la retrouver. Le même jour

Châteauneuf mande la même nouvelle à Chavigni, en lui disant que la

maladie du cardinal est plus fâcheuse que dangereuse. Cependant le

cardinal de La Valette, le père Joseph, Bouthillier, tous les vrais amis

de Richelieu, Schomberg excepté qui se mourait après sa victoire de

Castelnaudari, sont restés près de leur maître, l'entourant de leurs

soins, l'assistant de leurs conseils; et de loin leur police vigilante

surveille toutes les démarches, tous les propos de l'amoureux et aveugle

garde des sceaux. Le père Joseph écrit à Chavigni le 13 novembre: «Nous

avons été en grande peine pour M. le cardinal. Depuis une heure il y a

plus à espérer qu'à craindre.» Il engage Chavigni à ménager habilement

l'esprit du roi, à le bien entourer, à ne laisser arriver à lui que des

personnes bien disposées. Ce même jour Bouthillier mande au roi que le

cardinal a voulu lui écrire de sa main sur le fait de Monsieur, mais

qu'il est trop faible pour entreprendre une seconde lettre, et qu'il lui

a commandé de tenir la plume à sa place: «Dès que le mal de M. le

cardinal lui permettra de se mettre en chemin, il est résolu de ne pas

perdre une seule heure et d'aller droit se rendre auprès de Votre

Majesté, sans se détourner ni pour La Rochelle ni pour quoi que ce soit.

Il a reçu aujourd'hui un si grand soulagement de son mal que les

médecins le tiennent toujours hors de danger, pourvu qu'il ne survienne

point de nouvel accident.» Bouthillier écrit encore au roi, de Bordeaux,

le 15 et le 16 novembre, pour lui annoncer les progrès de la

convalescence de Richelieu. Mais voici une lettre d'une tout autre

importance où l'_alter ego_ du cardinal découvre à l'un de ses

correspondants la trahison de Châteauneuf, en se fondant, il est vrai,

sur de bien faibles motifs et de pures apparences. Le père Joseph à

Chavigni, de Bordeaux, 22 novembre: «Monsieur, ayant eu charge de M. le

cardinal de vous faire réponse, je vous dirai qu'aujourd'hui son plus

grand mal est le déplaisir de ne pouvoir aller trouver le roi aussitôt

qu'il le désireroit, pour lui rendre ses très-humbles services et le

remercier du soin qu'il daigne avoir de son incommodité. Il se porte

bien mieux. Aujourd'hui les médecins ont recognu que la douleur qu'il

souffre à uriner provenoit d'un pus qui s'étoit formé au col de la

vessie et qui est sorti avec l'urine et l'a beaucoup soulagé. Il est

fort foible pour avoir passé plusieurs nuits sans dormir et avoir été

saigné plusieurs fois. Il a besoin de quelque temps pour se remettre...

Je m'assure que vous aurez un grand regret de la mort de M. de

Schomberg... Le secrétaire de Severin (le garde des sceaux) a dit

depuis peu à un honnête homme qui a passé où ils sont et en a donné avis

ici que, Du Puy (Monsieur) s'en alloit et que Severin en avoit des

nouvelles. Si cela est, il est évident que ledit Severin y a bonne part,

et peut être cru l'auteur de ce conseil. Pierre (le roi) fera bien

d'avoir l'œil ouvert sur les actions de Severin et de ses amis en tant

qu'ils le sont aussi à Du Puy (Monsieur). Ceux qui viennent du lieu où

est Severin disent qu'il passe fort bien son temps, avec une grande

gayeté, qui n'a pas été amoindrie par l'accident arrivé à François

(Schomberg). Il n'a envoyé qu'une fois savoir des nouvelles de Dubois

(Richelieu), et encore ç'a été pour faire entendre qu'il s'en alloit

trouver Lafontaine (le roi).» Une telle communication ne demeura pas

stérile entre les mains de l'intelligent Chavigni. Il n'eut pas de peine

à animer contre le garde des sceaux l'ombrageux et soupçonneux Louis

XIII. Bientôt il reçut de Charpentier, l'un des deux secrétaires de

Richelieu, l'invitation de porter le roi à écrire au cardinal de La

Valette une lettre ainsi conçue: «Mon cousin, j'ai bien voulu vous

témoigner par ces lignes le gré que je vous sais de ce que vous avez

toujours demeuré auprès de mon cousin le cardinal de Richelieu et ne

l'avez point abandonné durant sa maladie, et aussi parce que je veux

bien que tout le monde sache que ceux qui l'aiment sincèrement et sans

feintise comme vous, sont ceux dont je ferai cas particulièrement.» Ce

travail sur l'esprit du roi ne tarda pas à porter ses fruits, et le 29

novembre Bullion écrivait de Paris à Richelieu: «Le roi est en extrême

colère contre 64 (Châteauneuf) de ce qu'il vous a quitté, et cinquante

fois m'en a témoigné une extrême indignation.» Tous les amis de

Richelieu conspirent à l'envi contre Châteauneuf, soit qu'ils voulussent

en cela complaire au cardinal et servir à la fois toutes ses passions

privées et publiques, soit qu'ils fussent jaloux des talents du garde

des sceaux, soit qu'en effet ils fussent convaincus qu'il trahissait son

pays et son bienfaiteur pour une femme. Le dernier novembre, le père

Joseph écrit à Chavigni: «Le sieur Dubois (Richelieu) entre de mieux en

mieux en l'affaire du sieur Severin; en quoi il se confie au secret et

en l'adresse des sieurs Duplat (Chavigni et son père Bouthillier). Le

petit Lin (Bullion) a fort bien commencé, et il tiendra la main pour une

fin heureuse.» Le 4 décembre, Bouthillier, qui a précédé Richelieu à

Paris, lui écrit une longue lettre sur l'attachement du roi, où nous

relevons les lignes suivantes: «Le roi m'a dit avec larmes qu'il eût

beaucoup mieux aimé qu'il fût arrivé faute de lui que de vous.» Et en

post-scriptum: «Nous attendons demain M. le garde des sceaux.»

Châteauneuf, à peine arrivé à Paris, sentit le péril qui le menaçait, et

s'empressa d'écrire, le 8 décembre, à Charpentier, «au sujet de quelques

mauvais offices qu'on lui avoit rendus auprès du roi et de M. le

cardinal à cause qu'il ne l'avoit pas attendu à Bordeaux», et il se

défend sur l'ordre qu'il prétend en avoir reçu. Inutiles efforts: sa

perte était résolue.

Le Mémoire suivant de Richelieu, qui voit ici le jour pour la première

fois, doit avoir été composé après le 30 janvier 1633, puisqu'il y est

fait mention de ce jour; et d'autre part il doit avoir précédé le 25

février, c'est-à-dire l'arrestation de Châteauneuf et la saisie de ses

papiers, car il n'y a ici que des soupçons et des indices, tandis que

les papiers de Châteauneuf auraient fourni au cardinal des preuves plus

fortes. On y voit le travail auquel se livrait Richelieu avant de

prendre un parti. Il rassemble tous les motifs qu'il a de douter de la

fidélité du garde des sceaux, et il se rend compte à lui-même de la

résolution qu'il médite.--FRANCE, t. CI.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 28 / 119 题