I.--MONTAIGU

Lord Montaigu, gentilhomme de la chambre du roi d'Angleterre, et ami

particulier de Holland et de Buckingham, a été l'agent le plus actif de

la coalition formée, à la fin de 1626, contre la France, et qui se

composait de l'Angleterre, de la Savoie, de la Lorraine et des

protestants français. L'âme de cette coalition était Buckingham, furieux

du refus qu'on lui faisait de le laisser revenir en France, brûlant de

revoir la reine Anne, et de mettre sa gloire à ses pieds, comptant bien

d'ailleurs effacer tous ses torts aux yeux de l'Angleterre en se portant

l'ennemi de la France et le défenseur de la cause protestante. Il se mit

donc à la tête d'une flotte puissante; Mme de Chevreuse lui répondait de

la Lorraine, le comte de Soissons de la Savoie, le duc de Rohan des

calvinistes du Midi, Soubise de la Rochelle. La reine Anne n'ignorait

rien de ce qui se passait. Cette grande entreprise échoua devant le

génie de Richelieu, et aboutit à la perte de Buckingham et à la prise

de La Rochelle, en septembre et octobre 1628. Toute l'année 1627 est

remplie des intrigues de Montaigu; il va sans cesse en Lorraine, en

Suisse, en Hollande, à Turin, à Venise, et travaille à nouer et à

resserrer les divers fils de la conspiration. Mais la police de

Richelieu était sur ses traces. Pour vérifier ses soupçons, le cardinal

le fit arrêter presque sur le territoire lorrain, et les papiers qu'on

saisît sur lui ne laissèrent plus l'ombre d'un doute sur l'immense

danger qui menaçait la France. Le 4 décembre 1627, Bullion reçut l'ordre

de faire l'inventaire de ces papiers. En voici des extraits. FRANCE,

1624-1627.

«INSTRUCTION DU ROI D'ANGLETERRE A LORD MONTAIGU, un des

gentilshommes de sa chambre, allant en Savoie. Le roi lui dit

qu'il a donné une puissante armée navale à Buckingham pour

assister les amis et le parti qu'ils ont en France, pour empêcher

l'armée navale d'Espagne de se joindre à celle de France, pour

interrompre le commerce de ports en ports et aux Indes orientales

et occidentales, et pour donner aide et support au roi de

Danemark, son oncle, pour la conservation de l'Allemagne et le

maintien de la bonne cause. Il promet de donner contentement au

duc de Savoye dans toutes les choses justes et possibles, surtout

pour ce qui concerne le trafic en son pays. Il le prie aussi que

rien ne puisse donner de la jalousie et de la défiance à leurs

amis et alliés. Quoiqu'on doive faire une grande considération sur

l'affection et résolution du duc de Rohan, on ne pouvoit néanmoins

y prendre aucune certitude à cause de l'état des affaires lorsque

Montaigu l'a quitté pour retourner en Savoie. Pour cet effet il

faut presser le duc de Savoie de finir les affaires qu'il a avec

Gênes, et toutes autres qui pourroient l'empêcher d'assister

puissamment ceux de la religion en France, qui sans cela

pourroient être accablés. On ne peut compter sur les 16,000 hommes

pour le comte de Soissons, le roi d'Angleterre ne se trouvant pas

en état de contribuer à cette levée. Avant que de répondre sur le

mariage proposé du comte de Soissons avec la fille aînée du roi de

Bohême (le prince Palatin, beau-frère de Charles Ier), il faut

savoir la volonté du roi et de la reine de Bohême; s'ils y

consentent, il fera connoître l'estime qu'il fait de la personne

du comte de Soissons et de la dignité de son sang. Ainsi il

attendra ce que Pujeolles (_sic_, quelque envoyé du comte de

Soissons auprès du roi de Bohême) aura fait avec le portrait.

Quant à la place de sûreté que le comte de Soissons demande pour

armer, on ne peut lui en donner une meilleure que la Savoye. Il

faudroit tâcher de concilier Brisson (_sic_, quelque chef

protestant), avec le duc de Rohan et que Brisson surprît Poussin

et Valence et les livrât au comte de Soissons. On doit donner à

Montaigu des lettres pour le duc de Lorraine.»

MÉMOIRE DE MONTAIGU. «Le comte de Soissons veut intenter action au

parlement contre le cardinal de Richelieu et prendre les armes en

cas de déni de justice. Seneterre assure que si la guerre dure

seulement deux mois, le comte aura un parti considérable en

Dauphiné et que jamais il ne s'accordera avec le cardinal. On ne

parle plus de mariage (avec la fille du prince Palatin). On

espéroit que le duc de Savoie et le comte de Soissons publieroient

un manifeste, ce qui auroit beaucoup servi à justifier la conduite

du roi d'Angleterre et à fortifier le parti; plusieurs catholiques

mal contents du cardinal se seroient déclarés. Montaigu envoie

Villars aux cantons protestants de la Suisse. Pourvu qu'on pût

obtenir qu'ils fermassent les yeux sur les levées qu'on feroit

chez eux secrètement, ce seroit un moyen sûr de fournir beaucoup

de monde à M. de Rohan. Il faudroit aussi tâcher d'empêcher le roi

de France d'en tirer du monde. Il croit qu'on pourrait employer

Wake, ambassadeur d'Angleterre à Venise, auprès des protestants.

La déclaration du duc de Rohan a été reçue avec beaucoup

d'approbation de tous les protestants et de tous ceux que le

Cardinal persécute. M. le duc de Lorraine l'a averti par un

courrier qu'il a déjà 10,000 hommes de pied et 1,500 chevaux.

L'empereur lui doit envoyer 600 hommes d'infanterie et 100

chevaux; toutes ces troupes se joindront à M. de Verdun, pour

assiéger Verdun. Le bruit seul de cette entreprise a empêché qu'on

envoyât 6,000 hommes à M. le Prince qui est en Languedoc. Il

seroit temps d'écrire à M. de Rohan et de le faire payer. Montaigu

attend les ordres du roi d'Angleterre pour savoir s'il doit faire

les avances à M. de Rohan. Il demeure tranquille jusqu'à ce que M.

de Rohan le recherche. Si M. de Rohan eût reçu ce qu'on lui avoit

promis, il aurait pu se saisir de quelque place d'où il auroit

fort incommodé les ennemis. Le duc de Savoye donne avis à Montaigu

de la ligue conclue entre la France et l'Espagne, afin qu'il en

avertisse le roi d'Angleterre. Si la guerre dure, le comte de

Soissons ne peut honnêtement demeurer les bras croisés, et il se

déclarera. La Rochelle en fera certainement autant. Le duc de

Savoye se joindra à M. le comte de Soissons. Le duc de Lorraine

est pour ainsi dire en guerre ouverte. Montaigu ajoute qu'il a

envoyé une personne de qualité courre fortune à La Rochelle, afin

de savoir ce qui se passe là, et de donner des nouvelles de ce qui

se fait ici.»

«LETTRE DÉCHIFFRÉE DE M. DE SAVOYE. Il n'a pas osé se déclarer à

cause des bruits qui ont couru d'un renouvellement d'un traité

entre la France et l'Angleterre, à l'arrivée d'Albernan (?) que

Bukingham avoit envoyé à Paris. Si le roi d'Angleterre veut

continuer la guerre, il faut tâcher d'y intéresser les Hollandois,

le duc de Lorraine, les Huguenots, et faire entendre qu'on ne

prend les armes que pour tirer le roi des mains qui le

tyrannisent, remettre la France en liberté et dans son ancienne

splendeur. Il faut prendre garde que la France et l'Espagne sont

unies, que l'empereur fait de grands progrès en Allemagne, que les

États de Savoye étant situés entre la France et ce que l'Espagne

possède en Italie, et ayant la guerre avec l'Espagne et Gênes, il

n'a pas pu se déclarer plus tôt; mais sitôt qu'il saura les

intentions du roi d'Angleterre, qu'il aura fait la paix avec

Gênes, qu'il aura parole certaine et par écrit du roi d'Angleterre

que S. M. B. ne fera ni paix ni trêve avec la France que par le

moyen de Savoye ou avec l'Espagne ou tout autre sans sa

participation, que le roi d'Angleterre enverra un homme à Gênes

pour apaiser les troubles et représenter à la ville combien il lui

seroit avantageux d'avoir pour ami le duc de Savoye, le duc de

Savoye se déclarera ouvertement, et en attendant payera la somme

de 30,000 écus.»

MONTAIGU. «Il a fait passer un homme à La Rochelle. Il a reçu une

lettre de M. de Rohan par un soldat qui lui a dit que le saint

qu'on invoque en l'armée de M. de Rohan est Angleterre. M. de

Brisson a pris deux places importantes en Dauphiné et sur le bord

du Rhône. On l'a fait savoir à M. le comte de Soissons comme un

bon commencement pour ses desseins. M. le comte de Soissons a

mandé que si l'entreprise réussit, il se déclarera, ce qu'on fait

savoir au duc de Rohan.»

LE MÊME. «Il est tombé malade cinq jours après être arrivé à

Turin, d'une fièvre qui l'a tenu cinq semaines au lit. Il est

surpris de n'avoir eu aucune nouvelle d'Angleterre. Tout retentit

des grandes actions de Bukingham. Ces Princes sont dans

l'impatience de commencer. M. le comte de Soissons a amassé de

l'argent et des troupes. Il traite avec le gouverneur de Valence

pour avoir la place. M. de Rohan a écrit qu'on ne se fiât point à

ce gouverneur, qu'on lui envoyât 200 chevaux et le surplus en

argent. Le duc de Bukingham devoit venir au bec d'Ambès et Rohan

se joindre à lui. Mais Bukingham étant arrêté en Ré, Rohan croit

que le mieux qu'il puisse faire est de se tenir dans le bas

Languedoc, le roi d'Angleterre lui ayant mandé de suivre les

résolutions qu'il jugeroit les meilleures, à moins que Bukingham

n'envoyât des ordres exprès qu'en ce cas il seroit obligé

d'exécuter. Comme le duc de Savoye ne s'est pas trouvé tout à fait

en état d'appuyer le duc de Rohan, Montaigu lui a donné avis afin

qu'il prit ses mesures là-dessus. Rohan lui a répondu qu'au 20 de

septembre 1627, il sera en campagne avec 600 hommes de pied et 400

chevaux. Le duc de Savoye devoit dépêcher Vignoles avec 200

chevaux et 14,000 écus; mais on apprit presque en même temps que

le fort ayant été abondamment secouru, Bukingham avoit dépêché son

neveu pour proposer un accommodement. Le 22, Montaigu tomba

malade, et ne put entendre parler d'affaires jusqu'au 10 d'octobre

que, commençant à se porter mieux, il voulut savoir si le duc de

Savoye avoit quelque éclaircissement du traité. Le bruit étoit

toujours fort grand d'un accommodement, quoiqu'on n'en dit pas les

particularités. Montaigu soutenoit que cela ne pouvoit être, et le

duc disoit qu'il pouvoit être arrivé telles choses en Angleterre

qui avoient obligé Bukingham à souhaiter la paix.»

COPIE DES MEMOIRES SUR LE FAIT DES SUISSES. «On vouloit tâter les

Suisses protestants de la part du roi d'Angleterre. Tous les

cantons étoient alors très-alarmés des progrès que l'Empire

faisoit en Allemagne et craignoient d'être attaqués principalement

par l'archiduc Léopold. On donnoit néanmoins quelque espérance que

s'ils seroient recherchés par le roi d'Angleterre et qu'ils

fussent bien informés que le roi d'Angleterre ne faisoit la guerre

à la France que pour la défense des églises de France et non pour

aucun autre sujet, cela pourroit possible émouvoir la seigneurie

de Berne et les autres cantons à faire quelque effort pour un si

bon sujet. Mais comme l'affaire presse, il semble que M.

l'ambassadeur ne feroit pas mal d'envoyer présentement un

manifeste du roi d'Angleterre, s'il est imprimé, avec une lettre,

à chacun des quatre cantons protestants, parce que s'il n'obtenoit

pas du secours, il pourroit au moins donner sujet à ces cantons de

refuser à la France les lettres que l'ambassadeur Miron leur doit

demander au premier jour.»

COPIE D'UN MÉMOIRE pour le chancelier de Wake, ambassadeur pour le

roi de la Grande-Bretagne à Venise. «On croit que Wake servira

mieux en Suisse que Montaigu à cause des grandes habitudes qu'il y

a; et parce qu'on n'a pas le manifeste du roi de la

Grande-Bretagne, on lui envoie celui de M. le duc de Rohan, et

l'acte de l'assemblée tenue à Usez, lesquelles pièces il enverra

aux cantons et fera voir que le roi, son maître, n'est entré en

guerre avec la France que pour le respect de la religion, pour la

considération de la parole que ses ambassadeurs ont reçue du roi

de France et qu'il avoit donnée à ceux de la Rochelle; à quoi il

étoit d'autant plus obligé que c'étoit par le secours qu'il avoit

fourni au roi de France que ceux de la Rochelle étoient dans le

péril où ils sont, et qu'ils n'avoient pris les armes qu'après

avoir cherché tous les moyens possibles pour éviter tous les

inconvénients de la guerre; que le duc de Bukingham prêt à

triompher du fort de Ré, avoit envoyé un gentilhomme Jacques

Albernan pour voir s'il voudroit laisser vivre ses sujets faisant

profession de la religion réformée en la liberté de ses édits,

exécuter les promesses faites en son nom et de son consentement à

messieurs de la Rochelle par les ambassadeurs d'Angleterre pour le

rasement des forts. Le roi de France n'a voulu entendre à aucun

accommodement, ce qui prouve le dessein qu'on a en France de

persécuter lesdits sujets.»

M. DE SAVOYE, 4 novembre: «Il loue la bonne conduite de Montaigu

et se remet à lui et à l'abbé de Scaglia (de la maison de Verrue,

célèbre diplomate piémontais) de tout ce qu'il pourroit lui

écrire.»

«Il y a encore une lettre de Montaigu à M. de Rohan, qui dit que

l'essentiel et l'accidentel sont toujours dans les mêmes

dispositions, que le premier n'attend que quelque conclusion avec

celui dont Rohan a si longtemps attendu la réponse. Lettre aussi

du père de Montaigu à Montaigu, son fils, du 25 de septembre, de

Londres. Il mande que Bukingham est encore dans l'île de laquelle

il n'a pas pris le fort. On lui envoye 10,000 Anglois, Irlandois

ou Écossois. Les ambassadeurs de Savoye ne sont pas encore

arrivés. On ne dit rien de ces princes de France auxquels on a eu

confiance.»

«Mémoire qui n'est pas signé. Il est du 4 octobre 1627. Cinq ou

six gentilshommes du Velay, promettent de se rendre maître du Puy

et de lui livrer 4 ou 5 bonnes places et de faire une diversion

notable, pourvu qu'ils soient avoués de M. le comte de Soissons.

Si on a cet aveu, il faut l'envoyer au gouverneur d'Orange qui le

fera tenir à Brisson. Rohan laisse le bas Languedoc et les

Cévennes bien unis et bien résolus. Il a mis le canon en campagne

pour nettoyer quelques petites places. Il a 6,000 hommes de pied

et 400 chevaux. Il espère que ses troupes grossiront

considérablement à Montauban. Le baron de Favière s'est fait de la

religion la semaine passée. Il a mis dans le parti la ville et le

château de Lunas, place imprenable à quatre lieues de Béziers et

un bon château sur le grand chemin.»

AUTRE MÉMOIRE DE 5 OCTOBRE, DE VALENCE. «Il est apparemment de

celui qui a donné le conseil de passer en Suisse, parce qu'il dit

que Montaigu pourra empêcher les levées aux ennemis et peut-être

obtenir quelque levée. Il signe: celui qui vous tint compagnie à

la veillée des dames, H. P.--Promesse du roi de la Grande-Bretagne

de ne faire ni paix ni trêve avec la France, si ce n'est par le

moyen de M. le duc de Savoye.--Petit billet porté dans la bouche,

à ce qu'a dit le prisonnier. Il est de M. de Rohan du 14

septembre. Il a fait déclarer tout le bas Languedoc et les

Cévenois. Ils ont juré de n'accepter aucune paix que du

consentement du roi d'Angleterre. Ils ont prié Rohan de reprendre

sa charge de général et de faire toutes les levées nécessaires. Il

aura dans treize jours 6,000 hommes de pied et 400 chevaux. Si on

lui avoit envoyé de Savoye ce qu'on lui avoit promis, il auroit eu

au moins 10,000 hommes de pied et 1,000 chevaux pour s'aller

rejoindre à l'armée Angloise. Il a donné ordre afin que cette

cavalerie puisse arriver à lui, en cas qu'on l'envoye. Mais si on

fait difficulté d'envoyer la cavalerie, qu'on envoye l'argent à

Orange. Il espère avec cela en faire assez pour tenir la campagne.

AUTRE DU 9 OCTOBRE. «M. de Rohan est à Milau avec 6,000 hommes de

pied et 500 chevaux. Le marquis de Malauze le joindra avec 1,500

hommes de pied et 100 chevaux, Dondredieu avec 300 chevaux.

Favières s'est déclaré de la religion et a remis Lunas. Boderieux

y est confirmé et se fortifie. M. de Montmorency cède à

l'importunité du Parlement de Tolose qui l'oblige d'arriver pour

s'opposer à M. de Rohan.

LETTRE DE MONLERUN (?). «Il paroît que c'est lui qui avoit

conseillé d'envoyer en Suisse. Il écrit d'Orange du 9; il mande

qu'il a fait tenir au duc de Rohan la lettre qu'il lui a écrite,

que le retardement de ce que Montaigu a promis tient beaucoup de

choses en suspens, que le gouverneur d'Orange qui a fourni jusqu'à

cette heure ne le veut plus faire, n'entendant point parler des

fonds sur lesquels il étoit assigné. Il presse pour une réponse

parce que l'ennemi arme de tous côtés. Il envoye la suscription de

la lettre qu'il faut écrire aux cantons.

LETTRE fort respectueuse que Montaigu a écrite de la Bastille au

roi. «Il dit que le roi d'Angleterre n'a pris les armes contre le

roi que parce qu'il a cru que le roi ne correspondoit pas à

l'estime et à l'affection qu'il lui portoit, et que Savoye,

Lorraine, Soissons se sont joints à lui piqués du peu de cas que

sa majesté faisoit d'eux; que s'ils étoient les uns et les autres

persuadés du contraire, on pourroit les porter à une bonne paix si

nécessaire au bien des deux couronnes.

«Le même au Cardinal. C'est un compliment qui tient un peu du

galimatias.»

On comprend quel effroi répandit parmi tous les conspirateurs la prise

de Montaigu. Nous avons montré quel trouble saisit la reine Anne à la

nouvelle de cette arrestation, et quel prix elle mit à faire parler par

La Porte au prisonnier pour savoir si quelques-uns de ses papiers la

compromettaient, et si elle pouvait compter sur sa discrétion, chapitre

III, pages 87 et 88. La cour de Turin, qui avait cru tromper la France

par le double jeu qu'elle n'avait cessé de jouer, s'émut, et au

commencement de 1628, Marini, résident de France en Piémont, écrit,

FRANCE, t. XLIX, qu'on songe à envoyer à Paris diverses personnes pour

«porter des compliments sur les avantages des armes françoises contre

les Anglois, et répondre, s'il est besoin, à tout ce qui pourroit être

trouvé dans les papiers de Montaigu qui seroit au mécontentement de Sa

Majesté.» «Les princes de Piémont, dit Marini, sont interdits et en

confusion sur cette prise. Le comte de Soissons avec Seneterre sont jour

et nuit pour trouver expédients de pouvoir réparer le mal qui se

trouveroit ès-écritures de Montaigu contre le service du roi, et

espèrent que par les instances du duc de Lorraine l'on empêche les voies

de rigueur contre ledit Montaigu. Ils se confient en trois choses: que

les mémoires importants sont écrits de la main de Montaigu; que leurs

lettres sont en chiffres; que l'on ne tirera rien de Montaigu qu'ils

tiennent habile.» Néanmoins l'avis de Marini est que «par voies directes

et indirectes, l'on tirât le fond de cette affaire, parce que Montaigu

en est très-informé, et qu'il faut lui faire expliquer les mémoires

écrits de sa main.» Bien des conseillers de Richelieu pensaient aussi

qu'après avoir tiré des papiers saisis tant de lumières sur les

intrigues du dehors, on devait tâcher de voir clair dans celles du

dedans, et vérifier les rapports que les agents secrets de Richelieu lui

adressaient. Bullion, chargé d'interroger le prisonnier, l'avait en vain

pressé; il n'avait pu lui rien arracher; il aurait fallu aller plus loin

et recourir à des rigueurs qui auraient pu irriter le duc de Savoie, le

duc de Lorraine et le roi d'Angleterre, et les décider à faire un

dernier effort et une puissante diversion en faveur de La Rochelle qui

était encore debout. Le profond Richelieu, attentif à ne poursuivre

jamais qu'un seul grand but à la fois, sacrifia tout à l'ardent désir de

renverser enfin le boulevard du protestantisme; pour retenir la Savoie

et la Lorraine qui n'avaient pas encore tiré l'épée, il lâcha sa proie

et mit en liberté Montaigu. Voilà ce que nous apprend une lettre de

Bullion, FRANCE, année 1628, t. XLVII, fol. 60.

La même politique fit accorder aux instantes prières du duc de Lorraine

et du roi d'Angleterre la grâce de Mme de Chevreuse. Elle rentra donc

en France en 1628 et se tint quelque temps tranquille, au sein de sa

famille, ainsi que nous l'avons dit page 90. Il semble pourtant que dès

l'année 1629 elle se serait fort rapprochée du duc d'Orléans dans

l'intérêt de la reine Anne, qu'elle aurait favorisé les amours du jeune

duc, veuf de Mlle de Montpensier, avec la belle princesse Marie de

Gonzague, fille du duc de Nevers et sœur de la Palatine, qu'elle serait

même entrée assez avant dans le projet de mariage qui fit alors tant de

bruit et souleva une si grande tempête, pour avoir conçu l'idée d'aller

elle-même en Flandre y ménager un asile aux deux amants rebelles, grâce

au crédit qu'elle et la reine avaient auprès du gouvernement espagnol.

C'est là du moins ce qui résulterait de diverses lettres de Bérulle

écrites en 1629, au nom de Marie de Médicis, à Richelieu lorsqu'il était

en Italie avec le roi.--FRANCE, année 1629, t. XLV, fol. 127.

LETTRE DU 24 MARS 1629: «Il y a quelque temps que la 58 (Mme de

Chevreuse) vouloit aller en Flandre, et nous étions en peine à

quel dessein. Hébert (la Reine mère) l'a empêchée en faisant

connoître à 58 qu'elle ne pouvoit permettre ce voyage. Dudepuis on

a eu advis que La Chesnelle (la reine Anne) et Mirabel

(ambassadeur d'Espagne en France) ont traité en Espagne et en

Flandre pour faire que Hébertin (Monsieur) et la N. (Nevers, la

fille du duc de Nevers, la princesse Marie) fussent reçus en

Flandre soit pour s'y marier soit après être mariés. Flandre a

répondu et tend les bras ouverts à ces deux hôtes. Ce dessein a

été proposé à l'Angleterre comme l'unique moyen pour rappeler le

roi d'Italie. On soupçonne que ce fut un des sujets du voyage

désiré par la 58 (Chevreuse). On n'a pas voulu donner ces advis à

Calori (Richelieu) sur les premières ombres qu'on en a eues.

Hébert (la Reine mère) en a reçu nouvelle confirmation, et lors

elle a voulu que Francigène (Bérulle) l'écrivit à Calori.»--LE

MÊME, 4 JUIN: «...Les dames de la faction de N. (la princesse

Marie) ne cessent d'agiter Hébertin (Monsieur) pour le porter à

quelque extravagance... La puissance et la hardiesse de ces dames

n'est pas tolérable...»--MÊME JOUR: «Je viens d'apprendre que ces

dames pressent Hébertin d'aller en Savoie. Il est très vrai qu'on

le presse puissamment de sortir hors du royaume... Cet advis ne

nous est pas donné des trois marchands (Bellegarde, Puilaurens,

Coigneux), mais de quelques discours secrets de la Reine (la reine

Anne).--LE MÊME, 16 JUIN: «Les dames de la Reine, plus elles font

contenance de s'appuyer de Calori, plus elles essaient de le

ruiner. Je ne sais pas si elles en ont la volonté, je ne crois pas

qu'elles en aient la puissance.»

Ces lettres et bien d'autres expliquent comment, pour prévenir toute

tentative d'enlèvement, Marie de Médicis, alors dépositaire de

l'autorité royale, ait pris le parti de mettre quelque temps à Vincennes

la princesse Marie. Ainsi encore une secrète conspiration où Mme de

Chevreuse aurait eu la main, une aventure manquée à joindre à tant

d'autres aventures.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 27 / 119 题