Lord Montaigu, gentilhomme de la chambre du roi d'Angleterre, et ami
particulier de Holland et de Buckingham, a été l'agent le plus actif de
la coalition formée, à la fin de 1626, contre la France, et qui se
composait de l'Angleterre, de la Savoie, de la Lorraine et des
protestants français. L'âme de cette coalition était Buckingham, furieux
du refus qu'on lui faisait de le laisser revenir en France, brûlant de
revoir la reine Anne, et de mettre sa gloire à ses pieds, comptant bien
d'ailleurs effacer tous ses torts aux yeux de l'Angleterre en se portant
l'ennemi de la France et le défenseur de la cause protestante. Il se mit
donc à la tête d'une flotte puissante; Mme de Chevreuse lui répondait de
la Lorraine, le comte de Soissons de la Savoie, le duc de Rohan des
calvinistes du Midi, Soubise de la Rochelle. La reine Anne n'ignorait
rien de ce qui se passait. Cette grande entreprise échoua devant le
génie de Richelieu, et aboutit à la perte de Buckingham et à la prise
de La Rochelle, en septembre et octobre 1628. Toute l'année 1627 est
remplie des intrigues de Montaigu; il va sans cesse en Lorraine, en
Suisse, en Hollande, à Turin, à Venise, et travaille à nouer et à
resserrer les divers fils de la conspiration. Mais la police de
Richelieu était sur ses traces. Pour vérifier ses soupçons, le cardinal
le fit arrêter presque sur le territoire lorrain, et les papiers qu'on
saisît sur lui ne laissèrent plus l'ombre d'un doute sur l'immense
danger qui menaçait la France. Le 4 décembre 1627, Bullion reçut l'ordre
de faire l'inventaire de ces papiers. En voici des extraits. FRANCE,
1624-1627.
«INSTRUCTION DU ROI D'ANGLETERRE A LORD MONTAIGU, un des
gentilshommes de sa chambre, allant en Savoie. Le roi lui dit
qu'il a donné une puissante armée navale à Buckingham pour
assister les amis et le parti qu'ils ont en France, pour empêcher
l'armée navale d'Espagne de se joindre à celle de France, pour
interrompre le commerce de ports en ports et aux Indes orientales
et occidentales, et pour donner aide et support au roi de
Danemark, son oncle, pour la conservation de l'Allemagne et le
maintien de la bonne cause. Il promet de donner contentement au
duc de Savoye dans toutes les choses justes et possibles, surtout
pour ce qui concerne le trafic en son pays. Il le prie aussi que
rien ne puisse donner de la jalousie et de la défiance à leurs
amis et alliés. Quoiqu'on doive faire une grande considération sur
l'affection et résolution du duc de Rohan, on ne pouvoit néanmoins
y prendre aucune certitude à cause de l'état des affaires lorsque
Montaigu l'a quitté pour retourner en Savoie. Pour cet effet il
faut presser le duc de Savoie de finir les affaires qu'il a avec
Gênes, et toutes autres qui pourroient l'empêcher d'assister
puissamment ceux de la religion en France, qui sans cela
pourroient être accablés. On ne peut compter sur les 16,000 hommes
pour le comte de Soissons, le roi d'Angleterre ne se trouvant pas
en état de contribuer à cette levée. Avant que de répondre sur le
mariage proposé du comte de Soissons avec la fille aînée du roi de
Bohême (le prince Palatin, beau-frère de Charles Ier), il faut
savoir la volonté du roi et de la reine de Bohême; s'ils y
consentent, il fera connoître l'estime qu'il fait de la personne
du comte de Soissons et de la dignité de son sang. Ainsi il
attendra ce que Pujeolles (_sic_, quelque envoyé du comte de
Soissons auprès du roi de Bohême) aura fait avec le portrait.
Quant à la place de sûreté que le comte de Soissons demande pour
armer, on ne peut lui en donner une meilleure que la Savoye. Il
faudroit tâcher de concilier Brisson (_sic_, quelque chef
protestant), avec le duc de Rohan et que Brisson surprît Poussin
et Valence et les livrât au comte de Soissons. On doit donner à
Montaigu des lettres pour le duc de Lorraine.»
MÉMOIRE DE MONTAIGU. «Le comte de Soissons veut intenter action au
parlement contre le cardinal de Richelieu et prendre les armes en
cas de déni de justice. Seneterre assure que si la guerre dure
seulement deux mois, le comte aura un parti considérable en
Dauphiné et que jamais il ne s'accordera avec le cardinal. On ne
parle plus de mariage (avec la fille du prince Palatin). On
espéroit que le duc de Savoie et le comte de Soissons publieroient
un manifeste, ce qui auroit beaucoup servi à justifier la conduite
du roi d'Angleterre et à fortifier le parti; plusieurs catholiques
mal contents du cardinal se seroient déclarés. Montaigu envoie
Villars aux cantons protestants de la Suisse. Pourvu qu'on pût
obtenir qu'ils fermassent les yeux sur les levées qu'on feroit
chez eux secrètement, ce seroit un moyen sûr de fournir beaucoup
de monde à M. de Rohan. Il faudroit aussi tâcher d'empêcher le roi
de France d'en tirer du monde. Il croit qu'on pourrait employer
Wake, ambassadeur d'Angleterre à Venise, auprès des protestants.
La déclaration du duc de Rohan a été reçue avec beaucoup
d'approbation de tous les protestants et de tous ceux que le
Cardinal persécute. M. le duc de Lorraine l'a averti par un
courrier qu'il a déjà 10,000 hommes de pied et 1,500 chevaux.
L'empereur lui doit envoyer 600 hommes d'infanterie et 100
chevaux; toutes ces troupes se joindront à M. de Verdun, pour
assiéger Verdun. Le bruit seul de cette entreprise a empêché qu'on
envoyât 6,000 hommes à M. le Prince qui est en Languedoc. Il
seroit temps d'écrire à M. de Rohan et de le faire payer. Montaigu
attend les ordres du roi d'Angleterre pour savoir s'il doit faire
les avances à M. de Rohan. Il demeure tranquille jusqu'à ce que M.
de Rohan le recherche. Si M. de Rohan eût reçu ce qu'on lui avoit
promis, il aurait pu se saisir de quelque place d'où il auroit
fort incommodé les ennemis. Le duc de Savoye donne avis à Montaigu
de la ligue conclue entre la France et l'Espagne, afin qu'il en
avertisse le roi d'Angleterre. Si la guerre dure, le comte de
Soissons ne peut honnêtement demeurer les bras croisés, et il se
déclarera. La Rochelle en fera certainement autant. Le duc de
Savoye se joindra à M. le comte de Soissons. Le duc de Lorraine
est pour ainsi dire en guerre ouverte. Montaigu ajoute qu'il a
envoyé une personne de qualité courre fortune à La Rochelle, afin
de savoir ce qui se passe là, et de donner des nouvelles de ce qui
se fait ici.»
«LETTRE DÉCHIFFRÉE DE M. DE SAVOYE. Il n'a pas osé se déclarer à
cause des bruits qui ont couru d'un renouvellement d'un traité
entre la France et l'Angleterre, à l'arrivée d'Albernan (?) que
Bukingham avoit envoyé à Paris. Si le roi d'Angleterre veut
continuer la guerre, il faut tâcher d'y intéresser les Hollandois,
le duc de Lorraine, les Huguenots, et faire entendre qu'on ne
prend les armes que pour tirer le roi des mains qui le
tyrannisent, remettre la France en liberté et dans son ancienne
splendeur. Il faut prendre garde que la France et l'Espagne sont
unies, que l'empereur fait de grands progrès en Allemagne, que les
États de Savoye étant situés entre la France et ce que l'Espagne
possède en Italie, et ayant la guerre avec l'Espagne et Gênes, il
n'a pas pu se déclarer plus tôt; mais sitôt qu'il saura les
intentions du roi d'Angleterre, qu'il aura fait la paix avec
Gênes, qu'il aura parole certaine et par écrit du roi d'Angleterre
que S. M. B. ne fera ni paix ni trêve avec la France que par le
moyen de Savoye ou avec l'Espagne ou tout autre sans sa
participation, que le roi d'Angleterre enverra un homme à Gênes
pour apaiser les troubles et représenter à la ville combien il lui
seroit avantageux d'avoir pour ami le duc de Savoye, le duc de
Savoye se déclarera ouvertement, et en attendant payera la somme
de 30,000 écus.»
MONTAIGU. «Il a fait passer un homme à La Rochelle. Il a reçu une
lettre de M. de Rohan par un soldat qui lui a dit que le saint
qu'on invoque en l'armée de M. de Rohan est Angleterre. M. de
Brisson a pris deux places importantes en Dauphiné et sur le bord
du Rhône. On l'a fait savoir à M. le comte de Soissons comme un
bon commencement pour ses desseins. M. le comte de Soissons a
mandé que si l'entreprise réussit, il se déclarera, ce qu'on fait
savoir au duc de Rohan.»
LE MÊME. «Il est tombé malade cinq jours après être arrivé à
Turin, d'une fièvre qui l'a tenu cinq semaines au lit. Il est
surpris de n'avoir eu aucune nouvelle d'Angleterre. Tout retentit
des grandes actions de Bukingham. Ces Princes sont dans
l'impatience de commencer. M. le comte de Soissons a amassé de
l'argent et des troupes. Il traite avec le gouverneur de Valence
pour avoir la place. M. de Rohan a écrit qu'on ne se fiât point à
ce gouverneur, qu'on lui envoyât 200 chevaux et le surplus en
argent. Le duc de Bukingham devoit venir au bec d'Ambès et Rohan
se joindre à lui. Mais Bukingham étant arrêté en Ré, Rohan croit
que le mieux qu'il puisse faire est de se tenir dans le bas
Languedoc, le roi d'Angleterre lui ayant mandé de suivre les
résolutions qu'il jugeroit les meilleures, à moins que Bukingham
n'envoyât des ordres exprès qu'en ce cas il seroit obligé
d'exécuter. Comme le duc de Savoye ne s'est pas trouvé tout à fait
en état d'appuyer le duc de Rohan, Montaigu lui a donné avis afin
qu'il prit ses mesures là-dessus. Rohan lui a répondu qu'au 20 de
septembre 1627, il sera en campagne avec 600 hommes de pied et 400
chevaux. Le duc de Savoye devoit dépêcher Vignoles avec 200
chevaux et 14,000 écus; mais on apprit presque en même temps que
le fort ayant été abondamment secouru, Bukingham avoit dépêché son
neveu pour proposer un accommodement. Le 22, Montaigu tomba
malade, et ne put entendre parler d'affaires jusqu'au 10 d'octobre
que, commençant à se porter mieux, il voulut savoir si le duc de
Savoye avoit quelque éclaircissement du traité. Le bruit étoit
toujours fort grand d'un accommodement, quoiqu'on n'en dit pas les
particularités. Montaigu soutenoit que cela ne pouvoit être, et le
duc disoit qu'il pouvoit être arrivé telles choses en Angleterre
qui avoient obligé Bukingham à souhaiter la paix.»
COPIE DES MEMOIRES SUR LE FAIT DES SUISSES. «On vouloit tâter les
Suisses protestants de la part du roi d'Angleterre. Tous les
cantons étoient alors très-alarmés des progrès que l'Empire
faisoit en Allemagne et craignoient d'être attaqués principalement
par l'archiduc Léopold. On donnoit néanmoins quelque espérance que
s'ils seroient recherchés par le roi d'Angleterre et qu'ils
fussent bien informés que le roi d'Angleterre ne faisoit la guerre
à la France que pour la défense des églises de France et non pour
aucun autre sujet, cela pourroit possible émouvoir la seigneurie
de Berne et les autres cantons à faire quelque effort pour un si
bon sujet. Mais comme l'affaire presse, il semble que M.
l'ambassadeur ne feroit pas mal d'envoyer présentement un
manifeste du roi d'Angleterre, s'il est imprimé, avec une lettre,
à chacun des quatre cantons protestants, parce que s'il n'obtenoit
pas du secours, il pourroit au moins donner sujet à ces cantons de
refuser à la France les lettres que l'ambassadeur Miron leur doit
demander au premier jour.»
COPIE D'UN MÉMOIRE pour le chancelier de Wake, ambassadeur pour le
roi de la Grande-Bretagne à Venise. «On croit que Wake servira
mieux en Suisse que Montaigu à cause des grandes habitudes qu'il y
a; et parce qu'on n'a pas le manifeste du roi de la
Grande-Bretagne, on lui envoie celui de M. le duc de Rohan, et
l'acte de l'assemblée tenue à Usez, lesquelles pièces il enverra
aux cantons et fera voir que le roi, son maître, n'est entré en
guerre avec la France que pour le respect de la religion, pour la
considération de la parole que ses ambassadeurs ont reçue du roi
de France et qu'il avoit donnée à ceux de la Rochelle; à quoi il
étoit d'autant plus obligé que c'étoit par le secours qu'il avoit
fourni au roi de France que ceux de la Rochelle étoient dans le
péril où ils sont, et qu'ils n'avoient pris les armes qu'après
avoir cherché tous les moyens possibles pour éviter tous les
inconvénients de la guerre; que le duc de Bukingham prêt à
triompher du fort de Ré, avoit envoyé un gentilhomme Jacques
Albernan pour voir s'il voudroit laisser vivre ses sujets faisant
profession de la religion réformée en la liberté de ses édits,
exécuter les promesses faites en son nom et de son consentement à
messieurs de la Rochelle par les ambassadeurs d'Angleterre pour le
rasement des forts. Le roi de France n'a voulu entendre à aucun
accommodement, ce qui prouve le dessein qu'on a en France de
persécuter lesdits sujets.»
M. DE SAVOYE, 4 novembre: «Il loue la bonne conduite de Montaigu
et se remet à lui et à l'abbé de Scaglia (de la maison de Verrue,
célèbre diplomate piémontais) de tout ce qu'il pourroit lui
écrire.»
«Il y a encore une lettre de Montaigu à M. de Rohan, qui dit que
l'essentiel et l'accidentel sont toujours dans les mêmes
dispositions, que le premier n'attend que quelque conclusion avec
celui dont Rohan a si longtemps attendu la réponse. Lettre aussi
du père de Montaigu à Montaigu, son fils, du 25 de septembre, de
Londres. Il mande que Bukingham est encore dans l'île de laquelle
il n'a pas pris le fort. On lui envoye 10,000 Anglois, Irlandois
ou Écossois. Les ambassadeurs de Savoye ne sont pas encore
arrivés. On ne dit rien de ces princes de France auxquels on a eu
confiance.»
«Mémoire qui n'est pas signé. Il est du 4 octobre 1627. Cinq ou
six gentilshommes du Velay, promettent de se rendre maître du Puy
et de lui livrer 4 ou 5 bonnes places et de faire une diversion
notable, pourvu qu'ils soient avoués de M. le comte de Soissons.
Si on a cet aveu, il faut l'envoyer au gouverneur d'Orange qui le
fera tenir à Brisson. Rohan laisse le bas Languedoc et les
Cévennes bien unis et bien résolus. Il a mis le canon en campagne
pour nettoyer quelques petites places. Il a 6,000 hommes de pied
et 400 chevaux. Il espère que ses troupes grossiront
considérablement à Montauban. Le baron de Favière s'est fait de la
religion la semaine passée. Il a mis dans le parti la ville et le
château de Lunas, place imprenable à quatre lieues de Béziers et
un bon château sur le grand chemin.»
AUTRE MÉMOIRE DE 5 OCTOBRE, DE VALENCE. «Il est apparemment de
celui qui a donné le conseil de passer en Suisse, parce qu'il dit
que Montaigu pourra empêcher les levées aux ennemis et peut-être
obtenir quelque levée. Il signe: celui qui vous tint compagnie à
la veillée des dames, H. P.--Promesse du roi de la Grande-Bretagne
de ne faire ni paix ni trêve avec la France, si ce n'est par le
moyen de M. le duc de Savoye.--Petit billet porté dans la bouche,
à ce qu'a dit le prisonnier. Il est de M. de Rohan du 14
septembre. Il a fait déclarer tout le bas Languedoc et les
Cévenois. Ils ont juré de n'accepter aucune paix que du
consentement du roi d'Angleterre. Ils ont prié Rohan de reprendre
sa charge de général et de faire toutes les levées nécessaires. Il
aura dans treize jours 6,000 hommes de pied et 400 chevaux. Si on
lui avoit envoyé de Savoye ce qu'on lui avoit promis, il auroit eu
au moins 10,000 hommes de pied et 1,000 chevaux pour s'aller
rejoindre à l'armée Angloise. Il a donné ordre afin que cette
cavalerie puisse arriver à lui, en cas qu'on l'envoye. Mais si on
fait difficulté d'envoyer la cavalerie, qu'on envoye l'argent à
Orange. Il espère avec cela en faire assez pour tenir la campagne.
AUTRE DU 9 OCTOBRE. «M. de Rohan est à Milau avec 6,000 hommes de
pied et 500 chevaux. Le marquis de Malauze le joindra avec 1,500
hommes de pied et 100 chevaux, Dondredieu avec 300 chevaux.
Favières s'est déclaré de la religion et a remis Lunas. Boderieux
y est confirmé et se fortifie. M. de Montmorency cède à
l'importunité du Parlement de Tolose qui l'oblige d'arriver pour
s'opposer à M. de Rohan.
LETTRE DE MONLERUN (?). «Il paroît que c'est lui qui avoit
conseillé d'envoyer en Suisse. Il écrit d'Orange du 9; il mande
qu'il a fait tenir au duc de Rohan la lettre qu'il lui a écrite,
que le retardement de ce que Montaigu a promis tient beaucoup de
choses en suspens, que le gouverneur d'Orange qui a fourni jusqu'à
cette heure ne le veut plus faire, n'entendant point parler des
fonds sur lesquels il étoit assigné. Il presse pour une réponse
parce que l'ennemi arme de tous côtés. Il envoye la suscription de
la lettre qu'il faut écrire aux cantons.
LETTRE fort respectueuse que Montaigu a écrite de la Bastille au
roi. «Il dit que le roi d'Angleterre n'a pris les armes contre le
roi que parce qu'il a cru que le roi ne correspondoit pas à
l'estime et à l'affection qu'il lui portoit, et que Savoye,
Lorraine, Soissons se sont joints à lui piqués du peu de cas que
sa majesté faisoit d'eux; que s'ils étoient les uns et les autres
persuadés du contraire, on pourroit les porter à une bonne paix si
nécessaire au bien des deux couronnes.
«Le même au Cardinal. C'est un compliment qui tient un peu du
galimatias.»
On comprend quel effroi répandit parmi tous les conspirateurs la prise
de Montaigu. Nous avons montré quel trouble saisit la reine Anne à la
nouvelle de cette arrestation, et quel prix elle mit à faire parler par
La Porte au prisonnier pour savoir si quelques-uns de ses papiers la
compromettaient, et si elle pouvait compter sur sa discrétion, chapitre
III, pages 87 et 88. La cour de Turin, qui avait cru tromper la France
par le double jeu qu'elle n'avait cessé de jouer, s'émut, et au
commencement de 1628, Marini, résident de France en Piémont, écrit,
FRANCE, t. XLIX, qu'on songe à envoyer à Paris diverses personnes pour
«porter des compliments sur les avantages des armes françoises contre
les Anglois, et répondre, s'il est besoin, à tout ce qui pourroit être
trouvé dans les papiers de Montaigu qui seroit au mécontentement de Sa
Majesté.» «Les princes de Piémont, dit Marini, sont interdits et en
confusion sur cette prise. Le comte de Soissons avec Seneterre sont jour
et nuit pour trouver expédients de pouvoir réparer le mal qui se
trouveroit ès-écritures de Montaigu contre le service du roi, et
espèrent que par les instances du duc de Lorraine l'on empêche les voies
de rigueur contre ledit Montaigu. Ils se confient en trois choses: que
les mémoires importants sont écrits de la main de Montaigu; que leurs
lettres sont en chiffres; que l'on ne tirera rien de Montaigu qu'ils
tiennent habile.» Néanmoins l'avis de Marini est que «par voies directes
et indirectes, l'on tirât le fond de cette affaire, parce que Montaigu
en est très-informé, et qu'il faut lui faire expliquer les mémoires
écrits de sa main.» Bien des conseillers de Richelieu pensaient aussi
qu'après avoir tiré des papiers saisis tant de lumières sur les
intrigues du dehors, on devait tâcher de voir clair dans celles du
dedans, et vérifier les rapports que les agents secrets de Richelieu lui
adressaient. Bullion, chargé d'interroger le prisonnier, l'avait en vain
pressé; il n'avait pu lui rien arracher; il aurait fallu aller plus loin
et recourir à des rigueurs qui auraient pu irriter le duc de Savoie, le
duc de Lorraine et le roi d'Angleterre, et les décider à faire un
dernier effort et une puissante diversion en faveur de La Rochelle qui
était encore debout. Le profond Richelieu, attentif à ne poursuivre
jamais qu'un seul grand but à la fois, sacrifia tout à l'ardent désir de
renverser enfin le boulevard du protestantisme; pour retenir la Savoie
et la Lorraine qui n'avaient pas encore tiré l'épée, il lâcha sa proie
et mit en liberté Montaigu. Voilà ce que nous apprend une lettre de
Bullion, FRANCE, année 1628, t. XLVII, fol. 60.
La même politique fit accorder aux instantes prières du duc de Lorraine
et du roi d'Angleterre la grâce de Mme de Chevreuse. Elle rentra donc
en France en 1628 et se tint quelque temps tranquille, au sein de sa
famille, ainsi que nous l'avons dit page 90. Il semble pourtant que dès
l'année 1629 elle se serait fort rapprochée du duc d'Orléans dans
l'intérêt de la reine Anne, qu'elle aurait favorisé les amours du jeune
duc, veuf de Mlle de Montpensier, avec la belle princesse Marie de
Gonzague, fille du duc de Nevers et sœur de la Palatine, qu'elle serait
même entrée assez avant dans le projet de mariage qui fit alors tant de
bruit et souleva une si grande tempête, pour avoir conçu l'idée d'aller
elle-même en Flandre y ménager un asile aux deux amants rebelles, grâce
au crédit qu'elle et la reine avaient auprès du gouvernement espagnol.
C'est là du moins ce qui résulterait de diverses lettres de Bérulle
écrites en 1629, au nom de Marie de Médicis, à Richelieu lorsqu'il était
en Italie avec le roi.--FRANCE, année 1629, t. XLV, fol. 127.
LETTRE DU 24 MARS 1629: «Il y a quelque temps que la 58 (Mme de
Chevreuse) vouloit aller en Flandre, et nous étions en peine à
quel dessein. Hébert (la Reine mère) l'a empêchée en faisant
connoître à 58 qu'elle ne pouvoit permettre ce voyage. Dudepuis on
a eu advis que La Chesnelle (la reine Anne) et Mirabel
(ambassadeur d'Espagne en France) ont traité en Espagne et en
Flandre pour faire que Hébertin (Monsieur) et la N. (Nevers, la
fille du duc de Nevers, la princesse Marie) fussent reçus en
Flandre soit pour s'y marier soit après être mariés. Flandre a
répondu et tend les bras ouverts à ces deux hôtes. Ce dessein a
été proposé à l'Angleterre comme l'unique moyen pour rappeler le
roi d'Italie. On soupçonne que ce fut un des sujets du voyage
désiré par la 58 (Chevreuse). On n'a pas voulu donner ces advis à
Calori (Richelieu) sur les premières ombres qu'on en a eues.
Hébert (la Reine mère) en a reçu nouvelle confirmation, et lors
elle a voulu que Francigène (Bérulle) l'écrivit à Calori.»--LE
MÊME, 4 JUIN: «...Les dames de la faction de N. (la princesse
Marie) ne cessent d'agiter Hébertin (Monsieur) pour le porter à
quelque extravagance... La puissance et la hardiesse de ces dames
n'est pas tolérable...»--MÊME JOUR: «Je viens d'apprendre que ces
dames pressent Hébertin d'aller en Savoie. Il est très vrai qu'on
le presse puissamment de sortir hors du royaume... Cet advis ne
nous est pas donné des trois marchands (Bellegarde, Puilaurens,
Coigneux), mais de quelques discours secrets de la Reine (la reine
Anne).--LE MÊME, 16 JUIN: «Les dames de la Reine, plus elles font
contenance de s'appuyer de Calori, plus elles essaient de le
ruiner. Je ne sais pas si elles en ont la volonté, je ne crois pas
qu'elles en aient la puissance.»
Ces lettres et bien d'autres expliquent comment, pour prévenir toute
tentative d'enlèvement, Marie de Médicis, alors dépositaire de
l'autorité royale, ait pris le parti de mettre quelque temps à Vincennes
la princesse Marie. Ainsi encore une secrète conspiration où Mme de
Chevreuse aurait eu la main, une aventure manquée à joindre à tant
d'autres aventures.